Les peuples ont-ils accès à la vérité politique ?

36 min

La mondialisation de la théopolitique

Par Manuel de Diéguez

Préambule

Dans mon texte précédent (Attention, ce dialogue est piégé: il met en scène les enjeux anthropologiques de la laïcité française - Périclès, Protagoras, Socrate, 21 décembre 2009) j'ai traité des relations de la raison avec les religions. En cette fin d'année, il est utile que je laisse en ligne jusqu'au 10 janvier une réflexion sur les relations des démocraties avec l'action politique, de la morale avec les Etats et de l'esprit avec l'Histoire aux yeux du lecteur.

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Ce mois de décembre 2009 aura permis à l'anthropologie critique de franchir un grand pas vers l'unification de sa problématique et de son axiomatique.

Depuis mars 2001, je tente de déplacer le pôle central de la réflexion sur la géopolitique et de focaliser l'attention critique sur une science historique dont les analyses intègreraient la "théopolitique" dans son matériau anthropologique, parce que si une discipline expérimentale de ce type ne portait pas de regard sur l'encéphale d'une espèce viscéralement rêveuse, elle ne conduirait pas au scannage des mythes religieux et demeurerait frappée d'une cécité native et sans remède.

L'élaboration théorique d'une simianthropologie générale en mesure de réinterpréter l'histoire de la philosophie et de la littérature à l'école d'un décryptage de signes et des signifiants que sécrète le cerveau dichotomisé des évadés partiels de la zoologie m'a occupé de 1990 à 2000. Puis, le 11 septembre 2001 m'a permis de vérifier mon hypothèse initiale selon laquelle l'histoire événementielle viendrait d'elle-même confirmer ou réfuter mes travaux sur la notion d'intelligibilité dont le savoir simiohumain s'alimente et sur le sens du verbe comprendre : il suffisait de laisser l'accélérateur de particules qu'on appelle Clio remplir son office pour que la méthode historique classique découvrît la pauvreté de son "Connais-toi".

Depuis neuf ans, j'ai présenté sur quelque sept mille pages et plus de quatre cent cinquante "narrations" environ deux cents évènements internationaux soutenus dans l'atmosphère par les câbles d'une anthropologie ou d'une simianthropologie. Cependant, l'attribution du prix Nobel de la Paix, donc des songes, de l'éthique et de la justice du monde d'hier et d'aujourd'hui et de demain à un jeune chef d'Etat élu quelques mois plus tôt à la présidence de la plus puissante démocratie du monde était un cadeau du destin tellement inespéré que je dois m'expliquer davantage sur cet ultime tournant de la méthodologie qui pilotait les récitatifs classiques . Car, de son côté, Rome pratique depuis des siècles l'art de gérer le mythe chrétien sous la meule du temporel ; mais jamais le Saint Siège ne s'est avisé de rédiger, à l'usage des chefs d'Etat, des hauts dignitaires de son clergé et des fidèles les plus instruits de la planète un traité de casuistique générale de l'administration des songes de l'humanité aux fins de catéchiser la répartition pragmatique des compromis et des intransigeances doctrinales nécessaires à la prospérité et à la consolidation de la foi, tandis que M. Barack Obama s'est lancé dans une explicitation des devoirs respectifs du mythe démocratique dans le ciel de la Liberté et des responsabilités de l'homme politique sur la terre.

Comme il n'y a pas de science plus abyssale de l'homme et de son histoire que celle qui radiographierait l'organe biphasé dont notre évolution a doté notre espèce et qui frappe de plein fouet notre destin et tous nos savoirs - nous l'appelons un encéphale - j'ai estimé que les circonstances qui ont permis, au cours de ce mois de décembre 2009, de faire progresser l'anthropologie critique à l'école de la théopolitique mondiale.

Certes, c'est fortuitement que la gestion planétaire de la religion dite "des droits de l'homme" a été remise entre les mains d'un homme de quarante sept ans; et cet événement inattendu a également donné tout son sens anthropologique à la diplomatie infantile de la France à l'égard de l'islam et du Vatican. Jamais la pauvreté intellectuelle de la laïcité française n'aura été plus tragiquement illustrée. Mais, dans le même temps, jamais le pacte d'alliance que la future raison politique de l'Occident scellera avec l'éthique internationale n'aura été mise davantage en évidence. Aussi l'heure est-elle propice pour préciser le degré d'unification théorique et de synthèse méthodologique dont dispose l'anthropologie critique d'aujourd'hui et d'évoquer les promesses et les modestes contributions de cette discipline à l'enfantement d'un humanisme en attente d'un approfondissement de son éthique.

1 - Le clergé de la démocratie
2 - La casuistique du monde
3 - Les évangiles de la torture
4 - Guantanamo
5 - La frousse diplomatique de l'Europe
6 - Le trafic moderne des indulgences
7- L'Europe et Israël
8 - L'imagination théologique du Président de la République française
9 - Les embarras d'un roi arabe
10 - Un roi arabe fort lettré
11 - Le retour à l'échiquier électoral
12 - L'avenir philosophique de la laïcité
13 - Et Jahvé?
14 - L'Europe de l'éthique du monde

1 - Le clergé de la démocratie

Les idéalités de la démocratie font-elles mentir les républiques modernes aussi pieusement que les Eglises d'autrefois ? Seul le modèle des dévotions publiques émigre-t-il d'un mythe du salut à l'autre? Si la religion de la Liberté n'a fait que changer de masque vertueux à la politique dont les siècles de la sainteté affichaient les parures et les rutilances, faut-il en conclure que la divulgation retentissante des affaires publiques dont bénéficient les peuples d'aujourd'hui ne leur permet pas pour autant de porter un regard plus perçant qu'autrefois sur l'abîme qui sépare le langage évangélisant des démocraties rédemptrices de leur comportement réel sur le champ de bataille où l'histoire universelle modifie seulement sa vêture?

On sait que les trois idoles qualifiées d'uniques par un évident abus de langage, et surtout celle des chrétiens, enrichissaient un clergé aussi abondant que puissant et que les légions de la foi prospéraient de prêcher aux masses les hautes vertus de la pauvreté. On appelait "bénéfices ecclésiastiques" les prébendes que l'Eglise versait sur cette terre aux dignitaires d'un ciel dont les dorures et la pourpre éblouissaient les fidèles. Mais Helmut Schmidt, ancien Chancelier d'Allemagne, souligne dans ses Mémoires que ce sont maintenant les représentants du peuple souverain des Germains qui roulent carrosse et dont la pompe coûte les yeux de la tête aux paroissiens de la démocratie.

Naturellement, il existe des députés aussi évangéliques à l'égard des ouailles du suffrage universel que certains prêtres d'autrefois à l'égard des brebis du Seigneur broutant dans l'enclos de leurs diocèses. Mais si nous comparons le discours pastoral des grands Pontifes de la Démocratie universelle d'aujourd'hui avec ceux des papes du Moyen Age et même de la Renaissance, nous observerons des similitudes et des différences de tonalité et de contenu non négligeables dans l'art et la manière de cacher la vérité politique aux héritiers de la Révolution de 1789.

2 - La casuistique du monde

Prenez le discours que M. Barack Obama a prononcé à Oslo le 11 décembre 2009 à l'occasion du dépôt solennel sur sa tête de la couronne de papier doré chargée de symboliser son combat pour la paix dans le monde. Ce parchemin a-t-il lésé le pouvoir temporel de l'Eglise de la Liberté ou bien l'a-t-il, au contraire, augmenté au profit de "la seule super puissance militaire du monde", comme nous l'a rappelé d'emblée le récipiendaire, celle qui "portera toujours la voix des aspirations universelles de l'humanité", comme Rome faisait entendre hier les cloches du salut et de la rédemption de notre espèce sur toute la terre?

Si, de tous temps, la religion a géré les masques sacrés sous lesquels se cache un prédateur-né, on comprend que le pape transitoire de la Démocratie mondiale affichera la même humilité sur ses arpents que le souverain pontife romain sur les siens, parce que tous deux ne sont jamais que des vicaires de passage du ciel dont ils administrent les lopins sur la terre. Mais comment préciser le mode d'emploi d'un mythe démocratique tombé entre les mains des Etats? Imagine-t-on un Saint Siège qui préciserait les modalités d'application des évangiles sur le terrain? M. Barack Obama en revanche, s'est trouvé contraint par le protocole d'Oslo, de se livrer à l'exercice théologique le plus périlleux du monde : il lui a fallu se proclamer le "commandant en chef d'une nation engagée dans deux guerres", ce qui a rendu sa tiare d'apôtre aussi difficile à sacraliser au nom de la Liberté que les Croisades au nom de la foi chrétienne.

Cependant la modestie religieuse sera de même nature chez les chefs de ces deux Eglises jumelles, tellement leurs "exercices spirituels" dédoublés s'engagent dans des périls parallèles: "Je reçois cet honneur avec une grande humilité", dira le chef du mythe démocratique. Mais comment glorifier des guerriers de la Liberté sans peur et sans reproche si leurs légions obéissent au commandement d'un chef d'Etat à l'apostolat douteux du seul fait que son Eglise l'aura contraint de protéger et de défendre son pays avant tout autre? Comment universaliser le serment qu'il aura prononcé devant un autel tout local de la Justice et du Droit - celui que seul l'Occident démocratique sera censé incarner? Certes, M. Obama, sachant, dit-il "que le Mal persiste dans le monde", va le combattre les armes de la sainteté démocratique à la main; mais la guerre sera "parfois nécessaire" et la cruauté "moralement justifiée" de sorte qu'il se déclarera "responsable de l'envoi de milliers de jeunes Américains sur un champ de bataille lointain où certains d'entre eux tueront, d'autres seront tués".

Décidément, les prés verdoyants de la vérité évangélique ne mettent pas le théologien du mythe démocratique à la fête. Il est jésuitique de diriger une Eglise si l'on reconnaît non seulement "qu'il y aura toujours des guerres", mais si l'on proclame de surcroît qu'"en tant que chef d'Etat", on se réserve, comme le Général de la Compagnie de Jésus, "le droit d'agir unilatéralement si cela se révèle nécessaire", et si la distinction que font les casuistes de la démocratie mondiale entre les intérêts diplomatiques de l'Hercule du monde et ceux de la sainte parole de la Liberté est un sceptre aux mains d'un tribunal aussi nécessairement juge et partie que celui de l'Insuisition de l'Eglise du Moyen Age?

C'est pourquoi M. Barack Obama a beau faire valoir le plus discrètement possible la puissance guerrière du glaive saintement apostolique du Pentagone, son investiture par la conscience morale universelle n'en mérite pas moins une spectrographie simianthropologique minutieuse.

3 - Les évangiles de la torture

Le Saint Siège disposait d'un chapeautage évangélique d'une étoffe plus épaisse et plus solide que celle, désespérément mince et diaphane dont les béatitudes démocratiques de la planète d'aujourd'hui présentent le tissu. Quand M. Barack Obama feint de croire qu'au Moyen Orient le "conflit entre les arabes et les juifs semble se durcir", parce que ces communautés censées se trouver égales en légitimité face à une communauté internationale réputée unanimement objective, ces communautés, dis-je, craindraient, dit-il, de perdre "ce qu'elles chérissent le plus dans leur identité particulière, leur race, leur tribu, leur religion", et quand il ne dit mot ni de la conquête de la Cisjordanie, ni du blocus de Gaza, et quand il affecte de croire que le fantôme de la bombe iranienne réduirait celle d'Israël à une ombre, et quand il met la planète entière au service du chantage d'Israël à l'égard de la démocratie mondiale, sait-il seulement que le double attelage théologique et machiavélien de la politique mondiale étale davantage ses contradictions internes à tous les regards que l'Eglise de l'Inquisition et des Croisades et que le jury de l'Académie du Nobel de la paix, qui siège à Oslo depuis 1905 a offert à la simianthropologie moderne un champ d'observation et d'analyse éloquent des secrets théopolitiques de l'histoire?

4 - Guantanamo

Et puis, les évangiles avaient contraint le Vatican à confier les instruments de torture de l'époque à la seule possession des Etats. On sait que les juges du tribunal de la Sainte Inquisition se contentaient de diagnostiquer, le cœur sur la main, les péchés capitaux et en premier lieu, le péché d'hérésie, lequel, en cas d'obstination diabolique des relaps et renégats, méritait la mise à mort des coupables par crémation publique sur les bûchers de la charité - exécution assortie de l'arrachement coutumier de la langue du blasphémateur. Mais M. Barack Obama, lui, tient entre ses mains à la fois le sceptre de la vérité messianique et doctrinale que brandit l'empire du Nouveau Monde et celui des offenses à sa puissance temporelle.

Comment, dans ces conditions, M. Barack Obama a-t-il pu annoncer à la planète des démocraties sa décision de fermer le centre de torture de Guantanamo? "Quand la force s'avère nécessaire, nous avons un intérêt moral et stratégique à respecter strictement certaines règles de conduite. Et même lorsque nous sommes face à face avec un adversaire féroce et qui n'obéit à aucune règle, je pense que les États-Unis d'Amérique doivent demeurer le porte-étendard des principes de la guerre. C'est cela qui nous distingue de ceux contre lesquels nous luttons. C'est cela la source de notre force. C'est pourquoi j'ai interdit la torture. C'est pourquoi j'ai ordonné la fermeture de la prison à Guantanamo Bay. Et c'est pourquoi j'ai réaffirmé la détermination des États-Unis de respecter les Conventions de Genève. Nous perdons notre âme lorsque nous transigeons avec les idéaux pour lesquels nous nous battons. Et nous honorons ces idéaux si nous les respectons non seulement quand il est facile de le faire, mais aussi quand ce ne l'est pas."

La scission entre les offrandes au ciel de la Liberté et les sacrifices aux lois de ce monde trouvent ici une illustration saisissante. Pourquoi Le Monde et d'autres journaux français ont-ils purement et simplement supprimé ce passage hautement évangélique dans la traduction officielle du discours du Prix Nobel de la Paix par le Département d'Etat? Parce qu'il s'agit d'une contrevérité pure et simple : M. Barack Obama n'a pas fermé le centre de tortures de Guantanamo. C'est pourquoi la presse de l'hexagone a jugé décent de passer diplomatiquement sous silence le premier des trois reniements du saint Pierre de la démocratie avant que le coq de la Liberté eût chanté.

Non seulement M. Barack Obama s'est contenté de donner au gouvernement fédéral l'ordre d'acheter un vieux centre pénitentiaire désaffecté dans l'Illinois, le Thomson Correctionnal Center, sis dans une zone rurale à deux cents kilomètres environ à l'ouest de Chicago et dont la réfection prendra longtemps, mais il n'a pas obtenu du Congrès que l'Illinois fût autorisé à emprisonner sur son sol des détenus qui n'auront pas été préalablement torturés et jugés à Guantanamo.

C'est pourquoi M. Greg Craig, que la Maison Blanche avait chargé d'une mission sans doute trop désespérément évangélique, s'est vu contraint de démissionner, faute que le parti républicain et une grande partie de l'opinion publique américaine l'eussent autorisé à conduire à bien une tâche anti patriotique aux yeux des dévots de la Liberté. Mais Rome n'a-t-elle pas connu la même scission interne? Si l'on ne brûlait pas force Albigeois coupables de continence impie, l'humanité n'allait-elle pas périr pour cause de chasteté excessive? Si l'on niait la présence physique de la chair à dévorer et du sang à boire de la victime exposée sur l'autel du salut par la torture, les fidèles de l'hémoglobine sacrificielle se contenteraient-ils d'une religion qu'ils jugeront infirme, puisque, disent encore de nos jours tous les théologiens romains, la foi des chrétiens se trouverait frustrée du "vrai et réel sacrifice" qu'ils demandent à cor et à cri depuis vingt siècles? Dès lors, disait la Lettre aux Hébreux, qu'il n'y a pas de sacrifice sans hématies dégoulinant des offertoires, les sacres de la torture se présentent toujours en défendeurs ardents du salut public. Comment évangéliser le sang dont l'autel des démocraties doit se trouver aspergé si la crucifixion moderne est jugée indispensable à la survie politique des peuples et des nations de la Liberté?

5 - La frousse diplomatique de l'Europe - Aussi M. Barack Obama a-t-il repris à son compte l'antique théologie de la "guerre juste" - mais nul n'ignore que l'invasion de l'Afghanistan n'a rien d'une guerre juste : il s'agit seulement, pour le Pentagone, de tirer avantage de ce que M. Ben Laden était censé s'y cacher pour tenter de remettre sur ses rails le projet de pipe line rejeté par le précédent gouvernement d'un Etat plus étendu que la France. Restait le bouclier anti-missile saintement installé en Pologne par G. W. Bush et dont le retrait paraît redorer le blason du lauréat de la paix. Hélas, ici encore, impossible de sacraliser à la fois la volonté d'expansion guerrière qui commande tous les empires du monde et qui leur est innée depuis les origines et, dans le même temps, la proclamer pécheresse : la guerre survivra fatalement, hélas, à toutes les tentatives d'en humaniser les boucheries. M. Barack Obama reconnaît qu'"à l'aube de l'histoire, la moralité de la guerre n'était pas mise en doute ; c'était un simple fait, comme la sécheresse ou la maladie, c'était la façon dont les tribus, puis les civilisations recherchaient la puissance et réglaient leurs différends."

Encore et toujours, c'est donc au nom de la religion de la justice et de la Liberté que l'Europe d'aujourd'hui se trouve placée entre "sacrum et saxum" - "entre l'autel et le couteau", alors que seule la fiction s'en trouve sauvegardée par le maintien sur son territoire de quatre cent cinquante garnisons inutilement armées jusqu'aux dents. C'est également pour cette raison qu'un empire en marche ne saurait confesser ni à son opinion publique, ni à l'opinion mondiale, que l'OTAN demeure le bras armé d'un Pentagone devenu symbolique en Europe, mais qui n'en occupe pas moins physiquement le Vieux Continent. On sait que cette domination militaro-religieuse voudrait placer pour l'éternité notre civilisation sous le commandement d'un général américain et que cet assujettissement physico-théologique ne prendra fin qu'avec l'effondrement des forces armées de la nouvelle Rome.

Certes, les vassaux de l'empire ont récemment quelque peu rechigné; certes, pour la première fois, ils ont paru tenter de s'opposer à la marche des légions américaines jusqu'à la Pologne et à la Tchéquie. Mais voyez la discrétion des vaincus, voyez leur peur et leur timidité : ils ont seulement montré quelque appréhension discrète, ont-ils confessé, de "fâcher la Russie", qui avait le mauvais goût de ne pas applaudir à tout rompre la progression jusqu'à ses frontières de l'Europe asservie.

La provocation était de taille ; afin d'assurer la marche triomphale de la bannière des légions sous le drapeau de l'Europe en livrée, Washington était allé jusqu'à conclure un pacte armé avec la Pologne, et cela bien que ce pays fût membre de l'alliance des anges de la paix qu'on appelle l'OTAN. C'était rappeler avec vigueur à Paris, à Berlin et à Londres que ces capitales autrefois souveraines et puissantes avaient renoncé aux prérogatives que tous les Etats dignes de cette appellation inscrivent dans leur Constitution et qu'il n'y avait pas lieu de revenir sur l'abandon définitif de leur rang et de leur dignité d'autrefois.

6 - Le trafic moderne des indulgences

Mais pourquoi M. Barack Obama a-t-il ensuite unilatéralement décidé de retirer ce bouclier, pourquoi l'a-t-il jugé encombrant pour le Département d'Etat et, de surcroît, menacé de ridicule diplomatique si la "seule superpuissance militaire du monde" voyait se vider l'escarcelle qui lui avait permis d'entretenir artificiellement et depuis soixante-cinq ans son apostolat militaire sur toute la surface du globe et si l'Eglise de la Démocratie mondiale voyait s'épuiser le gigantesque trésor du trafic des indulgences qui alimentait les finances du Dieu Liberté après avoir évangélisé celles du Dieu précédent ? La cassette magique des promesses posthumes du christianisme était demeurée pleine bien plus longtemps que la caverne d'Ali Baba de Bretton Wood.

Washington s'était imaginé que la Russie le remercierait chaudement d'avoir bien voulu renoncer au matamorisme d'un mythe démocratique en perdition. Aussi n'y avait-il pas une once de vocation apostolique de l'Eglise de la Liberté dans le recul stratégique de Pologne: seul l'intérêt supérieur d'un empire proche de l'épuisement commandait un geste face à la Chine, l'Inde, l'Afrique et toute l'Amérique du Sud, qui préparent l'avènement d'une autre pôle de la puissance politique mondiale. Le naufrage était si proche que l'heure avait sonné de tenter de "dialoguer" avec les puissances encore qualifiées de "régionales".

7- L'Europe et Israël

Mais un nouvel obstacle se dressait devant un empire américain désormais à la dérive . D'un côté, M. Barack Obama était fort insuffisamment informé de ce que nous appartenons à une espèce dichotomisée de naissance et qui, autrefois masquée sous le culte de ses idoles, s'avançait aujourd'hui sous les totems verbaux de sa religion de la Liberté ; de l'autre, toute la classe politique mondiale était demeurée bien plus ridiculement ignorante que le Département d'Etat des ressorts qui pilotent les idéalités rédemptrices depuis le basculement de l'humanité dans des abstractions sacralisées. Aussi une vulgate idéologique rudimentaire servait-elle de corps doctrinal et de victuailles para religieuses à la "démocratie administrative" planétaire, pour reprendre une expression de Marcel Gauchet. Mais, par bonheur, nous disposons d'un document public de nature à illustrer les arcanes anthropologiques du drame.

Tentons de descendre les marches qui nous conduiront dans les coulisses de la diplomatie théâtrale de la France à l'égard de Rome, de l'Islam et de Tel Aviv et pour mieux comprendre ce parcours, constatons que plus d'un siècle d'une République décérébrée par une laïcité superficielle et dépourvue de toute connaissance simianthropologique des religions, a conduit la classe dirigeante de la France à un oubli complet du contenu théologique le plus élémentaire des trois monothéismes, de sorte qu'en 2007 le Quai d'Orsay a imaginé de mettre sur pied une stratégie doctrinale de substitution de la "révélation" et de la "rédemption" dont les conséquences politiques sur le terrain allaient conduire la France et l'Europe à un désastre diplomatique irréparable.

Souvenons-nous en premier lieu de ce que, voyant Washington s'émanciper quelque peu de l'emprise d'Israël et tenter de retrouver, du moins partiellement, son influence ancienne dans le monde arabe, Tel-Aviv s'efforçait maintenant avec l'énergie du désespoir de gagner le Vieux Continent à son messianisme le plus originel, afin de poursuivre sous l'égide, cette fois-ci, de l'héritière épuisée de la civilisation gréco-romaine une colonisation de la Cisjordanie évidemment décisive pour la reconquête du "Grand Israël" des temps bibliques. Dans cet esprit, il s'agissait, pour l'Etat juif de confier à l'Europe démocratique le rôle de médiatrice et "d'arbitre objectif" entre Israël et le monde arabe.

Pour seulement tenter de mener à bien cette coalition, il fallait pour le moins obtenir la complicité active de la Syrie. Mais le piège était par trop grossier: Damas avait aussitôt fait valoir que le Continent né de la victoire de Salamine sur la Perse était devenu un satellite gnomique d'Israël depuis plus de soixante ans et qu'il appartenait maintenant à la Turquie d'Allah de se substituer à une puissance grecque, puis chrétienne devenue naine sous les aigles des légions de l'étranger. Depuis quelque mois, la politique d'Ankara était dirigée par un Talleyrand du Moyen Orient qui avait su tisser des liens étroits entre l'ex empire ottoman et non seulement Damas, Téhéran, la Chine et la Russie, mais également avec l'élite politique européenne d'avant-garde qui refusait de se laisser replacer par la France dans le sillage d'Israël et de l'Amérique de G. W. Bush. Aussi l'Europe jouait-elle sa survie sur la scène mondiale: si Israël parvenait à l'asservir durablement à ses intérêts territoriaux au détriment du monde musulman tout entier, Paris, Berlin et Londres se trouvaient marginalisés, puis éliminés pour longtemps de l'histoire focale de la planète et le Turquie prenait la tête des retrouvailles de l'Europe avec sa souveraineté.

Aussi vingt-quatre diplomates allemands en poste dans la région avaient-ils signé une analyse angoissée de la situation, afin de tenter de tirer la sonnette d'alarme à Berlin: si l'Allemagne, écrivaient-ils, ne prenait pas d'urgence ses distances à l'égard des intérêts locaux et obtus d'Israël, l'Occident tout entier courait au désastre diplomatique - celui de s'assujettir aux intérêts d'un Etat minuscule et combattu par une Amérique redevenue relativement lucide.

Mais, depuis 1945, la démocratie allemande n'avait pas retrouvé une classe dirigeante au-dessus du médiocre. C'était sans sourciller que Mme Merkel soutenait encore la thèse poussiéreuse du Pentagone selon laquelle les vieilles bombes atomiques américaines, mais entreposées sur le sol allemand par l'étranger depuis 1945 demeuraient indispensables à la défense militaire de l'Allemagne du début du IIIè millénaire. Naturellement cette chancelière de transition dans l'histoire de la lente et difficile renaissance allemande aurait été bien en peine de nommer un adversaire des Germains de son temps sur la mappemonde de G. W. Bush II et de M. Barack Obama.

Tel est l'environnement international dans lequel l'Elysée courait au désastre diplomatique. Pour en comprendre la nature et la portée, un bref rappel du soubassement religieux et para religieux de l'histoire mondiale se révèle nécessaire.

8 - L'imagination théologique du Président de la République française

Le monothéisme mondial repose sur la croyance en l'existence dans l'espace de trois idoles vaporeuses. Leurs doctrines, leurs catéchismes et leurs cosmologies mythiques demeurent radicalement incompatibles entre eux. A l'instar de ses deux compagnons, le Dieu des chrétiens occupe nécessairement une certaine étendue dans le vide de l'immensité, puisqu'il n'est pas censé siéger seulement dans les encéphales; mais il est le seul qui ait fécondé une vierge sans avoir renoncé à son statut métaphorique, puis le seul à s'être attaché de siècle en siècle à promouvoir la dignité et les compétences terrestres de sa progéniture, au point qu'il l'a hissée progressivement au rang d' égal à la fois mental et physique de son "père" tout ensemble dans l'univers et dans l'Eglise censée l'incarner. Le Dieu des musulmans s'appelle Allah. Son prophète, Muhammad, que l'Occident appelle Mahomet, ne rivalise en rien avec le statut réservé au créateur insaisissable des galaxies. Son texte révélé s'appelle le Coran et Muhammad en est le seul auteur. Le Dieu des Juifs s'appelle Jahvé. Son œuvre littéraire est considérable. Elle comprend les trente neuf Livres de l'Ancien Testament, tandis que les écrits sacrés des chrétiens ne comprennent que quatre évangiles fort brefs, assortis seulement de quelques Lettres de Saint Paul aux diverses communautés de fidèles qu'il a fondées et d'un court récit relatant les Actes des apôtres au cours des premières années qui ont suivi la crucifixion de leur prophète, le fils et l'égal de son géniteur cosmique.

Mais il se trouve que la classe dirigeante française superficiellement rationalisée par une laïcité au petit pied s'imagine qu'il existerait une super divinité dont les prérogatives imprécises réuniraient en sa seule personne les théologies résolument antinomiques des trois divinités sus dites. Naturellement, aucune théologie ne saurait formuler la doctrine et les apanages spécifiques d'un créateur mythique du cosmos dont l'unicité se révèlerait transcendante à celle de trois théologies rappelées ci-dessus, qui sont trop en contradiction entre elles pour jamais réussir à exprimer une vérité doctrinale unifiée. C'est cette méconnaissance des rudiments doctrinaux des trois monothéismes qui a conduit M. Nicolas Sarkozy à tenir à Ryad un discours sur "Dieu" incohérent et inintelligible à la fois aux musulmans, aux chrétiens et aux juifs, mais typiquement français, puisque son statut est censé compatible avec une laïcité réduite à un pur concept et vide de tout contenu saisissable et formulable. Qui a inventé le "Dieu" des Français, qui a tenté de faire de Paris le Saint Siège de la Révolution de 1789 dans le monde entier ? Mme Mignon, une jeune conseillère de l'Elysée à la fois fort pieuse et fort ignorante des théologies et de leur histoire.

9 - Les embarras d'un roi arabe

La méconnaissance du contenu doctrinal, donc politique et historique des trois religions monothéistes était allée jusqu'à faire soutenir à un Quai d'Orsay égaré par cette conseillère que les sectes elles-mêmes ne posaient aucun problème ni théologique aux trois monothéismes, ni politiques à la super science religieuse de la France laïque et républicaine. Aussi les premiers pas dans l'histoire mondiale de l'hyper Créateur du Président de la République française ont-ils révélé à la fois l'inculture abyssale de la classe dirigeante de la nation de Descartes dans l'ordre théopolitique et l'inintelligibilité théologique de cette divinité de confection aux yeux des fidèles des trois religions du Livre.

Naturellement, on ne saurait faire un pas dans la science historique mondiale si l'on ignore le contenu de l'encéphale des idoles et la signification anthropologique de leurs propositions doctrinales. Tous les dieux sont des théoriciens chevronnés d'eux-mêmes; et ils ne jouent jamais leur rôle d'acteurs éternels du cosmos que par l'intercession d'une cosmologie mythique qui leur appartient en propre et qui soutient leurs apanages dans le néant, de sorte que le roi d'Arabie saoudite a été surpris, pour ne pas dire plus, de ce que M. Sarkozy lui démontrât avec les accents de la piété républicaine la plus vibrante les vertus aussi grandioses que vides de tout contenu reconnaissable tant du Dieu de la Croix que de celui du Coran et des juifs. Comment donner un substrat politique et catéchétique quelconque au dieu de Mme Mignon ? Comment adorer une sainteté qui ne saurait que dire à aucun peuple marchant sur la terre? Comment l'affubler de surcroît de tout l'appareil d'une Eglise et d'un clergé réputé omniscient ? Comment faire de Paris le Vatican et le centre conciliaire du dieu universel de M. Sarkozy?

Mais quand le roi Abdallah eut compris, primo que les fumigènes d'une foi parisienne censée satisfaire "tout le monde et son père", comme dit le fabuliste, se ramenaient à l'encens verbifique d'un œcuménisme privé d'ossature politique, secundo, que, sous les sabots du cheval de Troie du Dieu de la potence, le Jahvé d'Israël, se tenait embusqué; tertio que M. Nicolas Sarkozy, servait sans le dire et peut-être sans s'en douter l'autel et les intérêts fort temporels, eux, des fils d'Abraham; quarto, que l'alliance des peuples riverains de la Méditerranée n'avait d'autre finalité bien concrète que d'inclure Israël dans un pacte théo-politique faussement séraphique et d'accorder une place hégémonique à l'étoile de David dans un consortium théologique à la fois émacié et griffu, quinto, que M. Sarkozy se prêtait à un stratagème religieux fondé sur la fusion purement conceptuelle des trois dieux prétendument uniques et qui ne partageaient que quelques bribes d'une vieille cosmologie mythique, sexto, que M. Nicolas Sarkozy ne connaissait pas un traître mot du contenu cosmologique du trithéisme mondial, septimo, qu'il était dupé en toute innocence par les rêveries de patronage d'une dévote française ambitieuse d'unifier la planète des songes religieux au profit d'une divinité dûment désossée et mise en charpie, que croyez-vous que fit ce Salomon de l'islam?

10 - Un roi arabe fort lettré

Imaginons un instant un roi arabe qui aurait lu Darwin, Freud, Voltaire et quelques rudiments de la simianthropologie: il aurait alors expliqué à M. Nicolas Sarkozy l'utilité de connaître quelques secrets de la vie rêveuse d'une espèce dont ses mythes sacrés illustrent le délire cérébral.

"Connaissez-vous, lui aurait-il dit, le vers d'Horace: Quicquid délirant reges, plectuntur Achivi (De tous temps les petits ont pâti de la sottise des rois)? Remplacez seulement les rois par les dieux et vous aurez en mains rien de moins que la clé universelle de l'histoire de l'humanité. Mais si vous renoncez à servir les trois dieux actuellement censés en activité dans le vide du cosmos, si vous rejetez leurs dialecticiens, leurs casuistes, leurs poètes, leurs mémorialistes, leurs logiciens, leurs biographes, leurs greffiers, leurs scribes, leurs généalogistes, leurs géographes, leurs climatologues, leurs secrétaires, leurs historiens, leurs metteurs en scène, leurs régisseurs et leurs gesticulateurs, vous les rendrez muets comme des carpes ; et le silence qui tombera du haut des Pyramides de l'Egypte éternelle fera de l'humanité le sphinx de l'immensité.

"C'est pourquoi je vous conseille, Monsieur le Président, de donner un contenu moral, juridique et cérébral à votre religion à vous, que vous appelez la Démocratie et dont le Muhammad s'appelle la Liberté, afin que votre science du ciel de la laïcité vous renseigne suffisamment sur vous-même et sur la France pour que la politique que votre nation voudrait inspirer au monde ait en mains les cartes que vous avez oubliées depuis 1905."

Voir Attention, ce dialogue est piégé: il met en scène les enjeux anthropologiques de la laïcité française - Périclès, Protagoras, Socrate, 21 décembre 2009

11 - Le retour à l'échiquier électoral - Quelques mois plus tard, tous les dirigeants arabes tournaient le dos à l'alliance rêvée par l'impéritie anthropologico-théologique de la France de M. Sarkozy. Mais du moins une occasion nouvelle était-elle donnée au Président de la République d'armer la laïcité française d'une profondeur philosophique et politique que le roi d'Arabie lui avait si généreusement souhaitée; car, par un heureux concours de circonstances, le peuple suisse avait rejeté le projet d'extension des minarets au pays de Calvin, de Zwingli, de Luther et de l'armée des théologiens catholiques de Fribourg, du Valais et du Tessin.

Aussi la naissance du recul intellectuel qu'appelait une anthropologie critique naissante, donc l'apparition d'une radiographie capable de se distancier des mythes religieux aurait-il pu donner à la France un élan cérébral endormi depuis 1905. Mais, naturellement la République de Walt Disney, du jogging en culottes courtes sur les marches de l'Elysée et du Fouquet's n'était pas en mesure de prendre acte de cette régénération en profondeur de la culture humaniste et philosophique de l'Occident, bien que celle-ci fût à bout de souffle, faute d'avoir su donner, comme il est dit plus haut, à la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat la postérité cérébrale que lui promettaient non seulement les Diderot et les Voltaire, mais les "rationaux" de la fin du XVIIe siècle. Comme M. Nicolas Sarkozy ignorait tout de ces mystères, il a seulement mis encore davantage en évidence la pauvreté intellectuelle de la laïcité française; et dans cet esprit, il a ordonné à tous les musulmans du pays d'afficher une "humble modestie en public".

Quel était l'échiquier politique strictement électoraliste du chef de l'Etat? D'un côté, il voyait que les Verts enfumés par M. Cohn Bendit ne présentaient pas un grand péril pour la droite ils faisaient seulement diversion au profit de l'Elysée, parce que les rousseauistes modernes débauchaient davantage les voix de la gauche que celles de la droite. Aussi le vrai danger venait-il du Front National, qui pouvait paraître incarner une "identité nationale" dont une laïcité décérébrée et municipalisée constituait le pilier central.

Un demi siècle auparavant, les élites politiques de province n'allaient déjà plus à la messe; mais leurs épouses s'y précipitaient, parce que, dans les profondeurs, la République n'avait pas encore rompu avec les traditions de l'autel. En 2009, en revanche, la vulgate de la laïcité retrouvait une prégnance électorale en province, parce que trois millions de musulmans tranchaient sur le reste de la population tant par leurs coutumes cultuelles et par l'ardeur de leurs prières que par leur sacrifice annuel d'un mouton à Allah, ce qui avait exigé l' installation d'abattoirs spécialisés afin d'interdire l' immolation de cet animal à domicile.

12 - L'avenir philosophique de la laïcité

Mais, naturellement, et dans le même temps, la laïcité acéphale de la France se révélait un garrot diplomatique de de taille sur la scène internationale, parce qu'Israël se frottait les mains au spectacle d'un ostracisme au petit pied à l'égard du culte musulman : quoi de plus efficace, pour diaboliser l'Iran chiite et pour redonner une crédibilité politique et militaire à la future bombe nucléaire de Téhéran face à celle de Tel-Aviv, censée tomber en pâmoison au seul spectacle de sa rivale persane? Je rappelle que l'imperceptible grain de raison que Swift avait cru détecter dans l'encéphale des Yahous n'a pas encore progressé au point que tous les Etats de la planète eussent compris que deux singes suicidaires se neutralisent nécessairement l'un l'autre.

Du coup, la nation de Descartes et de Jean-François de Sales, de Voltaire et de Péguy, de Diderot et de Claudel croisait au large de la nouvelle Renaissance, qui aurait enseigné que la "vie morale" de l'humanité n'avait jamais réellement passé ni par le canal des religions officialisées ni par les Eglises institutionnalisées, mais seulement par un approfondissement progressif de la science des âmes et des cœurs . Le roi imaginaire que j'ai cité et qui connaissait les proverbes latins sur le bout des doigts en avait fait l'amère expérience: c'était bien en vain qu'il avait tenté de réconcilier le Hamas et le Fatah, c'était bien inutilement qu'il les avait conviés à se rendre de conserve à La Mecque et de défendre saintement leurs frères de Palestine au nom d'Allah "le tout puissant et le miséricordieux". C'est que les trois dieux prétendument uniques nonobstant leurs profonds désaccords théologiques disposent de l'intelligence de la politique la plus profonde dont leurs prophètes sont parvenus à les lester; et il se trouve que ces prophètes sont, en réalité, des anthropologues de génie. C'est à ce titre qu'ils donnent à un fantôme des nues un sceptre et une tête, c'est à ce titre qu'ils dotent l'idole de l'intelligence la plus pénétrante et de la morale la plus haute qui se puissent concevoir à telle époque et sur tels arpents bénits du globe terrestre.

A ce titre, le Allah qu'adorait le Hamas jouissait de la profondeur du jugement des grands visionnaires de l'Histoire et de la politique; car il savait, dans sa sagesse de logicien du ciel des créatures, qu'on ne saurait priver à jamais un vieux peuple de la terre de ses ancêtres. Le Allah du Fatah, de son côté, n'était qu'un casuiste corrompu jusqu'à l'os. Ce nain vous changeait Allah en un jésuite de l'Islam. Comment Allah se déguiserait-il en politicien de province à la besace lourde des écus de la trahison?

13 - Et Jahvé?

Mais si la vie morale de l'islam généreux passe par le cœur des croyants souffrants des souffrances de leurs frères, qu'en était-il de la matière grise et de l'âme Jahvé? Ce guerrier de la première heure s'était proclamé le roi des glaives d'Israël. Trois millénaires après ses premiers exploits sur les champs de bataille, il pouvait dresser le constat que les fidèles de la Croix et ceux du Coran avaient cadenassé leur âme et que la clé de leur foi n'était plus que l'acier trempé de leurs rituels et l'eau tiède de leurs liturgies notariales. Mais il n'est pas de morale sans cervelle et qui ne scelle une alliance profitable avec une politique; et il n'est pas de politique privée de la vocation cérébrale d'approfondir le "Connais-toi" d'un certain dialecticien qui but la ciguë de la logique à Athènes en 399 avant notre ère .

Quant à la laïcité, n'était-elle pas née d'une politique intelligente et son éthique n'était-elle pas fondée sur une alliance mondiale de la raison et du cœur? Si la France avait le courage de rappeler à la planète que sa laïcité est philosophique et qu'elle a vocation de redonner son destin socratique à la philosophie, cette nation demeurerait la prophétesse du cerveau humain, la fécondatrice de l'âme du monde et la semeuse du blé de l'esprit.

On voit quels chemins de la réflexion sur les secrets de la boîte osseuse des Yahous les relations que les Etats démocratiques actuels entretiennent avec les peuples endormis et qualifiés de libres à l'école de leur sommeil contraignent la philosophie occidentale à emprunter, on voit quelle tournure dangereuse la notion provisoirement assoupie de laïcité pourrait faire prendre à la morale politique des dormeurs. Car l'islam de la charia et le christianisme des cierges et des encensoirs n'appellent ni du haut des minarets, ni du haut de la chaire des Bourdaloue et des Bossuet les croyants du "dieu unique" à boire aux sources ressuscitatives de la vie morale de l'humanité. Quelles sont-elles? Pourquoi aucune Eglise n'est-elle sortie de sa catalepsie pour marcher aux cotés des croisés de l'alliance de la morale avec l'intelligence politique du monde qui a élevé Gaza au rang de Mecque et de Saint Siège de l'humanité le 27 décembre 2009?

14 - L'Europe de l'éthique du monde

En vérité, le monde entier vit à l'heure d'un tournant décisif de la réflexion sur l'alliance de la vie morale de l'humanité avec le tragique de l'histoire. Car, pour la première fois, la planète tout entière assiste au spectacle de la disqualification religieuse ses Eglises et des théologies face à l'assassinat d'un peuple privé d'Etat et qui demande à la communauté internationale de lui accorder le statut d'une nation, d'un ciel et d'une voix souverains. Mais, dans le même temps, quel privilège aux yeux des prophètes de la raison que le spectacle de l'ubiquité des images de la mort!

L'immoralité du monde est montée comme jamais sur les planches du théâtre qu'on appelle l'Histoire! Ni la chute des dieux antiques, ni la Réforme n'avaient illustré une telle orchestration de l'alliance avortée de la politique avec la morale du singe parlant. Trois oracles menteurs, la Liberté, le Vatican et la Mecque sont entrés en scène. Mais déjà un autre acteur les pousse dans les reins, le Titan qu'on appelle l'éthique.

Quel sera le rôle de l'Europe et de la France dans cette seconde Renaissance? Le Continent d'Athéna et d'Ulysse ne veille-t-il pas sur le berceau le plus précieux de la politique, celui de la première alliance de la raison avec la morale? Saluons la nouvelle fontaine d'Aréthuse du "Connais-toi", saluons le Bethléem du cœur, saluons Gaza, cette tombe et cette source de l'Europe de l'éthique .

Post-scriptum, Dimanche 27 décembre 8h20

Le texte ci-dessus était en ligne lorsque le bulletin météorologique ci-dessous en provenance de l'observatoire de la politique internationale est arrivé sur mon ordinateur :

" La marche sur Gaza conduite par MM. Mandela et Desmond Tutu a été interdite.

"Le petit-fils de M. Jimmy Carter, prix Nobel de la paix et ancien Président des Etats-Unis, voulant se faire élire Sénateur a contraint son grand-père à présenter des excuses à Israël .

" MM. Moubarak et M. Obama font construire un mur d'acier entre Gaza et l'Egypte avec la collaboration d'ingénieurs français.

"La radio de l'hexagone de ce matin a été orchestrée sur la tonalité suivante : Gaza préparerait sur les tours de Tel-Aviv un attentat sur le modèle de celui du 11 septembre 2001 sur le World Trade Center. "

Le 27 décembre 2009
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