10/08/2006 4 min #3256

«L'idée est très peu structurée et assez inaudible», dit Philippe Defeyt

[«Ne retenons que ses aspects positifs, vivons mieux avec moins de déchets», suggère l'économiste..tit]

Philippe Defeyt, économiste, ex-secrétaire fédéral d'Ecolo et président de l'Institut pour un développement durable, se veut nuancé.

L'idée de la décroissance n'est pas neuve...

Les origines sont anciennes, effectivement. La réflexion sur la décroissance est à l'intersection de trois types de réflexion. En premier lieu, la charge écologique: trop de gaz à effets de serre sont émis, trop de déchets sont produits, il manque de place, d'eau, etc. L'utilisation du temps ensuite: l'arbitrage entre les loisirs, le travail et la consommation que certains estiment non équilibré (réduction ou aménagement du temps de travail, etc.) Une troisième réflexion - très ancienne - est plus spirituelle et interpelle, par exemple, les chrétiens de base: a-t-on vraiment besoin de tout ça pour être heureux? N'est-on pas surencombré de biens matériels? La vision qu'on a de la décroissance dépend du poids accordé à chacun de ces courants de pensée.

L'aspect écologique est-il prépondérant?

Je suis sensible à ce que l'on appelle l'effet rebond. Il y a quelques années, le secteur du mazout a vanté les chaudières Optimaz. Une des publicités mentionnait une économie de l'ordre de 20 pc de carburant et suggérait au consommateur d'utiliser l'argent économisé pour se rendre en TGV à Paris! Cet exemple n'est pas isolé. Résultat: on consomme et on pollue encore plus. Ainsi, nos voitures consomment beaucoup moins qu'il y a vingt ans, mais on roule beaucoup plus!

Les promoteurs de la décroissance sont insatisfaits et plaident pour une réduction de la consommation absolue (et non simplement relative). Ce qui importe, c'est de réduire la charge totale. Ce raisonnement est fondé.

Quelle est votre position?

Sensible aux aspects spirituels, soucieux d'être aussi bien dans ma peau que dans la société, je me sens plutôt proche de «Facteur 4 » (produire deux fois plus et réduire de moitié la consommation), une réflexion menée conjointement par des Allemands et des Américains à la fin des années 90. Je constate qu'à ce stade-ci, on tente encore de réduire péniblement les consommations relatives...

Les réflexions semblent menées jusqu'ici à titre individuel. Nul Etat ne les relaie...

Exact. Jusqu'ici, seuls des communautés de base et des individus se sont emparés de l'idée. Il y a eu aussi quelques tentatives avortées, comme celle d'Attac ou d'autres altermondialistes. Je n'ai encore vu aucun mouvement important défendre la décroissance, encore moins un quelconque parti politique.

On vous sent très sceptique...

La réflexion, il faut le constater, est très peu structurée. Comment mettre en oeuvre la décroissance? Qui oserait aller aux élections derrière un thème pareil? C'est inaudible pour une bonne part de la population...

A ma connaissance, une des réflexions les plus avancées sur la mise en oeuvre d'une décroissance est la prise de position du mouvement «Gratte» dirigé par Paul Lannoye et intitulée «La renaissance du local». Là où la consommation d'énergie explose et continue d'augmenter, disent-ils, c'est dans le domaine des transports. C'est tout-à-fait vrai.

La décroissance est-elle une utopie?

On n'a pas toutes les cartes en mains. Cela dit, une certaine décroissance imposée existe déjà: voyez le rationnement de l'eau organisé ici et là, la réduction du nombre de mètres carrés disponibles par habitant, etc. Le défi, c'est de savoir comment on va procéder. Il ne s'agit pas de limiter la qualité de la vie mais de réduire ce qui est dérangeant et polluant. L'objectif, c'est de ne retenir que les aspects positifs de la décroissance, de vivre mieux avec moins de déchets, de pourriture et d'embouteillages...

© La Libre Belgique 2006

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