090222 5 min

La société de l'arnaque (et son effet comique)

La dernière fois que je m'étais acheté des lunettes c'était en 2001. A l'époque je les avais payées 150 euros, ce qui déjà était cher. Aujourd'hui en 2009, 150 euros est le prix d'un seul des verres. Ensuite il y a le deuxième, et ensuite la monture, ce qui fait que le prix pour un produit identique a triplé durant cette période.

Déjà la première observation, à part l'apparition de montures « de marque » inutilement onéreuses avec des inscriptions cabalistiques pro-démoniaques, est que le prix pratiqué lors de la vente est calibré pour être le plus cher possible, en fonction de ce que le marché des clients permet.
Le marché des clients étant prêt à débourser un prix maximum, les vendeurs se fixent sur ce montant pour établir leurs prix, en ajoutant la partie qui sera remboursée par d'approximatives assurances santé, et c'est ainsi que le prix est pensé.

Si au départ on peut se plaindre de ce que les lunettes de vue soient considérées, dans la TVA et au regard de ce que ce n'est pratiquement pas remboursé par la sécurité sociale, comme un produit qu'on est libres d'acheter ou de refuser d'acheter, il se trouve en réalité que quel que soit le montant du remboursement, le prix de vente ne sera jamais fixé autrement que comme je viens de le dire, c'est à dire au maximum de ce qui est possible.

Si l'état remboursait 1000 euros sur l'achat de lunettes, alors elles seraient vendues 1600 euros.
Pensez-y, car les implications de cette affirmation criante de vérité sont gigantesques.

Bien sûr il y a la pub à la télé pour donner bonne conscience « la fin des lunettes chères », sans préciser toutefois que cette offre n'est réservée qu'à ceux qui veulent des verres cassables, blancs, sans antireflets et aussi épais que possibles, sur des montures en métal ferreux, dont le poids occasionne une pression qui bloque la circulation sanguine.

Mais surtout le fait le plus difficile à contrarier est que les humains en général ont un coefficient intellectuel très faible.
Les opticiens, fort de deux ou trois connaissances sur l'indice « d'amincissement » sans forcément comprendre qu'il s'agit de la réfraction du verre, se figurent être des « spécialistes » alors qu'à chacune des questions qu'on peut leur poser, ils ne savent répondre.

J'ai testé quatre opticiens seulement et je me suis fixé sur le moins cher au moment des soldes, et sur les 4 « grandes enseignes » aucun ne comprenait ni le principe de réfraction ni n'était capable d'expliquer en quoi les verres peuvent être « progressifs « ou « transition », par quelle magie, à quelle occasion, sous quelles conditions.
Les verres « transition » ne sont-ils pas un peu teintés quand même ? Non ils sont blancs quand il n'y a pas de soleil dessus. Mais tous ceux que j'ai vus sont un peu teintés quand même ? Dis-je, mais : « non ils sont blancs ». Je dis même : « j'aurais aimé qu'ils soient un peu teintés », mais « non ils sont blancs ». En fait, sachez-le, ils sont un peu teintés quand même... Quel est l'algorithme de déclenchement, y a-t-il plusieurs réglages ? Est-ce que ça marche si la lumière provient d'un reflet ? De quels matériaux sont faits les verres ? Tout ça ils n'en savent rien.

Ils ne connaissent que les mot-marque sans comprendre leur fonctionnement.
A toutes les questions ils ne savent répondre que par « Essilor », « transition » ou d'autre marques.
Au moment du choix d'une monture, ils n'établissent aucun rapport entre la largeur de la monture, son poids et la gueule qu'on risque d'avoir avec des verres trop puissants.
Tout cela ils n'en n'ont rien à foutre, ce qui compte est de se débarrasser en premier des « nanards », les montures les moins demandées.

Je passe aussi les petites remarques réservées aux pauvres qui ont la CMU comme moi du style « pour vous nous avons la gamme Excellence » sur un ton snob et dédaigneux, les retards de livraison répétitifs, où les lunettes sont déjà arrivées le premier jours et n'ont plus qu'à être montées, puis pas encore arrivées le lendemain, et l'imprécision sur les demandes de papiers administratifs, obligeant à revenir plusieurs fois.

A la base je suis d'une nature à répondre à l'arnaque par de la politesse contenue, en prenant bien note de ne plus jamais remettre les pieds chez un « optical center », mais en fait c'est pareil partout.
Finalement après murissement de mon rôle social de consommateur de base, j'en arrive à la conclusion que la meilleure chose à faire ou que les mentalités évoluent est d'être le client le plus rouspéteur, difficile, et méticuleux possible.

A la guerre comme à la guerre.
J'aurais largement préféré vivre dans une société où les gens se donnaient du mal pour faire leur travail le mieux possible en ayant une conscience maximale des répercussions sur l'ensemble du système social, de la pratique de leurs prix, ne serait-ce que pour « investir dans le long terme ».
Mais cette race à laquelle j'appartiens est en fait celle des gogos qui font le bonheur de tous les vendeurs du monde.

Si je ne suis pas content je n'ai qu'à aller voir ailleurs, constater que ce sera pareil partout, car nous vivons dans la société de l'arnaque, où tout est bon pour faire du fric le plus vite possible, et occasionner le plus de mal possible, afin d'obliger à consommer davantage.
Une des dernières démarches à but lucratif qui reste consisterait encore à produire une désinformation ciblée afin de confondre toute velléité d'esprit critique... (à moins que cela ne soit déjà fait).

Donc maintenant que nous sommes entrés en guerre, les pauvres contre les riches, je promets solennellement de faire chier le plus possible tous les vendeurs de trucs jusqu'à ce que l'épuisement les obligent à céder à chacune des conditions que j'aurais minutieusement fixéesn jusqu'à la position des oignons sur la pizza.
Désormais j'entrerai dans tout magasin armé de violence et de haine pour les vendeurs, ne trouvant satisfaction qu'après avoir mentalement épuisé, exténué mon adversaire avant de l'abattre par des prix que j'aurais moi-même fixés.

Et il en sera ainsi tant que le système social ne sera pas conçu dans son essence pour produire la justice.

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