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A propos de : « Le monde de la philosophie » (editions Flammarion)

Les éditions Flammarion publient une collection en trente volumes des textes fondateurs de la philosophie occidentale. Le prix en est tellement modéré qu'il s'agit visiblement d'une tentative de sauvetage in extremis d'une civilisation européenne menacée de décérébration accélérée en raison du naufrage dans l'enseignement scolaire d'une discipline dont Socrate disait qu'elle s'adressait aux âmes dignes d'en féconder la semence. Le mérite de cette entreprise est de faire entrer dans le capital philosophique de l'Occident des textes non classés officiellement sous la rubrique " philosophie ", tel L'Eloge de la folie d'Erasme ou Le Prince

A l'heure de la physique à plusieurs dimensions, du décryptage de notre code génétique, de la bombe nucléaire, de la traque des origines zoologiques de notre espèce, de la multiplication des psychanalyses, de la crise de la " raison ", de la rechute de l'humanité dans les mythes religieux, de la délégitimation du suffrage universel par des majorités populaires irréfléchies, la philosophie découvre que, depuis les origines, le "Connais-toi" socratique renvoie à une pesée anthropologique de l'encéphale humain.

Par Manuel De Diéguez

1- Qu'est-ce que l'esprit philosophique ?
2 - Le choix du matériau
3 - La philosophie et la pesée de la folie
4 - Comment donner un sens à l'histoire de la philosophie ?
5 - Une allégorie de l'histoire de la philosophie
6 - Pour une problématique du devenir de la philosophie
7 - Comment rendre prospective l'histoire de la philosophie ?
8 - Une lecture anthropologique du courage militaire
9 - Le destin de la pensée occidentale
10 - La philosophie et le jeu des échecs
11 - Aux racines de la folie collective
12 - La simianthropologie et l'idolâtrie
13 - Le destin de la philosophie

1 - Qu'est-ce que l'esprit philosophique ?

Quand un grand éditeur lance dans le désert du panculturalisme mondial la vaste entreprise de publier un compendium en trente volumes des œuvres marquantes de la philosophie occidentale de Platon à Nietzsche, et cela non seulement à un prix incroyablement bas, mais " sous coffret cartonné et illustré ", quand il bénéficie en outre d'un support publicitaire de taille, celui du lancement dispendieux sur le " marché " de l'industrie du livre d'une page du journal Le Monde entièrement consacrée, et cela chaque semaine, à expliciter le contenu de Hume, d'Auguste Comte ou de Montesquieu, c'est que cette Maison n'est pas seule à tirer les conséquences de ce que le professeur Aristote avait enfermé les Isaïe de la pensée, dont un certain Socrate, dans une enceinte académique promise à la scolarisation de la pensée. Mais une civilisation européenne dont le vrai souffle de l'esprit critique ne serait plus celui du progrès du "Connais-toi" se trouverait condamnée au naufrage cérébral dans un relativisme culturel planétarisé. C'est pourquoi la présentation de la collection s'interroge "avec humilité, mais avec conviction", sur " la spirale de la vitesse et de la frivolité où veut nous entraîner le monde contemporain". Mais qu'est-ce que la philosophie si elle répond au rêve de tout un chacun, de prendre le " recul de la réflexion, d'aiguiser son jugement, de cultiver certaines valeurs, de conquérir une plus grande liberté dans la conduite de son existence "?

Dans ce cas, rêvons d'une science médicale dont le diagnostic nous éclairerait sur la maladie dont l'encéphale des descendants désemparés de Platon et de Nietzsche, de Pascal et de Hume, de Darwin et de Freud se trouve frappé, celle de l'extinction de la pensée critique à l'échelle mondiale. Certes, plus un sursaut de lucidité paraîtra désespéré, plus il sera prometteur. Quelle occasion rêvée de faire le point sur vingt-cinq siècles de navigation de notre cerveau, quelle occasion rêvée d'observer la nature et les performances de notre boîte osseuse au cours de la traversée, quelle occasion rêvée de jeter un regard dans le rétroviseur de deux millénaires et demi de tentatives de notre espèce de traquer les secrets de son crâne, alors qu'à peine sortis de la rade nous nous sommes vus livrés à des mondes imaginaires. Courrons-nous vers l'ultime désastre de cesser de nous demander quel logement nous donnerons au miroir qui réfléchirai tous nos miroirs, alors que notre vaisseau n'a quitté le rivage que de quelques encablures ?

Certes, la philosophie n'est pas une branche du savoir dont les ports se prêtent à l'apprentissage; certes, comme Socrate ne cesse de nous le rappeler, les écoles rechignent à l'enseignement de cette discipline, puisqu'elle ne germe que dans les âmes capables de prendre la mer ; certes, un savoir qui porte sur l'ignorance sûre de son savoir rejette les pédotribes qui exerçaient la jeunesse athénienne à monter en graine dans les stades. Et pourtant sans une révolution du sport de la lutte et de la course qu'on appelle la méthode et la problématique des philosophes, impossible de quitter le Pirée. Quelle était la sorte de pensée qu'on qualifiait de philosophique avant Darwin ? Qu'est-ce qu'une semi théologie ? Si nous ne l'apprenions pas, une entreprise éditoriale aussi courageuse que celle de Flammarion ne demeurerait pas moins stérile que le De consolatione philosophica d'Amicius Manlius Torquatus Severinus, dit Boèce, qui mourut dans les plus cruels supplices en 524 et qui a longtemps nourri l'enseignement de la scolastique du Moyen-Age. Mais les vraies révolutions philosophiques ressemblent aux révolutions religieuses en ce qu'elles changent le regard de l'humanité sur elle-même.

Comme au XVIe siècle il nous faut recourir à une mutation du globe oculaire de la philosophie, donc de l'image d'elle-même que cette discipline reçoit sur sa rétine pour faire débarquer les Essais de Montaigne, et les Confessions de saint Augustin, et L'Eloge de la folie d'Erasme, et les Pensées de Pascal dans la science de la pesée de notre boîte osseuse. Les dialogues de Platon ne mettent-ils pas en scène une longue cure de psychanalyse ? Ne s'agit-il pas de faire accoucher notre conque sommitale d'un personnage que nous appellerons " la raison " ?

Et puis, sans une philosophie de la philosophie, comment se demander pourquoi les grands philosophes sont également de grands écrivains, donc de grands danseurs de l'intelligence ? Socrate dansait dans sa prison et la Consolatio de Boèce est un dialogue mêlé de prose et de vers. Mais si la pensée intelligente passe par le génie du poète, il faut bien que l'esprit socratique tienne la plume d'une raison apollinienne. Il ne suffira donc pas de retirer la philosophie du musée des dialecticiens scolastiques, il ne suffira pas de l'interdire aux séminaristes de la connaissance, il ne suffira pas non plus de lui donner la liberté de courir la bride sur le cou : il faudra l'armer de blasphèmes créateurs.La philosophie n'est pas seulement la science des sacrilèges impavides de la logique, elle est tout entière fondée sur l'alliance d'une forme d'incandescence de la raison avec l'autopsie des idoles. Car si Ainsi parlait Zarathoustra enfante une généalogie du " divin " qui, depuis plus d'un siècle, laisse le corps professoral du monde entier au bord du chemin, la philosophie sera aussi une psychanalyse des idoles. J'y reviendrai.

2 - Le choix du matériau

L'audace de publier un " monde de la philosophie " en vingt-cinq mille pages revient à inaugurer un musée des exploits de la pensée européenne appelé, justement, de ne pas faire figure de conservatoire, mais d'ouvrir un regard philosophique sur une philosophie désormais menacée de se changer en une exposition des performances oubliées de la réflexion philosophique du simianthrope d'autrefois. Le choix des documents cérébraux tenus pour mémorables se fera-t-il a priori ? Tracera-t-on des allées passantes et des allées désertes dans l'Eden d'une philosophie à jamais en attente du rêve qui l'inspire ? Mais sur quelles balances peser les richesses et les carences révélatrices des promesses et des asphyxies alternées dont souffre depuis les origines une discipline vouée à se demander sans relâche : " Qui suis-je ?"

On ne saurait capturer la science de la connaissance de soi-même et la cerner dans sa nature propre et sa vocation spécifique si l'on ne se demande pas pourquoi on y trouvera pêle-mêle Les Confessions de saint Augustin, Le Prince de Machiavel, La vie heureuse de Sénèque, De la démocratie en Amérique de Tocqueville, L'Eloge de la folie d'Erasme et Le Manifeste du parti communiste de Karl Marx. Mais pour quelles raisons les visiteurs de l'exposition y chercheront-ils en vain une pièce aussi significative que La Critique de la raison pure de Kant, dont ils ne trouveront que la deuxième préface? Et puis, la philosophie occidentale est-elle réellement descendue au sépulcre avec Hegel, décédé en 1830, vingt-neuf ans avant la parution de L'Origine des espèces et quatre-vingt dix-sept ans avant L'Avenir d'une illusion de Freud, qui ne figurent pas dans la nomenclature générale ? Mais dans ce cas, pourquoi publier Nietzsche, mort soixante-dix ans après Hegel et dont toute l'œuvre trouve son origine dans l'électrochoc de la découverte de l'évolutionnisme? Et pourtant, une chronologie réfléchie est nécessaire à l'esquisse d'un itinéraire du concept de philosophie. Le véritable contenu de Ainsi parlait Zarathoustra n'est pas davantage concevable avant 1859 que Descartes avant Copernic. L'histoire de la raison trouvera-t-elle un sens après Hegel, le mythologue du concept, dont on a oublié que sa thèse de doctorat réfutait Newton au nom de la philosophie de la nature des scolastiques? Quelles sont les relations que la philosophie entretient avec la science d'Archimède à Einstein ?

3 - La philosophie et la pesée de la folie

La première mise en ordre du champ de la pensée qu'il était autrefois convenu de qualifier de philosophique distinguait la métaphysique, la morale et le " problème de la connaissance ", lequel s'attachait à peser la valeur et la signification des verbes savoir et comprendre. Mais il n'y a pas de raison qu'une métaphysique occidentale héritée de l'âge religieux de l'humanité et marquée du sceau de la pensée théologique depuis Pythagore ne subisse pas le même vieillissement intellectuel que les idoles auxquelles elles ont servi de casque cérébral et d'armure politique.

Que vaut encore la division de la métaphysique classique entre le spiritualisme, le vitalisme et le matérialisme, alors que nous ne savons plus où faire passer la frontière entre la matière et la vie et que nos définitions de " l'esprit ", même demeurées rudimentaires, nous précipitent dans les abîmes de nos origines zoologiques ? Comment traiter de la morale du haut de la chaire d'une éthique universelle, alors qu'en 1492, l'un de nos explorateurs a découvert des peuplades dont l'observation a entraîné notre mythologie d'un Bien et d'un Mal absolus dans un naufrage fécond, puisque nous lui devons deux disciplines nouvelles, une science de la diversité des mœurs et une sociologie, toutes deux demeurées ridiculement acéphales, mais qu'il nous faudra bien délivrer du pur descriptivisme dont elles demeurent entachées si nous entendons leur redonner un jour une tête philosophique. Puis, deux successeurs déjà évoqués de Christophe Colomb ont tenté de remonter le fleuve de notre mémoire décapitée, Freud et Darwin. Le premier a failli découvrir des vestiges de l'inconscient abyssal de notre " raison ", le second a pris rendez-vous avec l'histoire psychogénétique de notre boîte osseuse. Nous sommes sur le point de découvrir le dédoublement natif du cerveau d'un primate à fourrure entre les miroirs vocalisés qu'il charge désormais de raisonner ferme et un réel qui résiste à toutes ses tentatives de le rendre loquace. Bref, notre folie n'est plus ce qu'elle était. Chamfort disait encore que c'était " une grande folie de vouloir être sage tout seul ". Nous nous demandons maintenant si c'est une grande sagesse d'être fous tous ensemble.

Car la notion de " santé " mentale est devenue tout artificielle et de pure convention. Des centaines de millions de descendants du chimpanzé croient que du pain se laisse changer en chair et du vin en sang et qu'il suffit, pour cela, de réciter exactement une formule magique qu'ils se transmettent de génération en génération depuis deux mille ans. D'autres ont tenté de nier un prodige aussi roboratif ; mais ils se sont longtemps trouvés cités à comparaître devant un tribunal composé de juges assermentés de l'espèce de raison du simianthrope et ils se sont vus accuser d'une forme de la folie inspirée par le diable, qu'on appelait une hérésie, ce qui leur valait la mort sous la torture. Comment se fait-il que notre prétendue santé mentale soit fondée sur une folie collective sans doute nécessaire à notre survie politique ? Dis-nous, Socrate, pourquoi des siècles de nos raisonnements n'ont-ils d'autre finalité inconsciente que de nous cacher ce que nous voulons ignorer de nous-mêmes ? Impossible à la philosophie d'aujourd'hui de ne pas se demander non seulement pourquoi nos ancêtres tiraient le pain du blé et le vin de la vigne afin de les changer en la chair et le sang de leur histoire et pourquoi ils offraient leur charpente et leur hémoglobine " en sacrifice " à une idole sur des autels de pierre, et pourquoi des masses immenses de nos congénères perpétuent un type d'encéphale dont les pièces sont fabriquées dans les ateliers des bourreaux qu'on appelle des sacrificateurs et le montage assuré dans de vastes édifices publics qu'on appelle des théologies.

Mais si nous sommes condamnés à descendre dans les arcanes de l'évolution cérébrale d'une espèce dont un abattoir occupe les souterrains et que couronne une auréole - nous tentons de découvrir pourquoi et comment les peuples et les nations réglementent et rationalisent de génération en génération la folie collective qui les empoigne depuis des millénaires - toute la philosophie européenne se changera en une simianthropologie critique dont l'ambition nous reconduira au problème de l'avenir du "Connais-toi". Car Socrate, dit la Torpille, du nom d'un poisson dont les décharges électriques tétanisaient ceux qui le touchaient achève de terrasser les rêveurs qui croyaient, depuis Pythagore, que c'était philosopher de décrypter les secrets de la matière.

4 - Comment donner un sens à l'histoire de la philosophie ?

Pourquoi, dans ces conditions, avoir réédité la Théodicée, de Leibniz, son Discours de métaphysique et sa Monadologie aux côtés du De natura rerum de Lucrèce ? Les choix de l'entreprise éditoriale seraient-ils révélateurs du sommeil de la philosophie mondiale? Pourquoi ne se met-elle pas à la recherche des pistes qui donneraient sa postérité au noyau sans cesse à revivifier de Platon, de Voltaire, de Montaigne, de Pascal ou de Nietzsche ? Ne voit-on pas des chefs d'Etat fort sérieux se rencontrer afin de convenir entre eux de la manière dont la " véritable histoire " du pays et de ses relations avec ses voisins, sera racontée aux enfants, tellement l'enseignement d'une fausse science de Clio est devenue le nouveau théâtre de la catéchèse démocratique ? Mais s'il est bien fâcheux de former un clergé de prêtres et de pasteurs ignorants de la véritable nature des Etats et des ressorts réels de l'histoire et de la politique, il est beaucoup plus désastreux encore de narrer l'histoire du cerveau de l'humanité sur un mode insidieusement doctrinal afin d'égarer subrepticement le simianthrope sur " l'océan des âges ". L'interdiction de peser de siècle en siècle le cerveau d'une espèce supposée en évolution a soumis toute la science historique à des confessions de foi puériles. Mais, il se trouve que nos rares boîtes osseuses d'avant-garde progressent d'un siècle à l'autre ; il en résulte que si l'histoire de la philosophie met sur le même pied le credo d'un théologien du XIe siècle et la conque cérébrale d'un philosophe du XVIIIè, comment l'histoire de la pensée trouverait-elle jamais un sens, c'est-à-dire une direction? La vérité se traque, la vérité est une proie, la vérité est un gibier en fuite devant ses chasseurs. Rémy de Gourmont : " Le pire, quand on cherche la vérité, c'est qu'on la trouve ". Seulement, le monde est une forteresse de la peur dont l'entrée demeure interdite à la seule science armée pour s'attaquer à une espèce protégée. C'est pourquoi le Tchan dit que le philosophe est un brigand.

Or, l'enseignement de la philosophie dans les lycées et les Universités demeure l'héritier laïcisé de la tradition d'un enseignement officialisé de la " vérité ", celui d'une vigoureuse théologie dogmatique. C'est pourquoi, ou bien le " professeur de philosophie " se spécialise dans la connaissance d'un seul philosophe, ce qui le fait monter en grade, comme le professeur de théologie se haussait au rang d'un connaisseur de saint Ambroise, de saint Anselme ou de saint Thomas, ou bien il s'élève à une domesticité plus communément blasonnée, celle de réciter une vulgate décorative de l'histoire de la " raison ", comme on s'enrubannait à commenter les célèbres Commentaires de Pierre Lombard, ce qui vous donnait le rang de haut dignitaire de la foi dans les Universités du Moyen-Age ; mais comme la République ne dispose d'aucune connaissance de la stratégie secrète qui pilote l'esprit philosophique d'un siècle à l'autre et qui a commandé l'évolution et les métamorphoses des questions centrales de la philosophie, une narration subrepticement catéchisée et eschatologisée par la médiation du mythe de la liberté démocratique finalise et mythifie le défilé des événements qui ont marqué l'histoire de la pensée européenne. Du coup, la sotériologie laïque ne se révèle pas plus heuristique que la connaissance seulement littérale et fixiste de l'orthodoxie d'un Tertullien ou d'un Thomas d'Aquin. Mais on sait, depuis Hegel, que toute véritable pensée philosophique repose sur une réécriture entière de l'histoire de la philosophie, donc sur une refondation de la signification de son parcours, ce qui requiert une remise en cause radicale de la problématique qui était censée en sous-tendre l'itinéraire.

5 - Une allégorie de l'histoire de la philosophie

Va-t-on du moins publier les Confessions de saint Augustin comme on jette une bouteille à la mer, c'est-à-dire avec un billet à l'intérieur afin d'en signaler la provenance à un destinataire éventuel? Mais que vaudra l'espoir qu'elle sera repêchée par un découvreur inspiré si celui-ci ne connaît pas la langue de l'expéditeur? Dans ce cas, la providence dont la pensée mondiale se voulait messagère demeurera-t-elle indéchiffrable, faute de jalons et de relais nécessaires au décryptage de la navigation de la philosophie? Si le billet confié aux étendues marines demande à une simianthropologie d'éclairer les secrets simiohumains de la générosité ou de la parcimonie avec lesquelles, dans les Confessions de saint Augustin, une divinité impénétrable sera censée accorder sa grâce à ses adorateurs ou la leur refuser en toute gratuité, alors le " monde de la philosophie " se trouvera guidé sur le chemin des conquérants d'une connaissance psychobiologique de l'inconscient des théologies représentatives d'un animal en suspension entre deux espèces et qui tantôt se prosterne devant l'arbitraire de son souverain, tantôt lui assène des leçons de droit romain.

Mais si le " monde de la philosophie " se révélait une bouteille à la mer dans laquelle personne n'aurait glissé un message énigmatique, jamais un récipient désespérément vide n'enfantera la révolution de la définition même de la philosophie et de sa problématique qu'exige le débarquement quasi simultané de l'évolutionnisme, des psychanalyses, de la physique à quatre, cinq ou vingt dimensions, de l'arme de l'apocalypse et du décryptage du code génétique ; car tout cela appelle les premières prises de vue de notre espèce au téléobjectif d'une simianthropologie critique : " Quel sera le premier regard de l'extérieur de l'homme sur l'homme ? " S'il n'apprend à se regarder d'une autre planète, il n'y aura pas d'avenir du "Connais-toi".

On sait que Descartes fut le premier philosophe à tenter de débarrasser l'enseignement de la philosophie du fatras des usages et des croyances dont elle s'était vainement alourdie au cours des siècles ; on sait que ce premier navigateur avait conduit Kant à un embryon d'observation critique du fonctionnement interne d'un encéphale occidental programmé sur le logiciel archémidien et euclidien. Du coup, il était devenu possible de lancer à la mer une bouteille dans laquelle le billet aurait demandé : " Comment le simianthrope a-t-il fait parler sa logique dans le cosmos? Que lui a-t-il fait dire d'intelligible et que dit-elle du simianthrope en retour ? " Peut-être cette piste se serait-elle révélée féconde si Hegel ne l'avait fermée par une satellisation para-théologique du langage spéculaire censé véhiculer une sorte de Saint Esprit de la raison idéaliste.

Mais ces apories mêmes rendent évident que, faute d'une idée de la direction qu'a prise l'histoire de la philosophie dans les siècles précédents, il n'y aura pas davantage de possibilité de connaître le sens d'un "monde de la philosophie" que d'un "monde de la théologie ". C'est pourquoi Aristote, Descartes et Hegel ont inauguré leur voyage dans le monde de la philosophie par un bref résumé de l'histoire manquée de la philosophie qui les a précédés, parce qu'il leur fallait se décider à poser à nouveaux frais une question devenue de plus en plus focale depuis Pythagore, celle du statut du concept, donc de l'idée - interrogation qui ne deviendra anthropologique qu'avec Nietzsche, mais qui demeurera vivante chez saint Anselme comme chez Abélard, Heidegger, Marx ou Valéry. Et pourtant, la question germait dans les souterrains de Hume et de Locke de scanner le statut simiohumain de l'outil vocalisé qu'est l'abstraction, afin de mettre au jour la mythologie cérébrale qui engendre la croyance selon laquelle le cosmos se laisserait expliquer à se rendre " parlant " à l'école de la prévisibilité de ses routines. Le "Connais-toi" moderne avait retrouvé la question inaugurale de Socrate, celle des " grands commençants ", selon l'expression de Husserl.

6 - Pour une problématique du devenir de la philosophie

L'idée de publier en cette aube du IIIè millénaire une somme des textes philosophiques tenus pour les plus décisifs de l'Occident pensant témoigne de la nécessité impérieuse de déscolariser l'enseignement de la philosophie ; mais ce besoin ne dispose pas encore d'une connaissance anthropologique de la nature et des ramifications psychogénétiques de la pensée scolastique. La question se trouve donc " clairement " posée de savoir quelle est l'habitation " naturelle " de vingt-cinq siècles de la pensée occidentale, donc quel est le domicile privilégié de l'humanité cogitante. Mais ce domicile n'est précisément ni "clair", ni "naturel". Comment rouvrir la philosophie à un souffle et à un esprit proprement socratiques si le territoire que cette discipline labourait se trouve désormais enlisé dans les sables d'une nouvelle scolastique du seul fait que des siècles d'esprit académique ont retourné et ensemencé un territoire favorable à la transmission stérile d'un savoir bien cerné ?

Certes, depuis les Grecs, la philosophie est qualifiée de science. Mais sa vocation propre est précisément de s'interroger sans cesse sur le sens du terme de science et de déplacer sans relâche les frontières de la connaissance vraie et validée à ce titre. Quels sont les instruments cérébraux qui permettraient de transformer en un matériau fécondateur de la " vérité " L'Eloge de la folie d'Erasme, les Essais de Montaigne, Le Capital de Karl Marx ou De la démocratie en Amérique de Tocqueville ? Comment conjurer le risque d'accoucher d'une collection tâtonnante et confuse, faute de méthode et de vision socratiques de l'âme de la discipline qu'on appelle à tort la philosophie, puisque cette discipline conquiert, non point une " sagesse " nécessairement réduite au rang de béquille d'un infirme, mais la connaissance de l'encéphale d'une espèce qui n'a pas encore appris à distinguer le rêve du réel ?

Prenons l'exemple de la sélection des textes de Platon jugés dignes de figurer parmi les acquis définitifs de la pensée occidentale, à savoir Le Banquet, Phèdre et L'Apologie de Socrate. Certes, le tome XXII est venu compléter ce choix avec la publication de la République. Mais au nom de quelle amplitude du champ philosophique, au nom de quelle science du déplacement permanent des frontières de la notion même de raison, au nom de quel regard nouveau sur le crâne des évadés de la zoologie, au nom de quel scannage du langage spéculaire du simianthrope La République a-t-elle trouvé droit de cité dans le " monde de la philosophie " ? Ne faudrait-il pas disposer de radiographies nouvelles des termes de "savoir" et de "science", ne faudrait-il pas avoir pesé les adjectifs "intelligible", "rationnel", "objectif" sur des balances d'avant-garde, ne faudrait-il pas avoir spectrographié la notion de "vérité" à l'école d'une anthropologie générale pour savoir dans quelle direction et sur quelles pistes le " monde de la philosophie " est en mesure d'approfondir l'empire du "Connais-toi" contemporain et surtout d'élaborer un " discours de la méthode " de nature à permettre non seulement l'expansion, mais la progression de ce savoir à l'école même d'un combat contre son étranglement ?

7 - Comment rendre prospective l'histoire de la philosophie ?

Prenons le Hippias mineur. Ce texte central démontre à quel point la civilisation grecque ne s'était pas encore familiarisée avec l'instrument de la connaissance abstraite que nous n'appelons le concept que depuis Abélard - toute la théologie du Moyen-Age l'appelait encore " l'idée ". Socrate demande avec insistance à Hippias ce qu'est la beauté, mais le bonhomme ne lui propose jamais que des exemples frappants de l'application de ce concept à de beaux objets - un beau vieillard, une belle vierge, une belle marmite. Socrate s'échine à expliquer à son personnage de théâtre qu'il ne lui demande pas d'énumérer des exemples matériels et éloquents de beauté, mais ce qu'est la beauté en tant que telle - donc ce qui fera de toute beauté rencontrable sur la terre, non point une substantification impossible de la beauté, mais une pâle illustration de la splendeur supposée de l'idée pure de la beauté considérée dans son " être " propre. Et voici que le Théétète vous démythifie l'idée resplendissante et la réduit à une loque avec dix-huit siècles d'avance sur les futurs nominalistes : impossible, dit maintenant Socrate, que le concept universel de " nez camus " saisisse jamais en sa spécificité le nez camus unique de Théétète, parce qu'il n'y a pas de science du singulier, ce que Valéry paraîtra redécouvrir et que Roland Barthes assènera comme une étonnante découverte due à son génie.

Mais alors, diront les existentialistes du Moyen-Age, quel est le terme le plus lumineux et le plus riche de contenu, l'individu Socrate en son soleil ou l'idée générale, mais vide et plate, d'humanité ? Voici que l'arme de toute connaissance universelle depuis Pythagore, l'abstraction révèle son rachitisme. Va-t-elle perdre son éclat de se trouver soumise à une radiographie critique du concept qui la charrie ? Va-t-elle s'assujettir à une approche anthropologique privée d'auréole, mais sans laquelle aucune observation sérieuse du fonctionnement spéculaire de la lanterne de Diogène que nous appelons le cerveau humain ne pourra seulement se concevoir ? Il faudra attendre Lacan pour que le concept perde sa luminosité et la retrouve dans le clair-obscur du spéculaire théorique jusque dans les sciences de la nature. Qu'en est-il du rêve et de la folie propres à l'espèce vocalisée dont le cerveau schizoïde attend la lentille d'un microscope encore à construire - celui qui verra en Platon le premier anthropologue des assonances et des dissonances dont la boîte osseuse du simianthrope se révèlera le théâtre ?

8 - Une lecture anthropologique du courage militaire

Prenez le Lachès : il y est démontré que le courage militaire n'acquiert son efficacité maximale sur le terrain qu'à la condition qu'il devienne aveugle et stupide, parce que le soldat instruit manquera de la férocité naturelle qui seule conduit à la victoire. Mais, poursuit Socrate avec un sang-froid glacé, si le courage inintelligent n'est autre que celui des bêtes sauvages, qu'est-ce que le " courage propre à l'intelligence et à elle seule " ? Et voilà le Lachès au rendez-vous avec la pesée courageuse de l'arme atomique : il s'agira de savoir, dirait l'Athénien imperturable, si la sottise de la vaillance tout animale du soldat d'aujourd'hui sur le champ de bataille ira jusqu'au suicide inclus et si des chefs d'Etat décérébrés rempliront des peuples entiers de l'aveugle fierté des matamores du tombeau. Le frêle Erasme reprendra sans frémir ce débat devant un Hercule anglais, théologien de surcroît, qui accusait le Christ de poltronnerie sur le " champ de bataille du salut ". Mais si le fils de Marie a " tremblé comme une femme " et s'il a demandé à son père " d'écarter cette coupe ", l'approche ne sera-t-elle pas une ciguë ressuscitative de l'interrogation philosophique ?

Qui ne voit que, dès l'origine, Hippias mineur, Théétète, Lachès permettent d'observer du dehors l'enjeu psychobiologique qui sous-tend toute la philosophie occidentale ? Voici un animal né d'une scission interne de sa boîte osseuse ; voici un animal que son langage dichotomisé transporte dans des mondes spéculaires ; voici un animal que l'aventure philosophique bipolaire racontée de Platon à Nietzsche dans le " monde de la philosophie " se révèle pleinement du ressort d'une anthropologie critique. Du coup, il s'agit d'un déplacement originel de la notion biphasée de science. Certes, les Grecs appelaient "science" (épistémè) un savoir universel, une épistémologie. Mais une simianthropologie qui embrasserait le champ symphonique et le champ des égorgements de l'espèce spéculaire de naissance ne conduirait-elle pas à une autre définition de la raison, puisque l'intelligence réelle observerait les arcanes de l'humanité ? Du coup, une philosophie sans anthropologie ne nous renverrait-elle à l'argument de saint Anselme, qui disait qu'un dieu conçu comme inexistant ne serait pas une définition de Dieu, parce qu'un Dieu qui pourrait ne pas exister serait imparfait ? Une philosophie sans anthropologie ne nous renverrait-elle à la " montagne sans vallée " dont Descartes a emprunté l'idée à saint Anselme ?

9 - Le destin de la pensée occidentale

Mais ce n'est pas le lieu d'expliciter les potentialités anthropologiques d'une lecture prospective de Platon. Evoquons seulement rapidement et comme en passant le Gorgias, qui ne trouvera toute son actualité qu'avec la montée du nazisme, puisqu'il s'agissait de savoir si l'homme supérieur sera un fauve politique ou s'il faudra juger supérieur un Socrate qui jugera " préférable de subir l'injustice que de la commettre ". Evoquons également en passant la définition platonicienne de la géométrie comme une science fondée sur l'enchaînement rigoureux et irréfutable des conséquences d'un postulat inaugural vérifiable en apparence, mais indigne de l'intelligence philosophique, puisque arbitrairement soustrait à tout examen et à toute connaissance de son fondement - proposition qui ne sera démontrée qu'avec la ruine des postulats qui pilotaient la géométrie d'Euclide. Mais comment la République de Platon serait-elle heuristique, comment le mythe de la caverne qui lui donne son souffle s'inscrirait-il dans une véritable histoire de la philosophie, c'est-à-dire dans une histoire de l'approfondissement anthropologique du "Connais-toi" du simianthrope si l'imprudence du " monde de la philosophie " lui fait exclure d'avance du champ de son herméneutique les questions sans la connaissance desquelles la pensée occidentale perd toutes ses chances de rendre féconde l'ouverture et l'extension de son territoire à un regard surplombant sur la boîte osseuse de l'animal schizoïde ?

En vérité, ce projet éditorial ne deviendra inspirant que si le décryptage du sens de son caractère lacunaire le rend précisément signifiant, c'est-à-dire si l'anthropologie critique, que j'appelle une simianthropologie, trace l'itinéraire d'une philosophie méthodiquement et rigoureusement pilotée par une vision du destin de la pensée occidentale, donc par une problématique et une stratégie du concept de " monde de la pensée ".

10 - La philosophie et le jeu des échecs

Retenons, à titre de paradigme d'une dialectique ouverte aux potentialités de l'histoire de la philosophie, la théorie dite des " ouvertures " que la science échiquéenne a élaborée au cours des siècles et dont l'approfondissement se révèle infini, puisqu'une équipe dirigée par Joël Lautier a permis à Kramnik de vaincre le champion du monde Gary Kasparov en 2004 à partir d'un approfondissement continu et obstiné de la seule " ouverture berlinoise ". Il en sera de même de la pesée d'une philosophie ouverte à un nouvel englobant théorique, celui d'une anthropologie critique inscrite dans la double " ouverture " de Darwin et de Freud. En effet, le monde des " ouvertures " qu'on appelle la philosophie comprend une base inébranlable d'acquis de l'analyse théorique, ce qui signifie qu'il existe des " ouvertures " définitivement réfutées, de sorte qu'il serait stérile de tenter de les approfondir. Il en est ainsi de " l'ouverture " de Platon à une dialectique de l'immortalité de l'âme, de " l'ouverture " d'Aristote à une physique appelée à courir vers le " souverain Bien ", de " l'ouverture " de saint Thomas à une rencontre entre la raison scientifique et la théologie dogmatique.

En revanche, il est des " ouvertures " à élaguer et à féconder à l'infini. C'est ainsi que La République de Platon, a nourri toutes les ascensions des mystiques religieuses vers un monde réputé se situer " au delà des idées pures ". Mais puisque le mythe de la caverne n'est compréhensible qu'à partir des " ouvertures " partielles du Théétète, du Petit Hippias, du Lachès, du Sophiste, de l'Euthyphron, de L'Epinomis, de L'Apologie de Socrate, le réseau complet des " ouvertures " de la science de l'ignorance capable de se connaître en tant qu'ignorante n'accèdera à une problématique générale du concept même " d'ouverture ", c'est-à-dire du concept de " monde philosophique " trans-idéel, que si une anthropologie critique du jeu des échecs embrasse le réseau des chemins cérébraux ouverts à l'espèce simiohumaine. Alors seulement le choix de la collection révèlera sa cohérence cachée et les secrets de son destin.

Prenez " l'ouverture " cartésienne : elle posera la question des fondements anthropologiques de la logique euclidienne. Prenez " l'ouverture " rousseauiste : les trois textes retenus (Discours sur les sciences et les arts, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Du contrat social ) poseront la question des fondements psychobiologiques du refus de l'inégalité entre les spécimens de l'espèce simiohumaine. Prenez " l'ouverture " voltairienne : elle illustrera l'enjeu anthropologique d'un siècle qui aurait bien voulu apprendre à peser le cerveau de l'idole et observer l'éthique du pouvoir politique qu'il sécrète, mais qui tremble encore de descendre sans cordages dans un tel abîme. Prenez " l'ouverture " de Marx (Manuscrits de 1844, Manifeste du parti communiste, Le Capital, livre 1, sections 1et2) elle posera à l'anthropologie critique de demain la question des fondements psychogénétiques de l'évangélisme politique. Prenez " l'ouverture " de Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra, Crépuscule des idole, Ecce homo) ; elle posera la question de la généalogie de Dieu et de la logique interne qui préside à l'évolution de son éthique. Prenez " l'ouverture " de Montaigne : elle posera la question de la pesée anthropologique de l'introspection au XVIe siècle. Prenez " l'ouverture " des Pensées de Pascal, elle posera la question de l'angoisse d'une espèce qui rationalisait son besoin que le cosmos fût doté d'un pilote et d'un maître. Prenez les Confessions de saint Augustin : elles démythifieront le mythe de la création en ce que le saint y pose en tremblant la question de savoir comment le démiurge a créé l'espace et le temps avant d'enfanter la matière. Prenez " l'ouverture " du Prince de Machiavel, elle observera comment les cités du simianthrope se conquièrent et se conservent par la ruse et la violence. Prenez " l'ouverture " de Spinoza : elle posera la question de gérer un cosmos scindé d'avance par l'impossibilité de jamais lui donner un créateur et un chef situé à son tour dans l'espace. Prenez " l'ouverture " que symbolise " l'oubli " pur et simple de la Critique de la raison pure de Kant dans la collection : elle révèlera le problème de l'enfermement de la raison occidentale dans une logique euclidienne à la fois dépassée et demeurée non observable de l'extérieur. Prenez " l'ouverture " de la Phénoménologie de l'esprit de Hegel : elle posera la question anthropologique de la divinisation du concept. Prenez "l'ouverture " de Leibniz, elle révèlera l'échec de la conceptualisation euphorique et béatifiante d'un mythe du salut dont Voltaire a ridiculisé l'optimisme dans Candide. Prenez " l'ouverture " de Hume, elle révèlera les embarras d'une raison occidentale qui démythifie la causalité sans se demander ce qu'elle démontre à la place de ce qu'elle croyait démontrer. Prenez " l'ouverture " de L'Eloge de la folie d'Erasme : elle démontrera, dans un premier temps, que seule la recherche simianthropologique sera en mesure d'élaborer une problématique fondée sur l'apprentissage de la distinction entre la folie socratique et la folie de Trasimaque. Mais, dans un second temps, elle conduira à la question moderne qui dominera tout le XXIe siècle, celle de la distinction entre la folie individuelle et la folie collective, qui se révèleront aussi raisonneuses l'une que l'autre.

11 - Aux racines de la folie collective

La folie du simianthrope s'enracine dans la rationalisation de ses désirs. Mais la folie raisonnante, dialectisée et argumentée, donc " en bonne santé ", n'est ni une découverte de Fromm, ni même de Freud, mais de Charcot, dont Freud avait été l'élève à la Salpêtrière. Il était suggéré au sujet en état d'hypnose qu'il lui faudra ouvrir un parapluie à son réveil. Il l'ouvrait effectivement, mais son geste était assorti de longues explications raisonneuses destinées à légitimer logiquement son apparente décision. C'est sur ce modèle que plusieurs siècles de " preuves " et de " démonstrations " de l'existence de Dieu n'ont fait que rationaliser le besoin de l'espèce placée sous hypnose par son désir que le cosmos fût doté d'un chef et d'un maître et terrorisée à l'idée qu'elle n'aurait ni témoin, ni spectateur, ni protecteur dans le vide de l'immensité.

Toute la théopolitique moderne demeure inintelligible sans une psychanalyse simianthropologique de l'auto-hypnose à laquelle le sacré sert d'instrument. C'est ainsi que l'Europe n'a pas d'ennemi militaire, mais elle tremblerait de perdre le bouclier parareligieux, donc subrepticement sacralisé de l'OTAN. Comment se fait-il que le Dieu nouveau veuille étendre ses autels jusqu'à la Mer Noire au nom de la grâce démocratique qui évangélise son expansion ? Comment se fait-il que seuls quelques cerveaux assistent réellement à un spectacle aussi stupéfiant ? Sur la bannière de la démocratie on lit maintenant: " In hoc signo vinces ", à cette différence près que le Pont Milvius de Constantin assure désormais la transition de la religion d'une potence à la religion de la Liberté. Les révolutions philosophiques sont appelées à décoder le drame politique qui les a vu naître : la simianthropologie décrypte l'inconscient religieux des démocraties modernes.

Mais le sujet raisonneur de Charcot ne se métamorphosait pas en fou au sortir de l'hypnose : au contraire, il demeurait un homme tout ordinaire et de sens rassis. La question est donc de savoir pourquoi les arguments qu'allègue la folie individualisée se trouvent réfutés par l'argumentaire que brandit la folie collective. C'est dire que la " folie " de mon analyse théo-politique de l'OTAN se trouvera rejetée par les dialecticiens de la nécessité d'assurer la " défense " de l'Europe contre un ennemi tout imaginaire. La démence socialisée repose donc sur un songe protecteur jugé nécessaire au colmatage général des brèches du psychisme dont souffre une civilisation vassalisée sous le joug de ses songes : l'Europe orpheline de son empire mythique de type chrétien se donne le bouclier de remplacement d'un Dieu politique venu d'ailleurs et conceptualisé par une théologie de la Liberté. Reste à comprendre pourquoi le simianthrope croit en l'existence du personnage tutélaire dont il a besoin pour se trouver en équilibre dans le vide du cosmos.

C'est ici que l'aventure des Argonautes du "Connais-toi" se rouvre à l'histoire et à la politique entières du simianthrope, parce que " l'existence " des démocraties eschatologisées et portées par le verbe d'une sotériologie politique sont des personnages idéaux, donc rêvés par nature, ce qui les fonde sur une confusion entre le réel et le signe qui semble innée chez le simianthrope, donc inscrite dans le fonctionnement " naturel " de son encéphale. Or toute l'histoire psychogénétique du cerveau simiohumain illustre l'origine viscérale de cette confusion, puisque la science classique reposait entièrement sur le mélange multiséculaire dans l'encéphale des plus grands savants entre un symbole - la notion de " loi de la nature " - et la croyance en l'incarnation de ce signifiant dans les routines et redites du cosmos.

Le fait que la Critique de la raison pure ne se trouve pas dans " le monde de la philosophie " résulterait-il de ce que Kant avait découvert que les " causes " ne se trouvent pas dans la nature, mais seulement dans l'entendement du simianthrope ? Mais alors, pourquoi publier L'Essai sur l'entendement humain de Hume, qui avait fait la même découverte, et surtout pourquoi prendre peur si vite, puisque l'un et l'autre croyaient sauver la notion d'intelligibilité des phénomènes naturels, l'Anglais parce que l'expérience réussie passe pour oraculaire en Angleterre et en Allemagne parce que la causalité est un a priori béni par le ciel protestant.

12 - La simianthropologie et l'idolâtrie

Mais pour que l'anthropologie critique féconde les " ouvertures " trop sommairement énumérées ci-dessus - je n'ai fait que passer en revue quelques titres de la collection - deux conditions méthodologiques s'imposent aux pionniers de la distinction entre le réel et le symbolique évoquée ci-dessus, donc de la séparation entre le cerveau semi animal et le cerveau futur de l'humanité.

La première, c'est que l'anthropologie critique doit s'ancrer fermement dans la connaissance proprement historique et politique des enjeux philosophiques d'une époque - sinon la méthode d'interprétation des potentialités inscrites dans les grandes œuvres du passé ne serait qu'un amusement de voltigeur déraciné. Pour entrer dans une démarche toujours à la fois prospective et rigoureusement logicienne à l'égard de L'Eloge de la Folie d'Erasme, par exemple, il faudra observer que la théologie du XVIe siècle ne savait ni comment interpréter le débarquement de la philologie scientifique dans la littérature sacrée, ni comment légitimer les fautes de grammaire des messagers du ciel, alors que la foi de l'époque exigeait encore que le mythe de la provenance divine des récits sacrés fût sauvegardé. Mais s'ils avaient été dictés mot à mot par la divinité en personne à des scribes illettrés, pourquoi l'idole choisissait-elle également des porte-parole dignes de la profondeur son génie politique ? La connaissance des secrets de la vie poétique de l'humanité sommitale passe désormais par l'interprétation de la faculté des Isaïe, des Jean de la Croix ou des Mahomet de s'identifier pleinement à un créateur onirique du cosmos construit à leur mesure et de lui prêter leur voix - sinon toute la critique littéraire tombe dans la bi-dimensionnalité d'un rationalisme privé de souffle et de grandeur. Alors le génie politique s'éteint à son tour, faute d'écoute de l'âme des peuples et des nations.

Le second impératif d'un décryptage méthodique de la pensée mythique est de faire entrer la simianthropologie en apprentissage de son propre "Connais-toi". Pour cela, il lui faut apprendre à connaître le simianthrope en tant qu'animal idolâtre. Quand Isaïe nous montre un bûcheron rapportant sa récolte de la forêt et appliqué à la diviser en deux parts afin de se chauffer avec une moitié du bois, tandis que, dans l'autre, il se taille une belle idole devant laquelle se prosterner, ce n'est pas sur un congénère, mais sur un animal que porte le regard d'anthropologue du prophète; et ce regard-là vous laisse sur place toutes les psychanalyses contemporaines. La question posée par Isaïe est de savoir à quel moment de son évolution notre espèce se trouve bloquée entre l'animalité qu'elle a quittée et l'humanité qu'elle n'est pas encore devenue. Pour l'apprendre, il faut observer comment le simianthrope ne se taille plus son idole dans le bois du bûcheron d'Isaïe, mais dans le bois de son idée de la puissance, dans le bois de son idée de la justice, dans le bois de son idée de la liberté, dans le bois de son idée du Bien et du Mal.

La simianthropologie tout entière n'a de sens que si elle montre son chemin à une histoire de la philosophie en route vers la connaissance des secrets psychobiologiques d'une espèce que son évasion inachevée de la zoologie a fait sécréter des idoles. Qui sont ces personnages spéculaires et pourquoi se promènent-ils à la fois dans l'encéphale du simianthrope et dans le cosmos sans qu'ils parviennent à tracer la frontière entre leur tête et l'espace qui les emprisonne? Si cette route s'ouvrait à l'histoire de la philosophie, quelle bouteille à la mer que celle qui demanderait à un destinataire inconnu : " Comment se fait-il que les mystiques aient fait de l'idolâtrie le péché capital, celui qui laisse l'incroyance derrière lui? " Quelle vocation, pour la philosophie de demain, de donner aux prisonniers de la caverne de Platon les armes de leur combat contre les idoles, quelle rencontre de Socrate avec Isaïe que celle de l'alliance de la pensée avec le trépas des idoles !

13 - Le destin de la philosophie

La distanciation qu'inaugurera la raison anthropologique à l'égard du réseau entier des ouvertures manquées ou partielles du jeu des échecs qui régit la condition simiohumaine nous conduira-t-elle au recul d'une intelligence ambitieuse de surmonter l'ultime échec du simianthrope, celui de faire parler une idole dans le cosmos ? Pour cela, il faudra observer comment le simianthrope cérébralise la divinité à l'école des signifiants que forge le langage bifide dont use son espèce. Puis il faudra que la caverne de Platon soit au rendez-vous de la simianthropologie critique et qu'elle permette à la philosophie d'observer le miroir dans lequel le simianthrope se regarde ; puis il faudra que l'examen de ce miroir éveille un regard inconnu des ancêtres, un regard sur la généalogie et la nature d'un animal que son évasion faussement triomphale de la nuit avait fait tomber dans la fosse aux images; puis il faudra que le "monde de la philosophie" se distancie du singe pensif afin que son recul à l'égard du miroir vocalisé dont il croyait entendre la parole se révèle l'aventure du savoir, l'aventure de l'intelligence, l'aventure de l'esprit.

Le7 juillet 2008
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