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Souvenez-vous

A 4 heures du matin on pouvait entendre le tintamarre d'une joyeuse fanfare préparer l'esprit à recevoir un slogan publicitaire pour un fromage de chèvre.

La vie de la ville était rythmée par des heures de pointe où tous les véhicules pensants se donnaient rendez-vous dans des concerts de klaxons.
On a du mal a prendre la mesure quand notre condition se noie dans les routines quotidiennes et répétitives, de la hauteur de la boue dont on devrait se dépêtre.

Le matin et le midi sont entrecoupés, pour la plupart des gens, par une labeur abandonnée aux automatismes. L'esprit des gens s'efforce de faire passer le temps le plus vite possible pour sortir du boulot. Les élèves et les professeurs ne trouvent le salut de leur journée qu'en fixant l'horizon où elle pourra enfin se terminer.

Sitôt l'esprit libéré les obligations quotidiennes réclament leur attention, puis pour démarrer une soirée de vie en paix dans la société du passé, les gens écoutent les infos, l'actu, les news du monde qui va mal.

C'est à peine s'il leur paraît utile de savoir que tout ce en quoi ils croient est aussi éphémère que l'oiseau qui s'est posé sur une branche.
C'est tout juste un lointain murmure qui voudrait leur imposer l'ordre de déguerpir au plus vite d'une condition humaine qui les mène à une mort prompte et indubitable.

Un philosophe pourrait leur expliquer qu'on peut tout aussi bien considérer que le nazisme avait gagné la seconde guerre mondiale et que le présent qu'ils vivaient en était rien d'autre que le stricte prolongement, que leurs médias auraient tout aussi bien pu soutenir chacun des dictateurs du passé, ils hausseraient les épaules comme le firent jadis les non-nazis en entendant vaguement parler de crimes approximatifs, qui leur étaient présentés de la même sorte, de sorte qu'ils n'aient pas à se sentir en danger.

Incapables d'estimer l'ultime bonheur d'avoir vécu dans une des civilisations les plus douces et les plus soyeuses de toute l'histoire de l'humanité, ils n'avaient plus pour seul objectif obsédant que d'accroître encore leur confort, en oubliant du coup ce par quoi il avait fallu passer pour en arriver là. Et ce qu'il avait fallu dissimuler.

Et pourtant ils se la posèrent cette question, celle de l'étonnement de voir éclater en sanglot une terre mère qu'ils avaient rasée, torpillée, trouée, agressée, brûlée, contaminée, délaissée, maltraitée : « mais pourquoi se rebelle-t-elle ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Tout allait si bien pourtant ! »

Et pourtant quand il s'agissait de s'adonner à la coutume démocratique, sans que personne ne pensât à faire remarquer qu'aucune autre décision n'allait revenir au peuple à part celles qui étaient couvertes de promotion publicitaire, ils s'empressèrent toutes et tous à n'avoir aucune autre fonctionnalité que celle d'un applaudimètre calibré sur le nombre de fois que le candidat avait été vu à la télé.

Quand ces présidents vociféraient des prétextes que l'histoire nous empêche d'apprécier dans toute leur teneur psycho-motivante qui fut celle de leur époque, ce qui pour nous hommes de leur futur ne peut apparaître autrement que comme des naïfs mensonges, pour la plus grande masse d'entre eux cela était immédiatement intégré comme base de leur réflexion sans autre analyse, et de là découlaient des discussions aussi houleuses que stériles.

Immergés dans ce monde mental obscur, le peu d'âmes brillantes qui avaient (on a du mal à le décider) assez de courage ou trop peu d'expérience de la cruauté de leurs frères pour faire entendre un début de pensée raisonnable, voyaient leurs idées se faire puissamment amortir par le brouillard de l'inculture et le brouhaha des inutilités vocales chroniques. Leurs idées prenaient des échos indésirables qui pouvaient renforcer la confusion au lieu de les éclaircir.

Quelles raisons objectives avaient les armées de partir en guerre, les milices à être utilisées par les puissants pour qu'elles s'occupent elle-mêmes de faire taire leurs frères, les infiltrés à empoisonner les courants néguentropiques et constructifs, les journalistes à critiquer ce qui allait devoir les sauver, et les gouvernement à n'être plus que les porte-paroles d'une idéologie à laquelle ils devaient croire comme un commercial en son produit ? Objectivement il n'y a pas d'autre réponse que celle qui est la plus pratique : le fait de jouer son rôle dans un théâtre dont le scénario devait traditionnellement rester relégué à une entière et complète inconnue.

Aucun témoignage n'y suffisait, il fallait le voir pour le croire, et le croire pour s'en rendre compte ensuite, dans cet ordre-là. Aucune parole n'avait plus de valeur, tant elle avait été vainement usitée au point de ne plus devenir qu'une mélodie signifiante. On pourrait presque dire qu'en marmonnant n'importe quel verbiage, selon le ton utilisé on pouvait leur inculquer l'ordre d'activer des schémas comportementaux pré-enregistrés.

Cette civilisation ne s'était pas encore interrogée sur les raisons qui devrait la pousser à remettre en cause leur propre pensée. Ils leur paraissait fortement original et presque improbable d'envisager des modifications complètement mineures et sans effet de leur système social, tandis qu'ils rejetaient du revers d'un réflex les idées qui auraient pu les sauver.

Et même s'ils l'avaient su et voulu, qu'auraient-ils pu faire qui ne soit pas révolutionnaire ? Ils traînaient comme des boulets de plombs) leurs pieds dans la boue, des gouvernements aussi corrompus que mafieux, se moquant éperdument de toute contrainte externe à eux-mêmes, y compris de leur propres lois et surtout de leurs propres discours.

Au moment où la crise se faisait jour, est apparu ce fameux mouvement qui voudrait obliger à reproduire les coutumes et les usages qui avaient trop récemment perdu toute raison d'être ; et si on demandait « mais pourquoi acceptez-vous pour les puissants ce qu'on interdit pour vous-mêmes ? » c'est une forme de berlue mêlée d'incrédulité qui envahissait leur pensée.

La suite on la connaît, c'est par un effet cosmique de justice que les masses on acquit le désir d'imiter leurs « puissants », et on ainsi pu se défaire pièce par pièce des chaînes qui les retenaient dans une hébétude fomentée.

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