Les « assises de la culture française » - Lettres philosophiques à M. le Président de la République

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M. Nicolas Sarkozy a annoncé son intention de présider des "assises de la culture française". Comme il se trouve que, de tous temps, le génie littéraire s'est universalisé dans le creuset des patries et qu'à ce titre les grandes œuvres nationales se situent au cœur de la civilisation mondiale, il devrait y être question du rôle que les Etats modernes sont appelés à jouer face au naufrage qui menace d'ensevelir la production des écrits de qualité dans les démocraties massifiées. On sait que l'industrialisation intensive du livre a entraîné sa réduction au rang d'un produit à consommer sur l'heure. Dans quelle mesure la France peut-elle encore défendre des écrits de valeur alors que la loi du marché prétend avoir fabriqué une nouvelle balance à peser l'immortalité des textes : le chiffre de vente immédiat d'un produit jetable le rendrait précieux sur le cadran de l'immortalité littéraire.

Pendant une quinzaine d'années, le Ministère de la culture a tenté de lutter contre la logique dévalorisante du profit commercial. Mais la rue de Valois a bien vite demandé à son tour aux auteurs de lui apporter la caution préalable et dûment signée d'un marchand afin que le Centre national du livre consentît à s'intéresser à leur plume. Cette politique a paru défendable aussi longtemps que des écrivains chevronnés ont siégé au comité de lecture de quelques grands éditeurs; mais bientôt, l'autorité du jugement des connaisseurs s'est trouvé subordonnée jusque dans les plus illustres Maisons à l'appréciation terminale et implacable des agents commerciaux. Comment ces spécialistes du "lancement" auraient-ils "assuré la promotion" de Mallarmé ou de Nietzsche ? Il est facile de "lancer" Lolita. Il est plus difficile de "lancer" Proust ou Kafka. Mais une "culture française" désormais soumise au couperet des comptables et des caissiers a subi un revers stratégique avec la crise mondiale du capitalisme qui, vingt ans après la chute de l'empire des goulags fera, progressivement comprendre aux Etats modernes que s'il est un domaine et un seul où le capitalisme conduit infailliblement au naufrage de la civilisation, c'est bien celui d'une "culture" dans laquelle le bénéfice commercial instantané fait la loi, alors qu'il faut vingt ans à Stendhal, Nietzsche, Proust, Kafka ou Ionesco pour trouver un public digne de leur plume.

Mais il serait naïf de s'imaginer que l'invendable porterait le sceau du génie. Le malentendu est profitable à court terme, la durée obéit à d'autres critères. La question commence de faire tache d'huile au point d'appeler une réflexion de fond sur la nature du génie littéraire et sur les relations que les écrivains universels entretiennent avec l'esprit de leur nation. Si l'engloutissement de la grande littérature européenne résultait seulement de la vassalisation rampante du Vieux Continent, encore faudrait-il rendre compte des chemins qui conduisent fatalement les peuples soumis de leur asservissement politique à leur décérébration. Toutes les décadences sont des décervellements, tellement la liberté est la condition de la hauteur des âmes et des prouesses de l'intelligence. Aussi l'agonie de la pensée est-elle la clé de l'ensevelissement tragique des "cultures" supérieures dans une médiocrité dont les exploits du marché ne sont jamais que le drapeau planté sur les décombres de la raison.

Mais ce drame présente également un avantage indirect en ce que la guerre entre les croyances et les savoirs, les mythes et les lucidités, les autels et les laboratoire se place à nouveau au cœur de la réflexion sur la civilisation mondiale. Les retrouvailles de l'Occident avec la logique interne qui commandait son évolution continue depuis un demi millénaire lui redonne sa vocation de libératrice des cerveaux.

Tel est le contexte philosophique et anthropologique dans lequel il faut placer l'initiative paradoxale de l'Elysée de tenir des "assises de la culture". Obéiront-elles à la problématique qui oppose depuis vingt-cinq siècles les cultes aux démonstrations, les savants aux oracles et les sciences aux devins ?

Il m'a semblé que des "Lettres philosophiques" au chef de la nation de Descartes et de Voltaire seraient susceptibles de lui rappeler les ressorts de cette dialectique fondatrice, puisque, depuis Platon, cette arme de la logique est demeurée le fer de lance de l'Occident civilisé. Un siècle après la loi de 1905, il était temps de faire le point sur les relations que la civilisation de la science entretient avec les songes sacrés. Raison de plus de replacer la philosophie au cœur de l'histoire, de la politique et de la culture mondiales.

1 - Epistola prima : Le Ministère de la culture et la France de la pensée
2 - Epistola secunda : Littérature et civilisation
3 - Epistola tertia : Un résumé-éclair de l'Histoire parallèle de " Dieu " et de l'esprit humain
4 - Epistola quarta : Nos tributs à la mort
5 - Epistola quinta : La politique du cerveau de la France
6 - Epistola sexta : Du débarquement de la théologie dans la politique de la République
7 - Epistola septima : La République élévatoire et les mystiques
8 - Epistola octava : La littérature et les " grands sujets "
9 - Epistola nona : Un vivier des " grands sujets " : la corruption
10 - Epistola decima : La littérature et le tragique de l'Histoire
11 - Epistola undecima : Le sang de l'Histoire et le meurtre sacré
12 - Epistola duodecima : La littérature et la résurrection des civilisations
13 - Epistola tredecima : De l'esprit de justice de la France

1 - Epistola prima

Le Ministère de la culture et la France de la pensée - Monsieur le Président,

L'histoire ne connaît aucun exemple d'un homme d'Etat qui aurait seulement imaginé de convoquer et de présider des "assises de la culture", donc du génie de son pays. Dans le même temps, vous avez tenté de réconcilier la République avec les autels, la raison avec la théologie, les intellectuels français avec le sacré et le siècle des Lumières avec les clergés. Vous avez donc posé une question décisive aux yeux de l'anthropologie critique, celle de savoir si la vérité parle le langage compartimenté des diverses religions ou universel de la terre.

C'est dire également que votre initiative est révélatrice du "malaise de la civilisation" que Nietzsche avait diagnostiqué un demi-siècle avant Freud. Saisirez-vous l'occasion d'une cérémonie républicaine et démocratique aussi singulière qu'une manière de concile des défenseurs de l'intelligence planétaire ou folklorique de l'humanité pour préciser le sens spirituel ou rationnel qu'il convient de donner au terme vague et flottant de "culture"? La chasse, la pêche et le jeu de boules ont-ils place dans la "culture française" ? Dans ce cas, comment définir leur particularité afin de les distinguer de la peinture, de la statuaire et de la musique, dont la vocation est mondiale ? Et puis, les religions sont représentées par des dépositaires et des propriétaires officiels d'une vérité tenue pour éternelle, infaillible et cernée par des théologies. De quels possesseurs de la "culture" allez-vous légitimer les œuvres sous la tutelle des croyances et des chasubles des prêtrises?

Mais il se trouve que, depuis la Renaissance, le débat s'est quelque peu clarifié, puisque ce sont désormais les sciences, les Lettres et les arts qui servent de thermomètres universels aux civilisations devenues de plus en plus réflexives à l'école des connaissances des savants et des philosophes. Il vous faut donc vous résoudre soit à hiérarchiser les cultures à l'école des lieux et des siècles de la raison, soit à tomber dans la confusion mentale des magiciens et des sorciers. C'est pourquoi votre politique demande un examen minutieux et raisonné de ses tenants et aboutissants rationnels ou tribaux; et, pour cela, je dois vous demander sur quelle échelle graduée vous placez respectivement les conquêtes privilégiées de la pensée et les triomphes fascinatoires des haruspices.

Si vous placez les savoirs réels au premier rang des civilisations et si vous leur réservez le monopole de la lucidité, il vous faudra remarquer, serait-ce in petto, que, depuis des millénaires, le genre simiohumain se révèle, hélas, fort inégalement doté de la capacité de bien raisonner et qu'il ne sait quels archevêques et cardinaux de l'écriture il faut habiliter à valider les œuvres acéphales des simples esthètes des croyances. Mais si vous décidez, en conséquence, de dresser une barrière infranchissable entre les victoires de la pensée logique dans laquelle les grands écrivains se sont illustrés, d'une part, et l'empire désordonné des songes religieux même largement répandus, d'autre part, comment fabriquerez-vous la balance à peser les rêves sacrés et les rapts éclatants des cerveaux sommitaux? Savez-vous que la question des corsaires et des valets de l'intelligence a débarqué dans les assises du savoir avec le Théétète de Platon ? Savez-vous que, depuis lors, seuls des ermites de la vérité fondent les civilisations cogitantes?

M. le Président, vous vous êtes d'ores et déjà engagé sur un chemin périlleux, donc méritoire, celui d'attirer l'attention de l'intelligentsia française sur les logiciels de fabrication diverse qui commandent les civilisations. Votre audace est-elle réfléchie et courrez-vous les risques de la vaillance? La main de fer de la logique devrait vous décider à planter le grand arbre d'un Ministère des Lettres, des arts et de la pensée au cœur d'une République de plus en plus vaporisée par la décérébration accélérée de la France. Cela vous permettrait de mettre au piquet un prétendu "Ministère de la culture" qui, depuis André Malraux, cherche sa place et tâtonne à mi distance des platitudes de l'instruction publique et des hautes instances d'un Etat dont l'élite dirigeante aurait appris à entretenir la flamme du génie de la nation. Comme vous le savez, la fonction des pédagogues se réduit à rappeler aux gouvernements que le peuple français est loin d'avoir achevé son éducation politique, tandis que la vocation du Ministère de la culture est de gérer les musées, de veiller à la conservation du patrimoine, d' épousseter le répertoire de la Comédie française, d'enrichir la nouvelle Bibliothèque nationale, de subventionner les opéras de la Bastille et du Palais Garnier.

Comment se fait-il que la France des grandes écoles n'ait pas produit d'élites dirigeantes aussi averties que l'étaient les municipalités de Florence, de Venise, de Rotterdam ou les cours de François 1er et de Louis XIV? Comment se fait-il que le destin culturel de la France dépende de la volonté et des capacités du Président de la République? C'est qu'une droite proche des Vauvenargues ou des Chamfort sait que sa culture d'acier n'est pas électorale, tandis que la gauche messianique est condamnée à se sacerdotaliser, puisqu'il lui faut s'enrober du manteau troué de ses idéalités politiques comme l'Eglise dans l'hermine soyeuse de ses Evangiles. Assurément, la droite démocratique ne sait comment afficher crûment sa soif de pouvoir, mais la gauche ne sait comment la cacher, de sorte que le tartuffisme moderne porte tantôt le masque de l'austérité républicaine, tantôt celui de la sainteté des saint Vincent de Paul de la démocratie.

Mais quand cesserez-vous d'accorder à des fonctionnaires satrapiques le pouvoir de mettre les Balzac, les Baudelaire, les Berlioz de demain sur la liste des "assistés culturels" - pour les citer dans l'ordre alphabétique que chérit la dévalorisation administrative du génie ? N'oubliez pas que la République s'est proclamée "protectrice des Lettres et des Arts" en 1789. Confierez-vous longtemps encore cette royauté à des esprits étriqués, impérieux et incultes ? J'ai appris que vous subventionnez maintenant des fonctionnaires saisis de la lubie ou du prurit de s'en aller écrire un roman à la campagne. Croyez-vous vraiment que le métier d'écrire ressortisse à l'amateurisme ?

- Qu'est-ce que le génie littéraire? 3 novembre 2008
- L 'Etat et la langue française, 21juillet 2008
- Qu'est-ce qu'un livre ? 21 novembre 2005- - Le Ministère de la culture et l'euthanasie répressive à la française, Lettres ouvertes à M. le Premier Ministre, 2 novembre 2005 - Peter Handke et la France, 1 er juin 2006
- La mouette dévorée par le requin, Le procès Unesco contre Centre national du livre, 24 janvier 2006
- Civilisation et raison : L'astrologie à l'Université, 24 avril 2001

Je vous rappelle que l'Europe de l'intelligence critique est née d'Erasme et de Descartes et que les civilisations sont des noyaux de feu qu'il est facile d'éteindre. Vous avez le sobre devoir, M. le Président, de vous incliner devant le génie rationnel de la France. Demandons-nous donc quels seraient le statut et la mission d'un Ministère du génie national et quel sens il donnerait à l'inscription sacrilège qu'une main républicaine a gravée sur le fronton du Panthéon : "A ses grands hommes, la patrie reconnaissante". Pourquoi n'est-il pas écrit: "A leur patrie, ses grands hommes reconnaissants"? Pourquoi les Grecs auraient-ils pu écrire sur le fronton du Parthénon : "A ses dieux, la patrie reconnaissante", mais non: "A la Grèce éternelle, ses dieux reconnaissants"? C'est que les civilisations naissent d'en-haut, donc du singulier, et non l'inverse. Faites passer la ciguë de la raison avant les tièdes breuvages de la dévotion culturelle.

Et pourtant, permettez-moi, Monsieur le Président de vous soumettre une réflexion sur le génie spirituel de la France. Car la République est une instance élévatoire. Qu'est-ce donc que la hauteur d'esprit d'une nation ascensionnelle? Pour l'apprendre, apprenons à distinguer la langue des âmes de celle des grammaires.

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Epistola secunda

Littérature et civilisation - Savez-vous, Monsieur le Président que, depuis la découverte de l'art d'écrire, ce sont les langues éduquées qui élèvent les nations au rang de dompteuses d'une humanité sauvage, savez-vous que les plus hautes civilisations se donnent la grandeur de leur littérature pour miroir de la férocité de notre espèce ? Les colonnes du Parthénon ont cloué leur éternité sur quelques arpents d'Athènes, le Prométhée d'Eschyle étend son immortalité à tous les siècles et se donne à lire pour quelques oboles en tous lieux de la terre. C'est pourquoi la décadence intellectuelle de la civilisation européenne tient avant tout au naufrage cérébral de ses littératures nationales; mais il se trouve que l'engloutissement des grandes voix se révèle parallèle à la montée du titanisme que la civilisation alexandrine avait illustré. Je vous convie à vous asseoir un instant au balcon de la mort philosophique du Vieux Continent. Vous y observerez le contraste entre la pauvreté de la réflexion sur les secrets du genre humain dont souffrent les héritiers de l'Europe de Darwin et de Freud et le gigantisme de béton et d'acier de notre siècle.

Quelles sont les causes de la lente agonie du tragique de la vie qui faisait la grandeur des patries armées des sondes de la pensée? Pour tenter de le comprendre, demandez-vous en premier lieu ce qu'il est advenu des fresques littéraires qu'une civilisation de la plume présentait au XIXème siècle encore à la nation ; mais pour cela, il vous faudra remonter aux origines théologiques, donc aux fondements mythologiques des premiers chefs-d'œuvre de l'écrit, puisque ni Homère, ni Eschyle, ni Sophocle, ni même Aristophane ne sont intelligibles hors du contexte religieux de leur époque - pour ne rien dire des don Quichotte, des Macbeth, des Gulliver, des Alceste ou des Tartuffe, dont seules les clés religieuses nous révèlent les secrets anthropologiques.

Quels sont, M. le Chanoine de Latran, les arcanes de l'inconscient simiohumain dont témoigne le génie littéraire de la France ? Vous avez affirmé que les prêtres seraient des pédagogues plus roboratifs que ceux de la République. Je vous propose une brève histoire des dogmes de l'Eglise qui pourrait aider la France cartésienne à revivifier ses devoirs de catéchiste de la raison du monde. Car Platon se demandait déjà si le courage des citoyens d'Athènes sur les champs de bataille devait aller de pair avec l'ignorance et la sottise ou s'il valait mieux les armer tout ensemble d'intelligence et de vaillance.

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Epistola tertia

Un résumé-éclair de l'Histoire parallèle de "Dieu" et de l'esprit humain - En Occident, Monsieur le Président, la dramaturgie de la condition dite humaine que la Grèce avait mise en scène traitait de la puissance aveugle de la fatalité d'une part et de l'audace que revendiquait la liberté humaine d'autre part. Mais cette thématique prometteuse, parce qu'universelle, a pris ensuite un grand retard. Il faudra attendre notre XVIe siècle pour que le christianisme s'ouvrît à un débat doctrinal entre Luther, le valet du ciel, et Erasme l'iconoclaste encore apeuré . Aux yeux du Réformateur allemand, Adam devait tout son mérite religieux à sa soumission aux décisions morales et politiques dont une divinité infaillible avait confié à ses glorieux messagers la charge de les rédiger et de les faire connaître aux cités. L' idole avait donc été conçue et théâtralisée à l'usage de ses esclaves, tandis que l'auteur de L'Eloge de la folie tentait de ménager une place grandissante aux initiatives d'une créature dont la modestie avait commencé de jouer dévotement des coudes aux côtés de son souverain encore incontrôlé.

Mais ni l'auteur du De servo arbitrio, ni celui du De libero arbitrio n'était en mesure de soumettre cette controverse politico-religieuse à un examen anthropologique, donc à une pesée de la subjectivité spécifique de la foi, d'une part, et de la légitimation de la volonté des Etats rationnels de placer les religions sous leur surveillance d'autre part, ce qui aurait exigé de soulever une question aussi étrangère à l'esprit de la Renaissance qu'aux mentalités de l'époque d'Eschyle et de Sophocle - celle d'un calibrage préalable de l'encéphale biphasé de l'espèce simiohumaine. Mais savez-vous qu'il nous a fallu attendre le XIXè siècle pour nous interroger sur les raisons psychogénétiques pour lesquelles notre nature prématurément qualifiée d'humaine met un entêtement schizoïde à s'imaginer qu'il existerait un chef avisé du cosmos, lequel passerait le plus clair de son temps à peser le pour et le contre de ses choix politiques et qui trancherait de la gestion la plus rationnelle possible de nos affaires?

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Epistola quarta - Nos tributs à la mort

Comprenez, Monsieur le Président, les scrupules qui me clouent sur la croix d'une histoire du cerveau du monde ; car vous appelez la France laïque à en découdre à nouveaux frais avec les confessionnaux des ancêtres. Vous voulez même faire remonter la "culture française" et mondiale à la croyance tardive aux dogmes bipolaires qu'une religion fondée sur le mythe de l'incarnation d'une divinité a énoncés au cours de deux millénaires seulement. Mais savez-vous qu'aux yeux de Luther, un souverain des nues ne pouvait déroger à son rang au point d'accorder une liberté intellectuelle même relative à ses serviteurs sur la terre ? Pourquoi réduirait-il sa gloire et son omnipotence à la portion congrue? Pourquoi laisserait-il ses sujets échapper à sa double emprise au ciel et sur la terre au point qu'ils s'égailleraient sans laisse ni collier dans la nature d'abord, au paradis ensuite? Mais, de son côté, Erasme le philologue soulevait avant l'heure une question subrepticement sacrilège, celle du statut qu'il convenait d'attribuer aux écrits du propriétaire et de l'ordonnateur de la matière cosmique et de tous les empires d'ici bas. Comment citerait-il à bon escient ses scribes devant son tribunal s'il les rendait irresponsables de naissance tant des fautes de grammaire et de syntaxe de leur créateur que de son pataugeage dans les eaux du Déluge? Comment punir une valetaille respectueuse, mais terrorisée et qui naîtrait innocente ou coupable en vertu d'un verdict prononcé avant la création du monde par un despote dichotomique du cosmos?

Remarquez que ce débat ne débarquera qu'un siècle plus tard dans la littérature européenne et mondiale, parce qu'à partir du Pascal des Provinciales, la divinité ne sera plus mise en scène que maladroitement, à titre marginal et quasiment en catimini, tellement des acteurs en chair et en os ont fait irruption sur le théâtre de la foi : le janséniste effrayé d'abord, ce fidèle successeur de Luther et de Calvin, puis les héritiers impavides de saint Athanase, le vainqueur de l'arianisme, que sa postérité théologique appelait à symboliser la mise en scène de l'autorité sans faille d'une hiérarchie ecclésiale devenue infaillible à la suite de la disqualification radicale de la raison humaine - ce qui allait permettre à l'idole de confier progressivement ses embarras et ses apanages au chef assermenté d'un appareil sacerdotal des fourmis de Dieu. Mais d'ores et déjà, la divinité a passé derrière les vapeurs de sa grâce d'un côté, le sceptre et le glaive de la papauté de l'autre.

Savez-vous que la loi de 1905 a conduit la démocratie française à un mutisme philosophique désastreux? Savez-vous que nous payons le prix de notre cécité d'oublieux de nos miroirs cérébraux, puisque nos intellectuels caparaçonnés d'idéalités se sont rendus incapables de croiser le fer avec le plus puissant empire théologique de la terre - celui de l'Amérique pseudo démocratique? Et pourtant, vous nous dessillez indirectement les yeux, puisque notre évangile républicain se trouve en cessation de paiements face aux théologies qui l'inspirent inconsciemment, ce qui place nos d'Artagnan sous les ordres d'un dieu étranger. Voyons quelles armes doctrinales redoutables le ciel de la Maison Blanche s'est forgées sur le pré, voyons si nos mousquetaires de la République vont relever le défi des gardes du roi.

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Epistola quinta

La politique du cerveau de la France - Je m'excuse, Monsieur le Président, de mes incursions au pas de course dans le passé religieux de la pensée française - mais puisque vous y avez convié la nation et la République, elles vous répondent que la théologie européenne s'est posée très tôt la question la plus focale de la politique, celle de radiographier la tyrannie et de légitimer la liberté. Ce débat n'est demeuré qu'en apparence à l'écart de l'audace proprement philosophique de la pensée française, celle de savoir pourquoi notre espèce se place à titre psychogénétique et depuis la nuit des temps sous le sceptre d'un acteur imaginaire du cosmos. Nos dieux sauvages seraient-ils anthropomorphiques et nos dieux un peu adoucis bien réels?

Puisse, Monsieur le Président, le génie littéraire de la France d'Aramis et de Cyrano redevenir le miroir de la pensée du monde. Car la réflexion sur une "culture" devenue acéphale nous renvoie au cœur spéculaire de notre politique, qui n'est autre que celui de nos doctrines religieuses. Dans cet esprit, vous observerez que la littérature occidentale de haut vol a débarqué dans le fabuleux chrétien sur le même modèle qu'en Grèce du temps d'Euripide et d'Aristophane, c'est-à-dire à l'heure entre chien et loup où le sujet politique, si décérébré qu'il fût demeuré, a du moins commencé de se disputer ferme avec son maître dans le ciel, et cela jusqu'à tenter de lui ravir la vedette sur la scène du monde.

Pascal, le premier, avait déclaré abominable la doctrine de la grâce selon laquelle notre démiurge se voudrait un régisseur impassible des chromosomes d'une créature damnée avant que de naître. Mais l'auteur des Provinciales se contentait encore de conjurer le spectre d'un despote de l'univers dont la fonction serait de perpétuer aveuglément et de génération en génération la culpabilité inguérissable d'une créature rachetée in extremis par une potence bien rémunérée. "Dieu" nous prendra-t-il en flagrant délit de nous forger un heaume emprunté à sa théologie et de le peindre aux couleurs de notre démocratie? Mais nous avons commencé de grignoter pied à pied les faux privilèges de notre prétendu créateur; et nous voici sur le chemin de mettre à la raison le monstre céleste qui foudroyait nos ancêtres du haut des nues. Et pourtant quatre siècles plus tard, un dialogue tempétueux entre la littérature, la religion et la pensée est encore loin de se trouver enclenché.

Voyez, cependant, Monsieur le Président, comme la question de la nature propre à la "culture" française est maintenant posée en termes partiellement décryptés, et cela du seul fait que, depuis les origines et en tous lieux, le politique se place au cœur de la réflexion religieuse. Pourquoi cela? Parce que, jusque dans ses villages, notre espèce veut se trouver dirigée. Tout animal socialisé s'organise et se structure fatalement à l'école d'un certain ordre politique afin d'assurer le fonctionnement de la collectivité en laquelle il s'est constitué, donc de l'articuler avec sa finalité naturelle. Tantôt il se choisit pour médiateur du groupe un corps ecclésial patenté et qu'il branche sur un ciel dont ses connaisseurs sont censés garantir l'autorité, tantôt il s'adresse à une divinité avec laquelle il entend entretenir un dialogue sans intermédiaires.

Si vous dites à un croyant que le cosmos n'a pas de gouvernail et que personne ne pilote notre espèce dans le vide de l'immensité, vous courrez le risque de lui infliger un traumatisme fort douloureux et quelquefois mortel; mais le plus souvent, vous aurez la chance de voir la vérité glisser sur lui comme l'eau sur la plume d'un canard, parce que la sécrétion d'une carapace cérébrale du cosmos est inscrite dans le social simiohumain : un animal dont le champ de vision s'étend au-delà de la horde ne va pas se colleter avec le néant, mais le peupler de personnages chargés d' assurer sa gouvernance dans le vide de l'éternité.

Quelles sont les tâches multiséculaires et multipolaires de tous les Etats de la terre, sinon les mêmes que celles des religions ancestrales? C'est pourquoi une "culture" qui ne penserait pas la Justice, la Liberté et la nation ne serait qu'un ridicule amusement pseudo politique; et c'est pourquoi, Monsieur le Président, je ne vous pose que des questions relatives à la science des Etats. Parmi celles-ci, quelle est votre politique de l'intelligence du monde si, depuis 1905, votre devoir s'est étendu à veiller à la solidité politique du cerveau encore en gestation de la France?

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Epistola sexta

Du débarquement de la théologie dans la politique de la République - Imaginez le Christ ou Mahomet en parturiants de leur génie religieux, imaginez la France en son enfantement spirituel, imaginez une nation de l'intelligence qui mettrait au monde et de siècle en siècle les grands hommes chargés d'incarner son destin dans l'ordre spirituel.

Savez-vous, Monsieur le Chanoine de la République, que le débarquement dans la théopolitique d'un personnage christique à souhait a bénéficié d'un rebondissement décisif avec le Zarathoustra de Nietzsche, dont la généalogie spirituelle s'est poursuivie sur le modèle du tragique évangélique, ce qui nous éclaire de livre en livre sur les secrets de l'évolution psychocérébrale d'une divinité résolument incarnée, hautement roborative, volontairement ascensionnelle, irénique sans hypocrisie et pacifiante sans fausseté. Nietzsche mettait en scène un dieu en gésine de son ascension intérieure et qui accouchait de son destin religieux sous les yeux du lecteur. Il y fallait un art d'écrire construit sur quatre socles, le lyrisme retenu des mystiques, une poétique allusive aux grands symboles allégoriques du sacré, une solennité d'allure pythique, une démarche oraculaire. L'alliance du ton métabiographique avec celui d'une annonciation de type biblique s'inscrivait dans un genre littéraire entièrement inédit et qui n'a pas eu de postérité.

Qu'en serait-il d'une littérature qui mettrait l'écrivain en position d'observateur et de connaisseur du cerveau schizoïde d'une divinité dont le décalque terrestre ne serait autre que la boîte osseuse d'une espèce scindée à son tour entre le réel et des mondes fabuleux ? Nous sommes encore loin d'un tel regard de la France sur le dieu que se donnerait une humanité devenue la génitrice de son génie intellectuel. Certes, l'Aristophane des Oiseaux était allé jusqu'à se moquer des dieux furibonds d'Athènes : vous savez qu'une grève illimitée des offrandes que ces gloutons consommaient sur leurs autels leur avait mis l'estomac dans les talons. Mais le rire nourrit la piété de l'étrange espèce qui tourne en dérision les croyances dont elle se rassasie.

Allez-vous vous tordre de rire au spectacle du sacrifice de sang des chrétiens ? Je ne sais. Mais il vous appartient, Monsieur le Chanoine, de retirer des autels du Ministère de la culture "l'assistanat" de la France à ses hommes génie. Savez-vous que votre Ministère de la culture a présenté à Apollon des offrandes de plastique au château de Versailles ? Savez-vous qu'un faiseur a transporté ses appareils de levage à la Galerie des Glaces et y a exposé des monstres grotesques et hideux ? Monsieur le Président de la République, vous êtes responsable des victuailles que votre Ministère de la culture présente à la nation dans les jardins du roi.

Afin de vous initier davantage aux devoirs attachés à votre mission de guide spirituel du peuple de la raison, demandez-vous donc pourquoi Nietzsche n'a pas su élever une littérature religieuse pourtant fort intériorisée depuis Jean de la Croix à un véritable recul d'anthropologue du sacré à l'égard du sacrifice manducatoire des chrétiens, pourquoi il n'a pas conquis la distanciation intellectuelle et morale nécessaire à l'égard d'un culte terrifiant, celui dans lequel la viande d'un homme crucifié se trouve consommée par tous les assistants? La victime dont le sang frais est déclaré physiquement bu par le prêtre est-elle immolée d'avance sur l'offertoire des héritiers des dieux d'Athènes ou bien y est-elle assassinée au cours de la cérémonie rituelle? Dans ce cas, les paroles de la consécration pieusement prononcées par le sacrificateur sont-elles les poignards du salut et de la rédemption de l'humanité ? Que pense Zarathoustra du cadavre d'Isaac, d'Iphigénie et de Jésus ?

Aux yeux de l'Eglise, Monsieur le Président, cette chair est réputée à l'abri des dents des croyants. Mais les Français ont le droit de savoir quel dieu vous les appelez à servir et quelle est votre théologie de la sainte chute du corps de la victime du sacrifice dans les estomacs rédempteurs des citoyens. Si un siècle après la promulgation de la loi de 1905, la France de la pensée ne disposait d'aucun regard de la raison scientifique d'aujourd'hui sur les horreurs du sacré des chrétiens et sur la logique interne qui commande le sacrifice sanglant de l'autel auquel l'Athènes des modernes s'est ralliée, il serait politiquement inutile et intellectuellement stérile d'avoir séparé l'Eglise de l'Etat. Car on ne voit pas de quel droit une France rendue incapable de raisonner aurait relégué le ciel dans le privé.

Croyez-vous vraiment, Monsieur le Président, qu'une nation civilisatrice peut s'offrir le luxe de cesser de penser ? Croyez-vous vraiment que la relégation de la religion chrétienne parmi les parcs d'attraction de la culture soit sans danger pour l'Europe des philosophes si, pendant ce temps-là, la théologie politique de la Maison Blanche a su armer la démocratie mondiale de ses immolations sanglantes au dieu Liberté ? Car enfin, Monsieur le Président, l'histoire de l'hémoglobine de la politique et celle de l'hémoglobine des religions sont parallèles depuis la nuit des temps ; et elles ont précisément en commun de présenter des globules rouges sur leurs autels, parce que c'est à la mort qu'elles paient ensemble le tribut de la vie.

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Epistola septima

La République élévatoire et les mystiques - Dans votre discours de Latran, M. le Chanoine, est-ce innocemment que vous avez demandé aux philosophes français de cesser de "compliquer la tâche" à la religion et à l'Eglise? J'ai le regret, M. le Président, de vous rappeler que notre discipline est logicienne. Pourquoi déclare-t-elle, depuis vingt-cinq siècles, que la raison est une autorité critique, sinon parce qu'à chaque époque les relations politiques que les chefs d'œuvre de la littérature mondiale entretiennent avec le tribunal de la pensée, donc avec la raison des philosophes sont pesées sur la balance de l'éthique des nations civilisatrices ; et cette éthique-là est tributaire du niveau cérébral des peuples. Monsieur le Président, les "assises de la création" que vous substituerez, je l'espère, à celles des cultures acéphales auront-elles l'audace de se demander si la France et l'Europe d'aujourd'hui disposent encore d'un public capable de donner un destin vivant à une littérature aussi iconoclaste que celle des grands tragiques grecs, aussi prospective que celle des encyclopédistes du XVIIIe, aussi acérée dans la critique sociale que le Zola de la Bête humaine ou le Victor Hugo des Misérables ? Pour l'apprendre, sans doute un second retour en arrière vous sera-t-il nécessaire, celui de vous demander pourquoi, de Pascal à Nietzsche, l'esprit critique européen était demeuré vigilant sous les dehors d'une apologétique orthodoxe de la religion chrétienne. C'est que les mystiques sont nés pour porter un regard d'aigle sur le cynisme auquel les théologies vertueusement quichottesques et vaniteusement auto-angélisées par leurs idéalités servent de masques politiques ; c'est que les mystiques savent, eux, que la critique du religieux est le plus élevé des devoirs du génie religieux et qu'ils sont les héros de la raison, parce que la vraie arme du savoir rationnel, ce n'est pas l'expérience scientifique, mais l'intelligence visionnaire qui l'inspire.

Certes, la critique du sacré par le génie du sacré ne saurait accéder à une véritable généalogie critique des idoles expertes en flatteries à l'égard de leurs servants et qui leur greffent des ailes de séraphins dans le dos; certes, la vie spirituelle qui inspire la raison critique n'est pas près de débarquer dans la littérature mondiale et dans l'anthropologie philosophique dont notre siècle attend le scalpel. Mais pourquoi le public mis à l'écoute de Luther et de Calvin et rendu favorable à leurs blasphèmes était-il demeuré, des pieds à la tête, aussi croyant que les Athéniens sous Périclès, sinon parce que les pédagogues des idoles n'opèrent jamais qu'en aval, ce qui signifie qu'ils tentent de redresser l'échine des dieux et de les remettre sur le droit chemin.

On ne réfute jamais que les caricatures et les simulacres des dieux tenus pour réels, ce qui permet à la raison humaine de progresser à l'école des contrefaçons mêmes des Célestes. Quand, avec Pascal, la cosmologie mythique des chrétiens a commencé de fournir des personnages en chair et en os à la littérature et de les mettre en scène sur le théâtre du monde, le public européen a retrouvé spontanément celui d'Athènes, qui n'applaudissait les Oiseaux d'Aristophane à tout rompre que pour corriger subrepticement les locataires de l'Olympe, et cela le plus pieusement du monde.

De même, les XVIIIe et XIXe siècle ont bénéficié de l'écoute d'une société devenue relativement contestatrice, mais rendue d'autant plus croyante qu'elle s'attachait du moins à remodeler timidement l'ogre du Déluge et le saint boucher et sacrificateur du Golgotha, tellement la foi religieuse est perfectible du seul fait qu'elle s'inscrit dans la psychobiologie d'une espèce en quête d'un chef plus parfait, d'un guide plus avisé et d'un protecteur plus puissant que tous ses prédécesseurs - de sorte que la psychanalyse moderne commence seulement de rejoindre la critique anthropologique des visionnaires des idoles que furent les prophètes.

Ce sera encore et toujours au nom d'un Dieu tenu pour digne de se voir conférer une existence vaporeuse, donc extériorisée - c'est-à-dire idolâtrée dans le temps et dans l'espace - que Voltaire publiera un Dictionnaire philosophique dont les sacrilèges seront bienvenus. De même, ce sera sans blasphémer pour un sou que Renan imaginera un Christ de roman rose - un sauveur du monde aussi bucolique que bon enfant, qu'il vous installait entre le sentimentalisme de Rousseau et celui de Bernardin de Saint Pierre. Ce sera également un public assoiffé d'une divinité supérieure à l'idole du moment qui rendra possible l'élévation progressive au "spirituel" du personnage de Zarathoustra, et cela bien que, de nos jours encore, ce monologue d'un dieu en gésine de sa propre grandeur intérieure demeure radicalement incompris en tant qu'entreprise à la fois proprement littéraire et proprement "théologique", donc comme une tentative désespérée de fonder un humanisme transcendantal.

Qu'en est-il de la dimension viscéralement évangélique de l'espèce au cerveau dichotomique ? Qu'en est-il de la vocation évangélique de la raison elle-même ? Qu'en est-il de la dimension messianique de la France laïque? Qu'en est-il de la sotériologie républicaine ? Croyez-vous, Monsieur le Président, que vous pourrez tenir des assises de la pensée française et mondiale sans poser cette question à la France? Croyez-vous, Monsieur le Président que cette question politique ne soit pas au cœur de la planète d'aujourd'hui, puisque dans le cas où la France de la pensée n'y répondrait pas, vous ne sauriez comment distinguer la vassalisation de l'Europe sous les fourches caudines d'un mythe de la Liberté importé de l'étranger, d'une part, de la montée de la nation de Descartes au ciel de son intelligence ? Vous remarquerez également que les religions tardives sont ridiculement édulcorantes et déconnectées de l'histoire réelle, parce qu'elles ont oublié les fondements politiques du sacrifice sanglant de l'autel, donc les racines psychobiologiques de l'historicité humaine dans toute son atrocité. Le Christ en nougat des évangiles ressemble aux petites filles en chocolat d'une Comtesse de Ségur de l'autel - mais dix-huit siècles de réalisme politique de la théologie catholique se sont appliqués à redonner sa sauvagerie naturelle à l'immolation du Golgotha, parce que l'histoire simiohumaine est à elle-même sa potence.

Je vous le redis, vous avez le devoir politique, Monsieur le Président, de savoir comment les religions s'articulent avec le sacrifice de l'autel, vous avez le devoir politique de connaître la loi des immolations, vous avez le devoir politique de comprendre que les religions illustrent le meurtre qui sert de moteur à l'histoire du singe semi pensant, vous avez le devoir politique de savoir que les religions sont sanglantes parce quelles sont nées du sacrifice et non l'inverse - sinon, comment aideriez-vous la France à forger sa raison politique sur l'enclume des lucidités à venir ? Vous ne civiliserez pas la nation à la reconduire aux prières, aux cierges et aux bancs d'œuvre des Eglise, mais à lui apprendre à observer sa raison dans le miroir de ses théologies du sang.

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Epistola octava

La littérature et les " grands sujets " - Ces prolégomènes succincts sont-ils de nature, Monsieur le Président, à aider la France des encriers à conquérir une connaissance réelle, donc anthropologique et critique des conditions que requerrait la résurrection d'une grande littérature européenne et mondiale? Pour cela, il faudrait que notre civilisation conservât du moins un souvenir vivant de ce que le scalpel des philosophes est une autorité sacrilège depuis le Prométhée d'Eschyle ou le Gorgias de Platon et que les simples cultures sont mollement couchées sur le lit des explications puériles du monde qu'on appelle des croyances.

D'Isaïe à Nietzsche et l'Homère à Freud, le génie européen se trouvait encore empêché de s'évader de l'enceinte ridicule des savoirs pseudo explicatifs et artificiellement pré- circonscrits par un façonnement catéchétique des esprits. Les prophètes, eux, refusent de mettre en scène des dieux infantiles et douçâtres : ils disent qu'à leur propre exemple, Jésus est un protestataire assassiné et qu'ils sont tous à son école.

Apprenez donc, Monsieur le Président, à observer la cuisine et la politique des bouchers de l'autel. Car si la France officielle n'avait pas de connaissance des secrets sanglants du sacré, savez-vous que son Etat se trouverait aussi étranger à la connaissance anthropologique du genre simiohumain en ce début du IIIè millénaire que l'Eglise du XVIè siècle l'était de l'astronomie de Copernic et celle du XIXè siècle de l'évolutionnisme darwinien? Savez-vous, Monsieur le Président, qu'il n'y aurait pas de sciences humaines modernes s'il était interdit de constater que, depuis les origines, l'autel est un offertoire ou un propitiatoire et que le sujet s'y donne à tuer afin de mériter, en retour, les bienfaits exceptionnels qu'un préparateur invisible de son sang lui a promis? Quelle est la loi gravée au cœur de toutes les religions du monde depuis Homère? Celle qui enseigne que l'offrande d'Iphigénie à Eole livrait la cité de Priam aux Achéens comme la mise à mort de Jésus au profit d'un chef redoutable du cosmos ouvrait le royaume des cieux aux chrétiens. La qualité des hameçons du sacré changerait-elle la nature de la pêche?

C'est pourquoi, Monsieur le Président, vous devez vous demander pourquoi une Europe devenue aphasique en théologie est demeurée aussi sanglante que devant . Pour vous aider à le comprendre, permettez-moi de vous reconduire aux couteaux de l'histoire. Dans une récente enquête sur le déclin actuel de la "culture française", c'est-à-dire, au premier chef, de sa grande littérature, la question posée portait sur les causes du renoncement des hommes de plume de l'Europe d'aujourd'hui à mettre en scène de "grands sujets". Les "grands sujets" ne racontent pas les rois mages et la crèche, les "grands sujets" sont sanglants. Mais pour faire couler le sang d'un "grand sujet", il faut disposer des armes de chasse qui permettront de prendre la grandeur littéraire au piège des cruautés de la connaissance.

Il nous faut donc apprendre ce qui fait d'un écrivain un géant ou un nain. Le récit de la Genèse, la guerre de Troie, le lancement de la bombe atomique sur Hiroshima, soixante-dix ans de convulsions du capitalisme sous la houlette du prophète Karl Marx, la chute fatale de l'économie mondiale dans une immoralité suicidaire, ce sont décidément de "grands sujets", et sanglants à souhait. Mais où sont passés les Eschyle, les Sophocle, les Swift ou les Balzac de taille à les spectrographier à l'école du sang de l'Histoire? C'est dire, Monsieur le Président, que les "grands sujets" ne sont à la portée que des mâchoires du tragique et de la mort.

Le modeste philosophe qui vous écrit a quelque peu rôdé autour des relations que la littérature entretient avec le sanglant, parce qu'il s'est étonné de ce qu'un certain observateur du cerveau bancal de notre espèce fût également le plus grand écrivain de la Grèce. Puisque Platon, s'est-il dit, est un anthropologue qui vous radiographie la boîte osseuse infirme des Athéniens de son temps, les grands écrivains seraient-ils des philosophes, puisque Cervantès, Shakespeare, Molière, Balzac ou Kafka vous présentent une exposition des cerveaux infirmes ou malades de l'humanité? Mais si les écrivains et les philosophes étaient des spéléologues de nos têtes, tout "grand sujet" littéraire nous exposerait une galerie d'encéphales sous vitrine; et nous aurions le plus grand intérêt, Monsieur le Président, à nous promener un instant dans l'exposition des boîtes osseuses que les grands écrivains élèvent à la température de la philosophie et de l'histoire. Car, depuis les dialogues de Platon, le philosophe se voudrait l'Hippocrate des cervelles, tandis que le génie littéraire se contente d' observer une espèce atteinte d'une dichotomie cérébrale sans remède.

Monsieur le Président, je ne vous écris tout cela que pour vous conduire par la main au tragique de la France. Imaginez un Balzac de la Vè République . Ce peintre des "loups-cerviers" de son temps vous introduirait maintenant dans l'intimité sanglante des grands banquiers qui mettent dans leurs poches les crédits de l'Etat que vous leur accordez au nom du peuple français . Imaginez un Molière de la démocratie : il vous dresserait en alexandrins le portrait en pied des Tartuffe de la pauvreté, il vous peindrait en hexamètres les pilotes du rêve qui dirigent maintenant la simplicité d'esprit des honnêtes gens. Imaginez un Swift à l'échelle du monde: ce serait l'empire du dollar qu'il étalerait sous nos yeux effarés, ce seraient mille garnisons réparties sur les cinq continents et devant lesquelles les roitelets de la démocratie européenne plient l'échine et se laissent flatter l'encolure qu'il rangerait parmi les Voyages de Gulliver. Monsieur le Président, ce serait un "grand sujet" et sanglant à souhait, que le tableau de la France parée des colifichets de la démocratie mondiale, ce serait un "grand sujet", et combien sanglant, que le spectacle d'une République française dont un souverain étranger caresse la crinière.

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Epistola nona

Un vivier des "grands sujets" : la corruption - Ne pensez-vous pas que les décadences sont faites pour cajoler de petits sujets ? Qu'est-ce donc qu'un "grand sujet", me direz-vous? La civilisation alexandrine a inventé les paquebots géants et la lettre d'amour, les machines de siège sur roues et les parfums, la vis sans fin et la galanterie, les ponts titanesques et l'orfèvrerie poétique, le miroir d'Archimède et les stances ciselées de nos futurs parnassiens; et pourtant, ne pensez-vous pas que les Français des tours de la Défense liraient avec avidité les auteurs qui se collèteraient avec des sujets cyclopéens, comme les Cervantès, les Swift, les Molière, les Shakespeare toréaient dans l'arène de la mort?

Savez-vous, M. le Président, que la décentralisation administrative est un building littéraire, savez-vous qu'elle a provincialisé la justice de la France, savez-vous que des huissiers corrompus entassent maintenant leurs faux constats de fourmis au pied de ce gratte-ciel fissuré, savez-vous que leurs exploits fournissent à la pelle des causes fictives à une armée de quarante sept mille avocats faméliques, savez-vous que vos Parquets et vos Parquets généraux refusent d'enquêter sur les plaintes des victimes, afin de remplir les gibernes des "défenseurs de la veuve et de l'orphelin", savez-vous que, même si le Ministère public instruisait les délits des huissiers, les plaignants ne seraient pas autorisés à se porter partie civile, parce que la corruption ou la fraude d'un auxiliaire de justice, d'un officier ministériel ou d'un fonctionnaire ne donnent pas droit à des dommages et intérêts aux citoyens lésés, savez-vous que le principe de la compétence territoriale des huissiers rend illusoire qu'un membre de leur corporation consente à s'aliéner à vie des confrères systématiquement protégés par vos procureurs, savez-vous que les agences ou les caisses des grandes banques françaises ferment les yeux sur les saisies illégales des comptes de leurs clients qui peuvent en résulter, savez-vous que les Français se trouvent interdits d'ester en justice en raison de la complicité de vos Parquets avec des délinquants, savez-vous que des citoyens honnêtes se trouvent condamnés d'office au civil sur des constats imaginaires, parce que les avocats ne sont pas autorisés à plaider au pénal contre un huissier corrompu si celui-ci se trouve dûment placé sous l'aile protectrice du Ministère public, savez-vous que vous écrirez dix fois, vingt fois en vain à votre Ministre de la Justice, Mme Rachida Dati, tellement le silence de l'Etat de droit est devenu la cuirasse d'acier de la corruption des plus hautes instances de la République?

[-La France et sa justice (Bis) , 22 décembre 2008
- La France et sa justice, 15 décembre 2008
- L'anthropologie critique et la pesée des civilisations, L'Etat et la corruption de l'appareil de la justice, 9 Lettres ouvertes à Mme Rachida Dati, Ministre de la Justice, Garde des Sceaux, 30 juin 2008
- La justice française face à l'hydre de la corruption interne (suite) Lettre ouverte à M. François Fillon et à Mme Rachida Dati, 26mai 2008
- La justice française face à l'hydre de la corruption
- Lettre ouverte à un Procureur de la République], 31 mars 2008 - Où la justice française en est-elle ? (suite) M. Lambda se rend devant la Cour européenne de Justice, 11 février 2008
-Où la justice française en est-elle ? Lettre ouverte à un Président de Tribunal de grande Instance, 4 février 2008:q]

Et la grande littérature dans tout cela? M. le Président, la corruption des huissiers est un "grand sujet" depuis Les Plaideurs de Racine, la fausse piété des démocraties est un "grand sujet", depuis Le Tartuffe de Molière, le droit du plus fort est un "grand sujet", depuis les Fables de La Fontaine, la sainteté idéologique est un "grand sujet" depuis le Quichotte de Cervantès. Voyez-vous Monsieur le Président, la France de la justice attend de vos assises du génie vertueux de la nation la création d'un ministère démocratique des Lettres et des arts qui puiserait à pleines mains dans le siècle de Louis XIV ; car la France est devenue la maison d'Orgon des "grands sujets".

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Epistola decima

La littérature et le tragique de l'Histoire - Mais pourquoi, Monsieur le Président, le public français bouderait-il son plaisir à lire une littérature vouée aux "grands sujets", puisque tel est le gibier préféré du génie littéraire ? Je vous assure qu'il l'attend les oreilles grandes ouvertes et pour le motif que les "grands sujets" permettent à l'écrivain et au philosophe de passer derrière le décor. Comment les Français ne seraient-ils pas curieux de connaître les coulisses de l'Histoire, c'est-à-dire les vrais ressorts du monde, alors que la petite littérature se contente de fleurir les façades de la République? En 1929, Georges Simenon, âgé de vingt-six ans, a rendez-vous avec l'éditeur Fayard, qui lui dit tout à trac: "Monsieur, vos romans n'auront jamais de succès, et cela pour deux raisons principales: d'abord, vos personnages ne sont ni sympathiques, ni antipathiques, ensuite, ils finissent souvent mal." Croyez-vous, Monsieur le Président, que vos procureurs et vos procureurs généraux sont sympathiques ou antipathiques? Ni l'un, ni l'autre. Croyez-vous qu'ils sapent sciemment les fondements de la République? Nenni.

Je vous entends, Monsieur le Président. "Ce n'est pas en toute innocence, me direz-vous, qu'ils réduisent l'Etat à une ombre. Si les décisions de la justice française sont fondées sur des faits imaginaires établis par des huissiers changés en serviteurs intéressés de leurs payeurs, s'il y a complicité active entre des auxiliaires de justice pourtant dûment assermentés et leurs acheteurs au gousset bien garni, si les procureurs et les procureurs généraux se mettent à la solde des rabatteurs de litiges truqués, si un quidam bien renté peut engager des prévaricateurs d'Etat à son service, vous faites du chef de l'Etat le serviteur d'un fantôme de justice et de la nation tout entière un spectre sur la terrasse d'Elseneur de l'histoire de la France."

Vous vous trompez, Monsieur le Président, vos Parquets et vos Parquets généraux n'ont ni l'ossature, ni la musculature de seulement penser à mal, vos Parquets et vos Parquets généraux, ne se creusent pas la tête pour si peu, vos Parquets et vos Parquets généraux sont seulement des personnages aussi banals et privés de cervelle que ceux de Balzac et de Simenon; et c'est précisément parce qu'ils ne sont ni sympathiques, ni antipathiques, les pauvres, qu'ils obéissent si docilement aux routines qu'ils jugent de bon aloi d'une province française dont l'Ancien Régime leur fournit le modèle.

Je vous entends à nouveau : "Vous vous trompez, Monsieur, l'Etat n'est pas le personnage de théâtre que vous dites, la magistrature debout n'est pas un acteur costumé aux couleurs d'une fausse justice, mais la messagère glorieuse de l'alliance du génie de la France des droits de l'homme avec le culte républicain des lois et l'ambassadrice dans le monde entier du pacte que la Marseillaise a conclu avec la civilisation de la liberté." - Monsieur le Président, le deuxième Molière de la France fut un Scythe. Dans son célèbre Impromptu de l'Alma, il a écrit que la science des sciences n'est autre que la costumologie et, mieux que cela, la costumitude. Il appartient aux costumitudistes, dit-il, d'étudier "l'essence du costume" de l'histoire, de la politique et de la justice (Eugène Ionesco, la Pléiade, p. 462). Depuis Platon, la philosophie est la costumologie de l'humanité. Je vous demande de faire changer de costume à la justice coutumière de la France.

Quant aux romans qui finissent mal, connaissez-vous beaucoup de chefs-d'œuvre de la littérature qui finissent bien? Le Cid, peut-être - mais Corneille est aussi le traducteur de L'imitation de Jésus-Christ. Voyez-vous, Monsieur le Président, le peuple français attend de vos costumistes du bon et du mauvais génie de la nation qu'ils rappellent au monde que le génie littéraire traite d'un tragique au sang pâle, celui de la médiocrité et que les hommes ordinaires ne sont ni sympathiques, ni antipathiques, tout simplement parce que les civilisations courent à petits pas vers les désastres qu'entraîne la corruption pauvrement vêtue.

C'est pourquoi, M. le Président, les Swift, les Molière, les Rabelais ou les Kafka se feraient un sujet titanesque de la fausse justice dont votre République offre les globules rouges en spectacle à la planète. Un public d'ignorants ou de précieuses ridicules ne surgit qu'à l'heure où le génie littéraire d'une nation a cessé de se produire dans l'arène du sang. Etes-vous prêt à porter les "assises de la culture" à la température de l'histoire?

Tenez, puisque le patronyme du grand Pragois est venu sous ma plume, savez-vous que les civilisations qui ont changé de parure jusqu'à abolir la peine de mort sont condamnées à combattre un ennemi nouveau et tout puissant, le pourrissement, parce que les bonnes gens se disent que si, décidément, le meurtre n'est pas aussi mal habillé que les ancêtres l'avaient cru, à plus forte raison la gangrène généralisée deviendra un péché véniel. C'est tout le sens de la conclusion de La colonie pénitentiaire de Kafka. Un Balzac ou un Cervantès d'aujourd'hui feraient du moisi, du faisandé, de l'avarié, du croupi, du putride, du taré, du ranci, du gâté, de l'infecté, le sang noir de notre siècle.

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Epistola undecima

Le sang de l'Histoire et le meurtre sacré - Le Rouge et le Noir, Hamlet, Tartuffe, voilà de "grands sujets", et bien saignants. A quoi reconnaitrez-vous leur hémoglobine? Le "grand sujet" de tous les géants de la littérature mondiale, disait Thibaudet, c'est le sang de l'hypocrisie. Ce vice-là serait-il donc la clé ultime de la putréfaction des civilisations?

Mais observez les contrefaçons de la piété d'un Julien Sorel au séminaire de Dijon, qui ont permis à Stendhal de mettre en scène un jeune menuisier ambitieux. L'ambition serait-elle le moteur universel de l'hypocrisie, la semence du monde, le levain de l'histoire, le blé de la gloire et de la richesse des nations? Si le génie littéraire observe la germination, la moisson et le pourrissement de l'ambition, voilà un "grand sujet", n'est-il pas vrai ? Mais dans ce cas, nous voici renvoyés au scannage de l'encéphale d'une espèce cachée de naissance sous les vêtements maculés de sang du social; dans ce cas notre langage masqué attend sa dissection sous le bistouri de nos anthropologues; dans ce cas le dédoublement dans le sonore du singe vocalisé se situera au fondement de toute grande littérature. Mais que direz-vous de la bataille de Waterloo vue par le petit bout de la lorgnette dans la Chartreuse de Parme? Peut-on élever le sang des batailles à la température immolatoire du génie littéraire ou bien l'ère des grands sacrificateurs est-elle achevée?

Vous voyez, Monsieur le Président, comme le sacré et son compagnons d'armes ne nous lâchent pas d'une semelle. Vous vouliez des "assises de la culture" bien tranquilles; et voici que la France irénique de la fausse littérature vous fait connaître les tragédiens associés qui s'appellent l'histoire et la religion et tous deux vous initient à une "histoire de sang et de mort", celle de l'Europe des offertoires où la victime immolée porte le costume de la liberté. Zeus est décédé; mais les costumologues du sacrifice de l'Iphigénie des chrétiens l'ont-ils habillée de vêtements plus fleuris? Si le globe oculaire du XXIe siècle ne reçoit plus le meurtre sacré du Golgotha sur la rétine des gens de plume, il nous appartient de conquérir les instruments d'une science anthropologique et politique des sacrifices, tellement le génie européen de la liberté est appelé à se rendre spectateur des autels que les démocraties dressent à leurs immolations - celles dont s'abreuvent ses dieux nouveaux, les idéalités. Savez-vous, Monsieur le Président, que les trois idoles uniques, mais aux doctrines incompatibles entre elles dont notre espèce s'est dotée s'agitent et gesticulent autour de leur seul dénominateur commun, leurs goulags souterrains? Voyez comme elles les mettent à feu et à sang depuis des millénaires.

Mais savez-vous que Jupiter, le pauvre homme, s'était privé de notre enfer des tortures? Décidément, Monsieur le Président, pour traiter d'un Lucifer benoîtement complice des exploits de notre génocidaire du Déluge, peut-être devrons-nous nous demander pourquoi notre "culture" au sang pâle a substitué un mort ressuscité à l'Iphigénie des Grecs. Qu'en est-il du "vieux meurtre sacré" (Victor Hugo) sur les autels allègres des démocraties ? Seuls les poètes se seraient-ils vissé à l'œil une longue vue à faire pâlir de jalousie nos philosophes républicains?

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Epistola duodecima

La littérature et la résurrection des civilisations - Nous voici intrigués par le télescope philosophique d'un autre poète et anthropologue de la guerre: dans la Confession d'un enfant du siècle, Alfred de Musset décrit les états d'âme d'une jeunesse tourmentée par son retour dépité dans sa patrie et qui enrage au milieu des ruines de l'empire du grand Corse. Il s'agit de renaître de tant de sang perdu pour rien dans les plaines de Russie, il s'agit de revenir à la vie aux côtés des Bourbons, ces " noires araignées ", qui ont retrouvé leur tiare et leur graisse dans le charnier de Waterloo.

En novembre 2008, M. Helmut Schmidt, ex-Chancelier d'Allemagne, publiait ses Mémoires d'ex-lieutenant sur le front de l'Est sous le titre: Hors service.

- La politique est-elle un emploi ou un appel? Helmut Schmidt, Ausser Dienst, eine Bilanz(ed.Siedler, Stuttgart, 2008), 27 octobre 2008

Pourquoi ce livre n'a-t-il pas été traduit en France? Parce que le grand homme d'Etat allemand y raconte qu'au retour du front russe, il s'est inscrit à la faculté de droit de l'Université de Stuttgart et qu'un vieux professeur de droit romain a salué ses étudiants par ces mots: "Vous voici de retour à la maison". M. Helmut Schmidt, né en novembre 1918, se demande s'il s'agissait d'un accueil chaleureux aux survivants d'un massacre ou du discret reproche d'un retour au bercail des rescapés d'un gigantesque sépulcre des Germains. Depuis lors, la guerre est-elle devenue un "grand sujet"? Quelle guerre? Boule de Suif ou Les Oberlés n'ont pas creusé les sillons d'un retour en Ithaque du héros d'Homère. Quant à la guerre de 1914-1918, elle nous a laissé: Le Feu de Barbusse, Les Croix de bois de Roland Dorgelès, et Le Voyage au bout de la nuit de Céline, la seule cicatrice du tragique digne d'un scannage simioanthropologique.

M. le Chanoine de la République, dites-nous, au nom du sang de la France, quel "grand sujet" littéraire l'Europe d'aujourd'hui traitera? Vos futures "assises mondiales de la culture" accoucheront-elles d'une pesée nouvelle du sang de l'histoire? Un Balzac, un Rabelais, un Molière, un Schiller, un Shakespeare, un Cervantès d'aujourd'hui nous rappelleront-ils que la politique est le théâtre du génie littéraire de la nation française, anglaise, allemande, espagnole et que les peuples fleurissent et pourrissent à l'école de leur politique ? Mais quelle piètre épopée de la justice de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de l'Espagne que la conquête du pétrole du monde sous la bannière de la démocratie américaine ! La justice de l'Europe en armes se serait-elle convertie à un messianisme de la sottise? La Comédie humaine, les Voyages de Gulliver, les Aventures de don Quichotte ne sont pas une Iliade de la Liberté démocratique. Pour filmer les chaînes que notre civilisation porte désormais aux pieds, de quel "Connais-toi" nous faudra-t-il disposer? Notre première Renaissance a chu dans un humanisme au petit pied ; la seconde nous armera-t-elle d'un regard de haut sur le singe schizoïde?

Dans ce cas, ce serait décidément un "grand sujet" que de traiter de la France ressuscitée. Mais que savons-nous de notre immolateur céleste? Notre sacrificateur vaporeux était notre Hercule de la mort, notre champion de la torture, notre égorgeur infatigable, notre Tartuffe patelin, le tireur des ficelles de notre stupidité sous le soleil. Longtemps, nous avons rêvé de paix et de justice sous son sceptre; et nous voici vassalisés par une idole débarquée d'au-delà des mers et tout abasourdis de ne plus comprendre un traître mot à la planète étrangère sur laquelle nous trottinons. Pourquoi tout cela laisse-t-il nos plumes sèches et inertes? Que nous faut-il de plus pour apprendre à nous regarder d'ailleurs?

Monsieur le Président, vos "assises de la culture française" mettront-elles les clés d'une "mise en littérature" du destin sanglant du monde entre les mains de nos pieux victimaires ou entre les nôtres? Pour l'apprendre, il nous faut nous initier au génie de la France. Alors les caméras et les micros de la République nous aideront à radiographier le ciel couronné de carnages qui avait déposé le diadème de notre créateur sur nos têtes de séraphins. Pourquoi nos psychanalystes se taisent-ils au spectacle du démiurge sanglant dont la tiare attirait les orfèvres de nos massacres sacrés? Depuis la Renaissance, nous payons un lourd tribut à l'amnésie de nos autels : nous avons effacé des tablettes de notre piété jusqu'au souvenir du sacrificateur de l'éternité qui glorifiait nos immolations. Sur quels autels de leur justice nos démocraties immolent-elles maintenant leurs victimes?

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Epistola tredecima

De l'esprit de justice de la France - Monsieur le Président, nous voici au rendez-vous avec le vrai public qu'attendent vos "assises du génie du monde". Puisque la loi de 1905 ne nous a donné aucun regard sur notre histoire aux yeux crevés, puisque nous ne disposons encore en rien des instruments de la connaissance du sacrificateur suprême que notre espèce est à elle-même et qui permettraient à la France de se redonner une grande littérature, puisque notre nation demeure privée du recul qui lui permettrait de radiographier l'encéphale de l'animal autosacrificateur, comment allons-nous enfanter les chefs-d'œuvre de l'humanité de demain? Certes, la boîte osseuse de la Gaule chrétienne nous dictait une fausse interprétation de notre cervelle, certes, notre ciel et sa potence nous trompaient.

Mais si l'ignorance et la sottise d'un Dieu du gibet a laissé à la France et à la République son instrument de torture en héritage, comment voulez-vous que les Cervantès et les Shakespeare de demain fassent battre à nos oreilles le vrai sang de la justice? Voyez-vous Monsieur le Président, l'esprit de justice est l'âme des peuples et la clé du génie de toutes les nations. Pourquoi cela ? Parce que l'esprit de justice, c'est la droiture de l'intelligence qui l'inspire. Ferez-vous de la France le guide de la raison du monde, ferez-vous des "assises de la culture" les "assises de la justice", ferez-vous du génie littéraire le président du tribunal des civilisations?

Telle est la question que la France vous demande de soulever. Mais, pour cela, il vous faut vous mettre à l'école des radiographies des idoles devant lesquelles s'agenouillaient nos ancêtres. Si nous ne fouaillons les entrailles de "Dieu", jamais l'Europe ne reconquerra le surplomb de l'esprit de justice qui fait monter de l'autel le fumet des épousailles des nations avec leur plus haute magistrature.

le 27 avril 2009
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