Peut-on regarder l'humanité de l'extérieur?

26 min

Par Manuel de Diéguez

Introduction

Dès le 14 septembre 2001, j'ai mis sur ce site une analyse anthropologique du déclin de l'Amérique dont le 11 septembre 2001 donnait, à mes yeux, le signal. Aujourd'hui, le Nouveau Monde s'effondre sur tous les fronts: celui de l'impossibilité de faire bénéficier cinquante millions de pauvres de soins médicaux, celui de l'impossibilité, pour la plus grande démocratie du monde, d'abolir la torture, celui de l'impossibilité pour un Président des Etats-Unis démocrate de se soustraire à l'emprise des généraux, celui de l'impossibilité d'obtenir d'Israël qu'il mette un terme à son extension territoriale continue depuis des décennies, celui de l'impossibilité, pour le Nouveau Monde d'empêcher l'effondrement de son prestige dans l'opinion arabe, celui de l'impossibilité d'obtenir de la Russie une contrepartie pour la cessation de l'expansion matamoresque de l'OTAN, ce bras armé de l'empire sur la planète, celui de l'impossibilité d'obtenir de Pékin qu'il métamorphose à son tour pour les beaux yeux d'Israël l'Iran en épouvantail du globe terrestre, celui de l'impossibilité d'empêcher l'Europe de se rapprocher à toute allure de la Russie, celui de l'impossibilité d'empêcher la Turquie de se lier à Damas, à Téhéran et à Moscou, afin de précipiter la naissance du pôle politique mondial de demain.

Mais le règne de l'empire le plus éphémère de l'histoire universelle n'aura pas présenté que des désavantages pour l'Europe. Certes, notre Continent mettra un siècle à effacer sa honte; mais la démission intellectuelle, même provisoire d'une civilisation née conjointement avec l'esprit critique un demi millénaire avant l'ère chrétienne aura également favorisé les progrès extraordinaires d'une anthropologie demeurée semi-scientifique jusqu'alors, parce qu'endormie dans un christianisme de convention et tombée dans l'irréflexion depuis la Renaissance.

Au début du IIIè millénaire, la civilisation de la raison aura réussi non seulement à percer quelques secrets de l'imagination religieuse du genre humain, mais à pénétrer dans les arcanes de la métamorphose de la matière en signes et de la substance en une signalétique générale dans les esprits. Cette clé ultime de la politique et de l'histoire n'a pu être découverte qu'à la faveur, si je puis dire, de la caricature du sacré dont le mythe démocratique américain aura fourni au monde un paradigme saisissant.

Dans le texte qui suit, je me suis contenté de décrire la domination politique que l'Amérique exerçait encore au début du XXIe siècle sur l'encéphale de l'humanité et comment les premiers pas de la critique anthropologique du sacré a alors commencé de mettre à nu les ressorts communs au mythe chrétien et au mythe démocratique. L'envol tardif de l'oiseau de Minerve aura permis à l'Europe de la pensée de monter une dernière fois du crépuscule à la lumière.

1 - L'échiquier de l'universel et l'échiquier du quotidien
2 - Où l'ennemi se cache-t-il ?
3 - A la recherche de l'étonnement philosophique
4 - Le miroir invisible de la connaissance
5 - Le champ de bataille de la rédemption
6 - Comment briser la coquille ?
7 - Les prospecteurs de la raison
8 - La nouvelle cité ecclésiale
9 - Le regard d'Athéna

1 - L'échiquier de l'universel et l'échiquier du quotidien -

Depuis les origines de la pensée critique, c'est-à-dire de la philosophie occidentale, la question était posée de savoir si le sens est donné par les diverses logiques internes dont les savoirs particuliers se réclament chacun de son côté ou bien s'il y faut la médiation d'une raison dont le sceptre rassemblerait sous son autorité exclusive les cohérences seulement partielles sur lesquelles les champs de la connaissance revendiquent l'exercice de leurs souverainetés singulières. Cette difficulté se rattache à celle de définir le sens lui-même; car s'il n'y a pas de signification absolue, comment subordonner les savoirs locaux à un référent relatif à son tour?

Le sens du jeu des échecs, par exemple, est fourni par les règles qui régissent les mouvements des pièces et qui rendent leurs déplacements intelligibles. Dans cet esprit, le sens se confond à la notion de compréhensibilité appliquée à toutes les parties d'échecs jouées depuis les origines. Mais le jeu des échecs est-il expliqué, donc rendu signifiant si l'on a appris à déplacer correctement des figurines sur soixante-quatre cases, ou bien faut-il disposer d'une connaissance, géniale à son tour du génie des plus grands joueurs de l'histoire du noble jeu si l'on entend rendre intelligibles les parties des Capablanca ou des Botvinik, des Karpov ou des Kasparov, des Murphy ou des Bobby Fisher ? Si tel est le cas, on comprend que Kasparov ait été formé par Botvinik et que Kasparov forme le jeune Magnus Carlsen. Mais alors, quelle sera la connaissance qui nous permettra de comprendre le génie échiquéen non point en plaine, mais sur les sommets?

En 2009, l'Europe de la pensée avait commencé, ici et là, d'appliquer ce raisonnement au décryptage de la politique internationale. Aussi quelques anthropologues d'avant-garde se demandaient-ils quel était le sens, donc l'intelligibilité du déclin de la civilisation européenne - donc quelle logique générale avait commandé de tous temps et en tous lieux l'asservissement psychique des nations aux empires dominants du moment. Puis ces précurseurs étaient descendus pas à pas d'une vue panoramique et polymorphe sur la politique et sur l'histoire de l'humanité à l'examen du mouvement des pièces sur les échiquiers locaux du quotidien. Mais comment fallait-il apprendre à mesurer la distance qui sépare la connaissance anthropologique du jeu des échecs de celle des personnages qu'on appelle des rois, des reines, des fous, des cavaliers, des tours et des pions - ces acteurs au petit pied et dont de simples chroniqueurs vous racontent les exploits au jour le jour? Aussi ces philosophes demandaient-ils à leur discipline toute neuve de leur dire ce qu'il en était du sens trans-historiographiques du destin du monde à l'heure de l'agonie de la civilisation européenne.

Mais sitôt que la raison prospective de l'époque eut pris conscience de la tragédie qui se déroulait d'acte en acte sous ses yeux, elle comprit que son chemin serait semé des mêmes obstacles sur lesquels le ciel de l'Occident n'avait cessé de buter, tellement les voies de la philosophie devenaient aussi impénétrables que celles de feu la divinité. En premier lieu, comment rendre l'histoire signifiante, donc intelligible, sans l'apprentissage préalable d'un regard de l'extérieur sur une pensée prématurément qualifiée d'humaine et, par conséquent, sur le personnage supposé hyperlucide que cette espèce s'était avisée de hisser dans les nues? Comme il n'est pas d'empire politique qui ne porte fièrement la casaque d'une théologie, donc d'une omniscience mêlée à une omnipotence, il fallait que les penseurs de l'aube du IIIe millénaire apprissent à placer leur observatoire dans le dos des divers ciels dans lesquels les civilisations se regardent tantôt droit dans les yeux et tantôt de travers - sinon, comment Socrate aurait-il seulement tenté de découvrir le miroir de tous les miroirs, le seul qui armerait leur œil du spectacle de la multitude des miroirs dans lesquels l'encéphale humain avait essayé de se regarder?

2 - Où l'ennemi se cache-t-il ? -

Aussi les philosophes placés sous le joug de l'Amérique s'étaient-ils demandé si le "Dieu" des chrétiens, des juifs et des musulmans se voit de l'extérieur et dans ce cas, quel recul à l'égard de lui-même ce personnage s'était forgé de son vivant afin de prendre ses distances à l'égard non seulement de sa charpente originelle, mais des métamorphoses ultérieures de son globe oculaire; car la philosophie, elle aussi, est à l'école des ahanements d'une raison qu'elle peine à placer sous la lentille de son propre microscope ou dans le champ de vision de son propre télescope. Aussi les philosophes de l'époque tentaient-ils d'apprendre à cheminer aux côtés de leur plus haute effigie. Il y fallait les yeux d'Argus d'une anthropologie des empires et de leurs idoles.

Par bonheur, il y avait partout des fous, des tours, des cavaliers et des pions. La 173ème brigade, qui campait à Vicenza, en Vénétie, s'était métamorphosée en une escadre de combat composée de plusieurs bataillons dont la vocation guerrière affichée était, disait-elle, de jouer le rôle d'une "force de riposte rapide". C'est pourquoi, du reste, elle avait bénéficié d'un transport par la voie des airs en provenance des Etats-Unis. Mais pour cela, il avait fallu ménager une piste d'atterrissage particulière, l'aéroport de Dal Molin, afin de doubler l'armée d'Afrique et de transformer l'ensemble des forces militaires stationnées au sud de l'Europe en une composante du commandement général, dont le centre d'opération se trouvait à Stuttgart. Dans le même temps, l'un des principaux camps retranchés des forces américaines en Europe, la base d'Aviano, avait vu sa garnison portée à quarante deux mille hommes, et cela bien que sa puissance de feu principale fût composée de plusieurs centaines d'avions répartis en cinq bases de belle taille et en quatre-vingts localités d'Italie. Non seulement on comptait trente et un Stigh Wing à Aviano, mais on y avait ajouté deux escadrilles de F16 chargées de bombes nucléaires.

Mais sitôt que les philosophes européens de l'époque tentaient de s'élever à une connaissance métaphysique des pièces de bois ou d'ivoire que l'Europe moribonde faisait mouvoir sur l'échiquier, ils découvraient que le sens de la partie n'était en rien donné par le décompte des armes disponibles sur les cinq continents. Leur serait-il fourni, se demandaient-ils, par la connaissance de la tactique et de la stratégie des généraux des soixante-quatre cases?

Non plus : ils avaient beau compter les bouches à feu, étudier les angles de tir, chronométrer le temps de déplacement des troupes, observer le champ d'action des bombes, augmenter sans cesse la portée des missiles et calculer la puissance de pulvérisation que véhiculait leur foudre, ils ne décryptaient rien, faute de se demander sur quel territoire diriger la manœuvre. Mais pour délimiter un champ de bataille, se disaient les malheureux, il fallait localiser un ennemi. Le jeu des échecs, lui, présentait deux armées, celle des blancs et celle des noirs, et leur ardeur à en découdre était réciproque, tandis que, face aux forces les plus fracassantes de l'empire américain, il n'y avait âme qui vive. Comment progresser dans la connaissance du sens, donc de l'intelligibilité du jeu si aucun ennemi ne se dressait devant tant de foudres et de fulminations rassemblées?

3 - A la recherche de l'étonnement philosophique -

C'est alors que les philosophes de la fin du XXe siècle ont commencé de manifester quelque surprise de ce que cette guerre se livrât dans un monde imaginaire et de ce que, parmi les univers oniriques dûment recensés par les historiens depuis la chute de l'humanité hors de la zoologie, aucun n'avait été habité. Aussi nos penseurs européens d'avant-garde se sont-ils dit que leur dialectique ne progresserait plus d'un pas s'ils ne se demandaient comment les mondes irréels débarquent dans le cerveau de notre espèce et comment ils y prospèrent au point qu'ils y deviennent souverains. On sait que l'Occident s'est alors réveillé au point que, depuis lors, il met toute son ardeur à chercher les véritables cases sur lesquelles la politique et l'histoire jouent aux échecs.

Arrêtons-nous un instant à la pesée d'une découverte aussi inattendue. On savait depuis longtemps que la philosophie naquit un jour de l'étonnement, mais que non seulement cette discipline oublie sans cesse de s'étonner, mais qu'elle se hâte de guérir de son étonnement pour se précipiter vers la réponse. C'est ainsi qu'Aristote lui-même avait couru chez le géomètre du coin, qui lui avait remis le sceptre du théorème de Pythagore entre les mains, de sorte qu'il a fallu attendre vingt-cinq siècles pour que la physique retrouvât son étonnement devant la fausse éternité des démonstrations d'Euclide.

Mais, cette fois-ci, la philosophie européenne échouait à étrangler sa stupéfaction, parce que la connaissance de la cohérence interne qui régit le génie échiquéen ne faisait que rendre plus inguérissables les ahurissements et les ébahissements de la logique politique. Comment courir à toutes jambes sur les traces d'une raison philosophique extérieure aux paramètres de toute la politique et de toute l'histoire d'autrefois s'il se révélait stérile de considérer ces savoirs en leur solidité locale et de tenter de peser leurs dires sur leur propre balance? Comment découvrir les secrets du génie échiquéen aux yeux duquel les soixante-quatre cases s'étaient évanouies dans l'atmosphère?

Alors seulement l'Europe crépusculaire s'est rendue à l'évidence qu'il fallait fonder les premiers laboratoires dont le matériau expérimental leur serait fourni par l'irréel politique simiohumain, alors seulement la philosophie moribonde de l'Occident s'est cherché une assise nouvelle et une rampe de lancement perpétuelle dans un étonnement dont le feu éternel se réalimenterait à la manière d'un réacteur nucléaire, ce qui présentait de grandes difficultés de mise en place d'un vaste champ opérationnel, parce que l'étonnement est une faculté si rare et toujours tellement individuelle qu'il fallait surmonter l'obstacle de donner une lancée collective à la collaboration entre des chercheurs étonnés de naissance. On sait que l'apprentissage de la stupéfaction de groupe s'est d'abord heurté au ciment des expéditions ou des équipées des ancêtres, qui avaient vécu pendant des millénaires dans des mondes irréels et qui n'avaient jamais seulement tenté comprendre comment fonctionne l'encéphale d'une espèce branchée sur le fabuleux et le fantastique à titre chromosomique.

4 - Le miroir invisible de la connaissance -

Vers 2005, les premiers psychogénéticiens du génie de l'étonnement ont remarqué que les Grecs et les Romains s'étaient partagé un même univers délirant pendant plus de mille ans sans qu'ils eussent songé un seul instant à observer la boîte crânienne que leur cécité se partageait. Puis, vingt siècles privés de regard sur les cerveaux avaient produit des milliards de conques osseuses convaincues qu'au seul déclic des paroles prononcées en ce sens au cours d'un repas deux mille ans auparavant par le fils d'une divinité, du pain et du vin se transformaient subitement en chair et en sang sur toute la terre habitée. Aussi, en 2005, notre civilisation demeurait-elle aussi muette que quatre cents lustres auparavant au spectacle des neurones miraculés par le monde fabuleux de la démocratie qui y campaient à leur aise.

Et pourtant, les philosophes européens de la folie du monde disposaient d'un immense avantage sur les siècles écoulés; car, pour la première fois dans l'histoire universelle, c'était rien de moins que la politique du délire d'un empire en chair et en os qui faisait débarquer ses tanks, ses canons et ses avions sur les arpents de l'humanité. Il faut souligner, à cette occasion, et avec force, que les premiers philosophes des songes messianisés ont bénéficié d'un champ d'observation musclé à son tour et à grande échelle, puisque la planète s'est métamorphosée en un seul et même champ de bataille, celui d'un mythe de la Liberté dont le fer et l'acier incarnaient les os, les nerfs et la substance.

Ce n'est pas diminuer le mérite de ces précurseurs de génie que d'observer à quel point la réflexion d'un continent de la pensée en cours de résurrection se trouvait en quelque sorte condamnée à relever un défi sans exemple et tellement stupéfiant qu'il allait fatalement réveiller l'intelligence d'une civilisation endormie. Comment ne pas apprendre à traquer les arcanes de l'encéphale des fuyards des ténèbres sans s'attacher parallèlement à la tâche titanesque de percer les secrets d'une partie d'échecs privée de pièces et d'échiquier et qu'on n'avait jusqu'alors appelé l'Histoire que par un évident abus de langage?

Car enfin, on n'avait jamais observé l'humanité et son destin cérébral que du point de vue de son propre globe oculaire; et maintenant, on se demandait si c'était bel et bien la véritable histoire des fourmis qui s'était gravée sur la rétine des fourmilières, la véritable histoire des troupeaux qui s'était gravée sur la rétine des troupeaux, la véritable histoire des primates quadrumanes qui s'était gravée sur la rétine de ces animaux toisonnés. Et voici que l'Europe de la raison velue découvrait soudainement que le monde irréel dans lequel les Grecs se trouvaient immergés ne leur avait fourni aucune connaissance des paramètres trans-échiquéens qui commandaient le mouvement des pièces sur les soixante quatre cases.

Quel logiciel dictait-il donc aux chrétiens le besoin de manger la chair et de boire le sang proclamés physiques d'un homme sur leurs offertoires? On ne le savait pas davantage qu'on ne savait pourquoi les troupes américaines étaient présentes en Europe et dans le monde à titre d'hosties de la démocratie et pourquoi elles servaient de vectrices et de messagères du royaume de la Liberté et de la Justice sur la terre. Mais pour découvrir cet arrière-monde-là du jeu des échecs, encore fallait-il apprendre non seulement à passer derrière le mouvement des pièces, mais découvrir le miroir invisible dans lequel l'humanité du XXIe siècle n'avait encore en rien appris à se regarder. Or, une philosophie dont la vocation la contraindra à passer derrière un miroir caché à la vue et qui ne se réfléchit sur aucune rétine sera trans-échiquéenne par définition.

5 - Le champ de bataille de la rédemption -

Prenez l'échiquier de Camp Darby, qui se trouve entre Pise et Livourne en Toscane. Il est en pleine expansion contre Personne. Sa logistique approvisionne les forces terrestres et aériennes d'un empire privé d'ennemi en chair et en os. Son matériel musculaire est composé de chars d'assaut de M1 Bradleys et Humees. Il est relié au dépôt de munitions de l'endroit et placé "en position avancée". Mais comment les fourmis, les troupeaux et les hommes sauraient-ils ce que signifie l'expression "en position avancée" dans un no man's land où les lentilles de mille microscopes et les lunettes de mille télescopes chercheraient en vain les armées de chair et de sang dont le Quichotte voyait étinceler les casques au soleil torride de l'Estramadure?

Et voici l'échiquier des vingt-cinq bunkers de la seule base de Darby. Quatre bataillons, dont deux de cuirassés et deux d'infanterie mécanisée les font briller de tous leurs feux. Et voici les bombes et les missiles du salut et de la grâce. Et voici les dépôts de munitions situés en vigies et sentinelles sur le territoire voisin, celui de l'Etat hébreu. Savez-vous qu'il a fallu se hâter d'accélérer les liaisons terrestres de cette machinerie du mythe avec le port de Livourne, donc élargir le canal de Navicelli? Mais tout cela ne suffit pas à alimenter le champ de bataille de la rédemption de type démocratique.

Les philosophes de l'étonnement des modernes ont été les précurseurs d'une transanalyse de ce matériau expérimental et leurs travaux ont fait la preuve de leur fécondité à partir de 2009. Mais pour cela, il leur a fallu découvrir les relations que la matière entretient avec les signes dans les esprits. Quand ils eurent recensé les alliances des objets avec les symboles et des bombes nucléaires avec le ciel de la démocratie mondiale, ils ont compris pourquoi il avait fallu accroître en hâte la capacité du plus grand dépôt de Europe, afin que la base de Darby irradiât en étoile sur tous les territoires environnants et que l'avant-poste de Guastico devînt un titanesque atelier de transit des matériels logistiques du mythe de la Liberté.

6 - Comment briser la coquille ? -

Mais tout cela n'habillait pas encore l'empire du Bien d'un vêtement suffisamment planétaire. Le héros de Cervantès, lui, confondait des moutons avec des guerriers. Mais il y avait des moutons dans la plaine et des pieds trottinants sous la laine, tandis que, de nos jours, les navires de guerre de l'empire américain ont beau sillonner toutes les mers du globe et les forces de l'empire dispersées sur toute la terre ont beau s'alimenter seulement d'intercommunications spatiales auxquelles l'élément liquide fournit sa texture guerrière, rien n'y fait. Quand les philosophes de l'étonnement eurent découvert les paraboles satellisées de dix-huit mètres de diamètre qui nourrissaient les télécommunications satellitaires de l'occupant et qui assuraient les transmissions à très haute fréquence censées permettre aux forces navales, aériennes et terrestres du conquérant de mettre ses forces en mouvement sur n'importe quelle partie du globe terrestre, ils se dirent qu'ils n'avaient pas progressé d'un pouce en direction du miroir invisible dans lequel l'humanité ignorait encore qu'elle se regardait.

En 2009, il était prévu que les missiles SM3 deviendraient "opérationnels" six ans plus tard; mais l'Europe de la pensée piétinait toujours et son impatience philosophique ne cessait de grandir, faute qu'elle parvînt à briser la coquille dans laquelle l'embryon d'encéphale de l'humanité demeurait emprisonné. Qu'allait-il advenir de la science politique et de l'intelligence de l'Histoire si tout ce matériau de la vie et de la mort des peuples et des nations échouait à percer les secrets de son branchement sur les croyances? Et pourtant, si le mythe n'avait pas fonctionné dans les encéphales, l'Italie n'aurait sûrement pas payé aveuglément et rubis sur l'ongle quarante pour cent du coût du nouveau royaume des cieux enraciné sur son territoire. Il fallait bien, se disaient les Descartes du Vieux Monde, que l'humanité eût conservé son encéphale des origines pour que le transport massif du sacré des modernes sur un astéroïde militarisé sur toute son étendue reproduisît la guerre de Zeus contre les Centaures ou des trois dieux du monothéisme contre Lucifer.

7 - Les prospecteurs de la raison -

C'est alors que l'Occident des prospecteurs de la raison du monde s'est armé d'une première généalogie transéchiquéenne du sacré, c'est alors qu'une logique encore au berceau leur a ouvert un paysage dont la fécondité allait leur permettre de décoder le mythe de la Liberté tel qu'il est connu de nos jours.

Car, se sont-ils dit, le premier souci cérébral qu'éprouve de toute nécessité une espèce animale qui aurait subitement basculé hors de la zoologie sera de s'armer d'une mémoire, ce qui explique que le culte des morts ait fait la substance des premières religions. Puis il a fallu tenter de conquérir l'espace, ce qui a entraîné la personnification de la mer, de la terre, du soleil, de la lune et des saisons. Mais comment apprendre à distinguer clairement les étendues liquides du corps et des muscles de Neptune, comment peupler le ciel de la Démocratie de la chair et du sang de l'empire américain, comment tracer la frontière entre l'empire des armes et des forteresses et le royaume de la Justice et du Droit qui lui sert de hameçon et d'appât?

C'est ainsi que les premiers philosophes de la vie onirique du singe parlant ont commencé d'observer les clous, les vis et les chaînes qui attachaient Neptune à la mer, Gaia à la terre et le bombes de l'empire du Nouveau Monde au royaume des nues des modernes et à leur pain du ciel; et ils ont remarqué que, dans le paradis des chrétiens, les interconnexions entre les ressuscités en chair et en os, d'une part, et leurs songes, d'autre part, étaient bien connus et minutieusement décrits depuis de longs siècles: les blessés de guerre, disait saint Thomas d'Aquin, ressuscitaient blasonnés de la gloire de leurs blessures et chacun renaissait à l'âge le plus resplendissant de sa jeunesse. Mais le paradis dans lequel la Démocratie loge son empire du Bien faisait ressusciter ses fidèles dans un Eden de la Liberté bien plus flou que celui des chrétiens, des juifs et des musulmans.

Et pourtant, se disait maintenant l'Europe de la pensée, il faut bien qu'il existe des connexions visibles entre les champs de bataille de la Justice sur la terre et le royaume éthéré de la démocratie mondiale, sinon le monde entier s'étonnerait grandement de ce que les troupes d'occupation de l'empire américain ne combattent aucun ennemi visible sur tout le globe terrestre. C'est donc qu'il existe un lien direct entre la puissance des armes et les royaumes du Bien. Nos philosophes d'une espèce encore en bas âge se sont donc dit qu'à l'âge des dieux chargés de personnifier la mer, la terre ou le soleil et qui avaient encore des bras et des jambes, une divinité vaporisée et insaisissable avait nécessairement succédé ; et celle-là avait grand besoin de se substantifier à l'école de ses bâtiments les plus massifs et de toute son artillerie.

Du coup, le lien entre les Eglises d'autrefois et l'empire américain de la Liberté vaporisée a commencé d'apparaître aux yeux de nos logiciens et de nos généalogistes du sacré; car les deux types de vecteurs physiques du royaume des cieux avaient besoin d'une gigantesque machinerie d'enfantement de leurs paradis respectifs. Puis, nos apprentis simianthropologues se sont dit que si l'on considérait l'empire américain en sa matérialité rédemptrice, il illustrait une étape fort nouvelle du branchement atavique de notre espèce sur ses délires les plus viscéraux, parce que tout le poids des crosses et des broderies de l'Eglise ne combattaient, elles non plus, aucun ennemi visible sur la terre. L'appareil vermoulu du sacré des ancêtres se trouvait donc remplacé par des garnisons tonitruantes en guerre jour et nuit avec des adversaires aussi vaporisés dans l'atmosphère qu'autrefois.

8 - La nouvelle cité ecclésiale -

Prenez le capital immobilier du l'Eglise du Moyen Age: égalait-il seulement celui du Pentagone, qui possède cinq cent trente mille immeubles répartis en cinq mille cinq cent soixante dix-neuf sites militaires? Egalait-il seulement les sept cent seize garnisons américaines disséminées entre trente huit pays, dont douze européens? Egalait-il seulement les mille cinq cent trente bâtiments d'une superficie de huit cent trente mille mètres carrés distribués entre quarante deux sites en Italie, pour ne rien dire des édifices en location?

Nos philosophes de la démence ayant réussi l'exploit de demeurer collectivement étonnés, ils se sont dit entre eux que seul un royaume mythique armé d'une architecture ecclésiale et dont la puissance matérielle substantifie un monde installé dans toutes les têtes est en mesure de mobiliser un clergé innombrable de laïcs égarés. Qui ne comprend, disaient-ils, que la philosophie européenne est condamnée à tenter de décoder le jeu d'échecs de l'histoire du monde sur l'échiquier inconnu du fantastique religieux auquel les descendants du chimpanzé demeurent livrés pieds et poings liés? Car entre l'Eglise du Moyen Age et l'Eglise de l'empire américain, les ciboires, les liturgies, les rituels, les palais, les terres et les capitaux étaient les mêmes : simplement, les moyens de communication de la foi s'étaient multipliés au profit d'un mythe du salut véhiculé par l'angélisme démocratique et dont l'instantanéité de ses messages rivalisait désormais avec l'ubiquité planétaire de la nouvelle rédemption scripturaire.

Mais puisque des objets matériels sont censés charrier leur propre signification, puisque des substances sont chargées par leurs officiants non seulement de transporter des signes du sens, mais d'incarner la vérité, nos généalogistes du mythe démocratique ont réussi à comprendre le parallélisme viscéral entre les deux mondes physiques, celui qui élevait autrefois les ciboires et les croix au rang des vecteurs du mythe chrétien et celui qui métamorphosait maintenant les armes américaines en portefaix du mythe du salut des modernes. On transportait l'hostie de la Liberté sur le même modèle que la liturgie chrétienne avait transporté, dans le passé, une potence au titre de matériau de la rédemption par la croix. Dans les deux codes d'engendrement "substantifié" du sens du monde et de l'Histoire, des molécules étaient réputées concrétiser la voix du salut du monde, matérialiser l'orchestration de la délivrance, présenter au ciel de la démocratie les offertoires de la grâce et de l'espérance, offrir le pain de la vérité spirituelle sur les autels de la Liberté.

Puis nos anthropologues de l'animal onirique se sont dit que si la seule présence massive des légions de l'étranger en Europe pouvait servir de dépôt crédible à l'eschatologie démocratique, la châsse cérébrale qu'on appelait maintenant la Liberté, la Justice et le Droit n'en avait pas moins besoin de millions de bras et de jambes. Car plus ces troupes seront nombreuses et armées jusqu'aux dents, plus elles rempliront leur mission de donner un poids écrasant aux preuves physiques de l'avènement de la Liberté. Pour faire débarquer des symboles sur la terre, il faut, comme au Moyen Age, que les croyants s'imaginent toucher du doigt une signalétique du salut dont ils se feront les otages. Là où l'or et la pompe du culte, la solennité des crosses et des tiares, la majesté des représentants chamarrés de la divinité faisaient étalage de la pourpre du ciel, la démocratie mondiale expose désormais en tous lieux les pierreries du mythe de la Liberté.

Bien plus : les missionnaires chrétiens expliquaient que le fondement de la foi n'était autre que le récit sacré lui-même. Racontez, disaient-ils, les sept jours de la création, la chute de l'humanité dans le péché, le secours généreux d'une divinité qui n'avait pas hésité à envoyer son fils unique racheter sa créature dévoyée par le Démon et vous verrez que les dogmes venus au soutien de la narration ne feront aucune difficulté dans l'esprit des peuples primitifs, tellement le fil des évènements suffit à dérouler le tapis rouge des explications. De même le récit délivreur qui sous-tend le mythe démocratique rapporte en détail la succession des évènements salvifiques et le tumulte des péripéties providentielles qui ont conduit l'Amérique à bâtir son Eglise de la Liberté dans le monde entier et à lui fournir les bâtisses, les armes et les rubans qui font, de sa vérité, la nouvelle cité ecclésiale du monde moderne.

9 - Le regard d'Athéna -

Mais si l'homme est demeuré le singe aux yeux crevés qui projette des objets matériels dans l'univers des signes réputés faire sens dans son embryon d'encéphale et rendre intelligible le cosmos tout entier, on voit combien la réflexion simianthropologique à laquelle l'Europe des philosophes stupéfaits a appelé la science historique du troisième millénaire nous a conduits au difficile apprentissage d'un regard du dehors sur notre espèce; et l'on voit également combien notre rétine attend encore de recevoir la double silhouette du singe onirique et de son Dieu. Car l'effigie de l'idole assortie de celle de son mime humain nous fournit le miroir biface qui permet à l'animal devenu semi pensant de transporter le réel muet au symbolique des aveugles et des sourds. Le singe leurré transporte le mutisme du monde dans le royaume de "l'intelligible" devant lequel il va se prosterner.

Mais si le joueur d'échecs se glisse derrière l'échiquier et s'il démontre qu'il n'est pas dupe du mouvement des pièces sur les soixante quatre cases, il va inventer le logiciel qui informatisera le jeu des joueurs de génie à leur tour. Où sont-ils ? D'où regardent-ils le jeu des songes de l'humanité, et leurs glaives, et leurs prières, et leurs idoles ? Quel jeu d'échecs que celui où l'homme se regarde réfléchi dans le miroir de sa folie, quel jeu d'échecs que celui où le réel et le symbolique jouent à qui perd gagne ou à colin-maillard ! On sait que la philosophie européenne du début du IIIe millénaire a appris à observer l'espèce vocalisée dans le miroir où le christianisme et la démocratie américaine reflétaient leur effigie commune. Depuis lors, une tâche nouvelle s'est ouverte à l'intelligence critique. Derrière les deux songes, un seul et même maître s'est profilé, un seul et même joueur d'échecs ne s'en est pas laissé compter, un seul et même souverain a tendu à ses créatures le miroir de leur servitude.

Alors la pensée est devenue le regard d'Athéna, la déesse de l'intelligence; et la philosophie a commencé de montrer à l'humanité le miroir invisible dans lequel elle allait apprendre à se regarder.

Le 7 décembre 2009
pagesperso-orange.fr