Réflexions sur le génie de la France

21 min

1 - M. Brown et le génie de la pitié
2 - Les cerveaux polyvalents et les cerveaux créateurs
3 - L'Europe cérébrale en panne
4 - De la précarité des conquêtes de la raison
5 - Un champ de bataille déserté
6 - Les cerveaux-éponges
7 - Le tragique de l'Histoire
8 - L'école du tragique
9 - La nouvelle universalité de la connaissance

1 - M. Brown et le génie de la pitié

- Du temps où, au sommet de sa gloire, il habitait Villa Saïd avec Mme de Caillavet, l'ardente épouse de son hôte, l'auteur de L'Ile des pingouins, de Thaïs, de la Rôtisserie de la reine Pédauque et de quelques chefs-d'œuvre de l'intelligence française eut avec un certain Mister Brown, Professor of philology at the University of Sydney, un entretien que Paul Gsell raconte dans un ouvrage intitulé Propos d'Anatole France, paru chez Grasset en 1921. On peut y lire :

M. Brown : Je cherchais... je voulais savoir la mystère, la secret de la génie littéraire.

France : Si je vous entends bien, Monsieur le Professeur, vous préparez une thèse sur le génie en littérature.

- Yes, hurla le professeur Brown, tout rayonnant d'avoir été compris, Yes, Yes.

Après une longue discussion avec le brillant cénacle qui entourait le maître, il fut établi que le génie littéraire "extirpe l'hypocrisie", qu'il "se dissèque lui-même", qu'il est courageux, qu'il bouscule les préjugés, qu'"aucune puissance civile ne lui en impose", qu'il aime ses semblables, qu'il est généreux, qu'il élargit les cœurs, qu'il "compatit aux souffrances du monde et qu'il travaille à les apaiser", Anatole France conclut par ces mots : "La pitié, voyez-vous, Monsieur le professeur, c'est le fond même du génie."- "Aoh ! fit Monsieur Brown, dont les yeux luisaient maintenant de joie derrière ses lunettes d'or, laissez-moi vous serrer la main, Monsieur French."

Quatre-vingt sept ans plus tard, la France de la raison politique se demande quel génie de la pitié donnerait à l'Europe asservie la science du tragique de l'Histoire, quel esprit de miséricorde éclairerait une civilisation guettée par le naufrage de son intelligence sur la scène internationale, de quel esprit de commisération les grandes âmes se nourrissent. Car si l'apitoiement, la compassion et même l'attendrissement inspiraient l'esprit de la France, n'illuminerait-elle pas la tragédie homérique ou cervantesque, ou moliéresque, ou swiftienne, ou shakespearienne, ou kafkaïenne de la politique ? Mais alors, l'éducation nationale saurait ce qu'elle doit enseigner au peuple français afin de lui redonner le génie de sa liberté ; et la France appellerait l'humanité à contempler l'œuvre pitoyable, bâclée, fragmentaire, inachevée et malvenue d'un créateur mythique du cosmos, dont la maladresse semble copiée sur celle de l'inventeur du personnage. Au plus profond du tragique de l'Histoire, l'idole apprendra-t-elle à se regarder grimacer dans le miroir que lui tend son œuvre manquée? Peut-être le génie de la France de demain appellera-t-il la nation de Descartes et de Voltaire à radiographier la psychophysiologie des trois dieux uniques, afin d'enseigner au monde la pitié pour l'encéphale contrefait de la trinité des idoles qui servent de réflecteurs fidèles à une humanité de Pygmées.

Pesons cette hypothèse.

2 - Les cerveaux polyvalents et les cerveaux créateurs

- Quelles sont les caractéristiques des intelligences dont la supériorité s'exprime dans les sciences fondées sur l'alliance de notre raison pratique avec tel ou tel savoir déterminé, localisé et clairement circonscrit ? Ce type de cerveau se rend remarquable par le nombre et par la diversité des facultés intellectuelles mesurées entre lesquelles il se partage et fait admirer sa tournure. Mais à quelle place faudra-t-il faire figurer ce spécimen d'encéphale dans une exposition de nos crânes de toutes les époques? Nous le munirons d'une étiquette qui instruira le visiteur de son âge, de sa provenance et de ses performances, car l'examen minutieux de la configuration et du volume de chaque spécimen n'est pas sans intérêt aux yeux des paléontologues exacts, qui ne s'interrogent en rien sur la valeur du contenu des têtes, mais seulement sur leur cubage. Mais puisque le monde moderne ne se greffe plus qu'à titre subalterne sur la contenance moyenne de la conque osseuse de notre espèce, que se passera-t-il si les quelques milliers seulement de cerveaux frappés d'une hypertrophie locale - elle ne concernera jamais, hélas, qu'une fraction limitée de leur masse neuronale - se trouvaient subitement sans emploi et déclarés inutiles ?

L'éducation nationale et la politique sacrificielle, 8 septembre 2008

Leur anéantissement entraînerait rien de moins que l'effondrement instantané du monde civilisé, parce que toutes les découvertes extraordinaires dépendent désormais de quelques individus monstrueusement parcellisés et dont le cerveau s'est installé sur un seul lopin. Encore faut-il que ces fines horlogeries gîtent dans une civilisation suffisamment avancée pour les répertorier, les mettre à l'abri des intempéries et rassembler autour de ces joyaux rarissimes quelques têtes d'un plus faible voltage, mais fécondables par le feu d'un spécimen inoubliable et non massifiable.

Certes, il y a longtemps que les cerveaux isolés et fragiles, mais capables d'accoucher d'une puissante synthèse d'avant-garde - les fondateurs des grandes religions et des grandes philosophies, par exemple - illustrent la précarité de cette aventure, puisque tout l'avenir du Bouddha, de Jésus, de Moïse, de Mahomet, de Socrate ou de Confucius a dépendu de leur capacité de réunir en toute hâte autour de leur charpente éphémère une dizaine de mimes allumables et qui n'auraient jamais pris feu s'ils n'avaient explosé au contact d'un détonateur. De plus, les disciples dignes de se consumer précipitamment à la lumière de leur maître ne baptisent dans leur foudre que quelques générations de disciples de leur comète. Le Bouddha est rapidement devenu une statue de pierre autour de laquelle vrombissent des moulins à prière, Jésus est bientôt devenu un Dieu en chair et en os et Mahomet a pris la place d'Allah dans les esprits, tellement le simianthrope se pelotonne depuis des millénaires autour de quelques idoles de chair et de sang.

3 - L'Europe cérébrale en panne

- Cette vérité s'étend aux sciences. La France livrée à ses propres forces après la mort de Marie et de Pierre Curie a mis plusieurs années à découvrir le mécanisme déclencheur de la bombe nucléaire, puis thermonucléaire. Après une longue traque aux encéphales appropriés - elle a duré près de dix ans - M. Alain Peyrefitte croyait avoir mis la main sur un berger des Pyrénées dont le quotient intellectuel jugé exceptionnel au vu des tests alors ridiculement en usage allait permettre, pensait-on, de retrouver le secret que les Etats-Unis gardaient jalousement depuis Hiroshima. Ces espoirs furent déçus : si un physicien anglais qui avait travaillé à Los Alamos n'avait mis la recherche nucléaire française sur la piste - elle tombait sous le sens, mais encore fallait-il y penser - notre retard aurait pu se prolonger longtemps encore. Le pire, c'est que l'homme de génie a des idées simples, mais abyssales et dont ses successeurs mettent des générations à se faire les spéléologues. Napoléon disait qu'il suffisait d'un " formidable bon sens " pour accéder au génie. Mais la bombe nucléaire du bon sens s'appelle la logique. Qui fera jamais le tour de ce soleil ?

De même qu'il a fallu inventer la chambre de Wilson pour rendre visibles les atomes, il faudra inventer un instrument de la logique qui permettra de logiciser le génie ; et cet instrument observera ce qui manque à la logique des esprits piétinants dans l'artisanat de la scolastique qu'on leur a inculquée pour qu'ils comprennent les saints, aux physiciens besogneux pour qu'ils comprennent la logique d'Einstein, aux pédagogues des Lettres pour qu'ils comprennent la logique de Molière ou de Balzac, aux narrateurs et récitants de l'histoire de la philosophie dans les lycées pour qu'ils comprennent la logique de Platon, de Descartes ou de Kant : rien d'autre que la pesée des critères mêmes de la logique infirme qui commandait les exploits musculaires antérieurs de leur discipline. Les cerveaux de ce type transfigurent le champ de vision d'une époque. Les créateurs voient des fruits blets tomber des branches d'un arbre mort. Ils ne regardent pas le monde avec les yeux de la logique caduque qui s'est asséchée entre les mains de leurs congénères.

L'appareil à peser les intelligences visionnaires et les logiques ratatinées - celles qui regardent le paysage par la fenêtre d'une autre problématique - mesurera leur faculté de s'éloigner du spectacle vieilli du monde qui s'était figé sur la rétine des appareils de prises de vues devenus obsolètes sur le marché de la connaissance. Swift fait usage d'un globe oculaire différent de celui de Shakespeare et Cervantès de celui de Molière, parce que leur caméra intérieure ne réfléchit ni le même spectacle, ni les mêmes personnages sur la scène du monde. De même, il faut disposer d'un autre appareil visuel que de celui de la physique classique pour attribuer au cosmos une dimension calculable, mais étrangère à la perception. Pour fabriquer la balance à peser des mondes invisibles, les performances de la chambre de Wilson qu'on appelle la logique demeurent en deçà de l'objet de l'expérience. La logique interne qui commande la phrase de Proust ne suffit pas à capturer le temps proustien, la langue de Mallarmé laisse échapper l'intemporel visé, la phrase de Balzac échoue à servir de réseau à l'univers balzacien. Pour apercevoir quelques traits du théâtre invisible dont leur raison est porteuse, il faut conquérir un regard sur la logique propre à telle œuvre de génie. Mais de même que le vide sans fin sert d'habitacle à des amas de nébuleuses, on cherche en vain le regard de l'extérieur que le génie en tant que tel porte sur l'univers.

C'est que l'intelligence simiohumaine, se sachant désespérément compartimentée, projette le synthétiseur cérébral suprême dont elle rêve sur l'encéphale unificateur et totalisant qu'elle attribue à la divinité de l'endroit et dont on lira tout au long l'énumération de ses capacités naïvement hypertrophiées dans saint Thomas, saint Anselme ou saint Augustin. Mais le cerveau de " Dieu ", s'il pouvait exister ailleurs que dans la boîte osseuse de ses géniteurs, ne ressemblerait pas à une truffe mentale imbattable.

4 - De la précarité des conquêtes de la raison

- Les sociétés simiohumaines ne conservent un instant l'étiage de la raison poussive à laquelle elles n'ont accédé que lentement et sous l'impulsion d'une élite cérébrale de circonstance qu'à la condition que leurs phalanges relativement averties ne se contentent pas de monter ensuite la garde sur les positions si péniblement conquises par les générations précédentes. Mais le plus souvent, elles oublient qu'elles se trouvent menacées du même type de pétrification continue que les religions. Pourquoi les avoir combattues afin de grandir aux dépens de leurs carcasses vieillies si l'on persévère à ignorer que les mutations du sacré ne demeurent prospectives qu'au départ ? On en mesurera les conséquences sur la raison laïque d'aujourd'hui, dont les dogmes et les rituels se sont rétrécis comme une peau de chagrin. Alors qu'il lui appartenait de s'atteler à la tâche d'apprendre les lois de la guerre qui autoriseraient la raison de demain à combattre la rigidification théologique sans cesse recommencée du cerveau simiohumain, elle s'est barricadée derrière une codification scolaire de ses maigres conquêtes du siècle dernier.

5 - Un champ de bataille déserté

- Qui n'avance pas recule ; il y a vingt ans encore, jamais le journal Le Monde n'aurait salué le "cent cinquantième anniversaire de l'apparition de la Vierge à Lourdes" sur le même modèle qu'une poignée de Grecs pieux célébraient chaque année l'apparition exceptionnlle d'Athéna dont Ulysse avait bénéficié et dont on trouvait le récit dans Homène. Si la laïcité du XXIe siècle se trouvait encore sur le chemin ascendant d'une connaissance de plus en plus profonde du genre simiohumain, elle étudierait l'étrangeté d'une espèce que son dédoublement à l'école de son langage a rendue oraculaire et qui se trouve condamnée de siècle en siècle à s'en aller habiter les mondes spéculaires qui lui servent de miroirs déformants.

En vérité, le cerveau moyen de l'humanité n'a pas foncièrement changé de nature et de fonctionnement depuis la Guerre de Troie : si les élites semi rationnelles d'aujourd'hui se reconvertissaient au culte de la Vierge et des saints, les masses se précipiteront à leur suite sur les ex-votos du Moyen-Age; et si le monde actuel n'est retourné que partiellement aux prie-Dieu, c'est seulement parce que les élites européennes et mondiales d'aujourd'hui ont réussi à mettre en place, il y a un siècle à peine, un système d'enseignement suffisamment anti délirant pour interdire du moins à la classe dirigeante de la planète de se ruer dans une régression mentale sans remède. Mais comme les élites ont cessé de progresser sur le front de la pensée, la radiographie de l'encéphale du simianthrope ne se trouve plus en première ligne. Faute d'une classe dirigeante en mesure d'observer les prie-Dieu et les ex-votos de la démocratie mondiale, un Occident devenu cérébralement infécond se trouve menacé par l'irruption et le dévalement du Dieu de l'Amérique sur un champ de bataille déserté. On cherche l'encéphale en mesure de radiographier la boîte osseuse de ce Dieu-là.

6 - Les cerveaux-éponges

- Pour l'instant, nous demeurons tout juste capables d'observer comment cette idole répond à un modèle usé faute que l'anthropologie pseudo scientifique d'aujourd'hui ait appris à féconder la distinction entre les encéphales polyvalents - ils fonctionnent à la manière des éponges - d'une part, de ceux des créateurs, d'autre part.

Le décryptage théopolitique de l'histoire, 1er septembre 2008

Un exemple frappant de ce scannage se présente aussitôt à la pesée anthropologique du cerveau simiohumain, celui de M. Giscard d'Estaing. Comment se fait-il, se demande une laïcité désarmée, que ce spécimen cérébral d'un modèle performant dans son ordre ait pu s'exercer avec succès à la physique et aux mathématiques supérieures à l'école polytechnique, qu'il écrive le plus clairement du monde et avec une agréable justesse de ton dans l'expression brève et discrète de ses sentiments, qu'il se soit spécialisé dans la science économique, puis que son élection à la Présidence de la République l'ait nécessairement mis face à face avec le polype monstrueux qu'on appelle l'Histoire, comment se fait-il, dis-je, que cet homme à l'aise dans des ordres si divers du savoir ait pu autoriser en aveugle la masse de ses concitoyens à s'informer sans contrôle auprès du trésor public du montant des impôts de leurs voisins, à la seule condition, évidemment illusoire, d'en garder jalousement le secret, comment cet homme d'Etat à l'aise dans sa fonction a-t-il pu, d'un trait de plume péremptoire, réduire les écrivains au rang de salariés de leur éditeur, comment a-t-il pu mettre par décret la langue du droit en " français d'aujourd'hui ", comme si des siècles de pratique d'un discours cohérent, et minutieusement pesé pouvaient se trouver balayés par un trait de plume, comment a-t-il pu, avec tout le gouvernement de la France, s'avancer en vassal à la rencontre d'un Jimmy Carter plus malin qu'on ne croit et qui avait imaginé de débarquer sur une plage normande afin de commémorer par une mise en scène triomphale le trentième anniversaire de l'installation irréversible des troupes américaines en Europe, comment a-t-il pu, sous la pression de Londres, proposer à l'Union européenne le vote par les Parlements nationaux ou par le suffrage universel d'un spectre de Constitution qui ferait de l'acceptation, par tous les peuples d'un Vieux Continent réduit à un fantôme politique, de la loi fondatrice qui assurerait leur vassalisation militaire et politique à titre organique, comment a-t-il pu conclure les négociations de Bruxelles par l'observation pertinente qu'on n'a jamais vu une puissance politique se fonder sur un conglomérat de peuples et de nations de Babel et qu'on réunira en vain dans un même ensemble la Suède et l'Espagne ou le Danemark et la Croatie comme on accole le Minnesota au Massassuchets ? Mais si l'Europe fédérale est un mythe politique, ce que chacun commence de comprendre, pourquoi avoir conduit les négociations de Bruxelles à un traité vide de contenu et sans avenir ?

7 - Le tragique de l'Histoire

- Pour le comprendre, il faut tenter de plonger plus avant dans les arcanes des peuples et des nations. La profondeur d'esprit d'un Raymond Aron nous y attend. Que disait-il de l'intelligence supérieure et brillante de ce chef d'Etat ? Qu'elle ignorait le tragique de l'Histoire. Que signifie ce reproche ? Que les intelligences panoramiques sont supérieurement englobantes, mais que l'étendue même de leur regard les rend légères. Existerait-il une relation non seulement étroite, mais viscérale entre la superficialité d'esprit et les tempéraments optimistes, tellement le sentiment du tragique renverrait à l'âme même de la politique ? Voltaire aurait-il compris - sans doute à la suite de l'incendie de Lisbonne en 1758 - les liens que " l'intelligence créatrice " comme dira Bergson, tisse avec les esprits abyssaux? Quel raccourci saisissant, n'est-il pas vrai, du tragique simiohumain que le titre même de son chef-d'œuvre, Candide ou l'optimiste !

Mais si l'optimisme du Dr Leibniz est une forme viscérale de la candeur cérébrale de notre espèce et si la naïveté exprime le ridicule propre à la demi raison du simianthrope, est-il pour autant démontré que le "sens du tragique" serait le secret ultime de l'intelligence politique? Dans ce cas, il existerait plusieurs faces du tragique de l'Histoire; et les écrivains d'un grand génie illustreraient chacun un visage focal de la condition pitoyable du simianthrope cérébralisé. Quelle sera la plus centrale, se demanderait Anatole France? Cervantès, dirait-il, a porté au tragique l'ascension désespérée de l'esprit simiohumain vers les hauteurs artificielles des utopies et des idéologies, le Christ a illustré la folie de se proclamer le sauveur et le délivreur quichottesque de ses congénères et, dans le même temps, il les a livrés sans pitié à torturer aux enfers pour l'éternité, Swift a illustré le tragique de l'abaissement de la créature sous les traits des Yahous, Shakespeare a élevé au tragique le meurtre et la folie de l'histoire, Molière a placé Tartufe et Alceste aux deux pôles de l'animal angélisé, Sophocle a fait d'Œdipe trompé par les dieux l'illustration du tragique que les Grecs appelaient le destin et, à l'instar de Kafka, Camus a installé le trône de l'absurde au cœur du tragique des siècles

Quel serait le génie d'un Dieu qui aurait pitié des damnés qu'il donne à rôtir à son alter ego sous la terre ? Quel serait l'intelligence d'une idole qui verrait son double lui donner la réplique au plus profond de la géhenne ou son sosie attise le feu sous les marmites de l'Histoire? Quel serait le cœur d'une idole que sa création rendrait humble et contrite au spectacle de son œuvre ? Décidément Anatole France plongeait dans les profondeurs de la simianthropologie de demain quand il disait que la pitié est "le fond du génie" puisqu'il nous faudrait une philosophie en mesure de rabrouer les idoles et qui poserait à leurs théologiens une question nouvelle : "Quelle serait l'existence d'un Dieu de la pitié ? Est-ce donc la pitié que vous immolez sur vos autels ?"

8 - L'école du tragique

- Quel est le tragique aux mains sales d'une planète si pitoyablement pilotée par un impérialisme cérébral d'un type nouveau - celui d'un créancier aussi impossible à rembourser que le Créateur et qu'on appelle le césarisme démocratique ? Quelle est la logique interne qui commande la servitude sans pitié des modernes ? La vocation naturelle de la nation du doute cartésien est de percer les secrets anthropologiques des démocraties vassalisatrices. Il s'agit de conduire le génie de la France à une mutation de son apostolat intellectuel qui permettrait à l'Europe de penser les conditions de son avenir politique à partir d'une " théologie de la pitié ".

Laquelle ? Aux XVIe et XVIIe siècles, la France a tenté de couler la nation dans le double creuset qui validerait à la fois, pensait-elle, l'universalité du regard que le christianisme portait sur l'Histoire et l'université du regard rationnel propre au monde antique que la Renaissance avait ressuscité. Au XVIIIe siècle, l'avortement de cette volonté de symbiose a donné naissance à une nouvelle quête de l'universalité impitoyable du vrai, celle que forgerait le lent avènement d'un esprit critique dont les mythes sacrés feraient les frais sur les cinq continents. Au XIXè siècle, la ruine du pacte édénique était consommée qui garantirait une coulée heureuse de la raison et du sacré réconciliés. Au XXè siècle, l'Europe a perdu le sceptre du monde au profit de l'alliance sans pitié des démocratie déistes avec le capitalisme mondial. Comment penser la France du génie à l'heure de l'expansion planétaire d'un nouveau messianisme, comment penser la pitié à l'heure du pacte féroce qu'un empire commercial a conclu avec l'esprit de croisade d'une démocratie armée jusqu'aux dents?

D'un côté la France de la pensée rationnelle se sent conviée à approfondir jusqu'à la pitié la voie révolutionnaire qu'elle a tracée à partir du XVIIIe siècle, puisque la question du destin pensant ou onirique du globe terrestre n'a cessé de confirmer l'évidence tragique que le véritable enjeu du politique est la connaissance anthropologique du cerveau d'une espèce onirique et oraculaire, donc bipolarisée de naissance entre le réel et des monde fantastiques. Mais de l'autre, la vocation intellectuelle de la France a radicalement changé de coordonnées du fait qu'elle se trouve conviée à servir de pédagogue de la raison d'une civilisation devenue erratique et menacée dans ses fondements par l'ascension du sacré qu'un empire étranger a forgé sur l'enclume d'une Liberté mythifiée. Car jamais la raison française ne fera cause commune avec une mythologie politique qui ne sera jamais rien de plus que la perpétuation de la cécité marxiste au sein d'un capitalisme messianisé par des Tartuffe de la Liberté.

Penser l'avenir de la raison du monde à l'école d'une France née du dernier demi millénaire de l'humanisme européen exige la conquête d'un regard nouveau sur le génie du tragique et de la pitié des Montaigne, des Pascal, des Descartes, des Michelet, des Tocqueville, des Taine, des Maurras - eh oui - et cela, non point afin de renier leur vision de précurseurs de l'intelligence simianthropologique de l'Histoire, mais tout au contraire, afin de l'approfondir à l'école de la vraie postérité de Platon et de Darwin. Car la connaissance spectrale du genre simiohumain à laquelle notre civilisation nous appelle ne saurait continuer de puiser sa documentation dans les seules observations des siècles de l'humanisme antique, puis de l'humanisme chrétien : il y faut le regard du simianthropologue sur la politique et sur l'Histoire de l'espèce au cerveau schizoïde dont nous avons observé les premiers pas dans le Lachès.

9 - La nouvelle universalité de la connaissance

- Mais comment comprendre les ressorts psychogénétiques de la vassalisation pitoyable de l'Europe sous la bannière d'un Alexandre de la pseudo religion de la Liberté, comment décrypter les arcanes psychobiologiques d'une croisade de la vérité pseudo démocratique, comment analyser les mécanismes simiohumains qui commandent la propagation des dévotions semi animales des Césars de l'"Egalité" et de la "Justice" si l'on renonce d'emblée à observer la spécificité cérébrale d'une espèce nouvelle et singulière - un vivant placé en étau entre l'animal et le surhumain par l'idole sans pitié qu'il est à lui-même ? Puisque l'animalité propre au simianthrope ritualisé le livre à des mondes illusoires, donc déjà intellectualisés à l'école d'un langage chargé d'angéliser le meurtre de l'autel, l'anthropologie critique découvre la stérilité de chercher les prémices de la pitié chez l'animal. Dès lors que, par définition, l'anthropos n'appartient pas encore à une espèce pleinement achevée, il convient d'y relever les vestiges de l'animal qu'il a quelque peu quitté. Ce renversement radical de l'interprétation de l'évolutionnisme est la clé de la connaissance scientifique de l'inconscient politique simiohumain, parce qu'il n'est pas d'autre méthode d'analyse des alliances psychiques que l'animal semi cérébralisé actuel scelle avec les masques sacrés que son encéphale ne cesse de sécréter et qui lui servent, de siècle en siècle à la fois de glaive et de bouclier.

Il manquait à l'humanisme français de se colleter avec le tragique de la condition simiohumaine. La nouvelle universalité de la connaissance trouvera sa source dans les convulsions mêmes d'une Europe à la recherche des secrets de son agonie et de sa résurrection. La semaine prochaine, nous nous demanderons à quelle pesée le XXIe siècle soumettra les mythes religieux.

15 septembre 2008
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