060714

En quête d’utopie

De tous temps, les humains et leurs élites intellectuelles en particulier ont redoublé d’efforts et d’imagination pour concevoir le monde idéal dans lequel tous les Hommes vivront décemment en parfaite concorde et dans lequel tous auront leur mot à dire en ce qui concerne la gestion des affaires publiques de leurs cités et de leurs Etats d’où sont bannies l’injustice, l’inégalité, l’exploitation, l’aliénation, ... De nombreux penseurs se sont investis dans ce noble labeur en partant des contextes historiques spécifiques à des périodes données.

C’est, ainsi, que Platon imagina une république des citoyens, d’où sont exclus les esclaves, dans une société esclavagiste. De la même manière, Thomas More, qui vécut les tous débuts de la transition du féodalisme au capitalisme, fonda son Utopie sur les conditions de l’époque. Il lui revient d’avoir forgé le terme d’utopie. Bien des utopies virent le jour après cette date. Elles émanèrent de penseurs appartenant à plusieurs pays et vivant dans des contextes différents. Il n’en reste pas moins que le socialisme, depuis sa naissance, a réussi à marquer l’Histoire de l’humanité comme il a pu la sympathie des peuples de par le monde luttant pour l’instauration d’une société humaine dans laquelle l’exploitation de l’Homme par l’Homme est abolie pour que se réalise l’émancipation de l’Homme enfin libre de toutes les formes d’aliénation propres au système capitaliste. Il faut dire que l’ébranlement du camp socialiste a laissé des vides difficiles à combler. Ce qui a crée un climat de déroute dans les rangs des socialistes accompagné d’un climat de doute relativement à l’idéologie, et par là même, aux utopies dont ils se déclaraient être les « gardiens assermentés » et les continuateurs aux croyances inébranlables. Ce séisme a, par ailleurs, incité au désespoir pas mal d’adeptes du socialisme qui se sont transformés soit en simples spectateurs passifs de la chose politique, soit en des « changeurs de vestes » virant du rouge aux couleurs du libéralisme triomphant. Tous ces revirements ont conduit, ne serait - ce que cela, à des interrogations relatives au socialisme et aux utopies dont il n’a cessé d’emplir les militants et les sympathisants de cette idéologie émancipatrice des peuples et des classes laborieuses de par le monde.

Cette situation dramatique a mis à l’ordre du jour l’acuité de la quête d’une utopie ou d’autres utopies qui puissent faire adhérer les humains à un idéal de société ou à un idéal de monde dans lesquels ils puissent raffermir leurs liens et vivre ensemble en toute fraternité et en toute cordialité en étant les maîtres de leurs destins. C’est ce que semble renfermer le terme d’utopie comme idées premières car « le terme d’utopia est un néologisme grec forgé par Thomas More en 1516 pour désigner la société idéale qu’il décrit dans son oeuvre Utopia. Il est traduit en français par utopie. Ce terme est composé du préfixe privatif u (qui se prononce ou) et du mot topos qui signifie lieu. Le sens d’utopie est donc, approximativement, "sans lieu", "qui ne se trouve nulle part". Cependant, dans l’en-tête de l’édition de Bâle de 1518 d’Utopia.

Thomas More utilise, exceptionnellement, le terme d’ Eutopia pour désigner le lieu imaginaire qu’il a conçu. Ce second néologisme ne repose plus sur le suffixe privatif u mais sur le suffixe eu, que l’on retrouve dans euphorie et qui signifie bon. Eutopie signifie donc "le bon lieu" »(1). Que le terme d’utopie accepte plusieurs significations, ceci a donné lieu à plusieurs définitions en relation avec l’un ou l’autre des sens que revêt ce mot. Néanmoins, tout le monde s’accorde globalement sur le fait que « l’Utopie a double fonction dans le discours politique : celle de proposer une rupture radicale avec un système existant et de plus de proposer un modèle de société idéale. Ce n’est pas un simple progrès qui intéresse les Utopistes mais une rupture nette et un saut qualitatif radical. L’Utopie a par là une fonction psychologique également. Elle fait rêver, elle est espoir dans un avenir véritablement meilleur (2). Du fait que l’utopie propose un idéal de société, elle est d’orientation stratégique en ce sens que le modèle recherché ne se réalisera qu’à l’étape ultime de cet idéal. C’est ce qui la rend proche des mythes et qui fait qu’elle génère des rêves et des espoirs parce que ce projet semble lointain et qu’il permet toutes les interprétations et, probablement, toutes les fictions. En ce sens que, dans cette acception, l’utopie devient synonyme d’un « pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux »(3). Cette définition suggère que cette société idéale ressemble à un monde paradisiaque dans lequel le gouvernement diffère des gouvernements des Hommes tels qu’on les connaît et les peuples ne manquent de rien et ne subissent aucune sorte de souffrance. Ce schéma parfait, du monde ou des sociétés espérés, suscite des questionnements quant la possibilité de réalisation de telles conceptions de l’esprit comparativement au vécu quotidien des humains face à leurs gouvernements multicolores qui vont des régimes autocratiques et dictatoriaux aux démocraties occidentales munies de leurs tares et de leurs dérives fascisantes et quant aux évolutions possibles offertes à de telles sociétés à l’avenir. De sorte que l’utopie se définit comme un « idéal, vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité »(4). Puisque l’utopie parait en discordance avec la réalité, ses chances de réalisation sont minimes ou nulles. Ainsi, elle est vue en tant que « conception ou projet qui paraît irréalisable »(5). Malgré toutes les carences que l’on peut dénombrer à propos de l’utopie, nul ne peut contester les effets qu’elle exerce sur les humains et les passions qu’elle suscite chez un nombre important d’humains qui militent et se sacrifient pour concrétiser leurs convictions utopiques.

L’exemple de l’idéologie socialiste est, à bien des égards, le prototype d’une utopie enchanteresse et passionnante pour de nombreuses générations de militants et de peuples. Qu’on parle de plusieurs socialismes ou de diverses interprétations de la pensée socialiste parfois antagonistes d’ailleurs, le fait est que le socialisme constituait une théorie et une pratique fort attractive et fort mobilisatrice contre les régimes capitalistes de tous bords. Le socialisme a permis l’apparition d’un foisonnement d’expériences, de modes d’organisation et de méthodes de lutte en rapport avec les particularismes des pays et des nations dans le but d’adapter les versions du socialisme aux particularités de chaque pays en même temps que le combat acquiert une orientation internationaliste.

Qu’on essaye de dissocier l’utopie de l’idéologie ou qu’on consente à ce que l’idéologie soit porteuse de l’utopie, toujours est - il que le socialisme se présente comme une idéologie et comme une utopie et que ces deux composantes donnent lieu à des actions politiques en conformité avec les contenus de cette idéologie utopique.

Les mouvements politiques, s’inspirant du socialisme, mènent une lutte frontale vis-à-vis du capitalisme. Leurs lignes politiques et leurs stratégies témoignent de leurs essences anticapitalistes. Pour mener leurs combats, ils ont besoin de s’organiser dans des partis qu’ils bâtiront à l’image de leurs projets de société libérée de la domination des capitalistes. Ce qui confère à ces organisations une consistance toute particulière eu égard aux nécessités de la lutte contre le capital et à l’obligation de garder à ces partis leur « puritanisme » tant au niveau des positions politiques qu’au niveau de l’éducation et de la formation des membres. Ceci se répercute sur les modes organisationnels de ces partis qui supposent un type d’engagement de la part des militants à la hauteur des enjeux et des défis auxquels ces partis sont confrontés. Le condensé des caractéristiques des partis socialistes se reflète dans ces paroles que Hô Chi Minh adresse, dans son testament, aux membres du parti communiste vietnamien : « chaque membre du parti, chaque cadre doit s’imprégner profondément de la moralité révolutionnaire, véritablement faire preuve d’application, d’économie, d’intégrité, de droiture, d’un dévouement total à la cause publique, d’un désintéressement exemplaire. Il faut garder au parti son entière pureté, se rendre parfaitement digne de son rôle de dirigeant, de serviteur vraiment fidèle du peuple »(6). Peut être que le parti communiste vietnamien a une place à part dans l’histoire des partis socialistes et, particulièrement, au vu des exigences de son héro?que combat contre l’impérialisme américain en particulier qui font que le parti doit être bien organisé et n’admettre dans ses rangs qu’une catégorie de membres répondant aux conditions d’adhésion telles que fixées par Hô Chi Minh. Le fait est que les partis socialistes, en cette même période, vivaient dans la clandestinité et subissaient des campagnes féroces de répression dans plusieurs pays. C’est ce qui les oblige à adopter presque la même conduite pour ce qui est du type d’organisation et des conditions imposées en vue de l’adhésion au parti.

Ces quelques exemples donnent une certaine vue sur ce qui attend les membres des partis et ce qui est attendu de ces membres comme engagements et en matière d’engagement. C’est-à-dire que l’engagement expose la personne engagée à s’insérer dans un mode de vie exigeant en loyauté, en abnégation, en altruisme, en crédibilité, en activisme, en conviction et en sacrifices de toutes sortes, ... Les membres se doivent de se comporter comme des « saints » pour « garder au parti son entière pureté ». Pour accéder au statut de membre à part entière, il n’est pas rare de constater une gradation dans la progression des personnes engagées du simple militant puis au candidat à être membre et enfin au membre à part entière. Ce processus peut durer des années avant que la personne puisse bénéficier de ses droits et de ses devoirs à l’intérieur du parti. En fait, les devoirs pèsent plus que les droits. Ceux - ci se rapportent aux possibilités d’ascension dans la hiérarchie des partis et de discussion et de décision en ce qui concerne la vie interne et les positionnements de ces partis. Malgré cette fermeté qui frôle la « militarisation » des partis, les relations entre les membres sont emplies d’humanité, d’entraide, d’intimité, de dévouement, de camaraderie ... D’autre part, la structuration des partis facilite les mobilisations des militants lors des actions et des luttes de masses. Il n’empêche que les structures des partis sont enclines à encourager les dérives bureaucratiques et les agissements antidémocratiques en sachant, bien entendu, que les contextes politiques, dans lesquels agissent ces partis, n’offrent pas les conditions d’une vie démocratique et que, en fait de centralisme démocratique, la composante centralisme l’emporte sur la démocratie dans de telles conditions. Ce qui est important s’avère être que, au-delà des aspects négatifs des pratiques politiques, bon nombre de citoyens et surtout les intellectuels assument leurs responsabilités en choisissant l’engagement politique dans les partis socialistes dans des contextes du règne de la terreur et de la répression des régimes fascistes et réactionnaires. Ils se sentent forts de leur idéologie et de leur utopie pour défier ces régimes et pour défendre leurs idéaux quelle que soit la situation.

Suite aux échecs des expériences du socialisme réel et à l’avènement de l’ultralibéralisme à la Reagan et à la Tatcher, les horizons de l’idéologie et de l’utopie socialiste commencent à se brouiller. Bien des « leaders intellects » ont préféré changer d’horizon de réflexion et de mode de vie en empruntant le pas à ceux qui prédisent « la fin de l’histoire » ou « la fin des idéologies et en se faisant passer pour les « nouveaux philosophes » ou autre chose ... Probablement que l’ultralibéralisme a libéré certains intellectuels des aléas de l’engagement politique socialiste pour qu’ils plongent dans leur « recherche académique » loin des maux de tête que procure le militantisme romantique et utopique. Karl Mannheim présente de tels moments de brouillage de l’utopie comme suit : « la disparition de l’utopie amène un état de choses statique, dans lequel l’homme lui-même n’est plus qu’une chose. Nous serions alors en présence du plus grand des paradoxes imaginables : l’homme qui a atteint le plus haut degré de maîtrise rationnelle de l’existence deviendrait, une fois démuni de tout idéal, un pur être d’instincts ; et ainsi, après une longue évolution tourmentée, mais héroïque, ce serait précisément au stade le plus élevé de la prise de conscience, quand l’histoire cesse d’être un destin aveugle et devient de plus en plus la création personnelle de l’homme, que la disparition des différentes formes de l’utopie ferait perdre à celui-ci sa volonté de façonner l’histoire à sa guise et, par cela même, sa capacité de la comprendre »(7). C’est à croire que le renversement des régimes du camp socialiste a crée une situation semblable en acculant certains socialistes à des statures qui vont du défaitisme au social - libéralisme. D’autres militants ont opté pour des positions plus militantes en oeuvrant pour l’actualisation du socialisme ou en militant dans des institutions politiques ou associatives de la société civile dont la stratégie est la lutte contre la mondialisation ultralibérale.

Contrairement à l’internationalisme des partis socialistes, les organisations de la société civile, luttant contre la mondialisation, se veulent internationalistes en se créant une nouvelle utopie à travers le slogan unificateur « un autre monde est possible » pendant que chaque association a sa propre utopie du fait que ces institutions ont tendance à se spécialiser dans des domaines donnés tels l’écologie, le nucléaire, les dettes, les OGM, la culture, l’information, les droits humains, ... Comme elles sont plus ouvertes, plus démocratiques et plus actives dans leurs champs d’action. Ces institutions n’ont peut être pas besoin d’idéologies déterminées. De la même façon qu’elles n’ont pas besoin de militants formés dans le moule à l’instar des partis socialistes mais de militants ayant une certaine indépendance par rapport à l’institution lorsqu’il s’agit de prise de position ou autre. De telles approches de l’engagement et du militantisme peuvent conduire à plus de compréhension, de suivi et d’efficacité dans les opérations entreprises en ce qui concerne l’élaboration des études et des rapports sur les problèmes attenants au domaine donné et en ce qui concerne les actions militantes organisées pour protester contre certains projets ou pour mettre en échec les plans des capitalistes. D’une certaine manière, les organisations de la société civile prolongent le combat des partis socialistes en se voulant des critiques de ces expériences et en tachant de ne pas commettre les mêmes erreurs commises auparavant sur les plans de la démocratie interne, des modes d’organisation, des méthodes de lutte, des méthodes de travail et des centres d’intérêt.

L’utopie est toujours présente dans l’expérience des partis socialistes et actuellement pour les organisations politiques et associatives de la société civile. En termes d’utopie, l’expérience actuelle se fonde sur un slogan mobilisateur dont la teneur est la lutte pour un autre monde possible en attendant, probablement, que surgisse une utopie plus précise et plus à même d’enchanter les masses. Toutefois, les combats actuels sont menés dans l’espoir de construire un monde autre dans lequel la fraternité, la justice, la liberté, la redistribution équitable des biens communs, la dénucléarisation, la sauvegarde de la nature, l’égalité, la démilitarisation, ... trouveront la possibilité de leur réalisation. L’essentiel est que l’humanité, en quête d’utopie émancipatrice, ne baisse pas les bras. Elle se crée des outils de combats et des idées nouvelles pour lutter contre la mondialisation ultralibérale pour un monde meilleur et plus humain.

1 - Utopie, fr.wikipedia.org/wiki/Utopie.

2 - Utopie, fr.wikipedia.org/wiki/Utopie.

3 - Utopie, Le petit Robert.

4 - Utopie, Le petit Robert.

5 - Utopie, Le petit Robert.

6 - Testament historique de Hô Chi Minh, Lillepop.org.

7 - Utopie, agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Utopie.

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