Tartuffe Est L'Avenir Des Democraties Occidentales

40 min

I - Prolégomènes à une anthropologie du tartuffisme

1 - Les dés de la sainteté démocratique
2 - Un défi anthropologique
3 - "Qui veut faire l'ange fait la bête", Pascal
4 - On demande les blasphémateurs

II - Le décryptage théopolitique de l'Histoire

5 - La théopolitique comparée
6 - Comment peser notre propre tête?
7 - La théopolitique comparée de la foi démocratique et de la foi chrétienne
8 - Brève histoire théopolitique des droits de l'homme
9 - Quelques pas vers le tabernacle des assassinats cultuels
10 - Le "Connais-toi" des démocraties
11 - Le monde spéculaire de la politique
12 - La pensée post-démocratique
13 - Notre heure est venue...
14 - Une espèce oraculaire
15 - Le retour de Socrate


I - Prolégomènes à une anthropologie du tartuffisme

1 - Les dés de la sainteté démocratique

- Quel est le point de non-retour de la vassalisation politique d'une démocratie? Celui où, à la simple demande de Tartuffe, son domestique se présente à ses côtés en fieffé menteur à la face du monde et en duettiste de son maître. Alors le spectateur intrigué cherche du regard la laisse que tous deux portent au cou ; et il remarque qu'ils sont attachés l'un à l'autre par une seule et même chaîne. Quelle est la servitude de l'autel contrefait qu'ils se partagent en secret? Celle de se mentir encore davantage à eux-mêmes qu'au monde entier.

Que disent leurs cartes truquées ? Que la Serbie règne en souveraine sur ses arpents, mais que si une province de ce malheureux pays décide de modifier de sa propre autorité le tracé des frontières de la patrie, toutes les nations s'empresseront de porter cet Etat encore au berceau sur les fonts baptismaux de la Démocratie éternelle et le plongeront dans l'eau lustrale de la Liberté du monde. Que disent encore les cartes truquées ? Que la Georgie considérée en son essence et quintessence règne, elle aussi, en souveraine sur son territoire, mais que si une province de cette entité immuable entend se séparer du peuple géorgien et camper sur son propre sol, le monde entier criera que ses lopins profanent le tabernacle universel et sacré du droit international; et que si un seul Etat de ce monde se risquait à reconnaître l'heureuse nativité de ce pestiféré de naissance et entendait le placer à son tour sur le propitiatoireoù officient les pontifes et les augures de la Démocratie, il sera mis hors la loi et chassé du temple pour avoir violé le ciel de la Liberté.

Mais tout le monde voit que les dés des saints de la démocratie sont pipés, tout le monde voit que le véritable enjeu est ailleurs, tout le monde voit que le vassal et son maître portent le même bandeau sur les yeux. Lequel ? Le tartufisme serait-il la clé psychobiologique des évadés de la zoologie ?

2 - Un défi anthropologique

- Le texte que j'ai mis en ligne la semaine dernière :

Radioscopie théopolitique de l'Europe vassalisée, 25 aout 2008

tentait de faire la synthèse entre le défrichage de l'inconscient théopolitique qui pilote l'auto vassalisation cérébale de l'Europe et la science des codes anthropologiques qui guident le messianisme et la sotériologie démocratiques américains, parce que ces deux disciplines encore à l'état fœtal sont jumelles et parce qu'un même cordon ombilical les rattache aux autels et à leur politique des sacrifices. Mais la semaine qui vient de s'écouler a illustré d'une manière tellement grotesque les fausses couches d'une civilisation avortée et qui se croyait devenue rationnelle qu'il importe de scruter plus avant les secrets psychogénétiques de l'alliance de la " servitude volontaire " avec le trépas de l'intelligence politique.

On se souvient qu'à la suite de l'attentat du 11 septembre 2001, le monde entier s'était proclamé " américain " et que vingt-six Etats, dont la France, avaient envahi une nation souveraine, l'Afghanistan, en violation ouverte du droit international, afin de la punir d'avoir hébergé un criminel (*) On se souvient enfin de ce que, le 27 août 2008 Mme Merkel s'écriait dans le charabia, le baragoin et le salmigondis d'une langue allemande vassalisée que la reconnaissance diplomatique par la Russie de l'indépendance de l'Ossétie et de l'Abkhazie était un forfait inakzeptabel. Madame, en allemand de bonne naissance, on dit "unannehmbar". N'enveloppez pas la droiture d'esprit et le sens moral du peuple allemand dans le linceul d'une langue de Goethe habillée en un français de confection.

Se demander quelle est la chaîne de la servitude que le maître et l'esclave se partagent sur le devant de la scène, c'est observer le personnage invisible et tout puissant qui se cache derrière les figurants. Quel est ce souverain et pourquoi faut-il le chercher dans les coulisses du théâtre ? Comment lui mettre la main au collet, alors qu'il contraint tout le monde à se mettre un bandeau sur les yeux ? Pour tenter de le capturer, vous remarquerez que l'Amérique n'a envahi l'Afghanistan et l'Irak qu'afin d'installer sur le territoire de ces nations des bases militaires dont le gigantisme répond à leur finalité industrielle et commerciale - celle de protéger l'exploitation fructueuse des champs pétrolifères de cette région du globe ; vous observerez également que la forteresse que le Tamerlan de la démocratie construite au Kosovo est la plus titanesque de l'Europe, parce qu'elle se trouve fort opportunément située au terminal du pipe-line venant de la Mer Caspienne. Quels camps retranchés l'empire de la Liberté et de la Justice se construirait-il en Géorgie si ce pays se trouvait intégré au commandement militaire américain sous le vertueux alibi de l'OTAN !

Si vous acquériez la science de la parturition des empires de la Liberté et de la Justice, vous comprendriez que le point de non-retour de la vassalité politique actuelle de l'Europe ne ressortit ni au cynisme, ni à l'hypocrisie, ni à la stupidité au sens banalisé de ces substantifs et qu'il appartient à la gynécologie, pour autant qu'elle en soit demeurée capable, de relever le défi anthropologique que la politique messianisée des démocraties modernes lance à des sciences humaines en panne d'une connaissance psychogénétique de l'animal onirique, vocalisé et spéculaire.

3 - " Qui veut faire l'ange fait la bête " (Pascal)

- Allez-vous livrer les futurs historiens du siècle de la honte et de la servitude de l'ex-civilisation européenne à l'ignorance des secrets partagés des esclaves et de leurs maîtres ? Laisserez-vous les serviteurs de Clio sans voix face au désastre qui frappe feu le continent de l'intelligence critique et du savoir rationnel ? Ne saurez-vous jamais pourquoi les fils d'Athéna ont fait naufrage sans avoir offert de résistance intellectuelle à l'occupation militaire de leur patrie ? Il faut vous rendre à l'évidence : ni la science historique laïque, ni la politologie héritée du siècle des Lumières ne disposent des instruments contondants de la pensée qui fonderaient une connaissance anthropologique des secrets théopolitiques de toute vassalisation proprement humaine ? Courrez-vous en aveugles vers la catastrophe philosophique qui résulterait de ce que les hiéroglyphes de la démocratie rédemptrice seraient demeurés indéchiffrables aux Champollion de la servitude moderne ?(**) Car la chaîne commune au maître et à l'esclave n'est plus celle du joug du temporel que dénonçaient les mythes d'un salut religieux de l'humanité, mais celle de l'ignorance des secrets psychobiologiques de l'inconscient tartufique qui pilote le sacré démocratique et qui appelle une radiographie riche en sacrilèges - celle de l'animal qui fait la bête à " faire l'ange ".

Certes, le vassal est un flatteur-né, certes, le vassal sue sang et eau aux côtés de son maître à lui peindre et repeindre le masque de séraphin qui lui sert à cacher son glaive et son poignard sous sa cotte de maille, certes, le vassal et son maître s'échinent coude à coude à cacher Tartuffe sous l'auréole de la Démocratie, certes, les flatteur est le cuisinier et le rôtisseur des idéaux de la Démocratie tartuffique et ce maître-queux en remontre à tous les rôtisseurs, sauciers et marmitons de la Liberté tartuffique : mais tous deux tomberaient dans le néant si l'humanité n'était un animal dont les mondes religieux qu'il sécrète le parent de sainteté en retour. Il faut conquérir un regard de l'extérieur sur la boîte osseuse d'un prodige de la nature auquel le héros de Molière sert de paradigme, car le maître et le vassal partagent le masque de Tartuffe comme le taureau porte des corne et l'étude simianthropologique de ce joug planétaire est l'avenir des sciences humaines.

4 - On demande les blasphémateurs

- La pensée rationnelle de l'Occident est en panne de blasphèmes. Sa timidité tient le combat de l'intelligence pour achevé. Sans doute a-t-elle oublié qu'une raison guérie de son audace cesse de progresser. Sitôt privée de ses profanations, elle se change en une sorte de théologie non moins campée sur son capital cérébral que celle dont elle s'imaginait avoir terrassé l'asthénie. Quand autoriserez-vous le sacrilège à débarquer dans le champ de l'anthropologie scientifique? Quand découvrirez-vous que la servitude de l'Europe ne résulte pas de l'incapacité aussi naturelle qu'évidente du suffrage universel de jamais porter au pouvoir de véritables hommes d'Etat, mais de ce que l'humanisme européen s'est trouvé frappé de paralysie infantile depuis 1945, faute que la sotériologie des démocraties baptisées sur les fonts baptismaux de la Liberté des modernes lui ait permis d'approfondir la connaissance des secrets psychogénétiques des descendants d'un primate à fourrure. Si vous ne profitiez de ce retour à un mythe du salut seulement autrement habillé qu'au Moyen-Age vous entraîneriez la planète dans un deuxième engloutissement alexandrin des cerveaux.

* G.W. Bush : " Le plus important est de retrouver Oussama Ben Laden. C'est notre priorité numéro 1 et nous ne nous reposerons pas avant de l'avoir retrouvé " - Le 13 septembre 2001 à Washington, D.C.

Du même, six mois plus tard : " Je ne sais pas où se cache Ben Laden. Je n'en ai aucune idée et m'en fiche carrément. Ce n'est pas si important, ce n'est pas notre priorité. " le 13 mars 2002, toujours à Washington D.C.

- ** "Les intérêts vitaux de l'Amérique et nos croyances les plus profondes ne font qu'un ".

" L'avancée de ces idéaux est la mission qui a créé notre nation. "

" L'Histoire connaît un flux et reflux de la justice, mais l'Histoire a aussi une direction visible, fixée par le créateur de la Liberté. "

" Je crois que Dieu veut que je sois président. "

" Le soldat américain est différent de tous les soldats de tous les autres pays depuis que le monde est monde. Il est l'avant-garde de la liberté et de la justice, de la loi et de l'ordre, de la paix et du bonheur. " (Secrétaire à la Guerre, Elihu Root, en 1899)

" La liberté que nous chérissons n'est pas le don de l'Amérique au monde, c'est le don de Dieu à l'humanité." (Discours sur l'état de l'Union, 29 janvier 2002)

" Nous ne prétendons pas connaitre toutes les voies de la Providence, pourtant nous pouvons lui faire confiance. (...) La route de la Providence (...) aboutit à la liberté." (Discours sur l'État de l'Union, 2 février 2005)

II - Le décryptage théopolitique de l'Histoire

5 - La théopolitique comparée

- L'un des principaux corollaires méthodologiques de l'anthropologie critique sera de fonder la discipline nouvelle qu'impose notre époque, la théopolitique comparée, dont l'objet sera l'observation et l'interprétation des armes que les variantes doctrinales du monothéisme chrétien apportent ou refusent aux Etats.

On sait que l'essentiel du contenu doctrinal commun aux trois théologies monothéistes entre lesquelles le cerveau de l'humanité actuelle se partage, se résume à préciser les pouvoirs que l'humanité et ses idoles exercent de conserve ou à tour de rôle dans la conduite tantôt simultanée et tantôt séparée des affaires du monde d'ici-bas. La clarté de cette finalité générale rend relativement aisé l'exposé des avantages et des désavantages, pour un Etat laïc ou religieux, de légitimer sa politique du salut à partir de telle ou telle formulation du mythe d'une " rédemption ". Il est significatif que l'espèce à " racheter " - du latin redimere - renvoie à l'extinction d'une dette à l'égard d'un créancier suprême. Quelle dette le politique paie-t-il à l'Histoire ? On change de psychophysiologie de la foi selon que l'on fonde le sacré sur les droits et les pouvoirs propres à la justice humaine ou à ceux d'un dieu punisseur. Dans le premier cas, l'espèce simiohumaine se sent solitaire dans un cosmos qui la prive radicalement et à jamais de tout interlocuteur autre qu'elle-même, ce qui la libère d'un marchand vaporeux ou charnel qu'il lui était bien impossible de jamais rembourser ; dans le second cas, elle se contente de revendiquer des apanages et des privilèges plus insistants qu'autrefois face à la puissance ou à la faiblesse d'une divinité qui persévère plus ou moins âprement à réclamer son dû de sa créature.

Rien de plus existentiel que le choix appuyé ou amolli de se faire épauler dans le vide du cosmos ou d'y courir une aventure d'orphelin de père. Les religions sont donc éternelles, du seul fait que l'humanité délivrée de la terreur pascalienne demeurera toujours minoritaire. L'étude des bénéfices et des pertes attachés aux revendications et aux résignations alternées des évadés de la zoologie se replace aujourd'hui au cœur de la planète, parce que la science des relations que les rêves sacrés ont entretenus de tous temps avec le sort terrestre ou posthume des peuples et des nations est redevenue la clé psychobiologique du destin politique de l'espèce humaine.

On sait que, tout au long du premier millénaire et demi de l'histoire mouvementée de la théologie chrétienne, la volonté politique tempétueuse ou endormie de l'idole présentait, tant pour l'Eglise que pour les Etats, l'avantage de légitimer non seulement tout gouvernement despotique, mais également la capitulation morale constante et inévitable du ciel et de la terre devant les tyrans : si César régnait par le fer et le sang, c'était que les desseins proclamés impénétrables du gestionnaire tout puissant d'une éthique universelle le voulaient expressément - sinon son statut le rendait cacochyme. Aux yeux des théologiens des sacrifices consentis à l'idole ou extorqués par elle, les conflits entre les hérésies et les orthodoxies témoignaient des avantages que l'autel finissait immanquablement par tirer des affrontements les plus prolongés et les plus sanglants entre le spirituel et le temporel. La doctrine de l'omnipotence ou de la mise hors jeu de l'idole devenait moins aisée à soutenir quand le pouvoir temporel se dressait devant celui d'une Eglise affaiblie par ses flottements doctrinaux; mais la théologie de l'infaillibilité des décisions du démiurge, qu'il fût vigoureux ou devenu indécis, se trouvait confirmée in fine par l'issue toujours jugée globalement positive des guerres de religion les plus cruelles.

La foi indéracinablement optimiste de saint Augustin avait mis vingt ans à démontrer ce point, puisque Dieu sortait renforcé de l'invasion des barbares, du sac de Rome et de la ruine de l'empire romain. Mais le triomphe, dans tous les ordres de la réflexion rationnelle, de la légitimation exclusive des droits politiques et moraux d'une humanité autonome rencontre des obstacles psychogénétiques nouveaux depuis que le passage de l'omnipotence de l'idole entre les mains de sa créature se heurte à des apories aussi inédites qu'imprévues.

Pourquoi le Terrorisme est-il devenu une nébuleuse de l'hérésie plus flottante et plus confuse que celles de l'arianisme ou des protestantismes ? Le Terrorisme est une constellation du Démon que les théopolitologues situent entre le Verseau et la Balance, mais son errance sur la voûte astrale défie la topologie de la Voie lactée. Les démocraties luthérienne et calviniste s'enracinent toutes deux en amont dans l'auteur des Confessions et en aval dans le jansénisme de Port Royal. Le Terrorisme, lui, est une hérésie qui ne sait sur quel pied danser : tantôt, elle s'acoquine avec le patriotisme des Palestiniens, tantôt avec la frappe d'Allah sur le World Trade Center. Qui, des ermites du néant ou des choristes de l'immensité, découvriront-ils les secrets anthropologiques de la plus tonitruante des hérésies ? Entre la guerre du pavot et celle du pétrole, les théologiens les plus chevronnés des hérésie donnent leur langue au chat.

Le monde moderne offre décidément le spectacle de la perplexité sans remède des héritiers de leur Dieu à l'échelle des cinq continents. C'est pourquoi le décryptage de l'inconscient théologique du simianthrope empêtré dans la foudre de ses orthodoxies et de ses hérésies contraint le XXIème siècle de " cogiter " sur les chances de durée des diverses mythologies de la responsabilité cérébrale simiohumaine.

6 - Comment peser notre propre tête ?

- Supposons un instant que le Vatican dispose derechef de réseaux d'influence politique et financière hégémoniques au sein de toutes les nations du globe et que l'Eglise moderne serait à nouveau en mesure de consacrer des sommes immenses à fomenter en tous lieux des troubles politiques favorables intérêts de son empire de la foi ; supposons un instant que les ambitions terrestres de la religion de la Croix seraient étroitement connexes à ses intérêts stratégiques et énergétiques ; supposons un instant que la Curie romaine aurait intégralement retrouvé sa capacité d'autrefois de mobiliser des régiments de défenseurs de ses immenses richesses et de la fécondité des arpents du ciel, lesquels exigeraient des nations et des empires qu'ils accordent tout subitement et avec ardeur l'autonomie politique à telle région, province ou canton, afin de parcelliser leur territoire devant celui de la Croix et de consolider le règne d'une foi enflammée par Rome, mais au prix de l'émiettement de tous les Etats du monde au profit du sceptre d'un César des nues. Comme l'écrivait Cioran, " Auprès du pouvoir d'un Bouddha, d'un Jésus, d'un Mahomet que vaut celui d'un conquérant ? (...) A n'envisager que l'efficacité, un Calvin ou un Luther, pour avoir déclenché des conflits aujourd'hui encore non résolus, éclipsent un Charles-Quint ou un Philippe II. " (Histoire et utopie, p.84). L'impérialisme théologique serait-il plus inébranlable et plus durable que celui d'un Vatican américain désormais armé du sceptre de la sacralité des droits de l'homme sur toute la terre et qui exerce la domination de sa foi au nom de la gloire planétaire du mythe d'une liberté et d'une justice universelles ?

Pour découvrir lequel de ces deux empires de l'imagination religieuse serait le plus durable - celui qui courra allumer à son gré les feux de la révolte contre les autorités établies ou celui dont la capitulation devant les lois de ce monde exaltera la grandeur d'une foi hiératique, immobile et résignée à l'obéissance - il sera nécessaire de conquérir un regard de l'extérieur sur l'encéphale de notre espèce et de placer notre tête sur une échelle graduée, afin de réussir l'extraordinaire exploit de donner un sens à l'évolution controversée de notre capacité demeurée embryonnaire de peser notre propre intelligence.

7 - La théopolitique comparée de la foi démocratique et de la foi chrétienne

- Il semble bien que la religion de la Liberté soit appelée à fonder un empire terrestre plus éphémère et plus fragile que celle de la sacralisation de l'obéissance aux pouvoirs établis, parce que la première question que la raison future sera appelée à se poser naîtra de l'expérience des conquêtes durables dans l'ordre de la politique que la foi précédente aura enregistrés à l'école de son respect aveugle de l'autorité en elle-même et pour elle-même - donc sans jamais observer quelles caisses elle remplissait ou vidait. Or, le régime démocratique dispose d'un trésor de guerre insuffisant pour interdire longtemps que la question sacrilège, mais décisive soit posée de savoir qui finance et à quel endroit telle forme d'hagiographie des droits de l'homme "en général". Car la Liberté a beau se proclamer sans frontières, tel ou tel Etat n'en tirent pas moins des avantages locaux à soumettre le territoire de leurs voisins et rivaux à une théologie inégalement acharnée de la Vérité et de la Justice universelles.

Au début, le Vatican multipliait, lui aussi, les coups de main d'un Dieu aux aguets et intéressé, mais plus ou moins timide ou vaillant selon la trempe de ses adversaires. Etendre la foi sur les terres de ses ennemis et conquérir à la force du poignet le règne de la croix sur les plaines, les montagnes, les lacs et les rivières est une utopie aussi réfutée que celle de Karl Marx, parce que le combat contre les démons intérieurs que nourrit la doctrine n'a pas tardé à prendre le pas sur l'expansion géographique des orthodoxies. Le même désastre confessionnel étend d'ores et déjà ses ravages au sein du prophétisme et de l'expansionnisme bénédictionnels propres à la foi et aux hérésies de la démocratie. Faut-il apporter les ciboires de 1789 au Tibet, qui appartient à la Chine depuis sept siècles ? Si l'Alsace et la Lorraine, auxquelles la France victorieuse de 1919 n'a pas osé imposer la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905, se mettaient en tête de fonder un Etat catholique que son enseignement scolaire séparerait de la République des droits de l'homme, le gouvernement bénirait-il davantage les prie-dieu et les chapelets de ces provinces que la Chine les moulins à prière des moines saisis par le démon du séparatisme ? Si la raison actuelle a les yeux plus ouverts sur les ressorts du ciel des uns et des autres que le Moyen-Age et si l'intime connexion entre l'ambition évangélique et l'ambition politique des Etats apparaît désormais clairement à Clio, quel sera le plus sûr garant de la longévité politique, l'ignorance religieuse ou le savoir?

8 - Brève histoire théopolitique des droits de l'homme

- On sait que la nouvelle religion n'a vraiment débarqué sur la terre entière qu'à la suite de la victoire de 1945 sur la tyrannie nazie, puis de celle de 1989 sur l'utopie marxiste, puisque, comme l'écrit encore l'auteur du Précis de décomposition, "tout délire neuf s'achève en servitude". Du coup, les idéaux de la démocratie sont subitement apparus sous les traits de l'ange Gabriel du salut catéchétique de l'humanité moderne. Mais comment triompher à jamais des dépouilles du mythe du chameau et de l'aiguille ? Comment brandir l'étendard de la victoire sur la masse des pauvres, qui feront toujours de leur délivrance de la faim le signe du débarquement des cieux sur la terre ? Près de soixante ans plus tard, les camps de torture américains d'Abou Graib et de Guantanamo ont remis en question le mythe de l'apprentissage d'une catéchèse mondiale des droits respectifs de la misère et de la richesse. Comment tracer la frontière entre les langues, les religions, la géographie, l'histoire, les races et les climats au nom d'un seul Etat porteur du Saint Sacrement de la Liberté?

Le Général de Gaulle avait prévu l'évolution catastrophique de la sotériologie des temps moderne. Aussi s'était-il bien gardé de fonder les relations diplomatiques entre toutes les nations du globe sur la seule pesée du degré de barbarie du partage des richesses entre les riches et les pauvres. Mais ce choix s'est révélé désastreux à son tour : l'alliance de la France avec la Russie prolétarienne n'a pas tardé à buter sur l'écrasement du " printemps de Prague " ; puis le voyage en Roumanie sur l'assassinat du tyran de l'endroit. Dès lors les chancelleries du monde entier se sont demandé avec angoisse quelle stratégie adopter face aux formes modernes et flottantes de la tyrannie si les droits des miséreux et ceux de Crésus se laissaient maintenant moins aisément piétiner que ceux de Jésus-Christ, ce démissionnaire de la Liberté que son obéissance à son sacrificateur de père avait conduit au clouage que l'on sait sur la croix où l'Histoire se révèle son propre boucher.

9 - Quelques pas vers le tabernacle des assassinats cultuels

- Tel est le contexte géopolitique torturant dans lequel une Amérique crucifiée sur la croix de ses idéaux a trouvé l'opportunité de rebaptiser le combat des démocraties nées des immolations de la Terreur. Les circonstances étaient favorables pour qualifier d'apocalyptique un terrorisme de l'humiliation et de la misère qui fournissait au Nouveau Monde la plate-forme théologique mondiale qu'exigeait la continuation de son expansion commerciale, guerrière et angélique au détriment de l'Europe et du reste du monde ; et l'heure permettait d'appeler la planète entière à se lancer dans une croisade manichéenne des armées du Bien contre celles du Mal.

Mais de même que la guerre bimillénaire de l'Eglise pour la victoire sur le Démon s'était heurtée à des obstacles invincibles, l'expansion territoriale de la religion des droits de l'homme rencontre d'ores et déjà des obstacles politiques insurmontables, ce qui appelle, comme il est dit plus haut, une réflexion anthropologique d'avant garde sur l'alliance suicidaire du sacré et du réel que l'encéphale simiohumain met en scène depuis des millénaires : car le Vatican des droits de l'homo democraticus cherche désespérément des théoriciens crédibles de la démocratie messianique. Comment rendre la nouvelle sotériologie cohérente, alors que le sceptre des idéalités et celui du glaive se trouvent à nouveau réunis entre les mains de César ? Aussi l'heure des Luther et des Calvin de la démocratie tartuffique mondiale pourrait-elle bien sonner le glas de la transsubstantiation eucharistique américaine de l'hostie qu'on appelle maintenant la Liberté.

Quelle était l'eucharistie - du verbe "rendre grâces" en grec - dont l'idole des chrétiens était censée accorder les bienfaits à sa créature ? Nulle autre que celle dont les ciboires garantissaient l'obéissance sacrificielle de l'humanité aux Etats placés entre les mains des payeurs du miracle de l'autel ; et quelle sera la Liberté censée combler la créature de ses prodiges si la Démocratie est fondée, elle aussi, sur une théologie d'une dette rendue payante par ses théologiens? Car il s'agit d'assurer la discipline et l'obéissance des citoyens aux Etats désormais cautionnés par l'eucharistie du ciel de 1789. Où se cache l'autel des sacrifices rémunérés à la nouvelle religion du salut si tout autel rend grâces aux assassins chargés de rembourser à une idole une créance fructifère ? A l'instar de son généreux prédécesseur, le dieu Liberté a enfanté ses empires du sacré, donc ses offertoires chargés de recevoir les victimes de ses immolations dispendieuses. Les idéalités seraient-elles les nouveaux propitiatoires surabondants sur lesquels la politique de la Liberté paierait sans compter les dettes immenses de l'humanité au dieu Démocratie ? Si vous ne savez qui tirait les ficelles du Dieu des sacrifices avares ou pléthoriques d'autrefois, comment connaîtriez-vous les prêtres parcimonieux ou prodigues qui tirent celles du dieu solaire et tueur que les Incas d'aujourd'hui appellent la Liberté ? A quelle marionnette de votre histoire adresserez-vous demain vos prières ? Ne cherchez-vous pas le dieu qui vous donnera enfin votre propre tête à peser ? Il s'appellera l'Intelligence. Mais sur quelle balance des sacrifices votre nouvelle intelligence politique donnera-t-elle à peser le meurtre religieux de vos ancêtres ? Comment apprendrez-vous à regarder le cerveau du Tartuffe du ciel chrétien de l'extérieur si c'est sur les meurtres sacrés du Créateur qu'il vous faut conquérir un regard de l'extérieur ?

10 - Le "Connais-toi" des démocraties

- Pour tenter de l'apprendre, l'anthropologie critique pèsera l'encéphale de la théo-politique démocratique. Quand M. Barack Obama déclare qu'il est venu à Berlin en sa double qualité de " citoyen fier des Etats-Unis et de citoyen du monde ", la réfutations de cette vulgate demeure hors de la portée de la critique banale des catéchèses. Cette banalité, M. Gorbatchev l'exprimait le 7 mai 2008, avec toute la candeur des néophytes d'une géopolitique scientifique: "Les Américains nous avaient promis que l'OTAN ne s'étendrait pas au-delà des frontières de l'Allemagne après la guerre froide. Résultat : la moitié des Etats de l'Europe centrale et orientale sont désormais membres de l'alliance ; et on se demande bien ce que sont devenues ces promesses issues du post-communisme. Cela prouve qu'on ne peut pas leur faire confiance."

Que manque-t-il à la pastorale naïve d'un dirigeant politique de ce calibre, sinon la connaissance la plus élémentaire des racines simianthropologiques tant de la nature que des ressorts tartuffique des empires et des Etats ? L'ambition politique commune du ciel et des hommes n'a jamais avancé la bouche en cœur et les mains grandes ouvertes, l'ambition politique reproduit un meurtre hérité du fond des âges et qui la maîtrise en retour, l'ambition politique de Dieu et de son sosie en modèle réduit obéissent à la main de fer qui les contraint à s'étendre sous le masque du sacré jusqu'à ce qu'une force rivale et d'origine non moins tartuffique mette un terme à l'expansion planétaire de leur sainteté partagée. Aussi longtemps que l'espèce angélique ne connaîtra pas la place qu'elle occupe sur l'autel entre la bête et le " surhumain " tartuffique qu'elle incarne, il n'y aura pas d'application de l'évolutionnisme à la science de l'enracinement du meurtre politique dans le sacrifice de l'autel.

Si M. Gorbatchev s'imagine que les relations internationales reposent sur le savoir-vivre, la bonne volonté, la confiance et la bonne foi des enfants de chœur de la politique, M. Poutine est-il un homme d'Etat initié à une véritable science de l'Histoire ? Certes, il dénonce " l'arrogance et l'unilatéralisme du bloc américain ", certes il fustige " le renforcement des blocs et des alliances politiques et militaires, l'élargissement systématique de l'Otan à l'Est, l'apparition potentielle de bases militaires et de contingents étrangers à proximité directe des frontières de la Russie ", certes, dans son discours de Munich, il dit avec l'éloquence du moraliste indigné : " Nous sommes témoins d'un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international. Bien plus, certains critères de la légalité et, en fait, presque toute la construction juridique propre à un seul Etat, les Etats-Unis, ont quitté leurs frontières et se trouvent désormais imposés à d'autres Etats dans tous les domaines : l'économie, la politique, la sphère humanitaire. "(La gouvernance unipolaire est illégitime et immorale, Discours de Vladimir Poutine à la conférence de Munich sur la sécurité, 10 février 2007).

Mais sommes-nous sûrs que ces protestations évangéliquement argumentées à l'école de la logique et de la dialectique de la foi soient l'expression d'une méditation suivie et profonde sur le capital psychogénétique dichotomisé qui pilote les évadés de la zoologie et qui assure le guidage de toute l'histoire de leurs chromosomes biphasés? S'agit-il, pour autant, d'une indignation feinte, concertée et superficielle ? Existe-t-il au Kremlin des spécialistes florentins du langage bifide dont use l'éthique bipolaire américaine, existe-t-il du moins des connaisseurs de l'art machiavélien d'emprunter les postures d'un scoutisme mondial de la politique scindée des démocraties ou bien M. Poutine est-il dupe à son tour du discours messianique et évangélisateur d'un M. Barack Obama qui disait à Berlin : " Souvenons-nous de ce que la guerre froide née dans cette ville n'était pas une lutte pour la conquête d'un territoire ou la prise d'un butin. Il y a soixante ans, les avions qui survolaient Berlin n'ont pas lâché des bombes, mais des aliments, du charbon et des bonbons à des enfants reconnaissants. Par leur solidarité, ces pilotes ont remporté bien davantage qu'une victoire militaire. Ils ont gagné les cœurs et les esprits, ils ont gagné l'amour, l'honnêteté et la confiance non seulement des habitants de cette ville, mais de tous ceux qui ont appris ce que nous avions fait à Berlin. " (Discours prononcé le 24 juillet 2008 à Berlin par Barack Obama)

Décidément, il n'y a pas de doges de Venise de la démocratie scissipare à Washington et à Moscou, décidément M. Poutine n'est pas sur le chemin d'une anthropologie en mesure de décrypter les arcanes de l'angélisme meurtrier, sinon, il y a longtemps que l'anthropologie scientifique européenne ridiculiserait M. Barack Obama.

11 - Le monde spéculaire de la politique

- Dans quel miroir des anges notre espèce schizoïde se regarde-t-elle, quelle image divisée d'elle-même se réfléchit-elle sur la rétine du Tartuffe humain ? Il fallait que l'ombre géante du héros de Molière se projetât pour la première fois sur la planète livrée à l'ubiquité de sa propre image par l'anthropologie critique disposât de son paradigme international et pour ainsi dire du creuset de l'Histoire dont elle avait besoin pour rendre spectaculaires les preuves expérimentales de ses méthodes d'analyse. Nous sommes maintenant à pied d'œuvre pour tracer le chemin de la dialectique qui nous permettra de découvrir le lien serré qui rattache la notion encore inexplorée de "servitude volontaire" à la spectrographie du degré de conscience et de lucidité dont se nourrissent les civilisations tombées dans l'oubli des ressorts de leur " grandeur " passée. Sont-elles responsables de leur expulsion pure et simple de l'histoire semi animale du monde ? Quelles relations l'encéphale du serf de ses idéalités entretient-il avec la servitude proprement cérébrale de l'humanité? Cherchons le territoire du psychisme sur lequel nous ferons passer la frontière incertaine entre la servitude volontaire et la servitude involontaire. Quand M. Barack Obama évoque la "communauté de destin" qui commande impérativement, à ses yeux, les relations qu'il voudrait harmoniser entre les deux falaises de marbre qu'on appelle les rives de l'Atlantique, quand il regrette, la main sur le cœur, qu'en Europe "l'opinion se soit banalisée selon laquelle une part de responsabilité dans les dérives de notre monde serait imputable aux Etats-Unis, alors qu'il s'agit d'une force régulatrice", est-il conscient, donc responsable d'user d'un vocabulaire apprêté selon lequel le terme d'équilibre présente, en réalité, un sens crypté non seulement différent, mais tout contraire à celui dont les dictionnaires donnent la définition?

Le terme d'équilibre renvoie au symbole de la balance. Cet instrument égalisateur a été conçu et fabriqué afin de mesurer des poids différents à l'aide d'une mise à équidistance fictive et exactement calculée par l'équation équanime. Dans la bouche de M. Barack Obama, en revanche, l'équilibre signifie que ladite "communauté de destin" devra impérativement se fonder sur l'immobilité et la perpétuité de la puissance politique dont la logique interne régit l'ordre mondial depuis 1945. Le commandement de l'univers appartient nécessairement et à jamais au psychagogue de la Démocratie planétaire et à lui seul. Le discours hégémonique ou vassalisé que tiennent les Etats dit exactement l'opposé de ce qu'il paraît énoncer en clair. Son langage inné est celui de son masque - et nous avons remarqué que ce masque se trouve préconstruit à titre viscéral par l'inconscient fissuré propre au théopolitique simiohumain.

La servitude ne serait donc "volontaire" au sens où l'entend La Boétie que si la civilisation moderne disposait d'une science du psychisme scindé entre le réel et le rêve qui régit la condition onirique de l'animal dichotomisé de naissance. Alors seulement l'Occident lirait à livre ouvert le discours réel que l'Amérique actuelle adresse à son miroir et qui la pilote en retour. Mais ce miroir est celui de l'Histoire. L'image que l'homo politicus regarde est précisément celle que lui impose un basculement du vrai spectacle dans le séraphique. La politique angélique est spéculaire par nature et sa voix contrefaite fait dire à M. Barack Obama, le Grand Sacrificateur sur l'autel de la démocratie mondiale, que son pays " s'immole sans compter pour la liberté du globe terrestre".

12 - La pensée post-démocratique

- On voit combien la pesée cultuelle de la notion pré-psychanalytique de " servitude volontaire ", qui n'est apparue qu'au XVIe siècle, est demeurée embryonnaire dans une civilisation fondée sur le meurtre sacrificiel depuis son dédoublement dans des mondes oniriques, puisque la balance à peser la "volonté" du sacrificateur sur les autels idéaux de la démocratie auto-immolatoire est celle qui lui est devenue congénitale au cours des siècles et qui lui a fourni pour armure le masque cérébral de la sainteté que sa propre parole béatifique lui a forgé. Si cette volonté auto sacralisante était consciente de la perversion qui lui fait lever les yeux au ciel pour la prière, l'ange paradigmatique de la grâce dédoublée qui s'appelle Tartuffe se croirait aussi sincèrement pieux que M. Barack Obama, alors que le génie abyssal de Molière a précisément recouru à l'artifice de démasquer le personnage et de le rendre hyper conscient des ressorts psychogénétiques qui commandent les dévotions sanglantes du simianthrope bipolaire.

Aussi se révèle-t-elle titanesque, la tâche d'une anthropologie sur ses gardes et à la recherche d'un regard de l'extérieur sur le cerveau du simianthrope - une telle anthropologie critique serait à elle-même son saint Sébastien ; et ce serait à ce titre qu'elle ferait exploser la méthode platement descriptive, donc acéphale dont use une science historique masquée à son tour ; une telle anthropologie serait donc en mesure de substituer une problématique profanatrice et mal assurée à une expérimentation rendue inexperte d'avance par son ignorance des présupposés qui l'égarent. La mission d'une telle discipline serait d'éclairer l'inconscient tartufique, donc cultuel, auquel la parole offre à la fois son masque et sa figure d'ange. Mais comment les obstacles à une entreprise aussi sacrilège seraient-ils insurmontables dès lors qu'en ce début du XXIè siècle, un type nouveau de choc meurtrier entre les empires et leurs masques protecteurs impose à la raison critique, donc à la pensée philosophique, les devoirs d'un Prométhée inconnu, dont la vocation iconoclaste ne serait plus de retirer des mains de Zeus un sceptre orageux, mais d'arracher des yeux de l'humanité le bandeau de sa cécité la plus native, celle qui lui sert de carapace protectrice et qui commande la volonté de cécité auquel le sacrifice sert d'instrument - cécité dont La Boétie avait entrevu les arcanes.

Quand l'Europe vassalisée depuis 1945 fera, de sa longue auto-immolation intellectuelle, l'instrument de la régénération de son intelligence critique, l'épreuve qu'elle aura subie - celle d'une civilisation humiliée par le spectacle de son propre naufrage cérébral dans le monde onirique dont l'Amérique lui tendait les appâts - cette épreuve, dis-je, lui redonnera le premier rang sur le théâtre d'une Histoire décryptée. De même que la défaite militaire d'Athéna a servi de tremplin au génie profanateur de Thucydide, la défaite de l'Europe de la pensée d'hier enfantera des artisans, des orfèvres et des architectes du débarquement d'une simianthropologie blasphématoire et spectrale dans la science politique post-démocratique.

13 - Notre heure est venue...

- "Notre heure est venue" nous annonce M. Barack Obama. Vous vous trompez, M. le Sénateur. L'heure est arrivée, pour l'Europe de la pensée, de jeter un regard lucide sur vingt-cinq siècles de l'histoire de sa tête ; l'heure a sonné, pour notre civilisation, de se retourner sur ses fausses espérances et de juger le tracé de deux millénaires et demi de l'errance de son encéphale. Jamais nos ancêtres ne s'étaient demandé quel itinéraire incertain leur boîte osseuse avait suivi, jamais ils ne s'étaient interrogés sur les routes cahoteuses que leur cerveau dédoublé avait empruntées. Et voici que leur entendement déhanché ne leur permet plus de poursuivre leur chemin en aveugles. Certes, ils divaguaient depuis longtemps, mais leur égarement ne se voyait pas tellement, parce que leur trottinement paraissait localisé et leur utopie de peu de portée. Pour qu'un regard de l'extérieur sur le contenu réel de leur crâne débarquât dans leur géopolitique, il fallait que le spectacle du chaos mental auquel ils se trouvaient encore entièrement livrés leur fût déjà devenu relativement évident à l'échelle planétaire. Pour cela, il fallait bien que toute la représentation fût soudainement devenue inintelligible à leurs pauvres paramètres, il fallait que le théâtre de leur entendement infirme leur parût tout subitement indéchiffrable parce que privé de boussole et il fallait que la conque cérébrale dont ils vantaient les performance les empêchât de faire un pas de plus dans l'arène du temps des nations, il fallait que leur verbe comprendre leur sautât à la gorge, il fallait qu'ils fussent enveloppés de ténèbres et frappés de stupeur par l'extinction de leurs " lumières naturelles".

Puis la scène leur a semblé s'éclairer quelque peu; et ils ont allumé quelques feux dans le clair-obscur qui s'était répandu autour d'eux. Entre temps le globe terrestre était devenu tellement microscopique que leur regard l'embrassait maintenant d'un coup d'œil. Alors seulement ils ont appris à s'étonner de ce qu'une mise en scène aussi minuscule leur demeurât néanmoins tellement énigmatique. Du coup, tous leurs jugements ordinaires se sont trouvés disqualifiés, mais sans qu'ils eussent encore appris à les réfuter dans les règles, ce qui a alimenté, mais également fécondé leur angoisse. Puis leur quête d'une argumentation qui répondrait à leur désarçonnement leur a redonné un peu de courage. Mais ces préliminaires de leur résurrection cérébrale n'étaient pas encore suffisants : pour que leur raison fatiguée fût mise hors jeu et banalisée à jamais à leurs propres yeux, pour que leur cécité leur parût enfantine, pour que leur puérilité se fût rendue à la fois risible et tragique à leur regard, il fallait bien davantage que l'ébahissement, l'ahurissement, l'esbaudissement de quelques têtes arrachées au sommeil et que la nature s'était cruellement amusée à faire naître avant l'heure : il fallait, de surcroît, que le crâne des spécimens demeurés les plus endormis les fît tituber et trébucher à chaque pas. Sinon jamais ils n'auraient seulement songé à faire l'inventaire, même rudimentaire, du contenu de leur escarcelle cérébrale, sinon jamais ils n'en auraient dressé la nomenclature effrayée. Mais que leur manquait-il encore pour que leur espèce conquît une lucidité contemplative, une distanciation méditante, un vrai savoir ? Que leur encéphale changeât de nature et se posât des questions entièrement hors de portée de l'animal pseudo cogitant que les siècles antérieurs avaient façonné.

Certes, depuis Platon, les descendants miraculés du chimpanzé avaient commencé de questionner leur vocabulaire le plus marmonnant, et notamment leurs verbes savoir et comprendre, dont le contenu différait à peine de celui du rugissement animal. Aussi, cherchaient-ils en vain la clé de leur séparation véritable de la zoologie ; et ils avaient beau regarder de tous côtés, ils n'apercevaient jamais qu'un grossissement incongru du même modèle cérébral dont leurs frères inférieurs disposaient moins efficacement qu'eux. Par bonheur, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, une dévalorisation insidieuse des exploits exclusivement quantitatifs de leur boîte osseuse a commencé de leur présenter sous des traits ridicules le pacte semi animal que leur intelligence avait conclu pendant des millénaires avec leurs performances physiques.

14 - Une espèce oraculaire

- Pour la première fois, une évidence cruelle les aveuglait : ils appartenaient de naissance à une espèce oraculaire, de sorte, depuis la nuit des temps, ils enregistraient non seulement les messages à décoder, croyaient-ils, que leurs univers imaginaires étaient censés leur faire parvenir, mais également les discours rationnels que les atomes étaient réputés leur tenir. Depuis la nuit des temps, leur encéphale spéculaire sécrétait des mondes signifiants ; et ils demandaient au langage de leurs ancêtres de servir de sage-femme à leurs songes bavards. Leur loquacité naturelle leur servait de lanceurs et plaçait leur parole sur orbite géostationnaire, de sorte qu'il se transportaient corps et âme dans le jardin des Hespérides où leur volubilité faussement prometteuse leur donnait à goûter leurs "ailleurs" vocalisés. Mais jamais encore cette dramaturgie ne s'était étalée à la faveur de l'ubiquité de leurs images télévisées d'eux-mêmes. Pour que ce spectacle se révélât de nature et d'origine psychobiologique, il a fallu que plusieurs mondes messianiques, sotériologiques et rédempteurs s'entrechoquassent dans le ciel d'une Europe désertée par la pensée et que son asservissement hâtif à un empire étranger avait décapitée.

Mais les désastres cérébraux qui ont frappé nos lointains prédécesseurs se sont révélés résurrectionnels à l'heure où leur étendue même a semblé rendre irréparables leurs collisions entre eux. Placé devant l'évidence qu'il était toujours demeuré inconnu à lui-même, Adam a commencé de fouiner partout à la recherche des documents qui allaient, du moins l'espérait-il, lui faciliter le décryptage de ses songes. C'est dans la fébrilité et l'effroi qu'il a découvert qu'une véritable science de son espèce se trouvait en germe chez ses Chamfort, ses La Bruyère, ses La Rochefoucauld, ses Martial, ses Pétrone. Mais jamais aucun observateur armé d'une logique et d'une dialectique architecturales n'avait seulement songé à recueillir leurs observations générales ou partielles, puis à les connecter entre elles en un système si rigoureusement construit que sa logique interne le rendrait heuristique.

Puis Adam le tartuffique a découvert, non loin de l'Eden et de son meurtrier de père prébendé, par ses autels d'autres documents plus saisissants encore de ses offrandes à son propre dédoublement dans l'angélisme de son verbe. Pourquoi ces écrits secrets sur les sacrifices se trouvaient-ils entre ses mains sans que personne n'eût tenté d'en tirer une science réfléchie de l'animal tapi sous les ruses que ses songes suicidaires et sacrés lui apprêtaient ? Quel portrait, pourtant, d'un animal au masque d'ange que le Don Quichotte de Cervantès, quelle peinture d'une espèce composée d'animalcules et de géants que les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, quel tableau d'une humanité rêveuse et tueuse que l'œuvre entière de Shakespeare ! Bien plus, des narrateurs prodigieux avaient raconté tout au long la sauvagerie des bêtes meurtrièrement musicalisées par leurs psaumes et leurs liturgies. Alors ils ont songé à placer ces renseignements sous la lentille de leurs microscopes encore maladroits. Puis ils ont appris à fabriquer les télescopes géants qui allaient leur permettre d'observer de l'extérieur le cerveau schizoïde de leurs idoles et de s'en faire leurs miroirs.

15 - Le retour de Socrate

- Pourquoi ni leur âge chrétien, ni le demi millénaire des retrouvailles de leur Europe avec leur espèce d'humanisme scindé entre leurs ciels et leurs labours ne leur avaient-ils donné un vrai regard sur leur encéphale ? Parce qu'à l'origine, leur politique et leur histoire avaient besoin d'un œil encore naïvement catéchétique et roboratif. Puis l'heure est venue pour eux de faire volte-face et de se demander pourquoi ils cherchaient leur sens et leurs valeurs tantôt dans les entrailles de la terre, tantôt dans le faux ciel de leurs évangiles, sans qu'ils sussent ni comment se partager entre les deux royaumes de leurs prévarications, ni comment tirer profit de la mise en ménage tumultueuse de leur glèbe avec leurs ciels. Par bonheur, ils se sont fait un levier de l'empire étranger qui les avait asservis à ses songes et reconduits à l'enfance. Quelle providence que le long naufrage de leur intelligence dans les cantates de leur servitude, puisque ce désastre leur a appris à changer de testament et à donner une postérité nouvelle à l'adage socratique selon lequel leur ignorance était la source de tous leurs maux ! Puis une connaissance enfin anthropologique de leur ignorance, leur a ouvert le chemin de leur nouveau "Connais-toi".

En vérité, leur ignorance avait été d'une étrange nature: non seulement elle s'était toujours et nécessairement présentée à leur globe oculaire sous les traits du savoir le plus sûr de lui, mais l'instrument même de leur erreur n'était autre que la logique interne qui pilotait leur argumentation. Puisque leurs démonstrations se fondaient sur le fonctionnement d'un appareil probatoire falsifié de naissance, leur ignorance ne pouvait se trouver décryptée qu'à l'école d'une spéléologie de ce que leurs preuves semi animales s'imaginaient prouver, puisqu'ils se trouvaient leurrés à la source par le mode même de raisonnement à la fois inné et semi volontaire auquel leur cerveau se trouvait assujetti. En vérité, celui-ci "se trompait", au sens qu'il était trompé par sa propre dégaine. La connaissance de leur ignorance atavique ne pouvait donc s'apprendre comme ignorance que si elle parvenait à quitter quelque peu l'enceinte des signifiants simiohumains sur lesquels leurs expériences fondaient leur définition de la vérité de la justice et de la liberté. Aussi nos ancêtres simiohumains n'ont-ils pu commencer de raconter l'avenir taaruffique de la politique mondiale qu'après leur entrebâillement sur double échec de leurs jungles et de leurs utopies sur la scène internationale. Quel autre destin les appelait-il que celui de se demander : "Qui étions-nous?". Mais si leur "servitude volontaire" en avait fait les serfs de leur ignorance, à quelle distance leur fallait-il apprendre à planter leur tente afin d'apercevoir leurs sacrifices au Tartuffe de la Démocratie mondiale qu'ils étaient à eux-mêmes devenus?

Quand ils eurent appris à poser leur museau sur l'histoire de leur cerveau schizoïde et à descendre dans la nuit de leurs immolations, une faible lueur leur est apparue. Et comme ils avaient fermé leur maison derrière eux, ils ont longtemps.

1er septembre 2008

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