080813 8 min

chemin dans la montagne

Le Pays de Morphée, quoi qu'on en pense existe. Il dépend de l'entrée qu'on prend, et ensuite c'est lui qui nous guide vers une sortie, que l'on doit choisir librement, et qui nous mène au monde réel dans lequel on décide d'entrer, et de passer sa journée terrestre.
Les mondes sont simultanés, il y a autant d'univers que de psychés, et selon par où on y est entré, tout l'univers réel dans lequel on réside la journée dépend de cette entrée.

Le soir, cet univers est résolu, les questions qui y ont siégé ont été entendues, et les réponse que notre âme devaient y apporter seront accomplies. Dès lors qu'on a résolu sa journée, alors sa vie a été accomplie, et comme on n'a plus rien à y faire, alors on s'endort, gardant avec soi les question non résolues encore.

C'est par celles-là qu'on entre chez Morphée.

Nous étions à la fin de notre cursus et de notre année scolaire, dans un complexe très étendu en bâtiments horizontaux et très modernes, logés entre deux montagnes.
Nos chambres devaient être restituées, et pour la première fois seulement on ne se contentait plus de nos quartiers, toutes les résidences devenaient les nôtres, le temps d'une seule journée où nous devions remettre tout en ordre et préparer l'arrivée des nouveaux étudiants.

Je me baladais dans le complexe, avec ce regard nouveau et très bientôt ancien, visitant mes copains et mes copines, découvrant où ils avaient habité. Un long tapis roulant m'emmenait vers une grande salle commune que je n'avais pas assez visitée, une sorte de supermarché de la détente avec des étages en mezzanine, et des escaliers roulants pour s'y balader.

Ma copine me dit qu'elle avait déjà tout préparer et qu'elle était prête à partir, qu'elle était contente de ce moment passé avec moi à déambuler sans but. Elle me dit qu'on aurait dû faire ça plus tôt, et avant même que je ne sache l'avouer, que ce sentiment de liberté aurait dû nous parcourir bien avant.

De ces jolis regrets, je pense soudain que je n'ai pas encore préparé mon quartier, et elle me fait remarquer que le nouvel arrivant doit déjà être sur place, étonné d'y voir encore mes affaires.
Nous devons nous quitter là, je l'embrasse, et la laisse là à sa paisible nostalgie.

En bas de l'escalier automatique je croise mon ami, lui aussi prêt à partir, qui me dit qu'il vient de voir du monde dans ma chambre et que je devais aller faire mes affaires. Ma sympathie pour lui n'a jamais été que grandissante, c'est juste dommage que le temps soit si court, que tout soit déjà fini, et je m'envole.

Chez Morphée je sais voler. Oh, pas beaucoup je sais juste décoller, ça fait longtemps que j'ai appris ça, au début je savais juste profiter d'une pente douce pour me laisser emporter, à deux centimètres au-dessus du sol.
Je me souviens encore de mes premiers pas dans l'air il y a très longtemps de cela, on avait une machine antigravité qui faisait comme une bulle sur le sol, afin de nous enseigner juste que c'était possible.

J'avais alors un bon élan, c'est un élan du coeur, le seul qui puisse nous faire décoller. Comme j'y arrivais comme jamais, je survolais l'escalier montant, et là encore j'ai pu apprendre une chose de plus, à monter.

Dans mes quartier je rangeais mes affaires, et comme j'étais ordonné ça ne prenais pas plus que quelques minutes, et l'étudiante, grand brune et longiligne, m'attendait presque agacée de me croire désorganisé. Mais me voyant arriver en volant, elle fut stupéfait que mon coeur soit si calme, et dès lors tout son stress s'en allait.

Je pris mes affaires et allait dans le coeur de la ville, comme si je ne voulais pas partir, me dirigeant dans l'autre sens que celui de la route qui devait nous conduire plus bas dans la vallée.
Par ce chemin, il n'y a que la montagne, et je sais que je peux rejoindre mon habitation en passant par-dessus elles; même si je ne sais voler qu'à deux centimètres, et que je ne sais monter une pente que depuis quelques heures à peine.

-

Par le passé j'avais déjà pris ce chemin pédestre, et m'étais retrouvé dans un orage qui avait mis à peine quinze minutes à se former. J'avais prit un grand danger, sans savoir à l'époque à quel vitesse la météo pouvait changer. Mais avec mon vague à l'âme je me sentais de suivre ce parcours, et ainsi je partais seul dans la montagne.

Les dernières routes praticables me faisaient sortir de la ville, et je le fis en volant, avec mon espèce de cartable qui ne pesait rien. Le vent soufflait et me gênait, il tourbillonnait, et en fait je ne pouvais qu'être emporté par lui. Bien sûr je sais monter à peu près, mais je suis loin encore de savoir me diriger...

Le vent voulait me faire revenir sur mes pas, et ça m'avait un peu contrarié. Je me concentrais afin de rester dans la paix du coeur, et tenter de guider mon vol, puis soudain je m'élevais à plus de dix mètres de haut, ce qui me fit ressentir un grand vertige. Vertige qui est une véritable mécanique à empêcher de voler...

J'insistais et le vent m'emportait, puis je tombais né à né avec un véhicule, qui dû stopper net. Le conducteur s'exclamait de ne pas voler sur la voie de circulation tant que je savais pas le faire.
Lui et son passager étaient plutôt moins élevés, ils ne savaient pas voler et cela ne les intéressait pas, par contre me voyant assez mal parti, il acceptèrent de me prendre avec eux.

Je leur demandais s'ils pouvaient faire ce détour pour me poser au plus haut de la montagne, suite à quoi je serai redescendre de l'autre côté sans problème. Ce qu'ils firent, mais en étant assez pressés d'en finir. Le gars roulait vite car il devait ensuite revenir. La route était sur le flanc de pentes qui étaient parfois vertigineuse, pavée de bonnes intentions en forme de pierres arrondies et glissantes, posées à l'usage des piétons et pas plus large que le véhicule, et parfois humidifiés par des petits ruisseaux, précisément à là où la route était en biais et en virage.

Je lui conseillais de rouler un peu moins vite, précisant qu'un accident est si vite arrivé, ce que son passager n'hésita pas à conforter, lui qui voyait passer des falaises à l'aplomb de sa fenêtre.

Puis il y avait une voiture au design profilé en face, les deux s'arrêtaient. Il essaya une marche arrière maladroite pour céder le passage, mais je vis le premier que ça ne mènerait à rien, et que c'était à celui d'en face de reculer. Il s'y prit mal et la voiture se mit en travers. Puis il revint sur la voiture qui ne bougeait pas et ne voulait pas comprendre qu'on ne pouvait reculer. Alors d'un coup, il force le passage, assez énervé pour choquer le véhicule d'en face, et finalement il passe sa roue avant gauche sur le capot de cette dernière.

Ah ce sens de la provocation, c'est celui-là qui m'avait manqué pendant l'année pour que je connaisse le sentiment de liberté, que je n'avais qu'à peine effleuré.

Puis le chemin repartit en descente, et c'est là que je devais continuer seul.

-

Il ne me restait pas beaucoup à grimper, et je fis une pause le temps de remettre mes affaires en ordre. Je triais quelques papiers pour voir si je ne les avais pas oubliés. J'avais deux documents officiels dans la main quand soudain je me sentis observé. Chez Morphée les choses peuvent vite basculer. C'est comme quand on vole il faut une certaine constance du coeur sinon on tombe. Je devais faire ces rangements avant de pouvoir monter par la voie aérienne, je devais éclaircir ce sentiment d'être observé.

Je vis une sorte de mini drone de quelques centimètres posé sur le sol prêt à décoller. Un petit avion rouge et brillant, très beau avec des ailes devant, et une hélice comme un hélicoptère dessus, une combinaison des deux. Il tournait et je ne savais pas comment l'attraper sans interrompre l'une ou l'autre de ses trois hélices.

Je le pris par dessous, confusément en gardant mes papiers dans la même main, mais hélas ma main entrait en contact avec les pales de son hélices, si fines et fragiles qu'elles se brisèrent.
L'objet s'arrêtait, et je regardais devant moi, je vis un garçon d'une onzaine d'années, que je n'avais pas vu.

Je compris alors que ce n'était pas un drone en train de m'observer mais un simple jouet, que ce n'était pas un subterfuge, mais bien un réel objet.
J'allais vers le garçon, en comprenant que c'était à lui, et en étant assez désolé de le lui avoir plié ses ailes.

Il me dit que ce n'était pas grave, qu'il avait des hélices de rechange, mais je lui répondit que c'était plus grave qu'il ne le pensait, que c'était à moi de lui racheter d'autres ailes.
Je lui racontais que moi aussi quand j'étais petit, ma voiture télécommandée était passée sous les roues d'une voitures et j'avais aussi dit que ce n'était pas grave, que je pouvais la réparer. Je me souvins que j'avais dit ça surtout par une sorte de timidité, et je vis qu'il faisait de même.

J'insistais pour lui promettre que j'allais lui en avoir d'autres, et que je me devais de prendre ses coordonnées pour les lui envoyer.
Puis ses parents arrivaient, portant les papiers que j'avais laissé s'échapper.
Le père me dit qu'avec ces informations, il avait vérifié qu'elles étaient valides et avait déjà obtenu toutes mes coordonnées.

Il avait été suspicieux et en premier avait fait cette démarche, et je dis au garçon qu'il avait de la chance d'avoir des parents qui veillaient aussi bien sur lui.
Je leur demandais alors s'ils pouvaient me déposer plus haut sur la montagne, et nous partîmes en voiture pour quelques kilomètres.

Il y avait une si belle entente entre nous, que je regrettais de devoir si tôt les quitter, promettant qu'on se reverrai à l'occasion de la réparation que j'avais promise. Et là, une fois seul en haut de la montagne, au moment où le plus facile reste à faire, au moment où je n'ai plus qu'à me laisser emporter dans la pente en survolant les pierres et les falaises sans aucune peur, je me rendis compte que cette histoire d'ailes brisées était surtout la mienne.

Ainsi je sortis du pays de Morphée.

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