Machiavel au paradis : Réflexions sur l'identité des peuples

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Le pauvre hère de texte ci-dessous se trouvait à mi parcours et mon entretien avec Machiavel dans le ciel suivait son chemin lorsque j'ai été hospitalisé . Si saint Martin ne m'avait jeté un manteau sur les épaules, mon interview n'aurait pu se trouver conduite à destination. Je remercie l'hôpital Saint-Martin de Caen d'avoir mis à ma disposition les moyens de communication les plus modernes, tant pour diffuser ce texte que pour le ramener sur la terre.

Par Manuel de Diéguez

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La commémoration mondiale du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin fournit à la simianthropologie critique et à la psychanalyse de l'espèce scindée entre le réel et le songe une occasion à son tour rêvée de faire le point de la pesée du cerveau semi animal dont la géopolitique présente le spectacle sur la scène internationale.

Cinq conséquences majeures découlent de la chute symbolique d'un mur bien réel. La première n'est autre que la première démonstration depuis la Réforme de ce que si vous donnez le pouvoir aux anges et aux séraphins d'un évangélisme politique, cette classe de prétendus innocents aux mains pleines se dotera d'un catéchisme, donc d'une doctrine du salut et de la damnation et que si vous contestez la puissance et la gloire du royaume des cieux qu'elle sera réputée avoir transporté sur la terre, vous verrez une armée de tanks et de canons débouler parmi les bienheureux pour leur rappeler que tout ciel porte bientôt un couteau entre les dents.

La seconde conséquence, c'est que l'euphorie du retour au capitalisme a été fort brève. Les vices mortels de ce régime se sont aggravés dans un sens que Marx n'avait pas prévu: les banques ont oublié leur rôle de payeurs d'intérêts modestes aux déposants et de prêteurs à un taux plus élevé aux entreprises pour se métamorphoser en jongleurs au sein d'une bulle financière mondiale qu'on a coutume d'appeler la Bourse.

Du coup, la troisième conséquence a été la redécouverte que les sociétés simiohumaines sont composées d'individus fort diversement cérébralisés. Depuis les origines, l'histoire est régie par une classe qu'on appelle aujourd'hui les notables et autrefois les patriciens, et par une masse qu'on appelle maintenant le peuple souverain et autrefois, la plèbe. Mais, naturellement, la classe dirigeante demeure fort inférieure, cérébralement parlant, à celle des savants de tous ordres, qui constituent en quelque sorte le nouveau clergé, celui du savoir.

La quatrième conséquence de la chute du mur de Berlin a été la réapparition des mentalités doctrinales et parareligieuses au sein des sociétés censées être devenues rationnelles et laïques, ce qui a mis en évidence le branchement du sacré sur le "temporel". En effet, les huit propriétaires d'une foudre nucléaire prestigieuse, mais inutilisable sur un champ de bataille, donc mythique par définition, ont tenté d'interdire à une nation de soixante-quinze millions d'habitants de se doter de fulminations tempétueuses et bibliques. On a alors assisté au transfert des procès en hérésie du communisme au capitalisme et à la reproduction exacte des méthodes inquisitoriales qui mettent l'accusé dans l'impossibilité de se défendre face aux détenteurs d'une orthodoxie établie a priori et proclamée intangible par les juges du tribunal. Cette quatrième conséquence de la chute du mur de Berlin a fait débarquer le procès de Galilée sous sa forme moderne sur une planète que le marxisme allait conduire au désastre économique et que le capitalisme appelle maintenant à courir vers le même abîme, mais sous des formes différentes.

Dans ces conditions, la cinquième conséquence de la chute du mur de Berlin est le basculement du monde dans une politique consciente de ce que l'heure est venue de peser l'encéphale d'une espèce qui, soixante-dix ans après la mort de Freud et cent trente sept ans après celle de Darwin, n'a pas commencé de découvrir qu'elle demeure inachevée et qu'il n'y a pas d'histoire éclairante, donc éclairée si nous ne fabriquons pas la balance à peser la boîte osseuse du singe cérébralisé. C'est pourquoi j'ai pris la ferme résolution de demander à un mort illustre, un certain Machiavel, ce qu'il pense de l'état actuel de l'évolution de notre boîte crânienne. Mais comme l'illustre Florentin est devenu le conseiller théologique de la démocratie mondiale auprès du Père, il m'a fallu faire appel à un serrurier du royaume des cieux pour me faire ouvrir les portes de l'éternité.

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1 - Le conseiller théologique de la démocratie mondiale
2 - Exclusif : Machiavel me parle de l'Europe
3 - Nouvelles révélations de saint Machiavel. Epoustouflant
4 - Quelques rudiments de théopolitique
5 - L'esprit d'inquisition débarque dans la politique mondiale
6 - L'articulation du théologique avec le politique
7 - Les ratés de la religion de la Liberté
8 - L'avenir d'une arme moribonde et l'avenir théologique d'Israël
9 - La Palestine, gibet du monde
10 - Qui va peser le peseur?

1 - Le conseiller théologique de la démocratie mondiale -

Je ne vais pas lanterner le lecteur par un récit détaillé des ruses auxquelles il m'a fallu recourir pour obtenir une interview de Machiavel dans le ciel. Sans doute les spécialistes du grand Florentin seront-ils curieux de connaître le nom de l'ange des serruriers auquel j'ai fait appel et qui a bien voulu forcer pour moi les portes du royaume des cieux. Il ne serait pas sans intérêt non plus, me semble-t-il, de percer le secret des âpres négociations, comme on dit, qui ont décidé le Créateur à offrir à l'auteur du Prince l'opportunité de mener à titre posthume une carrière diplomatique digne de son génie. On sait que l'illustre penseur se tient désormais aux côtés de son souverain dans le vide de l'immensité. On sait également que la promotion du grand humaniste a conduit l'illustre commentateur de Tite-Live à exercer une fonction fort nouvelle parmi les ressuscités, celle de conseiller théologique de la démocratie mondiale; on sait enfin que, depuis lors, la gestion des relations publiques entre le ciel de la foi et celui de la Liberté politique s'est institutionnalisé. Aussi disposons-nous d'un service de presse épaulé par un centre d'information de réputation mondiale, de sorte que l'histoire des conciliabules et des tiraillements entre Machiavel et le roi du cosmos ne cesse de faire le tour du monde sur les téléscripteurs.

Mais trêve d'atermoiements: venons-en au vif du sujet, qui est de percer les secrets des relations mystérieuses que la planète de la politique entretient avec le sacré démocratique et dont la collaboration insolite de Machiavel avec le ciel nous apporte le témoignage quotidien.

J'ai donc demandé sans détours et de but en blanc au grand théoricien de l'art de gouverner les corps et les têtes, de me raconter globalement et pour les besoins un peu simplistes de la presse quotidienne comment il a fait le siège du Créateur de l'univers, comment il l'a convaincu de confier à la responsabilité exclusive de son éminent génie d'historien la direction générale du département de prospective de la théopolitique, quel rôle ses assistants et ses collaborateurs jouent depuis lors à ses côtés et si le secrétariat de la communication et de la diffusion planétaire de la doctrine du salut par la démocratie se réserve la gestion et l'administration journalières de la Justice et de la Liberté du monde.
- En vérité, dit le grand visionnaire, tout s'est déclenché à Paris le jour où M. Nicolas Sarkozy a paru tout soudainement décidé à ouvrir une réflexion sérieuse sur l'identité de la nation française, mais dont il a aussitôt minusculisé l'ambition en limitant le champ de la pensée à l'exaltation de la terre, du chant national, de la langue, de la laïcité. On ne pouvait ouvrir plus imprudemment les vannes d'une vraie réflexion qu'en limitant la discussion aux légumes du jardin, parce que l'identité réelle d'un grand peuple est la sœur jumelle et même la sœur siamoise de son identité intellectuelle, morale et politique et parce que l'examen de l'identité cérébrale des peuples conduit à jeter les livres scolaires dans le feu afin de peser non seulement l'Etat et ses institutions, mais la classe dirigeante et la démocratie tout entière, ce qui nous conduit tout droit à l'abîme, c'est-à-dire à la pesée du genre humain tout entier. Or, on cherche la balance dont les deux flambeaux s'appellent l'histoire et le destin.
- Et vous pensez la trouver ici?
- Comme vous le savez, la démocratie mondiale n'est qu'un pâle décalque du ciel de la Liberté et de la Justice des juifs, des chrétiens et des musulmans. Je me suis donc appliqué à expliquer au Père éternel qu'à Téhéran et ailleurs M. Nicolas Sarkozy avait jeté sur la table les cartes de ce mimétisme atavique entre le ciel et la terre que les circonstances fournissent à son ciel une occasion exceptionnelle de demander aux Français si leur identité collective et celle de leur République idéale se réfléchissent fidèlement, primo, dans le miroir du népotisme qui fleurit à la cour de leur prince, secundo, dans le miroir de la justice de cour que ce prince met au service de sa famille, tertio, dans le miroir des dépenses somptuaires de la cour. C'est ainsi que j'ai suggéré et même conseillé avec une ferme insistance au Créateur d'ajouter séance tenante à la liste des péchés capitaux celui d'attenter à l'identité du pays et de graver sur l'heure ce crime nouveau et vieux comme le monde dans le code pénal de la France et sur le fronton de toutes les mairies et de toutes les église du pays, ce qui lui a fait comprendre, en théologien forgé par l'épreuve, qu'il n'y a pas d'identité des peuples démocratiques ou chrétiens qui ne soit celle du culte d'une éthique .

2 - Exclusif : Machiavel me parle de l'Europe -

- Je vois, répondis-je, que la démocratie mondiale est devenue le théâtre nouveau du conflit multimillénaire entre le "spirituel" et le "temporel", comme on disait autrefois. C'est confesser que vous occupez le poste le plus central de la stratégie du ciel et de la terre. Mais comme notre connaissance scientifique et philosophique de l'homme et de son histoire depuis l'origine de notre espèce s'est un peu approfondie depuis votre décès il y a quatre cent quatre-vingt deux ans, comment, à vos yeux, le plus vieil échiquier de la politique et de la morale s'est-il modifié sur notre astéroïde?

Et lui, un peu sèchement:
- Je ne dispose que d'un petit quart d'heure pour répondre à vos questions - et encore, c'est beaucoup dire.
- Et moi, du tac au tac: "Raison de plus de ne pas barguigner davantage".
- Sachez d'abord, me dit-il d'un ton un peu adouci que si ma place est ici, c'est parce que, depuis le fond des âges, l'éthique qui pilote l'histoire conjointe de l'identité des peuples et de leur logique est l'oracle éternel de toute politique sur cette planète et, par conséquent, la clé du destin de toutes les nations de la terre. Voyez la logique interne qui commande l'immoralité de la corporation des pharmaciens américains et de l'industrie pharmaceutique de cet empire : elle interdit à M. Barack Obama de jamais améliorer le sort des malades dont la bourse est un nid d'araignées. Voyez la logique interne qui pilote l'immoralité dont se réclame la corporation des banquiers et des caissiers: elle interdira pour longtemps à l'économie de ce pays et du monde entier de retrouver les affûtiaux de la santé florissante qu'elle s'efforçait, non sans succès, d'afficher. Voyez la logique interne qui inspire l'immoralité parée des colifichets du patriotisme que la corporation des geôliers impose au drapeau étoilé de la nation américaine: elle interdira à l'Etat d'abolir les tortures du Moyen Age dont les prisons ont retrouvé l'usage légal. Voyez la logique interne qui préside à l'immoralité de la notion même de "devoir national" qui dicte sa tâche à la corporation des armuriers de la patrie d'Abraham Lincoln - celle de remplir les arsenaux sans relâche et à ras bords. Voyez la logique interne qui régit l'immoralité de la corporation des guerriers, qui verrait un péché capital dans la réduction du réseau des garnisons et dans le rétrécissement du tissu des bouches à feu dont l'empire dévot est tissé: c'est cela qui a contraint Washington à dresser partout des boucliers réputés protéger la Maison Blanche d'un ennemi tout imaginaire, puis à les retirer piteusement dans l'espoir que le retrait de la menace vaudra récompense au fanfaron.

Mais voyez comme toute politique est un dosage des armes et des songes, voyez comme les théologies sont les quartiers généraux de ce mélange sur la terre ; et s'il en est ainsi, c'est que l'homme est un animal onirique.

Mais savez-vous que l'identité des nations impies se réclame à son tour d'une éthique universelle et cela, depuis des millénaires? C'est pourquoi il n'y a pas de morale qui ne repose en tout premier lieu sur l'assistance aux lépreux et aux miséreux. Mieux encore: il y a deux siècles environ, toutes les cités civilisées de la mappemonde ont décidé d'aller si loin dans le soulagement des souffrances corporelles des citoyens qu'elles ont aboli la torture d'un seul élan et sur toute la terre. Pourquoi ce déplacement de la frontière entre le civisme et l'incivisme de la torture ou de la faim? Parce qu'à l'instant où vous décidez de priver les pauvres des progrès de la science d'Hippocrate et que vous faites des tortionnaires et des bourreaux les assesseurs de la magistrature, vous frappez toutes les nations d'une gangrène mortelle.

Mais voyez quelles en seront les conséquences politiques et militaires; les troupes d'occupation que l'Amérique croira avoir sainement colloquées à tous les carrefours stratégiques de la planète se changeront en abcès de fixation d'un cancer foudroyant. Alors, il est à craindre que les Etats européens vassalisés par le prétendu messie de la Liberté qu'ils ont importé d'Amérique en 1945 se réveilleront en sursaut; alors, la révolte grondera si fort et se généralisera si rapidement que vous verrez un dangereux tapage agiter les peuples asservis. Alors, ce sera à vue d'œil que le gousset de leur faux rédempteur commencera de se vider. Quel sera le premier peuple à se réveiller d'un sommeil de soixante-cinq ans? Le Japon des Samouraïs. Puis l'on verra les Germains longtemps assoupis par les sortilèges et les élixirs que leur vainqueur leur aura fait boire sortiront de leur sommeil et paraîtront d'abord abasourdis par le spectacle de deux cents forteresses incrustées sur leur sol et armées jusqu'aux dents depuis trois quarts de siècle. Peu à peu, ils se frotteront les yeux de ne voir le casque d'aucun ennemi pointer son aigrette à l'horizon. Enfin, viendra le tour de l'Italie la paresseuse de se tâter et de se pincer; son arrogance naturelle ira-t-elle subitement jusqu'à prétendre retrouver la possession du port de Naples ou bien sa candeur indolente paraîtra-t-elle surprise de découvrir, au saut du lit, que cent trente sept divisions occupent les terres de Rémus et de Romulus?

3 - Nouvelles révélations de saint Machiavel. Epoustouflant -

- Comment, repris-je, voyez-vous la suite des évènements défiler sur la rétine du ciel?
- Il faut savoir que l'effronterie soudaine ou le courroux tardif des nations victimes des poisons de la démocratie mondiale et des tyrannies ointes de l'huile sainte du suffrage universel menacera de vider les caisses de l'empire avec une telle précipitation que le toupet de la Liberté contaminera la confiance de tous les gouvernements de la terre en l'escarcelle de l'empire. Comment alimenteraient-ils sans fin le pactole de la monnaie de la grâce, qui est gagée par le ciel le moins intarissable de tous, celui de la docilité? Car, depuis Luther, l'assèchement du trafic des indulgences a ruiné la banque de l'imagination religieuse des peuples dans le monde. Wall Street a les yeux fixés sur la ligne de flottaison de la raison financière qu'il convient de protéger de la submersion. Il apparaît, aux yeux de tout le monde, qu'elle est à fleur d'eau. Qu'adviendra-t-il des trésoriers de l'Eglise démocratique? La Chine, la Russie, le Japon, le Brésil et même la France monteront à l'assaut de la monnaie sacrée. Alors la pluie d' écus de l'étranger cessera d'inonder de son or les autels autrefois austères de la foi démocratique; alors la ruine de l'empire fiduciaire des modernes assèchera les marchés frelatés de Crésus; alors la rédemption capitaliste aura du plomb dans l'aile.
- Je comprends mieux l'étendue de vos responsabilités, repris-je à voix basse. Mais un point de votre clairvoyance m'inquiète: si vous fondez l'identité des peuples sur l'âme de leur éthique, leur éthique sur le souffle de leurs idéaux, leurs idéaux sur la confiance qu'ils gardent en leurs mythes sacrés, tout l'édifice n'est-il pas fissuré d'avance et proche de s'écrouler en raison de la fatigue de tous les ciels?
- C'est pourquoi, me dit modestement l'auteur sommital, vous me voyez siéger le plus discrètement possible aux côtés du Père éternel que voici - et de me montrer de la main une machinerie dorée affalée à ses côtés. S'il m'arrive, ajouta-t-il, de lui parler à l'oreille et de lui dispenser des conseils de bon sens, c'est que je suis parvenu - non sans mal, il est vrai - à lui mettre dans la tête qu'il n'y a pas de paradis crédible sans une politique relativement prudente sur la terre et, vice versa, pas de politique de la foi suffisamment appétissante sans un paradis bien achalandé en prébendes et en châtiments. Tout Eden s'entretient à grands frais dans l'arène de la politique et l'histoire située dans le ciel s'entretient à grands frais sur la terre. C'est dire également qu'il n'y pas de paradis marchand sans filouterie sacrée parmi les hommes, pas de filouterie théologique sans intelligence du cirque des nations, pas d'intelligence des semi évadés de la zoologie sans radiographie des secrets religieux du cerveau schizoïde d'une créature aussi pieusement qu'astucieusement scindée entre le ciel et l' enfer de ses dévotions.
- Et pourtant, repris-je, si vous avez scanné la boîte osseuse des fuyards actuels du règne animal, je suis convaincu que le génie visionnaire qui vous inspire et que vous avez mis à l'école de la scission cérébrale qui caractérise notre bancalité psychogénétique éclaire d'ores et déjà l'avenir politique de la planète tout entière.
- Sans doute, sans doute, me fut-il répondu d'un air entendu, mais comment tenterais-je, ajouta-t-il mi-figue, mi-raisin, de vous suggérer les fondements de la politique trans-euclienne s'il est bien impossible, hélas, de vous initier en un quart d'heure à une connaissance même rudimentaire des ressorts à la fois théologiques et viscéraux de la politique à quatre dimensions, et d'abord de celle des démocraties biphasées depuis la réfutation du théorème de Pythagore? Ne soyez donc pas surpris de me trouver si timidement installé à la gauche d'un Créateur dichotomisé à son tour et sous l'œil de plus en plus perplexe du fils schizoïde ; car l'histoire réelle des démocraties cérébralisées et politisées sur le modèle bipolaire m'a contraint d'éclairer quelque peu un Dieu demeuré bifide - son grand âge l'a rendu aussi dur d'oreilles que l'univers à trois dimensions.

Toute politique est une théologie déguisée et toute théologie est nécessairement scissipare. Puis il m'a donc fallu initier ce personnage coulé dans le creuset biblique au culte de la liberté et des droits désormais réputés se trouver attachés de naissance et indéfectiblement à l'homme en tant qu'homme, ce qui a mis encore davantage en évidence, si possible, non seulement que la théologie politique est la clé de l'inconscient de l'histoire des peuples et de l'identité cérébrale des nations, mais qu'à leur tour les Républiques utilisent - et fort à leur insu - les ressorts religieux inconscients de la créature, ce que, je le confesse, ce grand maladroit en psychanalyse de Père éternel ignorait encore, tellement les monarchies l'avaient sottement trompé à étaler si longtemps sur ses autels l'or et la pourpre de son ciel de polichinelle de l'éternité.

4 - Quelques rudiments de théopolitique -

- Je vous remercie, repris-je, de m'instruire du moins des rudiments de la théopolitique qui vous paraissent accessibles à mon entendement. Mais si je vous ai bien compris, un prince qui serait devenu conscient de la scission psychogénétique qui pilote et égare une espèce née flottante entre le "temporel" et le "spirituel", comme disaient nos ancêtres, un tel prince, dis-je, ne devra-t-il pas savoir mieux que personne où faire passer la frontière entre le ciel et la terre, donc entre le rêve et le réel au sein des démocraties? Comment saurait-il à quel moment précis l'un des deux empires empiètera nécessairement sur le territoire de l'autre ? Comment naviguera-t-il sans cesse entre deux récifs de la fatalité aussi redoutables que gigantesques et dont chacun menacera de l'écraser à chaque instant?
- Ce que je vous ai bien insuffisamment appris, reprit Machiavel, est cependant suffisant pour vous permettre du moins de comprendre que le secret le mieux gardé de la théologie est l'art des deux Eglises, celle du ciel et celle des Etats, de mettre en commun l'histoire du monde à l'école du "sens de la vie" que leurs dieux respectifs se partagent et de faire de leurs Olympes subrepticement associés ou conjoints les interprètes assermentés des évènements qui se bousculent et semblent jouer des coudes tout seuls sur la terre. Cette association est aisée à comprendre, puisque les deux confessions obéissent à ce que la raison pratique impose aux deux écoles du politique. Mais les démocraties assermentées par leurs dieux à elles - leurs idéaux idolâtrés - ont réussi l'exploit de paraître changer tout cela : l'autorité de leurs vocables sacrés, prétendent-elles, se serait définitivement substituée à celle des Saintes Ecritures dont nos ancêtres se racontaient les péripéties et les épisodes. Il en résulte que votre nouvelle religion vous fait passer à côté de l'histoire réelle du monde, tellement elle vous est désormais racontée tout de travers par les prêtres de votre langage sacralisé, dont l'ignorance de la nature du politique pilote leur vocabulaire de la rédemption démocratique. Vous êtes devenus les otages de deux totems, la Liberté et la Justice et vous vous perdez dans leur grammaire cahotante et flottante.

Pour que je puisse seulement tenter de vous raconter l' histoire réelle du monde et l'avenir des rêves sacrés qui vous attend ou vous guette, il faudrait que je m'applique quelques instants seulement à vous narrer ce qui est effectivement arrivé sur la terre et ce qui s'y passe aujourd'hui, parce que, pour l'instant, seules les têtes politiques de demain seront en mesure de vous en faire le récit.

- Je crois avoir compris, répondis-je, que les problématiques servent de codes de déchiffrement à la connaissance et que les grilles de lecture étant collectives par nature, elles téléguident les preuves en tant que preuves, donc la croyance en l'intelligibilité du monde. Si je crois, par exemple, que le soleil est un dieu, il me suffira de montrer du doigt les moissons et je dirai : "La preuve est là, ne niez pas les faits les mieux démontrés, un peu d'humilité intellectuelle, je vous prie!" Les peuples primitifs montrent du doigt les fourmilières afin de montrer qu'elles sont l'œuvre des sorciers, les peuples plus modernes montrent du doigt la régularité des trains de la nature pour démontrer, croient-ils, que l'univers obéirait à un ordre juridique calqué sur le modèle des cités. Vous déclarez donc, si je vous ai bien compris, que les évènements n'ont de sens que si l'on croit avoir appris à les lire sur un échiquier consciemment ou inconsciemment socialisé.
- Parfaitement, me dit-il. Je vais donc vous raconter en quelques mots ce que nous narrent aujourd'hui les historiens rescapés du naufrage des théologies d'autrefois et qui errent désormais au milieu des ruines de toute véritable science historique, puisqu'ils ont substitué le monopole de leurs falsifications propres du "sens de la vie" aux falsifications de l'histoire dont les théologiens d'autrefois se réservaient l'exclusivité.

5 - L'esprit d'inquisition débarque dans la politique mondiale -

C'est pourquoi nous courons à toute allure vers un affrontement aussi titanesque qu'au Moyen Age et aux siècles des grandes croisades entre les raisonnements et arguments politiques construits sur le modèle du sacré et ceux que construit l'esprit pratique. Nous assistons à un débarquement nouveau et sans précédent de l'irrationnel sur la planète, ce dont M. Ahmadinejad a pris acte en ces termes dans un discours télévisé: "Voyez où nous en sommes maintenant. Il y a quelques années, les Occidentaux nous disaient d'arrêter toutes nos activités nucléaires. Aujourd'hui, ils veulent une coopération nucléaire avec la nation iranienne. Nous passons enfin de la confrontation à la coopération."

Pour comprendre la signification simianthropologique, donc théopolitique du spectacle cérébral auquel la civilisation mondiale peut se trouver conduite en raison de la scission entre ses savoirs et ses Olympes, ses laboratoires et ses temples, ses savants et ses prêtres, il faut observer comment la raison mythologique commence par scinder le monde entre la vertu et le vice - donc entre le Bien et le Mal, la piété et le péché - afin de faire comparaître son "interlocuteur" devant son tribunal. Le sujet se verra alors mis en accusation et jugé pour un seul motif, à savoir une culpabilité prédéfinie en tant que telle et placée hors de tout débat, puisque réputée d'origine transcendante au monde et donc soustraite par définition à toute contestation de sa légitimité.

Que le comportement accusatoire de l'autorité de type religieux soit inquisitorial par définition, vous en avez une démonstration internationale sous les yeux, puisque la question de l'identité morale, intellectuelle et politique du peuple iranien n'est pas liée au brandissement de quelques images à fonction totémique, mais au rang et à la nature même de l'encéphale de ce peuple, donc au pilotage de sa dignité métazoologique en tant qu'animal surréel et pourtant immanent au monde.

Voyons maintenant de plus près comment l'Occident a retrouvé les méthodes et la mentalité des tribunaux de la foi, donc le principe de l'intangibilité de la doctrine et par conséquent, de la légitimité de signifier à l'interlocuteur qu'il lui appartient de jouer docilement son rôle d'accusé - donc de n'argumenter que dans l'enceinte de la problématique précirconscrite par l'autorité absolue. TITRE: L'Iran a apporté une réponse ambiguë au projet de l'administration Obama, qui réclame des clarifications.

Il en était exactement de la sorte devant les tribunaux de la foi. Si les juges avaient entendu Galilée grommelant: "Et pourtant elle tourne", l'hérésie se trouvait irréparablement démontrée par l'aveu, parce que la question n'était nullement de savoir si elle tournait ou non sur son axe, mais si la réponse était conforme à la définition ecclésiale de la vérité. Les Etats-Unis veulent tester le régime iranien, c'est-à-dire savoir si, oui ou non la terre est fixe ou tourne sur elle-même à ses yeux. "La réponse iranienne est jugée très décevante par les Occidentaux. Elle ne satisfait pas aux conditions posées le 21 octobre par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) à l'issue de discussions à Vienne." Autrement dit, personne ne soulève davantage la question de la légitimité des juges qu'au Moyen-Age. Le tribunal se contente de froncer les sourcils de l'orthodoxie: "Mais la marge de manoeuvre est incertaine, et le temps compté. Les Etats-Unis donnent des signes d'impatience et réclament de l'Iran "des clarifications". "Nous avons besoin d'une réponse formelle", a déclaré, jeudi, le porte-parole du département d'Etat, Ian Kelly.

Vous remarquerez que, dans les procédures inquisitoriales italiennes de mon temps, les magistrats faisaient preuve de la même patience, de la même apparence de charité, de la même volonté de secourir le pécheur, de le soustraire, si possible, aux flammes éternelles: la vérité religieuse dispose de la tranquillité d'âme et de la sérénité d'esprit des convictions absolues. Comme l'accusé joue sa peau, on lui témoigne une apparence de respect, on lui concède un semblant de liberté, mais s'il se révèle relaps et renégat, que voulez-vous que nous y fassions, le démon se sera emparé de sa proie.

Je force le trait, mais voyez comme les princes de mon temps à Florence préfiguraient la guerre d'aujourd'hui entre l'esprit d'orthodoxie et l'esprit politique, qui demeure paradoxalement désarmé face au vocabulaire du sacré. D'abord, l'orthodoxie actuelle se fait du souci: "Selon les responsables français, britanniques et israéliens, ces travaux-là - l'enrichissement de l'uranium - n'ont jamais cessé, contrairement à ce qu'avaient avancé en 2007 les agences de renseignement américaines."

La presse a évoqué la "diplomatie de M. Nicolas Sarkozy" face aux "agissements nucléaires" de Téhéran. Un Etat de soixante-quinze millions d'habitants peut se trouver accusé "d'agissements" impies par définition, alors que huit Etats, dont Israël, avec ses cinq millions d'habitants, disposent d'une arme incohérente par nature, puisqu'elle ne saurait jouir du double statut d'une arme de guerre et d'une arme de l'apocalypse. Mais, dans le même temps, l'autorité empruntée des coalisés de la foi est branlante, puisqu'une orthodoxie au sein de laquelle apparaît un désaccord sur les dogmes n'est plus une Eglise, mais une entreprise politique à ciel ouvert. C'est pourquoi il faut que vous appreniez à bien distinguer le débat théologique proprement dit, donc doctrinal, du débat politique.

6 - L'articulation du théologique avec le politique -

- Il me semble, dis-je, que cette frontière est également observable dans toutes les têtes, puisque M. Obama joue sur les deux tableaux, tandis que M. Nicolas Sarkozy agit en homme politique au sein d'une organisation mentale de type exclusivement religieux. Pouvez-vous préciser l'enjeu théologique et m'éclairer sur son articulation avec l'enjeu politique?
- Fort bien, dit Machiavel. L'enjeu théologique est vieux comme la Genèse: il est interdit de consommer la pomme du nucléaire qui mûrit sur l'arbre de la connaissance, lequel se trouve maintenant planté, comme vous le savez, dans l'Eden des démocraties. Mais pourquoi est-il interdit d'acquérir le savoir, alors que, selon Socrate, l'ignorance serait la source de tous les maux? Parce que si les gouvernements ne savaient pas d'avance d'où vient l'univers, qui l'a fabriqué et organisé, quelles règles et quels principes commandent l'action humaine, et surtout comment l'encéphale de l'espèce doit se trouver préconstruit pour fonctionner sous les ordres d'un chef du cosmos, comment voulez-vous que les Etats disposent d'une autorité reconnue et incontestée afin d'assurer la discipline et l'obéissance des peuples? Si l'Iran se rendra intouchable quand il disposera du succédané de l'omnipotence divine qu'on appelle maintenant le pouvoir de dissuader, comment voulez-vous que les huit autres Olympes continuent de se partager la planète? La notion de dissuasion est donc non seulement le cœur de la théologie et de la politique, mais un cœur dont les battements innervent à la fois les Etats et les Eglises.
- Parmi les têtes politiques, repris-je, vous savez que les unes prétendent que M. Nicolas Sarkozy est d'origine juive et qu'il serait au service des intérêts d'Israël dans le monde ; les autres soutiennent que les Iraniens ont un encéphale microscopique et qu'ils sont à peine évadés des forêts, de sorte que si l'on mettait la bombe entre les mains de ces chimpanzés du monde moderne, ils se rueraient bêtement sur leurs voisins et s'amuseraient à les pulvériser, sans se dire un instant qu'il existe huit Zeus armés de la même foudre, et d'abord Israël. Comment interprétez-vous ces deux positions?
- M. Nicolas Sarkozy est né entre 1950 et 1960. Cette génération s'est trouvée baignée dès le berceau dans un monde biphasé entre le camp du Bien, représenté non seulement par Israël, mais par la civilisation à la fois capitaliste et messianique de l'Amérique. Certes, la presse relève que les autorités israéliennes elles-mêmes reconnaissent que la France fait tout ce qu'elle peut pour Israël et jusqu'à entraîner au besoin l'Europe entière dans le sillage d'Israël: on romprait au besoin les liens transatlantiques au profit de Tel-Aviv: "M. Sarkozy s'est fortement agacé du refus de son homologue américain de mentionner le site secret de Qom lors d'une réunion du Conseil de sécurité consacrée au désarmement nucléaire. Pendant des mois, Paris avait pressé Washington de dénoncer l'existence de ce site clandestin. L'administration américaine n'y a consenti que lorsque les Iraniens avaient déjà avoué. Le ministre français des affaires étrangères, Bernard Kouchner, a récemment insisté devant des journalistes sur le risque d'une action militaire israélienne."

Mais M. Nicolas Sarkozy n'est pas un serviteur d'Israël que le suffrage populaire aurait porté par malencontre au pouvoir. C'est un homme d'Etat privé de profondeur d'esprit. Il est sincère dans ses convictions, comme le sont tous les croyants. Or, la politique étrangère est le territoire de l'art de gouverner sur lequel il est impossible de s'avancer sans profondeur d'esprit, parce que le myope n'y voit pas ce qu'il fait. Comment voulez-vous piloter un Etat si vous ne voyez pas sur quelle trajectoire sa situation géographique et son identité propre l'a placé? Aujourd'hui, l'alliance de la Syrie avec l'Iran est plus inébranlable que jamais, l'Egypte elle-même a refusé de participer à une rencontre avec le Ministre des affaires étrangères d'Israël - il s'agit d'un ancien videur de boîte de nuit - la Turquie prend la tête de l'Europe de demain et lui montre avec éloquence le chemin en s'alliant avec l'Iran, la Russie, la Chine et l'Inde - bref, en prenant la place que la France aurait pu prendre . Le monde change de pôle et le manque de profondeur d'esprit de M. Nicolas Sarkozy l'empêche de le comprendre.

Sur le second point, le retard cérébral de la classe dirigeante européenne et mondiale n'est pas tel qu'une fraction significative de cette élite croirait à la thèse du chimpanzé que vous avez évoquée plus haut. La seule question féconde aux yeux de l'anthropologie critique - que j'appelle une simianthropologie - est de découvrir pourquoi Israël parvient à répandre dans le monde entier la croyance à une réaction zoologique du peuple iranien. Un tel prodige n'est possible qu'en raison de la complicité de quatre-vingt quinze pour cent de l'humanité actuelle avec la vocation messianique non seulement d'Israël, mais surtout de la démocratie mondiale, qui est tenue pour salvifique, rédemptrice et eschatologique. C'est sur cet immense retard cérébral du simianthrope actuel que joue Israël en toute sécurité et avec la science que vous savez.

Aujourd'hui, le capitalisme s'est bel et bien révélé ce que Marx en avait dit; mais que faire si l'autre alternative, celle d'un songe évangélico-politique, conduit fatalement au désastre économique? Nous sommes enfin entrés dans le débat de fond, celui de la pesée de l'encéphale de notre espèce. Tout le débat avorté de 1917 à 1989, puis entre 1989 et aujourd'hui, tout le débat sur le développement du cerveau du simianthrope actuel va se placer au cœur d'une véritable connaissance de notre espèce mi-onirique, mi-politique. S'agit-il d'un retard irrémissible, ou bien les "agissements nucléaires" d'un accusé enfermé dans une géopolitique de l'aveu nous donnent-ils une occasion unique de progresser dans la connaissance de l'état de notre boîte osseuse un demi millénaire seulement après ma descente chez les morts?"

7 - Les ratés de la religion démocratique -

- Comment en sommes-nous arrivés là?
- Examinons les faits : Israël se situera pour longtemps au cœur du destin onirique de la planète dite des "droits de l'homme", parce qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale, l'empire américain avait réussi l'exploit extraordinaire de prendre seul et en toute hâte la tête de la croisade de la planète tout entière pour la décolonisation précipitée des peuples conquis par les nations dominantes d'autrefois, ce qui avait conduit Washington à déclarer la guerre à ses anciens alliés, la France et l'Angleterre, au motif que ces deux nations, secondées par Israël, s'étaient coalisées afin d'interdire au Colonel Nasser de nationaliser le canal de Suez. Mais Paris et Londres avaient rapidement battu en retraite, principalement en raison des menaces de pulvérisation atomique que Washington et Moscou leur avaient conjointement adressées, mais également en raison de l'épuisement du Royaume-Uni, que la guerre contre le nazisme avait laissé exsangue. La débandade des tories à la Chambre des Communes avait été sans remède, parce qu'elle avait été conduite par la poigne des travaillistes de l'époque, qui avaient trouvé des accents révolutionnaires pour prendre la revanche des valeurs de la démocratie, disaient-ils, sur le vieux Churchill et sur son pâle successeur, Anthony Eden.

Israël a compris sur l'heure que les pièces avaient changé de codes sur l'échiquier du monde; et l'on a vu ce petit Etat prendre tout seul et résolument en mains les relations nouvelles et qu'il fallait rendre catastrophiques de l'Amérique avec le monde arabe. Non seulement les gouvernements successifs du peuple hébreu ont réussi l'exploit de mettre en place, d'organiser, de faire fonctionner et surtout de financer sur tout le territoire du Nouveau Monde le plus gigantesque réseau d'influence politique et militaire de tous les temps, mais il est parvenu, de surcroît, à faire bénéficier sa main-mise sur le pays du statut juridique que les droits nationaux réservent aux entreprises privées de leurs ressortissants. Seul le Saint Siège avait réussi, avec l'ordre des Jésuites, à installer ses agents sur le territoire de tous les autres Etats aux fins d'y défendre ses intérêts politiques et religieux au détriment de ceux de ses hôtes. On sait que les Jésuites ont formé les élites françaises, tant nobiliaires que du tiers état pendant près de deux siècles.

Voir - Certus odor dictaturae, Deuxième Lettre ouverte aux Français juifs de mon pays, 7 septembre 2009
- Certus odor dictaturae, Lettre ouverte aux Français juifs de mon pays, 1er septembre 2009

Naturellement le prestige politique et culturel de la civilisation américaine dans le monde musulman n'a pas tardé à s'en trouver compromis et souvent anéanti, parce que la géographie interdisait au peuple hébreu de s'étendre sur un autre territoire de la planète que sur celui de l'Islam. Comme on ne pouvait ressusciter les colonisateurs - la France et l'Angleterre - il ne restait qu'à rendre islamophobe l'Amérique tout entière. Il a fallu un demi siècle à l'empire américain pour comprendre qu'il avait perdu son rôle de croisé mondial de la Liberté et d'ange Gabriel au cœur sur la main, parce que la mappemonde de la rédemption par la décolonisation commençait de changer de pôle politique à l'écoute de la Russie, de la Chine, de l'Inde et de l'Amérique du Sud, qu'on appelait les puissances montantes.
- Vous enseignez maintenant au Père éternel que les évènements changent radicalement de sens historique selon l'échiquier sur lequel on situe leur interprétation. Vous lui enseignez également que la créature a toujours tenu la main et guidé la plume de son prétendu géniteur. Mais si l'histoire sainte truquait tout autant et seulement autrement l'histoire des peuples et celle de leur identité nationale que la théologie des démocraties de la Liberté s'attache aujourd'hui à changer le tissu et l'éthique de Clio, comment le démontrez-vous?
- Voici : supposez seulement que l'empire américain retrouve un jour son prestige et son influence anciens dans un monde arabe aux yeux duquel il avait pris les traits d'un Messie de la décolonisation, Israël reconquerrait-il pour autant le royaume de Salomon? Pour départager le récit surnaturel du récit temporel, il faut commencer par vous demander laquelle des deux interprétations répond le mieux au statut psychobiologique d'une espèce théologisée de naissance par sa schizoïdie cérébrale, qui la fige dans des représentations doctrinales du monde et la lance dans l'inconnaissable. Pour cela, vous observerez en premier lieu que deux stratégies seulement s'offrent désormais à la théopolitique des fidèles de Jahvé. La première remonte aux chimpanzés, qui savent fort bien se proclamer menacés par un ennemi imaginaire pour sortir leurs griffes et montrer leurs crocs. La seconde est plus proche des comportements collectifs propres aux fuyards tardifs de la zoologie, ce qui rend leur examen simianthropologique considérablement plus instructif aux yeux des interprètes récents des millénaires de l'évolution cérébrale de notre espèce.

Pour comprendre ce point décisif, écoutez ce que dit maintenant l'Etat Israël entre quatre yeux aux dirigeants du plus puissant empire du monde. "Depuis soixante cinq ans, je soutiens pleinement et de toutes mes forces la domination sans partage que vous exercez sur l'Europe, depuis soixante cinq ans, je vous ai aidés fidèlement à asservir ce continent tout entier et définitivement, depuis soixante cinq ans, j'ai mis une civilisation brillante à l'école de votre glaive et à l'écoute de votre évangile, depuis soixante cinq ans, je cautionne, je légitime, je sanctifie votre saint empire au profit d'une occupation militaire perpétuelle qui se trouve désormais inscrite dans les constitutions de vos vassaux ; sans moi, votre puissance serait vaine et s' effondrerait en un instant.Cessez donc de vous imaginer que vous occupez l'Europe par l'effet d'un miracle de la démocratie, votre idole, cessez de croire que vos valets ont couru de leur plein gré se placer sous votre bannière en Irak ou en Afghanistan. Votre laquais Rasmussen n'est pas dupe de la solde que vous lui versez, il sait que je suis là. Sans Israël, vous ne sauriez par quel territoire transporter vos armes en Afrique et au Moyen Orient. Songez seulement que si l'Europe tournait maintenant ses regards vers le pôle ascendant du monde de demain et si je l'encourageais à marcher d'un bon pas en direction des puissances qui domineront le monde avant vingt ans, vous pourrez toujours vous vanter d'avoir conquis quelques lopins de Mohammad sur les rives de la Méditerranée, vous en serez réduits à jouer les manchots sur la scène internationale et jamais plus les circonstances ne vous feront passer pour les sauveurs du monde. Songez que vos légions occupent encore fermement l'Allemagne et l'Italie, songez que le port de Naples vous appartient, songez que, sans la docilité des descendants de Salamine, la Méditerranée retomberait bientôt entre les mains de ses riverains, songez que les descendants de l'empire romain se réveilleraient et vous crieraient d'une seule voix: "Mare nostrum, mare nostrum! Voyez, déjà le Japon ne ravitaillera plus vos navires de guerre à partir du mois de janvier! Ecoutez la sonnette d'alarme que je tire pour votre salut."
- Mais croyez-vous vraiment aux chances de succès d'Israël?
- Il est évident que l'Etat juif perdra cette bataille sur les deux fronts, mais nous ne savons pas encore comment. Sur le premier point, le nucléaire vit ses dernières heures. Même Washington s'est décidé à soumettre au monde entier le projet d'abandonner cet agonisant. L'état actuel de l'évolution de la boîte osseuse de notre espèce exclut d'ores et déjà qu'elle se vaporise aveuglement dans l'atmosphère. Si vous mettez l'arme de leur suicide entre les mains de deux macaques simiohumains instruits d'aujourd'hui, ils rengaineront sagement leur foudre.
- Vous jugez donc que l'Iran disposera nécessairement de l'arme moribonde?
- Cela ne fait aucun doute, parce que chacun sait qu'il sera encore longtemps d'usage de la brandir bêtement. Le songe nucléaire ressemble à celui que l'Eglise romaine a laissé mourir de sa belle mort, celui de l'excommunication majeure. Bientôt, seuls les derniers orangs-outangs pousseront leurs terribles hurlements aux frontières de leurs forêts.

8 - L'avenir d'une arme moribonde et l'avenir théologique d'Israël -

J'observai, sidéré, le visage attachant du premier philosophe de la politique; et je me disais que cet homme-là avait appris le monde à commenter les dix premiers livres de Tite-Live, comme il le reconnaît lui-même. Or, dans ces premiers livres, le grand historien avait chanté l'avenir glorieux des Romains, mais douté, pour ne pas dire plus, de l'autorité des auspices et de leurs poulets. De plus, ce Voltaire de l'Antiquité avait démontré les ruses des premiers patriciens, qui avaient tué Romulus de leurs mains, puis l'avaient fait dévaler du ciel et lui avaient mis d'exaltantes prophéties dans la bouche afin de donner l'aval des dieux à leur nouvelle puissance sur la plèbe romaine, qui avait besoin de conserver dans le ciel le dieu qu'elle avait adoré sur la terre. Sûrement, me disais-je, ce grand mort a appris, il y avait un demi millénaire de cela, à regarder les hommes et leurs dieux avec les yeux du simiologue. Il reprit d'une voix plus chaude et plus rieuse.
- Voyez la vanité des rodomontades du monde entier à l'égard de la foudre stérile de l'Iran: ce peuple est devenu tellement conscient de ce que l'arme nucléaire n'est qu'un pétard mouillé, mais qu'on ne saurait, pour autant, pousser l'insolence démocratique jusqu'à refuser à une grande nation la dignité suprême de mettre un sabre de bois sur sa hanche et de parader avec un pommeau d'or fixé à la ceinture qu'il aura suffi aux plus ardents des guerriers de Téhéran de feindre au grand jour de renoncer à l'arme d'un prestige de pacotille pour que les partis du centre et de la gauche, saisis d'une sainte ardeur, prennent le relais de la défense tonitruante de ce colifichet de l'honneur national. Voyez la France : elle aussi s'était bien gardée de signer le traité de non-prolifération de l'apocalypse onirique avant d'avoir conquis le prestige de maîtriser une mythologie inutilisable sur un champ de bataille. Les seuls Etats condamnés à renoncer au mythe fascinatoire du jugement dernier sont les vaincus de la dernière guerre: l'Allemagne, l'Italie et le Japon. Quant à Israël, s'il refuse, lui, de signer son renoncement à une apocalypse pour les singes, c'est seulement parce qu'il lui faut, le pauvre, faire semblant de s'en trouver dépourvu - sinon, comment se donnerait-il le rôle de l'innocent menacé, comment convaincrait-il le monde entier de fermer les yeux sur son expansion territoriale continue en Cisjordanie?

Quant à l'autre stratégie des matamores de leurs gosiers, voyez comme ils courent à l'échec : jamais l'Europe ne demeurerait sous la tutelle d'Israël si l'empire américain renonçait à sa laisse et à son collier, jamais l'Europe ne persévèrerait à susciter l'hostilité des Etats arabes et de la religion de Muhammad dans le monde entier si le Nouveau Monde descendait au fond du gouffre où la chute du dollar le précipitera.
- Mais alors, poursuivis-je, qu'en est-il du rendez-vous de notre espèce avec la logique théologique qui pilote ses gènes?
- Il sera religieux, le drame qui attend le peuple juif, me répondit ce grand homme, parce que, depuis les origines, la théologie est la clé du monde et elle le restera. C'est pourquoi Israël s'est condamné à clouer éternellement la démocratie mondiale sur la croix de son péché originel, celui d'être né du viol des principes universel du droit international au profit . De génération en génération et à son corps défendant, l'Etat hébreu sera, sur tout notre astéroïde, l'épine dans le pied de la civilisation du droit Le rappel lancinant de l'illégitimité d'un Etat fondé sur l'expulsion par la force du peuple palestinien du territoire de ses ancêtres démontrera que mon titre de conseiller en théologie de la démocratie mondiale n'est pas usurpé. Un jour les grands Etats comprendront que notre espèce est en cours d'évolution et qu'il est indispensable de savoir à quelle station-service notre pauvre encéphale se trouve arrêté.

9 - La Palestine, gibet du monde -

- Mais dans ce cas, m'écriai-je, comment pouvez-vous soutenir la politique d'un Dieu qui croit dur comme fer qu'il existe - alors que vous savez bien qu'il n'en est rien?
- Vous voulez rire, dit Machiavel en relevant un sourcil amusé. Certes, le personnage majestueusement assis à ma gauche semble une machinerie dont les treuils, les câbles et les ressorts sont aussi visibles que les poulets des augures dont Tite-Live se riait. Voyez comme je fais hocher l'idole du bonnet, voyez comme je lui fais tourner la tête à gauche et à droite à ma guise, voyez comme je lui ouvre et lui ferme les yeux à mon gré. Mais Dieu n'est pas ici, parce que la Florence véritable n'est pas davantage dans les uniformes de ses policiers, dans les robes noires de ses juges, dans l'étoffe et la hampe de ses étendards que Rome dans les poulets du sacrifice et Dieu dans ses ciboires. Vous aurez beau chercher Florence dans ses murailles, ses rues et ses chapelles, jamais vous ne trouverez Florence ailleurs que dans l'âme de ses habitants. Qui est Dieu, qui est Florence, qui sont tous les Etats et toutes les nations de la terre, sinon des personnages intérieurs, des acteurs cérébraux? Et qui fait l'histoire, sinon des héros invisibles et qui existent pleinement de ne pas se trouver dans leur chair et leurs ossements? Et quelle est leur identité, à tous ceux-là, sinon celle de leur éthique?
- Mais alors, répondis-je, comment faut-il traiter de l'existence théologique du genre humain et de son histoire?
- Si Dieu et Florence existent dans toutes les têtes, me dit le Platon de la politique moderne et si la démocratie mondiale est calquée sur le culte d'une Liberté casquée, et si son casque est celui de sa Justice, que vous enseigne cette divinité-là? Voyez comme elle se présente en annonciatrice, en messagère, en prophétesse de l'âme de l'humanité! C'est donc en logicien que je vois Israël clouer l'âme et l'esprit de la démocratie mondiale sur la potence de son reniement du dieu que l'homme s'appelle à devenir à lui-même. Mais voyez comme l'Eglise a renoncé à conquérir le monde le glaive dans une main et la croix dans l'autre; voyez comme la démocratie a fini, elle aussi, par se convertir à son existence intérieure. Combien de temps la démocratie mondiale se laissera-t-elle clouer par Israël sur le gibet de sa propre mort, le gibet de la Palestine?
- Machiavel, Machiavel, m'écriai-je, votre poste de conseiller politique de la théologie mondiale des démocraties est plein d'embûches ! Savez-vous quelle potence vous attend?
- Certes, dit le grand Florentin, j'ai sur les bras tout le poids d'un Vatican des cierges et du pain bénit. Mais je suis un esprit politique; et j'ai appris dans Tite-Live que Rome a péri quand l'âme de Rome est devenue le catafalque des Romains. Les peuples morts ont logé leur cercueil dans leur tête.

10 - Qui va peser le peseur? -

- Ah! combien j'aurais voulu poser une dernière question à l'auteur du Prince! Mais en quel coin ou recoin de la scène me serais-je blotti pour observer du dehors le prétendu Créateur du cosmos? Car enfin, me disais-je in petto, si la morale politique est une actrice diablement retorse en ce bas monde et si les gestionnaires de génie de l'identité éthique des peuples se révèlent aussi rusés que Lucifer, leur compère, et enfin, si l'âme que notre planète voudrait rendre éternelle est appelée à comparaître, elle aussi, devant un tribunal de l'intelligence dont les juges se révèlent récusables, comment un Bien et un Mal absolus exerceront-ils la magistrature suprême de juger à leur tour les lois et la Justice d'une divinité toujours impotente ? Ce personnage vaporisé dans le vide n'est-il pas aussi schizoïde en diable que ses deux assesseurs? Qui me fournira la balance à peser sa fausse souveraineté? Quelqu'un se cache-t-il seulement derrière toutes les carrosseries du monde?

Bien avant Nietzsche, saint Machiavel a tenté de donner un regard d'aigle aux hommes d'Etat de son temps. Mais quelle sera la super divinité qui dressera le portrait en pied des trois infirmes du ciel d'aujourd'hui? Pourquoi aucun ne me dit-il, primo, pourquoi les pauvres et les malades doivent se trouver secourus et non plus jetés à la voirie, secundo, pourquoi les vrais Etats doivent s'abstenir de torturer leurs citoyens, tertio, pourquoi toutes les démocraties modernes servent de casernes aux vainqueurs implantés sur leurs territoires depuis la fin de la dernière guerre, quarto, pourquoi le singe cérébralisé se scinde dès le berceau entre ses glaives et son bel canto?

Trop tard. Un appariteur a surgi.
- Le temps de l'audience accordée à votre minusculité est écoulé, me dit-il.

Il ne me restait qu'à remercier le maître de la politique moderne pour la grâce dont il m'avait fait bénéficier .

J'ai déjà dit au lecteur pressé que j'avais engagé un filou d'ange-serrurier pour forcer les portes de l'Eden. A la sortie, mon monte-en-l'air m'a rouvert la porte à deux battants.

Le 9 novembre 2009

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