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Quand les mots ne suffisent plus

Ah bravo, à force d'en faire mauvais usage, à force d'excuser tous les crimes, à force de politiser toutes les injustice, à force du talent qui consiste à faire taire et convertir la colère en résignation, voilà que les mots ne veulent plus rien dire.

Le prix à payer est salé pour toutes ces années de mensonge, même ceux qui parlent sincèrement n'égalent pas la fraîcheur et la conviction des menteurs.

Quand on arrivait en colère c'était comme pour venir se nourrir du mensonge qui allait nous calmer ; à force de procéder de la sorte c'est devenu une nourriture dont on ne pouvait plus se passer. Tout comme les tortionnaires, la moindre égratignure clamait de toutes ses forces qu'on la compense par un nouveau mensonge. Les otages habitués ont peu devenir pires que leurs maîtres, et quand ils n'étaient pas assez calmés, ils réclamaient en fait encore plus de mensonges et de dureté.
Et finalement sans se douter où allait les conduire cette recherche de perfection, les peuples bernés commençaient à s'inquiéter de la logique, pour que le plus profond tréfonds soit lui aussi arrosé.

Puis un jour, comme la goutte que fait déborder le vase, la dernière goutte de crédibilité s'est évaporée.

- Quand on arrive avec colère pour réclamer une explication, quand l'acte odieux a précédé sa justification, quand on sait même qu'elle sera insuffisante et que quoi qu'il arrive notre colère doit être comblée, le chemin habituel voulait qu'on repartait avec une raison nouvelle à laquelle on n'avait pas pensé.
Les politiciens savaient y faire pour calmer les ardeurs, quitte à changer d'avis en fonction de l'intérêt du moment, quitte à ne respecter aucune foi ni aucune loi, quitte à parler de respect sans savoir de quoi.

C'était la solution de facilité, il suffisait de venir puiser le nouveau mensonge fraîchement inventé, et ensuite de le réitérer autour de soi pour profiter à son tour de l'air intelligent que ça procure.
Mais en voyant que ça ne marchait plus assez bien il fallait s'en retourner vers les maîtres panseurs de doutes.

Et puis un jour vint la résolution, de ne plus y croire et de devoir conserver sa colère intacte, de se dire par avance que quoi qu'il sera donné comme explication ça n'égalera pas les actes.
Oh ils auront bien essayé le lavage direct des cerveaux et de nombreuses techniques d'amnésie collective, qui aura marché son temps, mais comme le veut la Loi du traitement des symptômes, ça n'aura pas duré longtemps.

Il aura été difficile de ne pas se faire avoir et de repartir exempt de colère. Il aura fallu passer outre l'impression d'être véritablement empli de méchanceté pour ne plus accepter que les mots ne remplacent les maux. Que la parole soit plus forte que l'action. Il aura fallu conserver la mémoire des faits contre vents et marées, il aura fallu n'avoir pour source de motivation que tous les malheurs du monde et rien d'autre, il aura fallu admettre et voir en face qu'on baignait en enfer, et que notre monde n'était que douleur et injustice ; il aura fallu n'avoir pour seuls outils que des choses démoniaques et salissantes. Il aura fallu pendant un court instant perdre toute foi et toute morale, pour ne pas répondre positivement à la défense des menteurs, qui n'avaient plus pour arguments que des paroles sensées, auxquelles ils venaient soudainement d'adhérer, et une fois poussés dans leur retranchement le moins prévisible.

Même ça ils nous avaient déjà fait le coup et même ça on a pu voir le peu de temps que ça restait valable.

- La sensation qu'on ressent quand l'Histoire est accomplie

Ce vide qui succède à la crainte et l'angoisse, quand on se demande de quel passé on était l'élan quand on en a vu arriver sa fin.
La perception d'un horizon dégagé et vierge, de terres et de végétation que ceux d'avant ne sont plus là pour voir.
Être le témoin du passage d'une époque à une autre, et se sentir partagé entre l'envie d'y retourner, et au fond, la curiosité d'en être sorti.
Quand tout ce qui arrive n'est plus sous l'égide de ce passé, quand tout ce qui est arrivé avant, n'a finalement plus d'effet sur le présent.
Si ce lieu n'est pas celui de la limite de l'univers alors à quoi doit-il ressembler ?
Si on n'y pose pas les pieds une fois alors, avons nous été assez vivants ?

Le temps de souffler, de se vider et de laisser derrière soi ce qui nous emportait dans des circonvolutions dont nous ne dépendions pas en fait.
Le temps de se demander s'il n'y a rien de nouveau qu'on pourrait voir.
Les gens et les événements qui arrivent dans ce nouveau pays, n'ont pas vraiment d'identité, et c'est presque mieux comme ça, on se sent plus légers.
Combien de choses nous avaient échappées ?
Que n'avions nous pas le loisir de voir ou d'entendre, de penser ?
Et ces nouveautés, comme on aimerait les partager avec les aimés qui ne sont plus là.
Et ces nouveautés, comme on est heureux aussi, qu'il n'appartiennent pas à ce passé lointain qu'on a failli traîner derrière soi.
A quel point l'histoire maintenant finie, n'a plus lieu d'être ici, à quel point elle n'a plus son mot à dire, à quel point, ses arguments sont partis avec le vent.

A quel point ce qui va maintenant advenir n'est ni de la joie ni de la tristesse, à quel point c'est encore à définir.

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