Qu'est-ce que le génie littéraire?

18 min

Manuel De Diéguez

1 - La balance à peser le génie littéraire
2 - Qu'est-ce que " l'épaisseur " d'un personnage ?
3 - Esquisse d'une balance à peser les géants du langage
4 - La philosophie et la littérature
5 - Brève histoire de l'enseignement scolaire de la littérature
6 - Une espèce vocalisée
7 - Le retour d'Ulysse

1 - La balance à peser le génie littéraire

- En 1985,L'Express publiait un article selon lequel Claude Simon, prix Nobel de littérature, faisait honte aux lettres françaises ; le 20 octobre 2008, Le Monde publiait sous la plume d'un professeur de lycée une analyse de l'écriture de J.M.G. Le Clézio pour conclure à la pauvreté stylistique de cet auteur et pour juger, en conséquence, foncièrement imméritée la distinction suprême dont les académiciens de Stockholm avaient eu le grand tort de l'honorer. Il faut admirer la perfection du moule professoral républicain. Son excellence dans la pesée des copies des élèves dont il garantit la formation lui permet d'appliquer sans frémir des critères scolaires infaillibles à la pesée du génie de Sophocle ou de Shakespeare. A ce titre, Balzac était-il le premier de sa classe? Quant à Ionesco et à Beckett, le critique littéraire irréfutable de l'époque avait jugé sans intérêt Les Chaises et Rhinocéros du premier, En attendant Godot du second.

Comment juger un grand écrivain sans s'interroger sur la nature et sur la spécificité du génie d'Homère ou de Cervantès, de Sophocle ou de Shakespeare, de Molière ou de Balzac ? Mais s'il n'existe aucun champ de la réflexion plus déserté que celui de la pesée du génie humain en général et du génie littéraire en particulier, sans doute faut-il en attribuer la cause à la difficulté de fabriquer dans nos écoles les plateaux et le fléau de la balance qui pèserait la densité et le poids d'Eschyle, de Molière ou de Swift.

Et pourtant, le grand écrivain, lui, reconnaît le génie littéraire de ses pairs au premier coup d'œil; et il n'en revient pas de vivre parmi des aveugles. Comment, se demande-t-il, une évidence si aisée à constater ne leur saute-t-elle pas aux yeux? Victor Hugo salue en Balzac l'un des plus grands génies de la littérature mondiale, Voltaire s'incline devant le génie de Shakespeare, bien que l'œuvre de l'auteur de Candide ne ressemble en rien à celle du grand Anglais, Anatole France, l'ironiste raffiné de Thaïs, consacre une tournée de conférences en Amérique du Sud à seule fin d'expliquer le génie de Rabelais aux Argentins, alors que l'auteur du Gargantua n'était nullement compris de tous en France au début du XXème siècle, Valéry théorise le génie de Léonard de Vinci et de Mallarmé et introduit la notion d'"univers mental" dans la critique littéraire à l'occasion de son éloge d'Anatole France, auquel il a succédé à l'Académie française. Bien plus : le talent littéraire, même moyen, a les narines suffisamment fines pour flairer l'odeur des géants: André Gide salue le génie romanesque de Simenon, André Maurois renonce au genre romanesque - malgré les éloges unanimes que Climats lui a valus - parce que, dit-il, ses personnages n'ont pas "l'épaisseur" de ceux de Balzac. Qu'est-ce que "l'épaisseur" en littérature? Pourquoi d'Artagnan ou Portos, ces personnages imaginaires en diable, ont-ils l'épaisseur de la vie qui font saluer à Victor Hugo le génie d'Alexandre Dumas un siècle avant qu'il n'entre à la Pléiade? Sans doute faut-il un regard transprofessoral pour distinguer "l'épaisseur" de la minceur d'un héros de fiction. A quoi la "compacité" du Quichotte ou de Hamlet tient-elle donc ?

2 - Qu'est-ce que "l'épaisseur" d'un personnage ?

- En 1901, le sens olfactif des académiciens de Stockholm leur a fait préférer Sully Prud'homme à Tolstoï, parce qu'à leurs yeux la grandeur littéraire tenait exclusivement à l'esthétique de la langue et non point à un "engagement", comme on ne dit que depuis Jean-Paul Sartre, c'est-à-dire à l'enregimentation aveugle dans une "cause" totémique jugée digne d'éloge à telle époque, mais dont l'uniforme et les galons demeurent indignes de "l'engagement" des grands écrivains. Car le premier trait des Titans de l'écriture n'est pas de se trouver ficelés à la manière des écrivains marxistes au tissu et aux coutures de telle ou telle chasuble, mais d'empoigner à bras le corps une Clio aux décorations douteuses, afin de changer son blason maculé en la substance même de leur œuvre.

Le génie littéraire se rend reconnaissable à la chair de la langue qui charriera le monde et le fera marcher à son pas. Balzac inspecte la fourmilière, Shakespeare met son lecteur à l'école du tragique des peuples et des nations, mais tous deux observent l'humanité réfléchie dans le miroir de l'histoire et de la politique. L'"épaisseur" enfante une voix dont le souffle et la respiration semblent non seulement épouser la grandeur et la fatalité du temps simiohumain, mais en accoucher. Guerre et Paix est engagé dans le surplomb tolstoïen, Crime et Châtiment dans le surplonb dostoïevskien, Antigone dans le surplomb sophocléen, et ces surplombs-là, comment seraient-ils une "matière d'enseignement" dans les lycées de la République, comment mettrait-on l'éducation nationale à l'école du génie littéraire?

La Visite de la vieille dame, La Peste, Le Voyage au bout de la nuit, quelle "épaisseur" de leur surplomb face à la minceur de Les Prisonniers d'Altona, Les Mains sales, Le Diable et le bon Dieu, Les Chemins de la liberté ! Le Hamlet de Benjamin Constant s'appelle Adophe, l'enfer de Gide, Les Caves du Vatican, seul le d'Artagnan d'Edmond Rostand, Cyrano, soutient la comparaison avec son archétype. Qu'on me cite une seule grande œuvre qui ne soit l'expression d'un pacte mémorable de la planète des singes avec une parole qui transporte cette espèce schizoïde dans un ailleurs vertigineux!

3 - Esquisse d'une balance à peser les géants du langage

- Le génie littéraire est né avec Homère. Voilà le fiat lux de l'alliance de l'animal dichotomisé avec l'amour et la guerre, de la politique avec le théâtre des dieux, de l'orgueil avec le sacre de la mort, du poète avec les Nausicaa, les Béatrice, les Isé qui présenteront à leur Orphée l'offrande de leur immortalité. Mais imagine-t-on un Eschyle qui ne se collèteront pas avec l'histoire et la politique de tous les temps, un Sophocle qui ne plongerait pas Antigone dans le sang immémorial des cités, un Aristophane qui ne ferait pas débarquer le sarcasme sur les autels, un Cervantès qui ne ferait pas accoucher le christianisme d'un Quichotte et d'un Sancho Pança de la sainteté, un Molière dont le Tartuffe ne radiographierait pas le chimpanzé au masque d'ange, un Swift qui ne décrirait pas la guerre des géants et des nains, un Shakespeare sans Hamlet sur les terrasses d'Elseneur de l'Histoire, un Balzac sans son microscope d'entomologiste des diverses espèces d'insectes dont les sociétés font leur carapace, un Rabelais qui n'aurait pas élevé la langue française au rang de rivale du démiurge de l'Iliade?

Mais si le génie littéraire ne s'éclaire qu'à la haute école d'une philosophie spectrale de l'Histoire et de la politique, quels sont les pactes secrets qu'il conclut avec les grands historiens, les grands chefs d'Etats et les grands philosophes? Car enfin, les Tacite, les Thucydide et même les Tite-Live se mesurent avec les convulsions des empires et, les vrais hommes d'Etat regardent les nations comme des personnages de théâtre divisés entre leur terre et leur ciel. Quant aux philosophes, depuis vingt-cinq siècles ils observent les entrelacs des corps avec les cerveaux. Qu'est-ce que Platon, sinon le spéléologue dont la lanterne diogénique s'appelle la dialectique et qui vous peint l'alliance des hommes avec les symboles qu'ils incarnent, qu'est-ce que Descartes, sinon l'Ulysse de la philosophie qui monta vaillamment sur l'esquif du bon sens et qui crut piloter le ciel et la terre à la clarté de ses "lumières naturelles", qu'est-ce que Kant, sinon l'artisan qui vous présente le canevas des catégories innées de l'entendement du simianthrope et qui vous articule les coutumes imperturbables de la matière avec l'intelligibilité censée jaillir de la rencontre des ritournelles de l'univers avec leurs propres redites, qu'est-ce que Locke et Hume, sinon les premiers scrutateurs des alliances suspectes que les routines du cosmos scellent avec le régiment des causes locales ou universelles et qui se sont demandé où la déesse Causalité peut bien cacher ses appas et ses atours, sinon dans les encéphales, puisque aucun microscope et aucun télescope n'ont jamais aperçu une cause en tant que telle trottiner ou courir à bride abattue dans le cosmos.

4 - La philosophie et la littérature

- Peut-être commençons-nous de comprendre pourquoi l'Occident n'a pas de philosophie des mystères et des arcanes du génie littéraire; car il n'est pas de regard sur la politique et sur l'histoire, pas de regard sur la condition des évadés de la zoologie, pas de regard sur les peuples et les nations en route vers leur humanité sans un globe oculaire qui embrasserait les aventures conjointes d'Homère et de Platon, de Rabelais et de Kant. Mais pour cela, il faut entrer dans la vision commune aux prophètes et aux grands écrivains ; car tous deux se révèlent des messagers et des médiums d'une espèce au cerveau biphasé.

Qu'est-ce donc que la "vision"? Nous touchons ici le fond du problème anthropologique que pose l'incapacité viscérale dans laquelle se trouve l'enseignement français des Belles Lettres de jamais comprendre goutte au génie littéraire : non seulement nos professeurs de littérature n'ont pas reçu de "formation philosophique" et nos apprentis-philosophes de "formation littéraire", mais il leur faudrait apprendre une autre philosophie que celle qui se trouve enseignée dans les écoles et qui se trouve amputée d'avance de la connaissance des plus grands philosophes, qui s'appellent Cervantès, Swift, Molière ou Sophocle. Mais sitôt que vous vous attachez à étudier le cerveau de Rabelais, de Balzac, de Cervantès, de Swift ou de l'auteur de La Colonie pénitentiaire, vous provoquez une levée de boucliers des petits esthètes de la langue, qui vous reprochent aigrement de vous éloigner de leur définition de la littérature au sens linguistique du terme, alors qu'un grand écrivain ne se rend intelligible que dans le miroir du monde dont sa langue est porteuse et qui véhicule sa vision. Or celle-ci n'est accessible qu'au regard d'une anthropologie philosophique.

Mais l'inverse n'est pas moins vrai. Si le philosophe n'est pas en mesure de contempler le genre humain dans le caléidoscope de la grande littérature, comment porterait-il un vrai regard sur l'espèce à laquelle il appartient ? Du coup, il soustrait au champ philosophique tout l'arpentage du véritable territoire de la pensée. Alors, ne voyant plus les silhouettes de Platon ou de Descartes réfléchies sur la rétine des grands visionnaires de l'humanité, il ne peut qu'ignorer la portée anthropologique de leur pensée, alors que toute la philosophie occidentale est née de l'anthropologie de Platon ; car non seulement ce dramaturge des encéphales vous montre des personnages en chair et en os, mais il vous les peint ficelés à leur manière de s'imaginer qu'ils pensent. Le désastre d'une éducation nationale qui sépare l'enseignement du génie de la philosophie de celui du génie de la littérature et qui produit des professeurs privés de regard sur l'homme et sur l'histoire est une maladie que l'Allemagne se garde bien d'imiter : Goethe et Schiller étaient des lecteurs assidus de Kant et la critique littéraire d'outre-Rhin continue de peser avec les moyens du bord la philosophie des vrais écrivains jusque dans la grande presse et dans les émissions radiophoniques.

5 - Brève histoire de l'enseignement scolaire de la littérature

- Sous la troisième République, le manuel scolaire le plus officialisé était "le Lanson", qui s'inscrivait dans la politique de la laïcité républicaine. On y apprenait que, depuis la Renaissance, la littérature française était devenue le creuset mondial des progrès de l'esprit critique, ce qui rendait difficile la lecture de Sous le soleil de Satan ou du Partage de Midi. La défaite de 1940 a vu les mille pages de Ch.M. Desgranges succéder au huit cents du Lanson. Mais ce manuel, fort louable pour l'époque, en était déjà à sa trentième édition, de sorte qu'il n'avait rien de vichyste et de catholique - simplement, il portait sur la grande littérature un regard de bourgeois à la fois incrédule, épaté et de sens rassis: "Balzac est peut-être avec Molière, osons le dire, avec Shakespeare lui-même, le plus grand créateur d'âmes. (...) La correction de ses épreuves lui prenait plus de temps que la rédaction de son roman; car ce roman, il l'augmentait, il le surchargeait, il l'étouffait par des additions écrites aux immenses marges de ses huit ou dix épreuves successives." On était loin de l'édition des vingt-six rédactions de la Jeune Parque et de l'examen à la loupe des manuscrits de Proust.

Après la Libération, la critique littéraire s'est trouvée emportée dans la sotériologie marxiste. Un Roland Barthes se dressait en Procureur de la République des Lettres pour accabler, le bréviaire de Lénine à la main, le laxisme idéologique de Michelet et son train de vie petit bourgeois. Puis les procès de Moscou déplaçaient le siège du Ministère public: il appartenait désormais aux esthètes de l'écriture de rédiger le nouvel acte d'accusation. Aussi, en 1960, mon L'Ecrivain et son langage tombait-il dans le piège d'un malentendu riche d'enseignements scolaires : d'un côté, mon histoire critique de la critique, déclenchait un retour unilatéral à la seule étude du style des grands écrivains, de l'autre, j'inaugurais à mon corps défendant un nouveau tribunal, celui d'une tiédeur qui ne tournait le dos à la politique et à l'Histoire que pour fournir un bouclier à la dérobade craintive des Ponce Pilate de la littérature. Cette école règne encore de nos jours, parce que les déçus d'une eschatologie politique n'ont pas retenu de ma modeste réflexion le souci d'étudier la démiurgie linguistique des grands écrivains que j'avais développée la même année dans mon Rabelais. Puis, en 1965, mon Essai sur l'avenir poétique de Dieu tentait de démontrer sans davantage de succès que les grandes voix des Bossuet, des Pascal, des Chateaubriand, des Claudel n'avaient pas de théologie commune et que nos quatre mousquetaires du christianisme français cultivaient quatre divinités aussi incompatibles entre elles que Zeus, Osiris, Wotan et Mithra.

Je m'excuse de cette brève parenthèse : elle se trouve malheureusement indispensable à la compréhension d'une critique littéraire réfugiée dans l'Abbaye de Thélème de l'esthétisme. Mais notre siècle attend les Molière, les Balzac, les Shakespeare, les Swift, qui raconteraient la vassalisation larvée d'une civilisation européenne désormais placée sous le sceptre d'un empire étranger.

- La politique est-elle un emploi ou un appel ? Helmut Schmidt, Ausser Dienst, eine Bilanz (éd. Siedler, Stuttgart 2008), 27 oct. 2008

Les langues agonisent de ne plus empoigner l'histoire à bras le corps. Où sont les écrivains grecs qui auraient raconté la tragédie d'un hellénisme placé sous le joug de Rome, où sont les écrivains latins qui auraient peint le naufrage de la civilisation de la Louve sous les coups des barbares ? L'Occident se replie dans l'Eden d'une démocratie mythique comme les Romains du IVème siècle dans La Cité de Dieu de saint Augustin.

6 - Une espèce vocalisée

- L'anthropologie philosophique observe une espèce dont la boîte osseuse se trouve dédoublée entre le réel et le spéculaire. Elle enseigne que la haute écriture est l'arme que fourbissent les encéphales supérieurement dichotomisés entre le monde tenu pour "réel" et la "vision" médiatrice à laquelle on n'accède que par l'intercession d'une langue d'une seule coulée ou cent fois remise sur le métier. Seul Albert Thibaudet a tenté d'esquisser une réflexion sur cette question. Mais sa distinction entre les "laboureurs" de l'écriture et ceux dont la plume accouche toute seule et d'un seul jet de Lorenzaccio ou de la Chartreuse de Parme ne disposait pas de l'assise d'une problématique de la condition simiohumaine qui seule aurait donné un sens anthropologique à cette scission. Pourquoi le grand écrivain écoute-t-il une musique, pourquoi se met-il à l'école d'un rythme, pourquoi son pas sonorise-t-il le monde?

Malraux écrivait que le génie écoute les "voix du silence". Comprendre Homère, Cervantès, Molière, Balzac ou Kafka, c'est se laisser enseigner le tragique de la condition simiohumaine à l'école des explorateurs et des expérimentateurs de la scission originelle dont les fuyards de la mort se trouvent affligés et qui condamne cette espèce à s'évader inlassablement de sa tombe. C'est pourquoi les grands écrivains sont les artisans des rencontres spéculaires du cosmos avec la parole gnostique que les Grecs tardifs appelaient le logos. Les aéronefs de ce temps-là s'appelaient Icare ou Phaéton. Les ailes du premier étaient de cire, les rêves du second dirigeaient le char du soleil. Puis le christianisme a fait, pour un millénaire et demi, des écrits d'une divinité le joug et l'étoile de l'humanité. Mais les philosophes de la Renaissance ont commencé de désacraliser les textes descendus du ciel ; et ils ont osé se demander pour quelles raisons le simianthrope se fait apostropher en retour par les idoles nées de ses mains et pourquoi il les fait parler haut et fort dans le cosmos. Erasme, le premier, a osé traduire la parole masquée "Au commencement était le logos" par un rude "In principio erat sermo...", "Au commencement était le langage". Du coup, il est apparu que le bûcheron d'Isaïe ne se fabriquait plus son idole avec la moitié du bois qu'il avait apporté pour se chauffer, mais avec la moitié de la parole dont il se nourrit. Quel est donc le langage qui sert de bois de chauffage à l'écrivain de génie?

Les vers de Sully Prud'homme sont mieux troussés que la prose de Tolstoï, mais leur feu ne brûle pas. En revanche, quand Balzac écrit à Mme Hanska qu'il est un forçat de la plume et qu'il a réécrit "treize fois César Birotteau les pieds dans la moutarde", ce travail de galérien "arrache - dit-il - des idées à la nuit et des mots au silence". Que se passe-t-il quand Proust découvre qu'il a peiné en vain sur Jean Santeuil, que se passe-t-il quand la torche de la parole habitée débarque en lui, que se passe-t-il quand le Kafka du Procès se situe soudain "avant Kafka", comme dira Max Brod ? Comment se fait-il que le génie littéraire ne se manifeste que le jour où une voix a rendu audible un monde qui attendait qu'on le dotât de ses cordes vocales? Que se passe-t-il quand une langue a rencontré sa chair et son sang? Que se passe-t-il quand le bûcheron d'Isaïe entend parler le bois de l'idole? Comment se fait-il que le bois prenne son vol?

L'humanité est la seule espèce que la nature a condamnée à vivre dans deux royaumes viscéralement incompatibles entre eux, l'un physique, l'autre symbolique, de sorte qu'elle s'échine et s'épuise à jeter des ponts de feu et de lave entre le rêve et le monde, l'imaginaire et le réel, l'invisible et le charnel. Certes, la parole enflammée n'est pas la seule médiatrice du singe enchanté - la musique ou la peinture sont de hautes messagères de cette dramaturgie. Mais seule la parole associe la pensée au chant des corps, la voix aux squelettes, la raison à son support dans l'éphémère d'une ossature.

7 - Le retour d'Ulysse

- Ici encore, Homère file la métaphore qui symbolise le génie propre à la grande littérature. L'écrivain s'enchaîne à sa plume comme Ulysse au mât de son navire. Les anneaux de cette chaîne sont suffisamment sûrs pour qu'il refuse la cire qui protègerait ses oreilles du chant dangereux des Sirènes. C'est pourquoi l'alliance que le monde scelle avec sa propre voix rend sonore la condition bipolaire d'une espèce condamnée à flotter entre ses songes et sa poussière, mais capable d'amarrer son radeau à la flûte enchantée d'Orphée. C'est cela que Balzac veut dire quand il arrache son soleil au funèbre. L'écrivain est un acteur du symbolique et le monde est sa prosopopée.

Décidément, il faut une anthropologie critique pour courir sur les traces d'Orphée. Ulysse habite le chant de vie et de mort des Sirènes, Ulysse a appris d'elles que la parole est le domicile ensorcelé de l'humanité et que le poète en est le vecteur. Mais pour que les membres de l'Académie suédoise se demandent en poètes ce qu'est le génie littéraire en sa demeure à lui, il faudrait que l'Occident accouchât d'un humanisme suffisamment abyssal pour que sa balance enseignât la pesée du chant des civilisations. L'Europe a jeté les dieux à la ferraille. Mais elle n'a pas trouvé le courage ulysséen de se demander pourquoi elle s'est armée de miroirs homériques, pourquoi elle se regarde dans sa parole incarnée, pourquoi les descendants d'un primate à fourrure s'agitent dans la cage de verre de leur espèce de raison.

Peut-être la planète ne produit-elle pas cent voix par siècle ; peut-être est-il possible de millésimer les chimistes, les physiciens, les économistes de grand cru, mais non une voix qui pense. Personne ne songerait à porter chaque année un philosophicule au Panthéon de la mémoire de l'humanité. Sans doute les sages de Stockholm se souviendront-ils un jour de ce que l'une de leurs reines avait attiré à sa cour un écrivain français qui soutenait que penser est une affaire de méthode, donc de chemin; sans doute les Descartes suédois rédigeront-ils un jour à leur usage un Discours de la méthode nécessaire à la connaissance de la route que le génie littéraire montre à l'humanité. Alors ils se diront que le fléau de leur balance ne marque que tous les cinq ou dix ans l'heure que Valéry appelait " midi le juste ".

le 3 novembre 2008
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