07/07/2006 4 min #1907

L’IMPOSTURE SOCIALE-DEMOCRATE

Extrait de : De notre servitude involontaire, lettre à mes camarades de gauche, Alain Accardo (Contre-Feux, Agone, Comeau a Nadeu, 2001)

Le courant moderniste des partisans du système capitaliste, sous le pavillon flatteur et rassurant de la social-démocratie, est devenu le courant politique dominant en Europe. Leur différence spécifique par rapport à la droite réactionnaire classique consiste à se présenter publiquement comme défenseurs du monde du travail pour mieux défendre la domination du capital, dont ils assurent le service de déminage. Moyennant une propagande médiatique, ils arrivent à accréditer chez les salariés l’illusion qu’ils sont les auteurs bienveillants d’une politique humaniste, généreuse, soucieuse gérer au mieux des intérêts de l’indispensable redistribution sans laquelle des millions des salariés frustrés et excédés de justice et de dignité, alors qu’en fait tout leur talent, acquis dans les écoles du pouvoir, est de risqueraient de se mobiliser contre le système. Celui-ci ne peut rester crédible qu’en répondant positivement à des attentes et des aspirations qui vont croissant de génération en génération. Ce qui est vital pour le système c’est, à défaut de pouvoir les éliminer, de les maintenir dans les limites comptables avec la logique de reproduction de ses structures. Non seulement la social-démocratie actuelle n’a plus rien à voir avec une force d’opposition au système capitaliste (ce qu’elle fut autrefois, à l’époque de Jean Jaurès, Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg), mais elle lui sert au contraire de bouée de sauvetage en mettant en oeuvre, à l’échelle nationale et/ou européenne, une politique acceptable par l’immense majorité des classes moyennes, c’est-à-dire, sous le label socialiste ou travailliste, diverses variantes d’un social-libéralisme que seule la droite république américaine la plus effroyablement réactionnaire considère comme étant encore une politique d’inspiration socialiste. Les partis "socialistes" actuels ont tous virés leur cuti depuis longtemps en abandonnant officiellement leur doctrine anticapitaliste originelle pour se rallier au social-libéralisme, c’est-à-dire à un capitalisme conscient de la nécessité de consentir des réformes. Le tour de passe-passe des sociaux-démocrates d’aujourd’hui consiste à entretenir, en jouant sur les mots, la confusion entre "réformiste", "socialisme" et "gauche". Il n’y a plus désormais de possibilité de lutter sérieusement contre le système capitaliste si on ne réalise pas, au départ, qu’il a revêtu la défroque socialiste, autrement dit que le prétendu socialisme des Mitterrand, Rocard, Jospin, Fabius, Blair, Schröder et tutti quanti n’est pas de gauche, comme ils ont le front de le proclamer, mais bien de droite. Le capitalisme a toujours eu au moins deux fers au feu. Il utilise désormais le fer "socialiste" parce que, dans une société de classes moyennes développées, c’est le plus efficace pour maintenir la grande masse des salariés dans l’obéissance. Aux âmes ingénues qui objecteront que, "quand même, les socialistes font des réformes, on peut leur en être reconnaissant", je me permettrai de faire remarquer que les puissants du monde capitaliste ont des raisons biens meilleures encore d’être reconnaissants aux socialistes de tout le mal qu’ils se donnent pour maintenir au moindre coût (politique, économique et social) l’ordre capitaliste de par le monde.

Ce que trop de citoyens n’ont pas encore compris, c’est que la même évolution historique qui a conduit à la "mondialisation" de l’économie libérale est aussi en train de créer les conditions de dépassement de ce système. Et loin que le genre humain soit condamné au règne sans fin du capitalisme, on peut dire au contraire que jamais l’utopie d’une humanité libérée, fraternelle et juste, n’a rencontré dans la réalité des bases matérielles et symboliques aussi solides. Encore faut-il se battre pour contre les faux-semblants et les leurres que le système met en oeuvre pour abuser, freiner et dévoyer les luttes. La fonction politique de la social-démocratie est précisément aujourd’hui de récupérer au bénéfice du système les critiques dont il est l’objet. Mutatis mutandis, la notion actuelle de social-démocratie est au règne du capitalisme ce que la notion de monarchie constitutionnelle était à la monarchie absolue : Un moyen de sauver le régime en retardant indéfiniment, s’il se peut, l’idée qu’il faut en finir avec le principe même de l’ordre existant.

Mais l’opposition dans le système n’est pas simplement le résultat d’une manipulation de l’électorat par d’habiles stratèges politiques. Encore faut-il, pour que les stratagèmes fonctionnent, qu’ils s’adressent à un public doté de propriétés qui l’exposent à la mystification.

bellaciao.org

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