Lettres ouvertes à Madame Rachida Dati, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice

30 min
L'anthropologie critique et la pesée des civilisations

L'Etat et la corruption de l'appareil de la justice

Lettres ouvertes à Madame Rachida Dati, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice

Première lettre : Une science médicale des Etats Deuxième Lettre : L'esprit de justice de l'Etat Troisième lettre : Le ciel du meurtre et la justice des hommes Quatrième Lettre : Les sacrifices de la France sur les autels de la corruption Cinquième Lettre : De la putréfaction du mythe de la Liberté Sixième Lettre : Que faire de Caïn ? Septième Lettre : La maïeutique de l'esprit de justice Huitième Lettre : Kafka et les Jésuites Neuvième Lettre : L'apocalypse de la Tiédeur

Première lettre : Une science médicale des Etats

Madame le Garde des Sceaux,

Est-il une seule civilisation dont la mémoire des siècles n'ait jugé l'âme et l'esprit à l'écoute de sa définition du juste et de l'injuste? Aussi, depuis vingt-cinq siècles, Socrate enseigne-t-il à tous les peuples et à toutes les nations qu'il n'est pas de pesée plus fondatrice de la raison et de la sagesse des Etats que la réflexion des moralistes et des historiens sur les relations que le pouvoir politique entretient avec l'esprit de justice. C'est pourquoi la pensée occidentale est née à Athènes de la mise à mort de la victime la justice d'Etat.

A quel moment un événement relevant de la science du droit devient-il, de surcroît, l'expression d'une politique ? Supposez qu'un huissier se laisse acheter par un quidam et qu'il consente à lui remettre un faux constat entre les mains à seule fin de lui permettre d'engager une fausse procédure et de lui faire gagner un faux procès. Le délit de prévarication dont un auxiliaire de justice assermenté par la République, donc soumis à votre autorité par définition, se sera rendu coupable à l'égard de l'Etat de droit dont vous avez la charge ne ressortira pas encore à l'ordre de la politique, mais seulement à l'administration banale de la justice répressive. Mais si le citoyen lésé par le faux en écritures publiques évoqué ci-dessus écrit à l'avocat de son adversaire et lui démontre, preuves en mains, qu'il s'agit d'un faux grossier et s'il découvre, à cette occasion, que le plaignant dolosif et l'huissier corrompu ont agi de connivence avec un avocat acheté au préalable, le cas deviendra-t-il politique ? Nenni. Certes, nos trois larrons ont conclu un pacte délictueux et leur forfait prémédité n'aurait pas disposé d'une rampe de lancement en mesure de le conduire à un succès partagé s'ils n'avaient pas comploté. Mais, un tel tremplin ne s'apparente pas au délit de conspiration. A quel moment les fondements de la République seront-ils pris pour cible au point que nos notables feront un trio de comploteurs au sens pénal du terme.

Certes, les barreaux obéissent à une déontologie professionnelle tellement sévère qu'ils se trouvent dans une situation de dépendance à l'égard de leur surveillant naturel et permanent, l'Etat de droit, de sorte que la responsabilité de droit public de la Chancellerie demeurera exclusivement pénale à leur égard. Et pourtant, une nation dans laquelle des huissiers véreux s'allieraient avec des avocats véreux afin de leurrer la candeur du peuple déclaré souverain depuis 1789, une telle nation, dis-je, serait placée sous un joug qui lui ôterait la vie. Néanmoins, nous ne sommes pas encore autorisés à tracer une frontière sûre entre la science juridique et la science politique.

Supposez maintenant que la victime de l'huissier prévaricateur s'adresse au Bâtonnier de l'avocat corrompu et qu'il découvre en lui un complice de plus, aussi bien de son confrère que de l'huissier dûment acheté par son " client " ; supposez ensuite que l'otage de nos pieds nickelés porte plainte au Parquet et que celui-ci se montre, à son tour, bien décidé à faire alliance avec nos trois Rouletabille ; supposez ensuite que le prisonnier de nos trois délinquants découvre qu'aucun avocat du for n'accepte de plaider contre quatre adversaires à la fois - un Bâtonnier, un confrère, un huissier et le Ministère public confondus dans un seul et même délit de corruption de l'appareil de la justice républicaine; supposez enfin qu'en désespoir de cause le citoyen livré à une gangrène généralisée de l'ordre public diagnostique la tumeur et la décrive avec minutie dans une lettre ouverte qu'il adresse sur internet au Président du Tribunal du for, puis une seconde à la Cour européenne de justice, puis une troisième à destination du Parquet concerné, puis une quatrième à l'intention conjointe du Premier Ministre et de vous-même ; supposez que ces documents publics se trouvent diffusés par plusieurs grands portails ; supposez qu'ils trouvent une audience de plusieurs milliers d'internautes par jour et supposez que, par votre mutisme, vous paraissiez écarter tout cela d'un revers de main, pensez-vous que, dans ce cas, la rumeur aura fait débarquer la justice dans la politique ou qu'elle demeurera silencieusement calfeutrée dans l'enceinte des prétoires où les doges de Venise de la démocratie bénéficient de la protection des ors et des lambris de la République ?

Vous constaterez avec moi, Madame le Garde des Sceaux, que deux siècles après la Révolution de 1789, la guerre de la République contre les corporations héritées de la monarchie se poursuit, puisque vous venez de supprimer l'ordre des avoués d'appel. Mais abandonnerez-vous le combat contre la montée en puissance des corporations maffieuses ?

Dans ce cas, vous serez appelée à vous livrer à une profonde méditation de la question de savoir à quel moment un problème politique exige l'invention d'une balance nouvelle - la balance à peser les civilisations ? Qu'est-ce que la corruption en tant que pathologie des peuples et des nations ? S'il existe une science médicale des Etats, comment en rédigerez-vous les diagnostics'

Je vous propose quelques éléments d'une réflexion sur la capacité de l'Etat de penser la justice à l'aide d'une connaissance de la généalogie théopolitique des civilisations, c'est-à-dire du secours d'une simianthropologie critique capable d'articuler la méditation sur l'évolution du droit public et privé avec l'esquisse d'une philosophie de l'Histoire. Car il se trouve que la justice est le creuset de la raison et du destin des nations.


Deuxième Lettre : L'esprit de justice de l'Etat

Madame le Garde des Sceaux,

La pesée de l'idée de justice est devenue la ciguë ressuscitative de l'Europe à l'heure où la ruine du plus puissant empire de la terre avait conduit une civilisation anéantie au culte désespéré d'une potence. C'est que la ciguë, les Grecs l'appelaient une "pharmacie", ce qui, dans leur langue signifiait aussi un remède. Permettez-moi de vous entretenir de l'ambiguïté du poison qu'on appelle la pensée; car l'âme d'une France dont vous tenez la balance de Thémis entre vos mains voudrait apprendre de vous les ingrédients de la justice qui tue et de la justice qui guérit.

Comment s'appelle-t-il, l'arbitre que l'histoire a chargé de peser l'équité et l'iniquité des lois? Serait-ce sur les épaules de l'Etat que reposerait ce fardeau ? Dans ce cas, nous nous trouverions devant une tâche difficile à remplir, mais dont l'accomplissement serait tout à l'honneur de vos hautes responsabilités, celle de vous demander quelle est la nature du personnage altier que nous appelons prématurément l'Etat de droit et auquel sa vocation impose de forger de génération en génération l'éthique en marche des nations. Car si l'Etat portait le casque et la lance d'Athéna, il ne saurait recevoir d'un tiers la mission toujours provisoire de penser la justice ; mais s'il lui appartenait d'accoucher d'une civilisation de la justice sans disposer d'aucun d'autre secours que de celui de son propre appareil, il serait lancé dans une arène fâcheusement séparée de l'histoire et de la politique. N'est-il pas inquiétant que l'esprit de justice de l'Etat sursitaire n'ait pas de représentants et de garants assermentés sur la terre, n'est-il pas inquiétant que Socrate assure la parturition d'un Etat dont les organes de la justice ignorent leur propre provenance ? Qui donnera à la France sa semence, celle de sa justice, sinon une philosophie à l'écoute d'un Etat dont l'équité devra accoucher de l'âme de la nation ?

Et pourtant, Madame le Garde des Sceaux, observez l'autonomie, la solitude, la fierté, la souveraineté de l'Etat de droit quand il se demande: "Qui m'avait donné le droit de vie et de mort sur mes sujets ? Où était-elle, la justice qui légitimait ma justice? Pourquoi Thémis me demande-t-elle maintenant de comparaître devant mon propre tribunal ? Qu'ai-je à me sacrifier sur l'offertoire de ma justice'"

Socrate est un questionneur des immolations, Socrate est un interrogateur de Thémis. Quelle singulière responsabilité que celle de la philosophie du "Connais-toi" ! Ne doit-elle pas alerter un Etat en attente de l'esprit de justice dont il sera un jour habité ? Car si l'esprit de justice ne peut entendre que la voix de sa propre souveraineté et si ce sera donc au cœur de sa propre puissance que l'Etat devra se charger des chaînes de sa justice, qu'en sera-t-il du souffle des lois qui donneront à la France la voix de sa vérité ?


Troisième lettre : Le ciel du meurtre et la justice des hommes

Madame le Garde des Sceaux,

L'Etat a fini par s'appliquer à lui-même le plus vieil édict de l'éthique: "Tu ne tueras plus". Quel dieu s'est-il incarné en l'Etat pour qu'après plusieurs millénaires de plein et franc recours au meurtre judiciaire, la France ait mis au fourreau l'épée d'une justice dégoulinante du sang des coupables? Comment se fait-il que l'Etat moderne se soit tout subitement résigné à se soumettre au commandement qu'il avait donné à ses sujets depuis la Genèse, alors qu'il n'est pas de prérogative plus fondatrice de la souveraineté des Etats et à laquelle ils se montrent plus attachés que celle de se soustraire aux lois qu'ils ont promulguées? Si l'Etat est devenu le haut-parleur d'une loi dont la sagesse désarme son omnipotence et s'il n'a pourtant reçu de personne d'autre que de lui-même l'ordre de plier le genou devant sa propre législation, qu'en est-il de la fragilité et de l'autorité alternées des dieux d'autrefois, puis de l'enseignement sévère des trois dieux uniques auxquels la France prête encore une oreille distraite, mais dont elle refuse désormais de recevoir des ordres ?

En vérité, les Célestes anciens tuaient déjà au nom de la pureté de leur justice. Puis les trois traînards dont chacun n'a pas tardé à se proclamer unique aux côtés de ses frères ont fait, eux aussi, de la sainteté de leur justice l'arme privilégiée de leurs crimes les plus impavides. Ne croyez pas, Madame le Garde des Sceaux, que l'abolition de la peine de mort ait fait trépasser le génocidaire du Déluge: non seulement il partage désormais avec ses deux compagnons le camp de concentration gigantesque qu'il a installé sous la terre, mais, depuis deux millénaires, la pieuse cruauté du retardataire des chrétiens surpasse celle de ses pairs; car celui-là cède à la nécessité de faire assassiner son propre fils sur ses autels afin de se procurer jour après jour et pour ainsi dire sou par sou le tribut des endettés de l'éternité.

C'est pourquoi je vous demande à nouveau de vous interroger sur le mystère du désarmement salutaire des Etats civilisés. A-t-on jamais vu un souverain du funèbre abandonner sans contrepartie le sceptre qui l'arme du prestige de son imortalité? Puisque la plupart des peuples se sont défaits de l'arme de l'égorgement, c'est assurément que leur pérennité en a été récompensée de quelque manière. Observons donc ensemble comment les trois dieux uniques enrubannaient leurs couteaux et demandons-nous pour quelles raisons l'Etat moderne ne chapeaute plus ses crimes de sang de l'auréole de sa sainteté, alors qu'il pourrait faire valoir la permanence de sa vocation de rehausser la gloire du bien public dont il se voulait le modeste co-adjuteur aux côtés des autels de son souverain invisible. Pourquoi la majesté de l'ordre des cités et la grandeur de sa réflexion théologique l'ordre céleste ne se prêtent-elles plus main-forte? N'avaient-ils pas scellé la Sainte Alliance de leur justice avec la corde des pendus? Pourquoi l'Etat de droit a-t-il renoncé à sculpter la doublure de son sceptre dans le bois d'un gibet ?

Vous pensez bien, Madame le Garde des Sceaux, que si je vous entretiens de l'esprit de l'Etat sans ciel et de l'âme qui inspire l'appareil de la justice sur la terre, c'est que la question des relations que la République entretient avec la "spiritualité" de l'ordre public a débarqué dans la politique à l'école de la corruption de Thémis. L'heure a sonné à l'horloge des civilisations de redécouvrir que la justice écrit désormais l'histoire de l'"esprit" que nos ancêtres appelaient, faute de mieux, le "divin". Aussi l'Etat moderne est-il appelé à se souvenir de ce que le premier témoin de la corruption native des cités humaines a payé à la mort un tribut dont l'écho retentit depuis vingt-cinq siècles sur tous les autels de la raison.

Mais qu'est-il advenu de la corruption des Etats s'ils ne sont plus corrompus par la peine de mort ? Auraient-ils retourné la peine de mort contre eux-mêmes ? "Corrompre" renvoie au latin "corrumpere", briser, dissoudre. Un Etat corrompu se corrompt en ce sens qu'il se réduit à un tas de ruines. Et pourtant, il ne disparaît pas sans laisser de cadavre. Suivons sa dépouille mortelle à la trace. Où va-t-elle se cacher ?

Car la science historique moderne n'a pas de chapelle où ses orants pèseraient l'hostie des laïcs, leur justice. Qu'en est-il d'une République privée de méditants de la Liberté ? Si la raison est la ciguë qui porte remède à l'auto-anéantissement des Etats privés d'autels, ne faudra-t-il pas que la France naisse des cendres de ses vrais défenseurs ? Mais alors qu'en sera-t-il d'un Etat appelé à boire la ciguë ? Quels sont le pain et le vin, quels sont la chair et le sang du sacrifice socratique'


Quatrième Lettre : Les sacrifices de la France sur les autels de la corruption

Madame le Garde des Sceaux,

Tout au long de ma missive précédente j'ai essayé de trouver une chaise de paille dans un couloir du ciel de la République. Ce n'était pas une mince affaire d'observer longuement le trône sur lequel la déesse Liberté s'est assise ; et comment vous vous agenouillez à ses côtés sur le prie-Dieu des droits de l'homme ; et quels embarras votre piété rencontre à offrir à l'humanité le fleuron de l'esprit de justice si le bienfait de l'abolition de la peine de mort devait conduire à la corruption de l'Etat de droit.

Souvenez-vous de la mauvaise odeur des sacrifices qui montaient des autels d'autrefois. En ce temps-là, la sainteté des Etats fleurait bon les cadavres des victimes humaines, puis animales immolées aux idoles du simianthrope. Puis, ces dévotions ont tout subitement été qualifiées de meurtres sur tous les offertoires des peuples civilisés ; mais il se sont poursuivis en catimini au sein du mythe chrétien de la transsubstantiation du pain et du vin de l'autel en chair et en sang de la victime du sacrifice. Souvenez-vous donc sans cesse de ce que les assassinats les plus pestilentiels, mais bien rentés, nourrissaient les officiants de la religion et de la politique simiohumaines, souvenez-vous sans cesse de ce que les meurtres les plus nauséabonds sont encore tenus pour les plus sacrés, souvenez-vous sans cesse de ce que la peine de mort était, hier encore, le gage de la bonne santé des Etats et leur fontaine de jouvence - et voici que la France du "Connais-toi" vous a confié une réflexion spéléologique sur les nouveaux sacrifices dont elle présente désormais les offrandes sur les autels de la République des droits de l'homme, les oblations à la corruption. Mais si la France ne reçoit plus que de sa propre cléricature les clés de la "vie spirituelle" des évadés de la nuit animale, celle qui enseignait au Dieu tueur: "Si tu ne renonces à tuer, tu demeureras le Dieu des singes" ; si les prêtres de la France dont vous présidez le sacerdoce se prosternent devant le veau d'or des modernes, la Corruption, comment formerez-vous les hauts dignitaires de la pensée qui renverseront cet autel et comment rédigerez-vous les tables de la loi sur le mont Sinaï de la France de la justice ?

Nous croyions revenir de loin. Et voici que les offrandes de la République à la déesse de la corruption nous contraignent à réfléchir aux métamorphoses des meurtres sacrés sur le mont Thabor des démocraties, voici que notre simianthropologie change nos offertoires en propitiatoires du "Connais-toi" qu'il vous appartient d'accoucher la nation de la justice, voici que les sacrifices humains à l'idole vous appellent à construire le microscope des sciences humaines de demain, celui qui observera les entrailles du Veau d'Or des modernes. Comment formerez-vous les hauts dignitaires de la pensée qui renverseront cet autel et comment rédigerez-vous les Tables de la Loi sur le mont Sinaï de la France de la justice ?

Sans doute comprenez-vous mieux maintenant, Madame le Garde des Sceaux, pourquoi, dans ma lettre précédente, je vous ai discrètement entretenue de la danse de la République autour des autels de la corruption et de la mauvaise odeur de l'Etat et des relations que la démocratie entretient avec l'odeur tenace d'un cadavre, celui du "Dieu" des sacrifices de sang d'autrefois. Quel profit la politologie moderne peut-elle retirer de sa connaissance simianthropologique du cerveau et des entrailles de Dieu? Car si le démiurge biblique est mort de vieillesse, il est d'autant plus essentiel d'étudier sa stratégie de la purification du monde, celle qu'il a mise à l'épreuve de deux mille ans de sa gestion de l'encéphale d'une créature qu'il ballottait entre son ciel et son enfer.


Cinquième Lettre : De la putréfaction du mythe de la Liberté

Madame le Garde des Sceaux,

Si l'Etat moderne se donne le commandement de quitter progressivement l'âge zoologique des religions, donc de se donner pour témoin une divinité un peu moins meurtrière que la précédente, c'est que l'organe nasal du grand sacrificateur qu'il est à lui-même s'est développé au point que l'odeur de ses autels d'autrefois l'incommode. Mais les narines des augures se sont-elles affinées au point qu'elles hument désormais les effluves du péché de corruption ? Car les Etats qu'enivrent désormais les senteurs de leur propre putréfaction boivent une ciguë qu'aucun alchimiste n'a encore réussi à changer en remède. Il ne reste donc à la philosophie que de se changer en une science des bonnes et des mauvaises odeurs qui montent des offertoires de l'humanité.

Quel sera donc le parfum de l'esprit de justice qui montera des propitiatoires des Etats démocratiques - on les appelle maintenant des prétoires - si lesdits Etats doivent se donner à tuer dans l'enceinte de leurs propres tribunaux plutôt que d'enfreindre la loi qu'ils ont proclamée et qui leur interdit désormais les meurtres pieux au prix desquels ils achetaient autrefois l'odoriférance de leur éthique et de leur politique du sang? Certes, le ciel de l'Europe est devenu diablement pensotant. Chacun sait que nos conseillers de sens rassis n'ont pas eu le loisir d'initier feu le créateur biblique aux émanations de la justice que notre siècle attend et dont le fumet appelle nos simianthropologues à observer les victimes nouvelles qui montent sur des autels mondiaux de la corruption. C'est désormais à détecter le bouquet de la putréfaction du droit civil qu'il faut éduquer des Etats devenus acéphales ; c'est dire que nous n'accoucherons pas en toute hâte d'un Etat pensant ?

Vous n'avez pas manqué de remarquer que l'homme à la ciguë a écouté la voix du plus haut médiateur de l'éthique des lois de son temps, que nous appelons d'ores et déjà l'Etat de droit. Néanmoins ce personnage n'avait pas encore conquis toute la loyauté et la droiture auxquelles les démocraties de notre temps le convient précipitamment; car l'Etat de droit exerce désormais ses prérogatives dans un ciel dont les arômes sont ceux de la Liberté. Mais puisque la République ne dispose plus des exhalaisons, flagrances et fumets qui flattaient les narines des bourreaux, ne faut-il pas se demander ce qu'il serait advenu de fraîchin, relent et remugle du Dieu de l'épouvante et de la torture devant lequel s'agenouillaient nos ancêtres s'il avait porté ses effluences jusqu'à nos jours, et s'il lui avait fallu sacrifier l'encens des tourments éternels de ses damnés au parfum de sa justice dans la dislocation de l'Etat, comme si les Républiques modernes étaient appelées à faire passer l'humanité de la putréfaction du ciel biblique à la putréfaction du mythe de la liberté. Et puisqu'il n'est pas de société sans récompenses et sans châtiments - le droit de punir ne s'évaporera pas dans l'Eden de la démocratie - comment allez-vous armer d'un droit pénal intelligent une civilisation mondiale désormais livrée à la corruption des sociétés civiles ? Le progrès n'aura-t-il rongé la civilisation des gibets et des échafauds que pour en fait la proie des vers'


Sixième Lettre : Que faire de Caïn ?

Madame le Garde des Sceaux,

Vous remarquerez que la civilisation du pourrissement de l'éthique de la justice civile aiguise déjà dans l'ombre les armes dont elle frappera les derniers restes de la civilisation fondée sur l'éthique du meurtre judiciaire. Alors, l'espèce humaine ne saura que faire du glaive de sa raison émoussée ; et elle tentera de décrypter à nouveaux frais son embryon d'encéphale. Mais entre temps, ce sera bien en vain que l'Etat démocratique tentera d'emplir sa poitrine du souffle d'un esprit de justice privé de cerveau. Pris en étau entre le vieux tueur du Déluge qu'il aura mis sans ménagement à la retraite d'un côté et une machine de l'Etat encore inapte à servir de premier de cordée au simianthrope, la France se trouvera armée d'une géhenne tellement amaigrie qu'elle rendra les armes devant le nouveau Lucifer, le démon du pourrissement de la Liberté. Comment cette déesse va-t-elle s'avarier, se faisander, moisir et chancir ?

Quand le despote du ciel a été dépossédé des armes les plus rancies de sa justice, il ne reste à l'Etat civilisé qu'à entretenir à grands frais les gigantesques armées de Caïn dont son propre croupissement aura assuré la prolifération. Qu'en sera-t-il des Etats dans lesquels Caïn en appellera aux droits de Caïn ? Qu'en sera-t-il des Etats dont les Caïn se rassembleront en foule et citeront leurs juges à comparaître devant les apologistes de leurs crimes s'il ne monte des autels de la République d'autre encens que celui de la corruption de sa justice? Comment allez-vous éduquer les Etats nidoreux et punais que la démocratie aura couronnés d'une Liberté méphitique ? Que ferez-vous des Etats hircins qui se seront cassé bras et jambes à tomber plus pesamment sur la terre que les pendus aux "yeux cavés" de Villon? Où trouverez-vous le pédagogue du nouvel esprit de justice de la France, où trouverez-vous le Socrate qui vous forgera la hauteur d'âme et la raison de lumière des fidèles que l'idole malodorante d'autrefois aura contaminés et empuantis à leur tour ?

Par bonheur, vous ne sauriez replacer la France sous le joug du Dieu mort ; mais savez-vous que si la place Beauvau renonçait à sa vocation de servir de laboratoire international à l'esprit de justice qu'attend le monde de demain et sans lequel aucune civilisation ne saurait durer, le droit pénal n'en demeurera pas moins, hélas, et à jamais, le cœur battant de la politique du simianthrope ? Savez-vous que, faute de remplacer les bourreaux anciens par des conquérants d'un esprit de justice plus éclairé au sein de la civilisation mondiale de la corruption de la société civile, vous courriez à l'effondrement politique de la France ? Comment convertirez-vous le dieu simiohumain des origines à la "lance pensive" de la déesse de la sagesse ?

Décidément, je ne sais si c'est une chance ou un grand malheur, pour l'Etat moderne, d'avoir perdu prématurément la hache et le billot de exécuteur des hautes œuvres qu'il avait installé dans le ciel sanglant des origines. L'arme de dissuasion demeurée rudimentaire de l'idole - ses spécialistes l'appelaient "l'excommunication majeure" - était tombée en quenouille entre les mains du successeur de Saint Pierre, alors que le simianthrope n'avait encore ni le nez qu'il fallait pour respirer à pleins poumons l'odeur de la mort des civilisations, ni les papilles gustatives qui permettent de déguster les fruits de la corruption du monde.


Septième Lettre : La maïeutique de l'esprit de justice

Madame le Garde des Sceaux,

Quel est le problème politique majeur que rencontrera un Etat tombé dans la moisissure pour s'être privé des armes terrifiantes de la justice infernale dont le Dieu des trois monothéismes se trouvait doté, quel est le problème politique et éthique majeur, dis-je, qu'un Etat simiohumain de cet acabit aura le devoir de tenter de résoudre dans l'angoisse et le courage de sa liberté si ladite liberté se trouve mollement définie par des principes démocratiques vaporeux et dont le vague est désormais censé assurer à lui seul la protection des citoyens face à l'arbitraire d'une puissance publique en voie de putréfaction ?

Revenons une dernière fois à la pesée de l'expérience politique des trois Dieux des barbares, Jahvé, Allah et celui d'un potence. Certes, leur éducation était tombée en panne ; mais comme je l'ai rappelé ci-dessus, leur science du simianthrope nous demeure précieuse, parce que le trio des vieux démiurges avait du moins appris à décoder les relations biseautées que le sceptre des nations entretient avec la moisissure de leur espèce de justice. La France des futurs simianthropologues est donc appelée à décrypter non seulement l'avenir proprement théopolitique de sa justice, mais l'esprit d'une nation non encore initiée à sa nouvelle sainteté et peu disposée à tirer les conséquences d'un pouvoir judiciaire dont elle ne voit que l'affaiblissement. La civilisation de la "Liberté" conduira-t-elle à un relâchement sans remède de la morale publique et à la ruine des démocraties, dès lors qu'elles se trouveront privées à la fois d'une divinité qui ne faisait pas de chichis et d'une divinité d'avant-garde, donc devenue quasiment trans-animale, mais encore dans les limbes ? Certes, la théologie armée des instruments de torture de l'éternité s'est effacée des mémoires ; mais ce sera rien de moins que l'esprit d'une justice en gésine qu'il faudra apprendre à peser à l'échelle de tout le globe terrestre.

A ce titre, quoi de plus éloquent aussi bien dans l'ordre juridico-politique que dans l'ordre de l'éthique que le cas sur lequel j'ai attiré ci-dessus votre haute attention. Car la justice de la France relativement trans-simienne d'aujourd'hui se trouve à mi chemin de la simianthropologie des nations: ou bien vous prendrez conscience de ce que des lois adoucies à l'école de la corruption de la justice civile et de l'Etat de droit appellent une initiation de longue haleine de la magistrature assise et debout de la République aux tâches nouvelles de l'éthique et de l'intelligence tant des peuples que de leurs classes dirigeantes, ou bien Thémis obéira point par point au modèle minutieusement exposé et prophétisé par Franz Kafka dans La colonie pénitentiaire, où la corruption se révèle l'héritière naturelle de sa cruauté. C'est dire que les plus grands philosophes de la politique simiohumaine de tous les temps ne s'appellent pas Platon, Hobbes ou Montesquieu, mais Homère, Eschyle, Sophocle, Rabelais, Cervantès, Molière, Shakespeare, Swift, Kafka.


Huitième Lettre : Kafka et les Jésuites

Madame le Garde des Sceaux,

Comment un Etat que Socrate aurait rendu souverainement méditatif, comment un Etat que l'anthropologie abyssale des modernes aurait condamné à boire la ciguë de la réflexion des simianthropologues, comment un Etat qui aurait honni le ciel de la torture devant lequel se prosternaient les ancêtres, comment un Etat qui aurait vraiment terrassé le Dieu simiohumain des gibets et des échafauds, comment un Etat qui aurait réellement remplacé l'idole vengeresse des Anciens par un Dieu inconnu, un Dieu à inventer, un Dieu maïeuticien de l'esprit de justice de la France, comment un tel Etat se fera-t-il le pédagogue et le catéchiste d'une éthique judiciaire enfin privée du monstre de la torture? Décidément, il appartiendra aux démocraties du "Connais-toi" de demain de se mettre à la place du Dieu mort et de lui donner une postérité cérébrale digne de l'introspection socratique ; car si son trépas prématuré ne l'avait pas empêché de renoncer à la foudre qu'il brandissait jour et nuit sur la tête de ses vassaux, n'aurait-il pas découvert avec effarement que, faute d'apprendre à régner sans gibet et sans corde, la civilisation se noiera dans les eaux tièdes de la corruption ?

C'est pourquoi les citoyens français de demain devront interpréter les modestes conquêtes de l'esprit de justice de la République actuelle en se mettant à l'écoute du glorieux destin qui attend leur raison aux côtés d'un Etat dont ils espèrent qu'il deviendra, de génération en génération, l'accoucheur d'une Thémis surhumaine. Si, tout au contraire, vous les appeliez au relâchement progressif, puis à la dissolution des lois dans la corruption de l'Etat - et cela pour le seul motif que les crimes méritent désormais l'indulgence dont la civilisation dite des droits de l'homme se fait une vertu - alors la corruption de la justice et de son esprit ne serait plus qu'un péché véniel. Alors les Jésuites de la République dresseraient-ils pas en tous lieux les forteresses de leurs féodalités tant à l'échelle nationale que locale et comment les rendraient-ils imprenables? Comment la floraison de leur casuistique au sein d'une justice française abâtardie ne tirerait-elle pas sa prospérité de sa prolifération sous la protection complice de feu l'Etat de droit? Ce sera donc d'une lucidité politique suraiguë qu'une justice privée du sang des échafauds et du sang des autels aura besoin si la corruption se nourrit d'un jésuitisme dont Bossuet disait qu'il "met des coussins sous les coudes des pécheurs".

Savez-vous, Madame le Garde des Sceaux que si une République appelée non seulement à la réflexion, mais à la méditation du philosophe et à la contemplation des saints sur l'avenir de sa civilisation de la justice, savez-vous que si un Etat convié à enseigner à ses Parquets à combattre la corruption n'avait pas de science de la maladie contagieuse qu'est le laxisme judiciaire, ce serait en vain que la France aurait désensanglanté la balance de Thémis. Ecoutez le récit de l'agonie du monstre judiciaire dans Kafka : "La machine était manifestement en train de se disloquer ; sa marche tranquille n'était plus qu'une illusion. Mais la chute des roues dentées avait retenu toute l'attention de l'officier ; et il en avait négligé un instant de surveiller les autres pièces de la machine. Quand la dernière roue dentée eut quitté la traceuse et qu'il se pencha sur la herse, il eut une surprise encore plus désagréable : la herse n'écrivait plus, elle ne faisait que piquer, et le lit, au lieu de faire rouler le corps du condamné, le soulevait seulement avec des vibrations qui enfonçaient les aiguilles dans sa chair. Le surveillant voulut intervenir ; car enfin, ce n'était pas le supplice qu'il avait recherché, c'était le meurtre immédiat." (La Colonie pénitentiaire)


Neuvième Lettre : L'apocalypse de la Tiédeur

Madame le Garde des Sceaux,

Face à la généralisation de la corruption, comment l'Etat de droit ne monterait-il pas en première ligne afin de combattre de front les Parquets que la régionalisation trop rapide de l'appareil de la justice a amollis et reconduits sur tout le territoire national aux complaisances à l'égard des féodalités de province. Pourquoi la royauté avait-elle commencé de les vaincre avant que la centralisation administrative de la France napoléonienne eût pris le relais du trône, parce que, depuis les origines, la lutte des nations pour leur survie, n'est autre que le combat permanent et sans cesse renouvelé pour leur unification, donc pour leur existence même.

Madame le Garde des Sceaux, je vous le dis solennellement, si, en France, les classements sans suite des Parquets se révèlent des actes politiques destinés à saper l'identité nationale, si, en France, les classements sans suite ne visent plus à désengorger les tribunaux locaux de la prolifération des petits litiges, mais à renforcer les féodalités locales jusqu'à habiliter la chute des corporations dans des comportements maffieux, alors votre réflexion sur la justice se révèlera rien de moins que le remède à la ruine de l'Etat.

C'est pourquoi seule la procédure dite "dans l'intérêt de la loi", vous permet d'engager le vrai combat de la raison française, afin que notre justice trouve les armes de l'intelligence qui lui permettront de cesser de passer du vieux sang des échafauds au sang nouveau des sacrifices que symbolise le pourrissement de l'Etat de droit. Cette procédure de sauvetage est encore timidement utilisée, mais une République éclairée en fera le chef d'Etat-major de la lucidité politique française, parce qu'il s'agit de rien de moins que de l'arme de guerre de la République contre sa dissolution.

Mais comment notre civilisation aurait-elle fermé les portes de fer des souterrains des trois monothéismes si la réflexion de la France de la pensée sur la justice ne nourrissait pas une philosophie de la résurrection du "spirituel" ? Qu'en est-il du "spirituel laïc" puisque l'idole d'autrefois est décédée à l'école des saints de la raison ? Ne laissez pas monter dans le ciel de la démocratie une idole plus dangereuse que celle à laquelle les marmites infernales des trois dieux uniques servaient de couronnes, une idole que l'Etat aura à redécouvrir dans les décombres des fulminations bibliques, une l'idole des immolations que les Saintes Ecritures appelaient la Tiédeur. Pourquoi les tueurs anciens de l'idole, qu'on appelait des prophètes, ont-ils nourri leur sainteté de visionnaires de l'intelligence à vomir le péché de Tiédeur ? Pourquoi ont-ils fait des sottises de la Tiédeur le pire ennemi de toute justice? Pourquoi ont-ils vomi le dieu douçatres dont les narines humaient la fade odeur du sang des autels ? Pourquoi ont-ils fait de la Tiédeur la bête immonde de l'Apocalypse ?

Voilà, Madame le Garde des Sceaux, une question dont la réponse ne résonne pas sur les cordes du clavecin bien tempéré des Eglises du simianthrope, mais au cœur d'un Etat de droit sur ses gardes. Vous avez à tuer l'hydre de la Tiédeur au sein d'une nation que la République a délivrée à la fois du sang séché des offertoires et du sang frais de la justice humaine. C'est une tâche spirituelle d'enseigner au peuple français à gravir le Mont Carmel d'une justice ennemie des tiédeurs de l'encéphale simiohumain. Si la démocratie ascensionnelle doit réinventer le "spirituel ", si, à l'écoute du Malraux des "voix du silence", elle doit redécouvrir que le XXIe siècle "sera spirituel ou ne sera pas ", quelle promesse, pour les alpinistes de l'intelligence, que le politique ait à réapprendre les secrets anthropologiques de la Tiédeur !

Qu'est-ce donc qui fait de la Tiédeur du singe vocalisé à l'école de ses évangiles de la corruption le symbole de la négation de toute haute éthique? Qu'est-ce qui fait du visqueux, du gluant, de l'insaisissable le signe des débâcles du "spirituel"? Peut-être le pourrissement de sa justice est-il l'instrument de la vassalisation secrète de l'Europe par un empire étranger? Peut-être l'asservissement de la justice du Vieux Continent à la Tiédeur est-il le tombeau d'une civilisation de myopes? Si la domestication de la France par la corruption de sa justice plaçait l'Etat sous le joug de ses fossoyeurs étrangers, le combat contre la Tiédeur ne serait-il pas l'avenir de l'intelligence politique des nations ?

Que serait la justice si elle ne demeurait à l'école de sa mémoire écrite ? Madame le Garde des Sceaux, nous vivons encore dans une civilisation racontée par la plume. Déjà la République de la Tiédeur est clouée au pilori de l'écriture ; déjà la République de l'esprit se réveille au sein de la République des Lettres où, de siècle en siècle, la France fait le saint l'apprentissage de son combat contre les tiédeurs de la raison. Vous êtes appelée à changer le poison de la Tiédeur en remède au sein de la nation qui, de Villon à Voltaire, a fait du combat pour la justice le fer de lance de la France de l'esprit. Votre haute fonction n'est pas au service de l'éphémère : vous écrivez la biographie de la nation des "armes et des lois". Je m'adresse à un acteur éternel de l'Histoire, la Justice, je demande à cet acteur d'esquisser une effigie de votre vocation et de votre destin. Puisse le miroir de la France qui s'appelle la justice refléter vos traits. A vous d'y graver le visage de la France.

Le 30 juin 2008

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