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Google, Lyon et l'avenir des grandes bibliothèques européennes

Par Manuel de Diéguez

1 - Google et la politique
2 - Quel est le poids politique de la culture ?
3 - Le contrat entre la ville de Lyon et Google
4 - Le texte du contrat et la mise en scène du transport
5 - Les capitales éditoriales d'aujourd'hui
6 - Un secret de polichinelle
7 - Google et la justice française
8 - La querelle des investitures des modernes
9 - La Société des Gens de Lettres et les éditeurs
10 - Petite histoire des éditions du Seuil
11 - La civilisation des négociants et la planète de Gutenberg
12 - Le génie littéraire dévoré par le roman
13 - Les visionnaires-nés
14 - Suite des aventures au pays d'Alice de la Société des gens de lettres
15 - Qu'est-ce que le " droit moral " d'un auteur?
16 - L'avenir culturel et éditorial de la numérisation
17 - Sus à l'obésité de Gutenberg
18 - Retour à la géopolitique

1 - Google et la politique - Que se serait-il passé si le contenu des deux bibliothèques les plus riches et les plus illustres du monde antique, celle d'Alexandrie et celle de Pergame, avaient été numérisées par les Romains de l'époque, qui auraient disposé non seulement de logiciels et de moteurs de recherche suffisamment puissants pour mener à bien une tâche aussi titanesque, mais également les montagnes de sesterces nécessaires au financement d'une entreprise à l'échelle de l'empire? La civilisation hellénique aurait-elle dû juger suspect de confier à un souverain étranger les années de travail nécessaires au sauvetage ou à la sauvegarde de son trésor philosophique, littéraire et scientifique d'Homère à Eschyle et de Pindare à Lucien de Samosate, ou bien devait-il, bien au contraire, juger flatteuse et de surcroît, payante à long terme, l'ambition coûteuse d'une civilisation de guerriers et d'exécutants de mémoriser un trésor étranger au génie tout pragmatique de ses légions et de ses juristes?

La question mérite une pesée politique et philosophique des relations que les civilisations entretiennent avec leur propre gloire. Car il est passé en proverbe que le monde hellénique aurait "conquis son farouche vainqueur". Un demi siècle avant notre ère, il n'était pas de citoyen romain amoureux des Lettres et du savoir qui ne fût conquis en ce sens qu'il parlait et écrivait de préférence dans la langue d'Homère plutôt que dans la sienne. Les lettres de Cicéron à Atticus fourmillent de citations d'auteurs de l'Hellade. On sait que le célèbre orateur était aussi prodigue d'éloges de son Consulat que d'attestations de sa culture. Il a même rédigé un panégyrique en grec de sa carrière à la tête de l'Etat et de l'immortalité de sa victoire sur la conjuration de Catilina, parce que l'œuvre qu'il avait demandé à son ami Atticus de rédiger en grec lui avait paru d'une tiédeur affligeante.

Mais si la conversion de toute l'intelligentsia de l'empire romain à la langue et à la culture de la Grèce n'a pas permis à Athènes de reprendre en mains les rênes de l'histoire du monde, ce n'est pas en raison de l'aliénation culturelle féconde pour eux-mêmes d'Hadrien et de Marc-Aurèle, mais parce que seules la souveraineté des nations et la liberté des peuples donnent aux civilisations leur élan, leur autonomie et leur grandeur. De même, la numérisation, quatre années durant et par les bons soins d'un géant californien des quelque cinq cent mille ouvrages que compte le fonds ancien de la grandiose bibliothèque municipale de la ville de Lyon viendra illustrer un naufrage bien plus politique que culturel de la civilisation occidentale. Evitons que la focalisation de l'attention du public et de l'Etat sur la provincialisation à laquelle la décentralisation administrative conduira irrémédiablement la France joue aux yeux des Français le rôle des arbres destinés à cacher la forêt: la municipalisation de la culture n'est pas exclusivement symbolisée par une régionalisation ravageuse des nations depuis 1945, mais par le feu nourri des éloges prodigués à la gloire de l'occupant par des gouvernements dont les mains sont couvertes d'ampoules par soixante cinq ans d'applaudissements aux exploits d'un glaive étranger. La question est de savoir, si, à l'heure où Google aura digéré une première tranche du passé de la France, les troupes américaines stationneront encore dans une Europe endormie et livrée aux délices de Capoue de son asservissement - donc livrée aux blandices de la vassalisation attachée depuis l'aube de l'histoire au stationnement des troupes d'une nation sur le territoire d'une autre.

2 - Quel est le poids politique de la culture ? - L'analyse anthropologique des négociations entre Lyon et Google est riche d'enseignements politiques et psychologiques sur la nature des assujettissements auxquels l'espèce humaine se trouve livrée de naissance et sur son besoin viscéral de se soumettre au César du moment et à l'omnipotence parallèle de son double projeté dans le ciel. Qu'en est-il de l'autonomie psychique et intellectuelle des civilisations et de leur volonté, soit de se défendre, soit de s'auto-domestiquer à titre linguistique et cérébral? Si Pergame et Alexandrie avaient décrété que leurs rouleaux de papyrus méritaient d'occuper le rang d'un trésor national inaliénable et qu'il n'appartenait qu'à eux de les numériser à grands frais, ces deux villes auraient-elles, pour autant, démontré la profondeur de leur connaissance des ultimes ressorts des civilisations vivantes ou mourantes et faudrait-il saluer leur science de l'âme et du souffle des nations respirantes ou agonisantes, ou bien n'en auraient-elles pas moins démontré l'irréversibilité de leur chute dans un vicariat culturel paresseusement étranger à toute connaissance raisonnée des vrais ressorts de l'histoire de l'esprit? Car enfin, les Anachréon ou les Callimaque ont pris la relève asthénique des Eschyle et des Sophocle; et ce sont précisément leurs réactions d'avares aux yeux fixés sur l'or de leur cassette qui témoignent le plus cruellement de l'agonie des cultures couchées sur leur lit de mort par les bibliothécaires et les archivistes qui auront succédé à leurs troubadours.

Certes, Rome aurait fourni à Pergame et à Alexandrie l'éclat d'une vitrine mondiale de l'ancienne brillance d'une civilisation moribonde. D'un côté, c'est à peine si, chaque année, une centaine de savants et de lettrés grecs auraient demandé à lire l'Iliade sur Internet. De l'autre, la planète romaine tout entière aurait-elle appris avec avidité à rédiger superbement et à penser droit à l'école des écrits rassemblés en rouleaux bien cadencés à Pergame et à Alexandrie? Nullement: j'ai déjà dit qu'il y aurait fallu le tremplin de la résurrection politique des Démosthène du monde hellénique, qu'il y aurait fallu le miracle d'un retour de la volonté et de l'audace dans les veines de la première civilisation des libertés publiques. Cela ne s'apprend pas dans les traités de style et de grammaire d'une langue nationale, cela ne s'enseigne pas à la lecture des trésors d'Alexandrie d'aujourd'hui, mais seulement à l'écoute du sang vivant et du sang séché de l'Histoire.

3 - Le contrat entre la ville de Lyon et Google - Mais l'Europe du naufrage de sa mémoire n'est pas plongée dans les mêmes affres du vieillissement que le monde hellénique de l'époque. Non seulement elle dispose encore des crics et des leviers nécessaires au soulèvement du couvercle de plomb de son tombeau, mais si elle bondissait allègrement hors de son sépulcre, sans doute tirerait-elle, à l'école de Molière et de Courteline, un profit littéraire non négligeable d'avoir mis un instant les trésors de son génie d'autrefois sous la surveillance d'autrui, et même sous sa garde bienveillante, parce que non seulement les nouveaux Romains sont devenus relativement respectueux des cultures épuisées et vigilants à les placer sous respiration artificielle, mais attentifs à nourrir leur fierté toute neuve à donner leur dernier éclat aux flambeaux en voie d'extinction du Vieux Monde. Ce sont les professeurs de Princeton qui s'attristent de la décérébration politique des élites dirigeantes de l'Europe d'aujourd'hui, ce sont les élites intellectuelles d'outre - Atlantique qui s'indignent de la lâcheté d'une civilisation de valets privés de cervelle. "Vu de Washington, il y a quelque chose de presque infantile dans la manière dont les gouvernements européens se comportent- on y voit le mélange d'une quête de considération avec un art d'esquiver ses responsabilités." (Le Monde, 5 nov. 2009, La relation "infantile et fétichiste" des Européens à l'égard des Etats-Unis)

Mais pour descendre dans les arcanes du drame de l'engloutissement tant de la virilité politique d'une civilisation que des fleurons de sa fierté d'autrefois, il faut analyser de près les clauses ridiculement incultes et aussi provinciales dans leur esprit que pathétiquement incorrectes dans leur rédaction de l'accord de compte à demi, dirait-on, que la ville de Lyon a conclu avec Google, ce qui nous permettra de mieux comprendre pourquoi les séquelles de l'étatisme viscéral de Paris ont engendré un climat irrespirable à la suite de trente ans seulement d'une décentralisation condamnée d'avance à un échec culturel seulement de plus en plus manifeste d'année en année.

On sait que la provincialisation de la France a été hâtive et incontrôlée, donc manquée et que sa précipitation a entraîné une régionalisation catastrophique de la vie politique de la nation jusqu'au cœur de l'appareil judiciaire d'un Etat censé être demeuré unifié sous le triomphe en tapinois de ses Raminagrobis et de ses Bridoison.

- La France et sa justice, 15 décembre 2008

Exemple: si un huissier de province sournoisement acheté par son client le fait bénéficier d' un constat de complaisance dont l'irréalité aura été dûment démontrée, pièces à l'appui, aux instances de l'Etat appelées à en connaître, ni le parquet, ni le parquet général, ni la place Vendôme, ni l'Elysée ne se risqueront désormais à déclencher pour si peu le scandale social de mettre en cause l'honorabilité de principe d'une corporation nécessairement honnête à titre statutaire, puisque composée de notables respectables par nature et par définition.

- Un désastre politique - La provincialisation de la justice expliquée aux enfants, 14 septembre 2009

J'ai démontré, pièces en mains, que des pans entiers du code de procédure civile, notamment des articles fondateurs de l'Etat de droit et concernant le contrôle effectif des agents ministériels par les procureurs, sont devenus lettre morte en raison du retour aux prestiges locaux des honorabilités notabiliaires de l'Ancien Régime, qui sont redevenues aussi intouchables que sous la Monarchie.

Le regretté Philippe Seguin avait bien en vain tenté d'alerter l'Etat sur l'absurdité sociologique de demander à des notables locaux de porter sur des confrères le regard souverain d'un Etat transcendant l'horizon politique des provinces - la croyance que les Cours des Comptes régionales contrôleraient effectivement les finances de l'endroit est une vue de l'esprit que seules des têtes habitées par un Etat centralisé peuvent s'imaginer .

L'affaire de Lyon se révèle à son tour une illustration dramatique des autonomies imméritées. Lisez attentivement le Cahier des clauses techniques particulières pour la numérisation et la mise en ligne sur internet du fonds ancien de la bibliothèque municipale et vous remarquerez que les dispositions prises entre la ville de saint Irénée et Google témoignent d'une entente préalable et discrète entre les parties, celle d'accorder une prééminence culturelle de façade à la province, ce qui donnera lieu à des scènes dignes du théâtre comique. Naturellement, l'inégalité de rang entre les interlocuteurs s'inverserait aussitôt si Lyon avait négocié avec Paris. Mais les relations des régions avec le pouvoir central sont devenues tellement ambigües et flottantes que l'Etat se trouve à la fois marginalisé par l'autarcie artificielle des mégapoles de province et dressé sur ses anciens ergots, à la fois déconfit sur place et demeuré régalien en esprit, à la fois incapable de préciser les prérogatives respectives d'un Etat encore réputé souverain à titre formel sur son territoire et celles des villes un peu moins incultes que sous la IIIe et la Ive République, mais d'autant plus maladroitement ambitieuses d'affirmer leur séparatisme au cœur d'un Etat, certes, d'ores et déjà devenu naïvement girondin de la tête aux pieds et dans tous les recoins de ses somptueuses Préfectures, mais néanmoins soucieux d'afficher ses anciennes prérogatives jacobines. D'où des scènes courtelinesques.

4 - Le texte du contrat et la mise en scène du transport - Lisons: "Le titulaire s'engage à effectuer la numérisation en dehors (hors) des murs de la bibliothèque de la Part Dieu sur un site unique (et) qui doit être (devra se trouver) impérativement situé dans un rayon de 50 kilomètres à vol d'oiseau autour (pourquoi " autour " ?) de cette dernière. Il reste (demeure) entièrement libre du choix du lieu à l'intérieur de ce périmètre (;) et les parties s'engagent à ne pas en communiquer la localisation précise. "

(...)

" Une fois les livres placés sur les étagères, s'il existe un risque de conditions météorologiques défavorables lors du chargement ou du déchargement, le titulaire s'engage à placer (sur l'étagère) une couverture spécialement conçue à cet effet sur l'étagère. C'est (Ce sera) au moment où le titulaire prend (prendra) possession des livres sur le quai de livraison de la bibliothèque que cette précaution supplémentaire dans l'emballage des livres est (sera) prise. Ces couvertures en polyéthylène sont conçues pour pouvoir (pouvoir est superfétatoire) s'enfiler (se poser) facilement par le dessus de (sur) l'étagère tout en maintenant (conservant) une (la) circulation de l'air et (de manière à ) prévenir une augmentation de l'humidité ou toute condensation." (Voir d'autres extraits piquants à la fin du présent texte)

On voit que si la rédaction défectueuse est de province, c'est évidemment Google et lui seul qui a conçu et fabriqué un matériel de transport spécialisé - des armoires roulantes - et qui a proposé en douce et astucieusement à la ville un contrôle minutieux des opérations effectuées sous sa propre autorité, afin de valoriser en retour les compétences culturelles supposées suréminentes de son hôte dans ce domaine et surtout de magnifier la valeur inestimable du trésor à transporter sous bonne garde. La ville feindra ensuite d'imposer ses conditions au Titan, afin que le contrat, bien que rédigé dans un français approximatif ou inapproprié grandisse flatteusement une municipalité supposée composée de fins lettrés, ce qui eût été irréalisable si l'opération avait été confiée aux fonctionnaires d'un pouvoir central de la République trop sûr de lui et aux attitudes hégémoniques maladroitement affichées.

5 - Les capitales éditoriales d'aujourd'hui - Trente ans après la provincialisation de la République, le climat intellectuel des grandes villes de l'hexagone n'est nullement devenu culturel. On y trouvera un opéra, des théâtres, des libraires, mais aucun éditeur de renom national ou mondial ne saurait s'épanouir dans un climat demeuré balzacien et aucun écrivain ne saurait y respirer. Pourquoi les métropoles régionales de la France demeurent-elles si éloignées de jamais conquérir le rang culturel de Bâle au temps de Froben et d'Erasme, puis de Burckhardt, de Nietzsche, de Bachhofen, de Jaspers, le rang de Francfort et de sa foire annuelle du livre depuis le XVIe siècle, le rang de Florence et de Venise du temps des Pic de la Mirandole, des Marsile Ficin et des Alde Manuce? C'est qu'il faut des siècles de déniaisement pour qu'un public d'esprit municipal devienne suffisamment surréel pour ne plus chercher dans un roman le portrait du boucher du coin ou d'un notable de la ville - pour ne rien dire de la comédie de moeurs.

A cela s'ajoute que, depuis le XVIIIe siècle, seules de rares capitales sont demeurées en mesure de donner une assise planétaire à leur monde éditorial; car il y faut l'effervescence politique et culturelle singulières réservée aux grandes démocraties. Rome et Madrid ne deviendront jamais des capitales mondiales de l'édition, parce que le poids de la pensée doctrinale, qu'elle soit religieuse ou politique de nature, n'est pas près d'y effacer des siècles de prééminence de la pensée dogmatique, qui ne supporte pas un regard distancié à l'égard d'elle-même. Berlin ne retrouvera que lentement son rôle de capitale intellectuelle d'une Allemagne dont la victoire de 1870 sur la France n'a pas réussi à porter la capitale à l'éclat d'un soleil culturel de renom mondial. On sait que Nietzsche se moquait des Macédoniens allemands : "On n'a jamais vu, disait-il, une victoire militaire démontrer la supériorité d'une civilisation sur une autre". Londres n'est pas une cité du livre, mais d'Oxford et de Cambridge, Tokyo demeure trop enracinée dans son passé impérial, Pékin ne débarquera pas de sitôt dans le siècle de Voltaire et Paris est sur le point de prendre une place modeste sur l'orbite des satellites politiques de l'empire anglophone.

6 - Un secret de polichinelle - C'est ce contexte qui donne son sens à l'ascension continue du provincialisme culturel de la France sur la scène internationale. Car il ne faut pas se faire d'illusions : si la nation dont le débarquement en force sur la planète du génie littéraire remonte à Louis XIV perdait définitivement ses droits sur la numérisation de son fonds ancien, Lyon ne pourra plus mémoriser que quelques exemplaires à l'usage de ses lecteurs du cru . "Le titulaire (c'est-à-dire Google) est propriétaire, sans limitation dans le temps, des fichiers numériques qu'il a produits. Le titulaire a l'exclusivité de la numérisation des ouvrages imprimés objets du marché pendant toute la durée du marché. En conséquence, la ville de Lyon s'interdit de confier à un tiers la numérisation des ouvrages imprimés objets du marché. Toutefois, la Ville de Lyon conserve la possibilité de numériser certains ouvrages imprimés objet du marché à l'unité (et) dans le cadre de ses activités habituelles de service aux usagers."

Voyez comme le contrat passé entre Google et la ville de Lyon respire le marchandage privé de souffle et de vision politique. Le maire, M. Colomb, socialiste, confie l'établissement d'un inventaire soupçonneux à un étranger fort habile, de son côté, à prendre des mines de M. de Pourceaugnac de la culture. Mais le nouveau bourgeois gentilhomme est un malin qui prend soin d'entretenir un faux mystère sur les termes de son accord avec la ville, ce qui flatte les mentalités notariales de la province - mais il s'agit d'un secret de polichinelle puisque le voici sous la loupe!

Mais que demeure-t-il de caché sous la tapisserie? "La ville de Lyon s'engage à ne pas révéler des informations confidentielles du titulaire sans son consentement préalable et écrit . Cette obligation s'applique également aux informations confidentielles comprenant notamment : tous les logiciels, technologies, programmations, spécifications techniques, éléments, consignes et documentations du titulaire liés à la numérisation ; toute information désignée par écrit par le titulaire comme étant confidentielle ou toute autre désignation équivalente."

Bien plus, la pseudo confidentialité hilarante des termes de l'accord est censée s'étendre au monde entier: "Aucune des deux parties ne pourra procéder à des déclarations publiques relatives à ce marché (sic), à l'existence ou au contenu de l'accord entre le titulaire et la Ville de Lyon sans l'accord exprès, préalable et écrit de l'autre partie."

7 - Google et la justice française - C'est dans cet esprit que l'occasion inespérée est donnée aux anthropologues de la politique internationale et aux philosophes de l'ascension et de la chute des civilisations d'approfondir leur diagnostic à la lumière du procès inattendu que le Seuil et le Syndicat national des éditeurs ont intenté à Google et que les plaignants ont gagné en première instance pour des raisons seulement collatérales et étrangères au vrai débat, ce qui se révèlera précisément instructif à souhait. Etudions de près ce que révèle justement l'absence de toute réflexion approfondie sur l'opportunité de la numérisation de la mémoire littéraire d'une nation par les soins faussement attentionnés d'une autre; car le procès a exclusivement porté, comme il fallait s'y attendre, sur les intérêts mercantiles des industriels français du livre. De quoi s'agissait-il seulement? De refuser à Google le droit de citer longuement des ouvrages non encore tombés dans le domaine public, bien que la consultation gratuite des ouvrages partiellement mémorisés par ce biais inoffensif demeurât pleinement garantie par l'Hercule américain.

Mais la pauvreté tant politique que culturelle du procès jettera une lumière crue sur les relations humiliantes et souvent dégradantes que les écrivains français se trouvent contraints d'entretenir avec leurs éditeurs - chacun sait que ces derniers se comportent depuis plus d'un demi siècle en maîtres et en propriétaires de leurs valets de l'encrier. Comment la France des armes de l'écrit déshonore-t-elle son identité culturelle à placer ses auteurs sous le sceptre de ses marchands de l'imprimé? Comment la nation de Descartes mobiliserait-elle les vrais hommes de plume de demain pour la "défense et illustration" des droits de la pensée, comment un Etat devenu le complice de l'asservissement, par le canal de sa législation, des hommes de plume à la marchandisation américaine de l'édition mondiale - et cela jusqu'au sein du Ministère de la culture - comment un tel Etat faciliterait-il l'insurrection d'une intelligentsia qui porterait sur le monde un regard souverain? Pour tenter de comprendre le vrai débat, celui des relations que les éditeurs entretiennent avec des auteurs en livrée, demandons-nous en tout premier lieu quel est le contenu juridique du droit d'auteur aux yeux de la loi et comment le pouvoir temporel a patiemment appris à le bafouer.

Car l'art 1, donc inaugural, de la loi du 11 mars 1957 sur la propriété littéraire et artistique s'est voulu révolutionnaire à l'époque et il le demeure de nos jours dans le monde entier pour avoir déclaré exclusive, inaliénable et imprescriptible la propriété dont les auteurs jouissent de leur vivant sur leurs écrits. Sait-on seulement qu'en France, la propriété dite littéraire est fondée sur une interprétation spirituelle, donc universelle des œuvres, sait-on seulement que, par la voix de la France, l'Occident chrétien tout entier reconnaît encore un statut intemporel aux œuvres de l'esprit, sait-on seulement que la République de la raison tient, sans s'en souvenir, les écrits de ses auteurs pour une expression adjacente ou inconsciente de la vie surnaturelle attachée aux textes révélés par la foi en une divinité?

8 - La querelle des investitures des modernes - Les éditeurs n'ont évidemment attendu que quelques semaines pour détourner fort efficacement à leur seul avantage commercial une "spiritualité" de l'écrit née de la Résistance, donc de la révolte des hommes de plume face à la soumission générale, un lustre durant, des éditeurs bourgeois aux ordres de l'occupant et fondée, comme le droit canon, sur des privilèges certes proclamés transcendants au monde, donc intemporels, mais abstraits et privés de toute investiture en ce bas monde; aussi a-t-il suffi de l'habileté des juristes de cour pour métamorphoser en un tournemain un droit intellectuel qui réduisait les Maisons d'édition au rang de simples exploitantes mandatées par les auteurs en une mise sous tutelle astucieusement inversée. C'est ainsi que la monarchie surnaturelle des rois de la plume s'est trouvée contrainte de signer des contrats terrestres qui la dépossèdent radicalement de toutes les prérogatives célestiformes inscrites dans la loi.

Savez-vous que nos catéchistes du calame républicain se voient maintenant réduits au ridicule de confier à leur éditeur non seulement le droit de leur dynastie d'exploiter leurs œuvres sur les arpents de leur langue nationale, mais dans tous les autres idiomes de la terre habitée et par tous moyens cinématographiques, audiovisuels à la disposition de Babel ? Il s'agit de rien de moins, aux yeux de la science juridique telle qu'on l'enseigne dans nos facultés de droit, d'une expropriation des pouvoirs inscrits dans l'art 1 de la loi sur les droits de l'esprit, et cela jusqu'à l'extinction de la propriété littéraire, qui bascule dans le domaine public, donc dans l'expropriation légale soixante-dix ans après la mise en bière de l'immortalité de l'auteur - hier un demi siècle seulement.

Malheureusement pour le Panthéon de leurs lopins, les mandataires dolosifs des auteurs n'ont pas prévu la révolution du numérique qui soulève le couvercle du sépulcre où reposent les morts-vivants sur lesquels ils entendent mettre la main. Il leur a donc fallu tenter de faire croire en toute hâte aux enfants de chœur qu'on appelle des écrivains que leur contrats antérieurs à cette invention ressuscitative comportaient implicitement l'extension automatique de leurs droits d'exploitation matérielle à tout support physique de diffusion ultérieur, si inattendu et extraordinaire qu'il fût; et c'est sur ce fondement juridique tout imaginaire, même au pays d'Alice, que les négociants ont intenté à Google le procès de marchands parfumeurs rappelé ci-dessus et qui a fait grand bruit dans la boutique des César Birotteau de l'édition en 2009.

9 - La Société des Gens de Lettres et les éditeurs - Mais pourquoi la Société des Gens de Lettres s'est-elle empressée de se ranger aux côtés des Maisons d' édition plaignantes et comment se fait-il que les auteurs aient pu se prêter à un subterfuge judiciaire aussi grossier, alors qu'au regard des dispositions actuelles du droit français, l'éditeur demeure dans l'obligation légale d'avouer sa disqualification juridique aux auteurs et de leur adresser un avenant aux termes duquel la future victime concèdera de surcroît et expressément l'exploitation du numérique à son mandataire?

C'est que la Société des Gens de Lettres est tombée entre les mains des marchands quelques mois seulement après le décès de son fondateur, Honoré de Balzac. Dans ces conditions, dira-t-on, comment les mandataires abusifs ne disposeraient-ils pas des moyens pratiques de réduire à un mutisme de survie les rares auteurs qui se montreraient indociles? Un écrivain américain, Lucien X. Polastron, l'a rappelé dans le Monde des 20-21 décembre 2009:

"Si une infinité de livres dorment dans les bibliothèques publiques et si un nombre considérable d'autres ne sont guère plus présents dans les mains des lecteurs, c'est bien que la majorité des éditeurs ne s'est jamais sentie liée par un engagement primordial de leur contrat : maintenir le livre en vente et le promouvoir.

"Quelques jours après la parution, en effet, la "nouveauté" file au pilon et il s'en publie une autre, tandis que les droits vendus à l'étranger exsudent du profit sans travail; quant à l'écrivain, il craint trop que son prochain manuscrit soit refusé pour ne pas se faire le complice de son propre malheur."(Le Monde, 20-21 déc.09)

Mais si les auteurs craignent "d'indisposer" leurs éditeurs, comme disent les avocats des juges devant lesquels ils plaident, c'est que la profession a trahi depuis longtemps sa vocation première de classe nobiliaire sur la planète de Gutenberg. Alde Manuce se vantait de mieux savoir le grec qu'Erasme ; et c'est Froben qui a convaincu le grand Hollandais de préparer une édition savante de l'œuvre entier de saint Augustin. Gaston Gallimard était encore tellement motivé qu'il avait confié à un comité de lecture composé d'écrivains confirmés le choix des manuscrits qu'il éditait. Mais son fils Claude croyait qu'épanouir figurait sur la liste des verbes transitifs et qu'il "épanouissait ses auteurs". Je l'ai entendu soutenir qu'on ne connaît la valeur d'un ouvrage qu'après coup, quand le public et les critiques du moment ont tranché - que dirait-on d'un ébéniste qui ne connaîtrait la valeur des meubles de sa fabrication qu'après les avoir vendus fort cher ? Aujourd'hui le comité de lecture de Gallimard survit sur le Mont Athos de l'édition: ces anachorètes se voient doublés par un comité d'agents commerciaux qui décident seuls et en dernier ressort des textes jugés publiables.

10 - Petite histoire des éditions du Seuil - M. de la Martinière, actuel propriétaire des éditions du Seuil et premier plaignant contre Google, est un éditeur d'albums de photographies aériennes. Mais, vue d'avion, l'histoire du Seuil est particulièrement instructive aux yeux des mémorialistes de la lente métamorphose du ciel des Maisons d'édition en entreprises industrielles et commerciales. Fondée sous l'occupation par un catholique fervent, Paul Flamand, cette entreprise a connu son premier succès de librairie avec un panégyrique du Maréchal Pétain rédigé par un certain Guy de Larigaudie. A la Libération, le blanchiment de la Maison se fit à l'aide de la traduction de Don Camillo, qui eut le succès cinématographique que l'on sait. Puis Paul Flamand lança la célèbre collection des Ecrivains par eux-mêmes, dont il achetait les droits d'exploitation définitifs pour une somme de deux mille francs, traductions et adaptations comprises jusqu'à l'extinction de la propriété littéraire. Il est le seul éditeur français qui ait combattu pendant des années pour l'abolition pure et simple du droit d'auteur - mais comme ses collaborateurs se marxisaient de plus en plus, il s'était résigné à signer des contrats appesantis de 5% de droits d'auteur sur le prix de vente au public.

Mais bientôt les deux égalitarismes, le marxiste et le chrétien se sont retrouvés sur une ligne de front commune. L'illustre Maison italienne Bompiani ayant proposé de traduire les quelques titres devenus célèbres de la collection, il refusa aux malheureux auteurs qui se distinguaient du lot une exploitation privilégiée de leur œuvre, parce qu'il demandait à la Maison de Milan qu'elle traduisît tout le monde. Puisqu'on ne saurait hiérarchiser les brebis du Seigneur, comment hiérarchiserait-on celles du talent?

11 - La civilisation des négociants et la planète de Gutenberg - Notre civilisation colloque à un rang social plus digne de considération que celui des plus grands auteurs le simple négociant dont tout le génie se réduira à remettre La Peste ou La Métamorphose entre les mains d'un imprimeur. Mais le coup de massue qui allait officialiser la dévalorisation sociale des écrivains aux yeux de l'Etat et de la loi a été asséné par M. Giscard d'Estaing, qui a assimilé d'un trait de plume les auteurs à des employés de leurs éditeurs et qui a ordonné aux successeurs de Froben et des Maertens de déclarer chaque année au fisc le montant des droits d'auteur qu'ils versent à leurs salariés du stylo. Du coup, l'écrivain n'exerçait plus une profession libérale aux yeux du Trésor public et ne se distinguait en rien du personnel de la Maison. C'est pourquoi M. Paul Flamand ayant "embauché" Hervé Bazin disait :"Il va travailler pour nous".

Mais chacun comprend qu'une production littéraire placée depuis 1976 sous le joug d'un renversement radical des hiérarchies sociales en usage dans la civilisation depuis le monde antique ne sera nullement inspirée par la vocation intérieure de comprendre dans leur souveraineté et leur solitudele génie littéraire des grands morts ; chacun comprend qu'une culture nationale mise cul par-dessus tête projettera l'ombre maléfique des salariés de la plume sur la funeste association de l'Etat et des marchands et que cette ombre portée livrera au plus offrant des géants d'internet le tombereau de ses morts illustres. Certes, le rouge de la honte montera parfois au front de la République. On murmure déjà, dans les coulisses de ce théâtre, que l'emprunt national de trente sept milliards d'euros dont le gouvernement de M. Sarkozy vient d'annoncer la manne aux Français aspergera le numérique français Gallica de quelques gouttes de ce pactole. Mais il ne suffit pas de quelques pépites d'or pour renverser les mentalités sécrétées depuis la mort d'André Malraux par deux générations d'ignorants; encore faut-il remonter à la source de la vassalisation des gens de plume.

Car, à partir du XVIII e siècle, la littérature mondiale s'est massivement convertie au roman. Pourquoi cela, sinon parce que les hommes de Lettres privés de rente ont déboulé sur l'agora. Issus du tiers état, les nouveaux pauvres se trouvaient condamnés à vivre de leur plume . Mais on ne forge pas ses titres de noblesse aussi aisément à l'école de l'encrier qu'à celle des égorgements sur les champs de bataille. La Révolution a autorisé le génie de se manifester librement, mais sans accorder un liard à ses armoiries, puisqu'à l'instar de l'homme de foi, l'homme de plume vivra de l'air du temps.

12 - Le génie littéraire dévoré par le roman - Par malheur, le genre romanesque est un produit de masse. La qualité de ce type d'écrits se pèsera de plus en plus nécessairement sur la balance de la commercialisation d'une marchandise. La civilisation grecque a connu le même modèle de dépérissement de la langue. Le premier et le deuxième siècles ont produit les romans à succès que l'on sait - Chéréas et Callirhoé de Chariton d'Aphrodise ou Les Ethiopiques d'Héliodore d'Emèse. Du coup, le cœur de la littérature n'a plus battu ni à l'écoute du théâtre dramatique ou comique, ni à la voix de la philosophie, des grands historiens et des grands poètes. En 1970, on élisait encore, pour la forme, un poète de salon à l'Académie française - aujourd'hui, il n'y a plus de Lemerre pour éditer un Mallarmé.

Pis que cela: sitôt que le génie littéraire, quoique réduit à la portion congrue, parvient à introduire un style et une allure jusque dans le récit romanesque, il y échoue à son tour face aux marchands, qui ne cherchent jamais la densité d'un texte, mais la rentabilité d'un produit à vendre sur un marché porteur. A l'instar de Nietzsche, Proust s'est édité à ses propres frais. Quant au public des grands connaisseurs, où est-il passé? Si La Métamorphose n'a été éditée que plusieurs années après la mort de Kafka, c'est seulement parce que son éditeur jugeait trop longue de quelques pages la nouvelle devenue la plus célèbre du grand Pragois. Mais lorsque l'auteur en avait lu le manuscrit à ses meilleurs amis, seul un énorme éclat de rire avait salué l' audition de cette "galéjade" ; et l'on sait que Max Brod a mis vingt ans à faire comprendre le génie de son ami aux lettrés de son temps. Aujourd'hui encore, qui comprend goutte au génie anthropologique d'avant-garde des géants de la farce, les Swift, des Cervantès, des Shakespeare, des Molière, des Kafka?

13 - Les visionnaires-nés - Une civilisation de l'écrit ne demeure digne de ce nom qu'aussi longtemps que ses véritables éditeurs savent qu'ils n'atteindront jamais qu'un public d'éveillés au tragique et au rire et qu'à ceux-là, le génie leur crève les yeux. Par bonheur, les visionnaires-nés passent d'une génération à l'autre, de sorte que les plus grands livres ont accouché de leur public avec lenteur. A quelle école, sinon à celle du dialogue secret que les hommes de génie entretiennent entre eux et de siècle en siècle? C'est Platon qui a compris Socrate, ce sont les mystiques chrétiens de l'école d'Antioche qui ont compris Platon. Si le génie littéraire avait des lecteurs de génie de son vivant, il ne sèmerait pas de graines appelées à germer. Aurait-on oublié que Stendhal, mort en 1842, n' a été publié par Calmann-Lévy qu'entre 1880 et 1890, alors qu'un concert de grands hommes - Balzac, Mérimée, Hyppolite Taine, Zola et d'autres - avaient salué de son vivant le génie de l'auteur de la Chartreuse de Parme. Seul Sainte Beuve avait écrit des sottises sur l'auteur de Le Rouge et le Noir.

Et voilà pourquoi Lyon a pu livrer son fonds éditorial ancien à Google dans l'indifférence générale et dans l'impuissance d'un Etat livré aux ignorants face à un exploit spectaculaire du régionalisme culturel dont Mme Albanel s'est contentée de déclarer qu'elle "prenait acte" du désastre.

14 - Suite des aventures au pays d'Alice de la Société des gens de lettres - Le Président de la Société des Gens de Lettres - élu pour un an seulement - est toujours d'une médiocrité littéraire chevronnée, ce qui présente des garanties en acier trempé au Syndicat des éditeurs : depuis la mort de l'auteur de la Comédie humaine en 1850, les tentatives ont été nombreuses d'élire à la direction de la Société des Gens de Lettres un auteur d'envergure balzacienne ; mais toutes ont été vouées à l'échec non seulement à la suite du veto discret des éditeurs, mais également en raison du refus de la piétaille de l'écritoire de se placer sous les ailes d'un géant. La République des Lettres est encore plus égalitariste et plus ennemie du génie que l'autre - et c'est pourquoi l'idée de Balzac de fonder une Société des Gens de Lettres hiérarchisée était aussi folle que celle de vendre les Jardies à la loterie ou d'équiper la Sardaigne en traverses de chemins de fer.

Que dit M. Absire dans le Monde du 23 décembre 2009? "Un procès? Oui, mais en désespoir de cause, car ce n'est pas faute d'avoir cherché à discuter avec les représentants en France de l'illustre société californienne." C'est dire que le président actuel de la Société des gens de Lettres n'a même pas compris où se trouve le "droit moral" des auteurs qu'il prétend défendre et qui réside dans leur pouvoir de refuser de se laisser publier, même partiellement, par une entreprise assurée d'avance de bénéficier de la complicité des éditeurs surindustrialisés et de l'Etat sarkozien, qui n'a pas fini, semble-t-il, de régler ses comptes avec la Princesse de Clèves.

Aux yeux de la Société des gens de lettres, la légitimité éditoriale de l'ambition de Google va tellement de soi que la question n'est même pas à soulever : il s'agit seulement de faire payer des droits à un partenaire puissant et qui a le mauvais goût de se faire un peu tirer l'oreille. Mais pour élire un Président de ce type, encore fallait-il que son inculture allât jusqu'à le rendre aussi étranger au bon usage de la langue française que les rédacteurs du contrat de Lyon, puisqu'il titre son article : "Contre Google, justice est faite DES droits des écrivains français", ce qui signifie exactement le contraire de ce qu'on voudrait exprimer. Il fallait écrire : "Justice est faite AUX droits des écrivains français", en ce sens que justice leur aurait été rendue par le tribunal de Paris.

Il en résulte que les escadrons serrés d'auteurs blasonnés et écussonnés au titre de "membres" d'une Société placée sous la tutelle de l'édition de masse ignorent purement et simplement que ni La Martinière, ni les éditeurs, ni la Société des Gens de Lettres ne jouissent du droit d' exploiter le numérique dont ils se croient légitimés à ne contester que les clauses contractuelles face au géant américain.

15 - Qu'est-ce que le " droit moral " d'un auteur ? - Ce serait donc d'office que le jugement se trouverait purement et simplement frappé de nullité en appel dans le cas où, comme le Président de la Société des Gens de Lettres s'en vante dans le Monde du 2 décembre 2009, le tribunal de Paris avait validé un droit tout imaginaire des éditeurs d'exploiter le numérique de leur propre fait et sans s'y trouver autorisés par les clauses contractuelles rappelées ci-dessus, quitte à partager ensuite avec leurs mandants quelques miettes obtenues de force des profits de leur extorsion de fonds inaugurale. J'ignore le dispositif du jugement. Je dis seulement que, dans le cas où M. Absire dirait vrai, il appartiendrait à Gallica et à l'Etat de droit d'expulser sans ménagements d'un commun accord et d'office les maires du palais dont le marché n'est inscrit dans aucune législation démocratique.

Quant à la plainte des éditeurs et de la Société des Gens de Lettres pour "atteinte au droit moral des auteurs", elle est nulle et irrecevable à son tour du seul fait que la pesée du "droit moral" appartient exclusivement à l'auteur, qui en apprécie souverainement le sens et la portée et qui, s'il s'opposait nommément et de son propre chef au droit de citation de Google dans le présent litige, il n'allèguerait assurément pas au premier chef les motifs mercantiles qui motivent les éditeurs et leurs complices au sein de la Société des Gens de Lettres: nous attendons que l'Etat charge Gallica de mémoriser aux frais de la nation le trésor écrit que l'humanité a accumulé depuis l'invention de Gutenberg - le droit de citer demeurant d'une autre nature.

En tant qu' aristocrates de la plume, les écrivains n'ont aucun intérêt "spirituel", donc essentiel à leurs yeux, de confier l'exploitation marchande de leurs écrits à des industriels exclusivement soucieux de rentabiliser un marché à leur seul profit. A plus forte raison, le jugement du tribunal de Paris ne saurait concerner les écrivains qui ne se sont pas inscrits sur les registres de la Société des Gens de Lettres et que M. Absire semble inclure d'office dans son panégyrique d'une décision de justice biaisée.

L'étroite dépendance de la Société à l'égard des marchands et des industriels du livre apparaît du reste avec éclat dans l'allégation publique de M. Absire selon laquelle le "travail éditorial doit demeurer rattaché au relais indispensable des libraires de proximité hautement motivés", alors que l'espace éditorial nouveau qui s'ouvre entre le numérique et les vrais auteurs fera débarquer l'écrit sur la planète de Gutenberg II. Les promesses du nouvel astéroïde seront très brièvement exposées plus loin - ce qui mettra encore davantage en lumière les motivations cachées qui expliquent que la Société des Gens de Lettres soit la seule association d'auteurs au monde suffisamment irréfléchie et domestiquée pour avoir attaqué Google devant les tribunaux pour des raisons dont la bancalité ne fait que renforcer niaisement la débâcle culturelle de la France provincialisée.

16 - L'avenir culturel et éditorial de la numérisation - Une tempête créatrice s'annonce sur la planète de l'imprimé d'hier: il existe maintenant une machine révolutionnaire, l'Espresso Books Machine, qui permet de "sortir" en quelques minutes des ouvrages avec couverture en couleur de plus de huit cents pages en grand ou en petit format. Puisque les éditeurs n'exploitent les livres qu'ils publient que quelques semaines ou, au mieux, sur une durée réduite à deux ou trois ans, quelles brèches plusieurs décennies de passivité illégale de leur part et de violations de leurs obligations contractuelles à l'égard de leurs auteurs ouvrent-elles à Gallica ? Les écrivains du monde entier découvriront-ils que leurs éditeurs ne sont jamais que leurs hommes d'affaires et en tireront-ils les conséquences?

Car enfin, la République a tenu à graver sur son fronton le titre, glorieux à ses yeux, de "protectrice des Lettres et des arts". Pourquoi Gallica ne fonderait-elle pas, dans l'esprit de 1793, la première Maison d'édition à vocation planétaire et multilingue? Pourquoi le vide juridique qui s'étend entre l'heure matinale où le mandataire actuel cesse de défendre les ouvrages qu'il a édités et l'heure tardive de la chute de l'ouvrage dans le domaine public, pourquoi ce vide, dis-je, ne permettrait-il pas à la rue de Valois non seulement d'attirer l'attention de la République des Lettres sur la spécificité de la propriété littéraire, mais de combattre l' ignorance et la naïveté d'enfants des auteurs?

Supposons que le Centre National des Lettres de la rue de Verneuil, qui se veut solidaire des abus des marchands et qui s'est trouvé empêché de justesse de leur livrer des auteurs en livrée et muselés d'avance, supposons que le CNL se métamorphose en le premier moteur international de la littérature et de la pensée françaises et devienne, en quelque sorte, le Médicis d'une République du mécénat d'Etat. Certes, il lui faudrait mettre en place un comité de lecture qui sélectionnerait avec sévérité les auteurs dignes d'entrer de leur vivant dans leur postérité. S'il en était ainsi, Nietzsche n'aurait pas attendu 1954 pour que ses œuvres complètes fussent publiées dans sa langue chez Hanser et l'œuvre de Husserl et même de Kant ne seraient pas encore en partie inédites.

Mais pour l'instant, seule la France dispose, avec la Pléiade d'un panthéon d'auteurs immortalisés de leur vivant et dont plusieurs le méritent. Je demande au Ministère de la Culture de commencer de changer ces Immortels-là en fer de lance d'une République qui se glorifierait à l'échelle mondiale de sa vocation de "protectrice des Lettres et des arts".

17 - Sus à l'obésité de Gutenberg - La planète de Gutenberg s'est fâcheusement appesantie. Son obésité gêne sa giration autour du soleil de sa mémoire. La voici contrainte de manier des objets à la fois lourds, encombrants, coûteux et périssables. Un Google français les métamorphoserait en objets aériens, photophores par nature, instantanément transportables sur de grandes distances et miraculeusement appropriés à la définition "spirituelle", donc universelle de la propriété intellectuelle depuis plus de soixante ans.

Certes, il faudrait veiller à protéger les auteurs contre les nouvelles ecclésiocraties qui ne manqueraient pas de prospérer dans le sillage de la défloration de Gallica. L'expérience des églises est riche d'enseignements à cet égard: n'attribuent-elles pas un statut inaliénable, surnaturel et virginal à la condition sacerdotale pour soumettre ensuite étroitement son clergé à l'autorité hiérarchique et doctrinale d'une foi institutionnalisée et grégarisante? On sait qu'il est demandé à tout prêtre de "chanter dans le chœur", et que les Bernanos, les Claudel, les Péguy sont traités par l'Eglise comme les écrivains par l'Etat. Il faudra donc apprendre à déjouer le piège des séraphismes frelatés, tellement rien d'humain ne s'enracine longtemps dans le "spirituel". Mais on voit, à cet exemple, combien la question de l'avenir éditorial du numérique est riche de promesses qui transcendent le plat contrat de marchands de tapis de la ville de Lyon avec Google. Certes, dans ce contrat, le passé d'une riche bibliothèque est censé passer du cimetière à l'ubiquité - mais à quel prix? Voyez comment une municipalité de province y compte ses sous, voyez comment elle y calcule seulement la valeur d'une marchandise, voyez comment elle y négocie les clauses à la fois les plus avaricieuses et les plus profitables aux deux parties, voyez comment la provincialisation de la France décentralisée met en évidence le gigantesque retard culturel des régions. Aussi seule une astronautique éditoriale traduirait-elle l'ascension de l'écrit au ciel d'une mondialisation de la diffusion, aussi seule la vocation nouvelle de Gallica lui permettrait-elle de conquérir le prestige et l'autorité du premier géant d'une culture planétaire. Verrons-nous l'ascension culturelle de Gutenberg II placer le livre français sur l'orbite d'un astéroïde capable de délivrer les écrivains vivants de leur statut d'évêques de Parthenia de la littérature?

18 - Retour à la géopolitique - Mais revenons au cadre géopolitique hors duquel la question tomberait dans le giron de la provincialisation de la culture.

C'est par nature que toute civilisation vivante se tourne vers l'avenir, c'est par définition que toute vocation créatrice se veut prospective: si l'Europe politique devait se réveiller en sursaut, se frotter les yeux et se mettre du moins sur son séant, ce serait par le canal de ses retrouvailles tempétueuses ou pacifiques avec son propre territoire. Le Vieux Monde recourra-t-il à la force armée pour chasser les troupes étrangères incrustées sur son sol depuis soixante six ans? Dans ce cas, l'émigration passagère de notre mémoire vers le continent américain aura-t-elle porté un dommage durable et même irréparable à la renaissance de la souveraineté de l'Europe sur la scène internationale ou bien l'épisode de la mise en veilleuse du trésor culturel d'une civilisation encore décidée à reprendre son destin en mains serait-il plus déshonorant que le bref passage du Général de Gaulle par la radio de Londres? La tache ne serait ineffaçable que si des élites politiques provincialisées et ficelées à leur incapacité naturelle de porter un regard sur la nation et sur le monde rendaient irréversible la catastrophe culturelle de placer le livre français sur l'orbite d'un astéroïde incapable de délivrer les écrivains vivants de leur statut d'évêques de nulle part.

*

Notes : Quelques extraits significatifs de l'esprit qui inspire le contrat passé entre Google et la bibliothèque municipale de Lyon. (Les maladresses de style y fourmillent. Seules les principales sont placées entre guillemets)

" Avant de livrer les ouvrages imprimés au titulaire (c'est-à-dire à Google) - le personnel de la Ville de Lyon sélectionne ceux-ci et les place dans les armoires roulantes que le titulaire a fournies, conformément aux dispositions de l'article 5.2."

" Les véhicules, "une fois" chargés, sont scellés en présence d'un représentant accrédité de la Bibliothèque municipale de Lyon. Le scellé est numéroté. Avant le départ du véhicule, le bordereau est signé par le titulaire et le représentant de la BML."

" Les ouvrages imprimés sont transportés à l'aide d'armoires roulantes fournies par le titulaire, "où" ils seront "positionnés" par le personnel de la Ville de Lyon de façon à respecter le classement initial déterminé par la BML. Tout système de mise en carton est prohibé."

" Les dimensions des armoires doivent garantir leur stabilité pendant les opérations de chargement et de déchargement et permettre une circulation aisée entre le lieu de conservation des ouvrages imprimés et le lieu de chargement. "

" Les étagères des armoires roulantes sont "profilées en angle" de manière à stabiliser le livre "une fois calé". "Dans" la largeur de l'étagère, les livres sont calés de manière à occuper au maximum l'espace disponible et (à) empêcher "ains " les mouvements. Tout espace vide sur l'étagère est comblé avec des matériaux de remplissage doux. Enfin, une sangle en élastomère est attachée autour de chaque étagère, prévenant "ainsi" le risque de chute."

" Le titulaire s'engage à caler toutes les armoires à l'intérieur du véhicule de façon à éviter toute chute ou déplacement qui aurait (auraient) pour conséquence une détérioration des ouvrages "imprimés transportés."

" Lors du chargement, les armoires roulantes sont chargées une par une dans le camion, de l'avant à l'arrière du camion. L'orientation des armoires à l'intérieur du camion, de même que leur nombre, varient en fonction des dimensions des armoires, des dimensions du camion et du nombre d'armoires transportées à chaque trajet. Des systèmes de maintien (barres, courroies spécifiques et sangles) immobilisent fermement les armoires à l'intérieur du camion."

le 11 janvier 2010
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