Xxxi - La République et le « spirituel »

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L'heure a sonné de nous quitter. Mon dernier message à votre génération, je le voudrais dangereux comme la souveraineté des Etats, énigmatique comme les forges secrètes de la raison, angoissant comme la liberté. Je vous demande de prendre la haute mer et de féconder vos naufrages. J'ai tenté de vous préparer aux tempêtes du grand large. Car la question qui se pose à vous est tout entière dans cette phrase de Malraux : "Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas

Mais l'auteur des Voix du silence savait fort bien que le "spirituel" a quitté l'enceinte de la pédagogie religieuse et que si le monde moderne ne rallumait pas le " spirituel " aux feux de la raison, le "spirituel" continuerait d'agoniser dans la catéchèse des Eglises ; car les Isaïe et les Ezéchiel étaient des rois de l'intelligence et l'intelligence des prophètes était le bathyscaphe du "Connais-toi" de l'époque, celui qui se demandait pourquoi le simianthrope adore des idoles.

Vous observerez la mort du "spirituel" au cœur du Ministère de la Culture et vous vous demanderez quelles sont les idoles des modernes, celles devant lesquelles les démocraties s'agenouillent.

1 - De l'encéphale scindé de la démocratie et de la rétractilité cérébrale du simianthrope
2 - De la rétractilité psychique comparée des Eglises et des Etats
3 - De l'évolution parallèle du Ministère de la Culture et de l'Eglise
4 - " N'irritez pas les dévots " (Louis XIV à Molière)
5 - Un nouveau prodige eucharistique
6 - Les autels de la République
7 - La rétractilité restreinte et la rétractilité générale
8 - Le rêve est le quartier général de l'histoire
9 - La " Tsimia " de Chalcédoine
10 - Mister Jekyll et Mister Hyde

1 - De l'encéphale scindé de la démocratie et de la rétractilité cérébrale du simianthrope

Nous avons appris qu'un ciel intellectualisé par un créateur mythique du cosmos symbolise l'aporie mentale qui frappe une créature que sa structure cérébrale condamne à faire participer la matière à la parole, donc à substantifier le symbolique. Vous retrouverez cette dichotomie originelle dans l'analyse des deux natures d'un suffrage universel supposé infaillible dans le concept qui le définit, mais ballotté comme une feuille au vent. Aussi la simianthropologie puise-t-elle sa documentation principale dans l'histoire de deux millénaires du mythe de l'incarnation d'un Orphée biphasé du cosmos.

Il vous est devenu évident que si l'observation transcendantale de la dichotomie mentale dont le simianthrope intellectualisé se trouve frappé dispose d'ores et déjà du spectrographe relativement perfectionné d'une simianthropologie générale, cette discipline encore en chemin se révèlera bien plus riche d'enseignements si elle enregistre de préférence des informations concernant le fonctionnement bipolaire de l'encéphale que " Dieu " et sa créature se partagent que si elle se contente de scanner les démocraties scissipares - car celles-ci affichent moins clairement la bancalité de leur double nature qu'une théologie fondée sur le mythe de la participation totale du divin au charnel et vice-versa.

Vous avez donc observé en premier lieu comment l'Eglise a théorisé et cérébralisé son dogme central, celui de la consubstantialité de la matière et de son signifiant en la personne réputée unifiée d'un homme-dieu et comment ses dialecticiens sont parvenus à faire emprunter à une " grâce divine " bipolarisée d'avance les chemins d'une théologie dès lors fissurée ab origine entre le réel et le signe. C'est que toute intelligibilité de type simiohumain se trouve mythifiée d'avance par la signalétique dichotomisée qui fonde la participation à la fois mythologique et orchestrale du réel au symbolique. C'est dire que l'unification bureaucratico-musicale de l'orthodoxie romaine lui était dictée par une contrainte collective bifide à son tour : les votants qui se montraient obstinément réfractaires aux énoncés de la parole réputée unifiée d'une l'Eglise bicéphale - elle était soumise à la voix toute terrestre des Commissions chargées de filtrer et d'habiller des concepts - ces votants révoltés par le sacré spéculaire sécrété par l'institution étaient nécessairement condamnés à mort, à l'exemple de Nestorius, dont on sait qu'il est demeuré rebelle jusqu'au trépas inclus au spectacle, horrifique à ses yeux, que présentait à des païens moqueurs une Eglise que dirigerait d'une main de fer un dieu calqué sur le modèle rudimentaire et contrefait du simianthrope. Puisque Platon avait coupé cette espèce en deux tronçons condamnés à tressauter côte à côte, il fallait armer l'idole d'une personnalité transcendante au ridicule que sa scission interne lui faisait afficher; mais le simianthrope bipolaire ne saurait parvenir à s'empoigner lui-même à la fois comme " esprit " et comme corps et se laisser convaincre de son " salut " à l'étalage d'une grâce truquée, tantôt celle du suffrage infirme et fabriqué par un peuple d'illettrés, tantôt celle des évêques placés à titre statutaire sous les ordres de leurs supérieurs hiérarchiques, donc portant collier. Pour tenter d'observer les apories qui résultent du branchement de l'encéphale biphasé du simianthrope sur des ciels incompatibles entre eux et dichotomisés d'avance par des agents d'exécution bancalisés sur la terre, il faut enregistrer les réactions affolées des polypes incrustés aux parois de leur coquille et qui se collent tantôt aux murs de leurs Eglises schizoïdes tantôt à ceux de leurs Etats bipolaires. C'est qu'une seule et même espèce de moules prolifère au sein de tous les " corps constitués ", comme on dit si justement. Dans les ecclésiocraties, toutes vos tentatives d'attirer l'attention des crustacés sur leur scission psychique entre les deux lobes cérébraux dont ils se rendent les otages provoque leur recroquevillement instantané dans les entrailles de l'institution qui leur sert de carapace mentale. A l'instar de l'escargot qui se précipite dans son domicile naturel sitôt que son environnement menace ses fragiles antennes, le simianthrope chalcédonien se rue dans le corps collectif qui lui sert de coquille.

2 - De la rétractilité psychique comparée des Eglises et des Etats

La simianthropologie enquête sur les motivations qui conduisent inconsciemment cette espèce à s'identifier à un mollusque protégé par son cartilage. Quel est le système d'alerte du psychisme et du corps qui légitime une collusion instinctive entre les deux lobes du cerveau de l'espèce? Quand il se sent agressé, l'encéphale rétractile du simianthrope schizoïde déclenche un système immunitaire armé des antidotes qui lui permettent de consolider précipitamment les accords vitaux qu'il a conclus en aveugle entre le réel et le symbolique. Comme sa boîte osseuse se trouve nécessairement domiciliée entre ces deux apories, elle s'arrime alternativement à l'un et à l'autre logement. Mais pourquoi le double refuge du simianthrope immergé dans son bain cérébral biphasé le fait-il alors passer alternativement d'un pôle orchestral à l'autre ? C'est qu'une asphyxie mortelle du chœur guette toute tentative de chacun de ses pôles de conquérir l'autonomie dans l'abside d'où s'élève son chant. L'encéphale simiohumain se cache dans le symphonique collectif qui le préserve de la lumière du dehors. Le réflexe d'auto-aveuglement défensif du crâne simiohumain démontre que ce girophare peut se sentir en grand péril et qu'il renforce alors sa sonorisation du spéculaire contre les mauvais défenseurs de sa musique au point de retourner ses armes mélodiques contre eux.

Quand le fortin mental de la " double nature " de la " Liberté " démocratique ou religieuse ne disposera plus d'aucun autel de pierre, quand elle se trouvera privée de la pompe vestimentaire qui éblouissait les masses, quand elle aura rejeté tout cérémonial cultuel ou institutionnel destiné à mettre en évidence le statut surréel des serviteurs de cour de l'Eglise ou du ciel conceptualisé de la République, vous verrez une nouvelle aristocratie se brancher sur les rituels du sacré et perpétuer le fascinatoire verbal au sein de l'ascèse démocratique.

Pour bien vous en assurer, essayez donc de dire crûment à un serviteur austère de l'Etat dont le dieu s'appelle la Liberté et dont le concile a pris le nom de suffrage universel qu'il est le seul maître des appellations artificielles dont il pare conjointement une déesse vocale et le vote populaire réputé lui servir de haut parleur ; dites-lui qu'il se voudra et se proclamera pourtant le dignitaire de la France bicéphale, tentez de rappeler à ce représentant et à ce médiateur assermenté des idéalités schizoïdes censées diriger le monde démocratique que sa puissance est toute sacerdotale et qu'elle donne effrontément ses ordres à des Commissions bipolaires; dites-lui que ses évêques microscopiques entérineront sans sourciller les décisions du grand Pontife qu'on appelle maintenant l'Administration publique, enhardissez-vous jusqu'à démontrer aux papes de la Liberté que la machine bureaucratique est construite sur le modèle bifide de l'Eglise et qu'elle arme l'Etat d'un sceptre calqué sur celui de l'idole participative que le simianthrope est à lui-même depuis les origines; poussez votre audace de théologiens maléfiques de la démocratie existentielle jusqu'à jouer le rôle du Diable dans le bénitier des principes biphasés de 1789 et vous observerez sur le vif la même rétractation viscérale de l'huître saintement républicaine dans sa coquille que celle de l'huître dévotement ecclésiale dans la sienne. Mais vous savez comment le simianthrope sécrète du sens, donc des signifiants à élever ses fourrages au symbolique, et vous savez également que le vrai se teste à l'école de l'"intelligible" qui lui sert de miroir. Vous vous demanderez donc maintenant de quelle essence ou substance il faut "participer" pour déclarer que les évadés de la zoologie seraient devenus des animaux spirituels. Et pour cela, vous allez hanter les couloirs du Ministère de la Culture à la recherche de la " vie spirituelle" de la République et de la démocratie.

3 - De l'évolution parallèle du Ministère de la Culture et de l'Eglise

Vous savez que ce Ministère symbolisait, à l'origine, l'intemporalité d'une sorte d'Eglise de la Liberté. En ces temps reculés, la vocation " spirituelle " de ce Vatican laïc illustrait la " double nature " de la France pensante, celle qui, en un demi siècle seulement, allait néanmoins cesser d'incarner l'âme d'un Etat créateur et ouvert au génie de la nation de Racine et de Voltaire. Au commencement, les écrivains jouissaient, du moins tacitement, du statut d'acteurs sur la scène de l'écriture et de l'intelligence; et l'Etat honorait ses saints de la plume autant que lui-même ; car il se montrait fier d'incarner pour la première fois dans son histoire le titre séraphique qu'il s'était donné en 1789 de " protecteur des Lettres et des arts ".

Pour cela, il fallait que la France de l'intelligence installât l'encrier du " spirituel " dans un Eden ayant pignon sur rue. Cette promotion de " l'esprit " a été assurée, souvenez-vous, par l'élévation d'une bureaucratie endormie au rang d'un Ministère des droits de la raison. Mais comment trouver dans les effectifs de l'Administration des cohortes de prêtres du génie de l'humanité et de la spiritualité des modernes? Hélas, les héros de l'écriture se sont bientôt sentis délégitimés par les hiérarques de l'Etat-Eglise ; et ils se sont vus piteusement chassés du jardin d'innocence par l'autorité des papimanes et papefigues de la République.

Du coup, les évêques estampillés par leurs marques et leurs marchandises se sont rués dans la brèche de la simonie. Ces catéchètes du marché des imprimeurs se sont présentés en hauts dignitaires de leur propre marchandise aux guichets de la rue de Valois ; et ils ont réussi à cacher sous leur veste leur médaille d'employeurs des gens de Lettres en livrée ; et l'Etat, devenu vassalisateur sous leurs blasons de faux pontifes de la France n'a pas tardé à demander à tout le corps épiscopal des éditeurs de déclarer au Trésor public les maigres sommes qu'ils versaient au petit clergé des Mallarmé et des Valéry. Quand les industriels écussonnés du " spirituel " furent devenus, aux yeux de l'Etat mercantilisé, les seuls interlocuteurs dignes de ses audiences, qu'est-il advenu des paroisses et des diocèses de la culture républicaine ? L'Etat s'est aussitôt enhardi à demander aux écrivains et aux poètes français de se présenter en salariés de leur employeur et d'endosser avec empressement leur défroque de valets à la merci du marché. A ce prix seulement, a déclaré la République, les gens de lettres se trouveront affichés à la criée, à ce prix seulement ils bénéficieront de l'honneur de paraître sous le label de leur maître. Mais comment conquérir le renom qui ne s'attache jamais qu'aux produits de consommation les plus répandus de la piété démocratique? Et pourtant la pastorale de l'Etat-marchand n'a trouvé sa pleine signification qu'à l'heure où la France a découvert que les démocraties industrialisées sont nécessairement fondées sur des dévotions mercantilisées et qu'il lui fallait fabriquer les missels et les bréviaires d'une industrie du "spirituel" afin d'inonder le marché mondial de la piété démocratique.

Quand le Centre national d'un commerce du Livre soutenu par l'Etat-marchand eut passé sous le sceptre d'un Ministère de la pastorale culturelle des démocraties, de plus en plus de fonctionnaires issus des rangs de l'Administration des finances et du budget ont été placés à la tête du plan d'industrialisation et de marchandisation de l'édition dite " libérale ". C'est pourquoi, il vous faudra faire débarquer votre décryptage anthropologique de la christologie dans la science politique mondiale, parce que vous êtes les initiés appelés à décoder des documents psychobiologiques saisissants concernant les relations secrètes que la " conscience spirituelle " simiohumaine entretient avec l'évolution ecclésiale et bureaucratique des démocraties modernes.

L'histoire de l'inconscient politique des théologies redevient heuristique quand le destin du " spirituel " change d'arène et se donne à décrypter sur le nouveau champ de bataille où la République reproduit sans l'avoir encore compris le modèle de la décadence et de la mort du "spirituel" dans la bureaucratie ecclésiale. Malraux le laïc savait-il que le Ministre de la Culture qu'il a fondé et que tous les Etats du monde ont copié servirait de champ d'expérience pathétique aux prophètes du spirituel laïc, lui qui disait que le XXème siècle "serait spirituel ou ne serait pas" ? Certes, ce poète des feux de l'intelligence n'ignorait en rien que le "spirituel" quitterait fatalement l'enceinte des Eglises et qu'il se colletterait avec le concept de Liberté sur les cinq continents - mais sans doute ignorait-il que la méthode historique puiserait dans le décryptage simianthropologique des théologies l'instrument du débarquement de Clio dans la question du destin mondial du spirituel post religieux. La République est appelée à écouter les " voix du silence " où les éclairs de la raison illuminent le "spirituel".

4 - "N'irritez pas les dévots" (Louis XIV à Molière)

Quand il eut été demandé aux poètes et aux écrivains français de solliciter des éditeurs-imprimeurs qu'ils veuillent bien leur délivrer des certificats de validité de leurs écrits ; quand il leur a fallu se résigner à montrer patte blanche aux marchands désormais installés au cœur du Ministère de la Culture, quand ce renversement radical de la hiérarchie des valeurs au sein de la civilisation "des deux natures" du simianthrope eut exigé de la démocratie qu'elle précipitât sa course vers le temporel, quand le parallélisme entre la mort spirituelle de l'Eglise d'une part et le "trépas spirituel" du Centre national du Livre de la rue de Verneuil d'autre part fut devenu éloquent aux yeux d'une simianthropologie qui n'en était qu'aux premiers pas de son décodage de l'encéphale des évadés assermentés de la zoologie, la République qualifiée de "protectrice" des Lettres et des arts depuis deux siècles a péri de n'avoir pas accouché d'une philosophie de la création dans tous les ordres.

Cinq décennies seulement après Malraux, le Ministère de la rue de Valois démontrait à la face du monde qu'il ignorait tout des secrets du génie blasphématoire des incendiaires du " spirituel " : à ses yeux, l'écrivain n'était qu'un étrange paresseux dont le labeur était à la portée de tout Français désireux de tirer quelque histoire bien troussée de sa manche. Hippolyte Taine disait qu'il fallait dix ans pour seulement apprendre à écrire clairement. A l'heure où il suffit de bondir sur quelque occasion favorable de raconter ses amours pour s'attirer un public à l'écoute des biographies de la médiocrité, demandez-vous si les grands écrivains ne seraient pas les martyrs de la " double nature " d'une espèce tragiquement déchirée et si la critique littéraire mondiale ne trouverait pas son vrai souffle à découvrir un animal aporétique de naissance

((Voir mon Essai sur l'avenir poétique de Dieu, Bossuet, Pascal, Chateaubriand, Claudel, Plon 1965).

5 - Un nouveau prodige eucharistique

Quand la République des nouveaux scolastiques eut ordonné aux gens de plume d'apposer dorénavant leur signature à des Syllabus qui leur enjoignaient, sous peine d'excommunication majeure, de déclarer à ses guichets un prodige eucharistique nouveau et extraordinaire, celui par la vertu duquel les aumônes qui leur étaient chichement accordées - à la condition que leur œuvre fût mondialement connue pour avoir été publiée antérieurement à l'industrialisation de l'édition - de déclarer sur l'honneur, dis-je, que leur pitance serait supprimée si elle ne se trouvait labellisée par le satisfecit d'un Ministère de la censure commerciale qui leur délivrerait un certificat attestant de la métamorphose du mécénat d'Etat en un produit de la vente de leurs poèmes à la masse de la population, je me suis demandé pourquoi mettre en scène une pieuse simulation, celle d'une marchandisation prospère des vrais écrits, alors que le "livre", comme on l'appelait encore, était devenu un produit de consommation en vente dans les super marchés et jetable après lecture ? Pourquoi le " spirituel " était-il poussé dans ses derniers retranchements au point d'avoir imaginé le faux semblant d'une prospérité commerciale et bourgeoise dont les Orphée de la France se rempliraient les poches ? Cette thaumaturgie s'imposait-elle à une République des Lettres alors que le mécénat de l'Eden demeurait si maigre que le faux en écritures publiques demandé aux poètes ne rendait pas leurs escarcelles plus imposables pour un sou ? Et puis, sur quel offertoire des sacrifices opérer la transsubstantiation de l'hémoglobine de l'hostie en espèces sonnantes et trébuchantes dont sueraient tout subitement et dans le monde entier les autels de la Liberté démocratique'

C'est au prix des plus grandes difficultés pratiques que je me suis fait le Commissaire Maigret d'un prodige théologique dont les propitiatoires de la spiritualité républicaine des faux dévots sont devenus le théâtre, parce que les écrivains se sont toujours révélés une espèce aussi humble et piteusement soumise à l'autorité politique du moment que les fidèles pieusement agenouillés sur leur prie-Dieu, de sorte que la dictature libérale n'a pas les coudées moins franches à leur égard que toutes les tyrannies que le monde a connues. Mes patientes recherches parmi les matamores et les flambeurs de l'encrier ont néanmoins été couronnées d'un grand succès ; car j'ai fini par dénicher un martyr rebelle jusqu'à la moelle. J'exprime ici toute ma reconnaissance à ce tyrannicide anonyme; car ce n'est qu'à son écoute que je suis parvenu à approfondir un peu à votre intention mes connaissances antérieures balbutiantes de l'inconscient sacrificiel de la sainteté politique des démocraties.

(Voir mon Chateaubriand ou le poète face à l'histoire, Plon 1963)

Voici, à votre usage et aux fins d'encourager votre initiation à la vie spirituelle de la République, quelles furent les conséquences pratiques du refus de cet hérétique d'attester un faux miracle sur l'autel de la sainteté fiscale. A la réception du Syllabus qui lui donnait le choix entre l'apostasie littéraire et la mort, il avait demandé au Gouvernement de convoquer d'urgence un Concile des droits de la plume afin de décider de la légitimité de la transsubstantiation bureaucratique de l'hostie du mécénat d'Etat en chair et en sang de la France des marchands. Il avait toujours pris soin, disait cet hérétique, de signaler au Trésor public le montant exact des maigres bienfaits de la grâce dont il avait bénéficié en raison de ses publications ; et le Ministère des Finances avait toujours sainement refusé de contresigner le prodige de la piété marchande que le Centre national du Livre prétendait produire sur l'autel des principes de 1789 ; car les trésoriers de la République eux-mêmes soutenaient qu'en droit français ce type de miracle n'était pas fiscalisable pour le motif qu'il n'entrait pas dans la définition juridique de la notion de revenu.

Aux yeux des simianthropologues de la spiritualité démocratique, dont la spéléologie de l'inconscient théologique conjoint de l'Eglise et des Etats modernes était relativement avancée, il était déjà devenu intéressant d'observer qu'un prêtre qui refuserait d'attester du prodige de la métamorphose du pain et du vin de la messe en la chair et le sang physiques de l'histoire verrait l'Eglise romaine se précipiter sur le malheureux et certifier en toute hâte le miracle de l'apparition réelle de l'hémoglobine du dieu sur l'offertoire. Pourquoi la République des miracles fiscaux demeurait-elle piteusement en retrait au chapitre de l'attestation publique de son eucharistie à elle, pourquoi avait-elle grand besoin du sacerdoce des poètes pour soutenir à sa place, le mystère de l'autel ? Pourquoi ne déclarait-elle pas sur l'heure relaps et renégats les prêtres de la République rebelles à faire entrer dans les caisses de l'Etat la chair et le sang des sacrifices ?

Cette énigme allait se révéler heuristique pour les motifs suivants : alors que la menace d'excommunication majeure présentée par la rue de Valois à mon prêtre rebelle remontait au 23 juillet 2004, le Ministère de la Culture a attendu plus de six mois l'hospitalisation d'extrême urgence de son enveloppe charnelle amaigrie et survenue seulement le 12 février 2005, pour que le fameux réflexe auto-défensif que j'ai évoqué ci-dessus se déclenchât - c'est-à-dire pour que le système immunitaire de la rétractilité protectrice vînt confirmer le parallélisme entre l'instinct de conservation de la République et celui de l'Eglise.

Comment cela ? La rue de Valois aurait-elle été convertie par la longue résistance de la charpente du poète ? Mais alors, me direz-vous, où se cache-t-il, votre fameux réflexe de sauvegarde d'un prodige théologique ? Vos Tartuffe seraient-ils parvenus à afficher leurs dévotions dans le désastre même qui les frappait de se trouver démasqués ? Dans Molière, le mollusque n'a-t-il pas réussi à changer sa défaite en un triomphe de plus de sa sainteté ? Souvenez-vous de la scène : son humble confession des péchés mortels dont on accablait la piété du faux dévot aurait jeté à nouveau Orgon à ses pieds si Molière n'avait fait débarquer in extremis sur la scène le "Deus ex machina "de son " prince ennemi de la fraude " ? Mais pour l'anthropologie critique, cet artifice de théâtre a empêché Molière de poursuivre plus avant sa spéléologie de l'espèce dont l'animalité propre se manifeste précisément à " faire l'ange ". Il vous appartiendra d'aller au terme de l'analyse simianthropologique du Tartuffe de la démocratie et de la République.

Sachez donc que le Ministère de la Culture a emprunté d'instinct le même chemin du "salut" découvert par la sainteté si injustement offensée du Tartuffe de Molière : il a proclamé sans faiblir que le mythe de la transsubstantiation de ses hosties en espèces sonnantes et trébuchantes sur l'autel du marché demeurait intouchable en l'essence et la quintessence de son orthodoxie, mais qu'en l'espèce, et à titre très exceptionnel, l'Etat-Eglise accordait à mon poète la grâce particulière d'une dispense de contresigner le dogme, et cela pour le seul motif que, de toutes façons, sa pauvreté ne rapportait pas un sou à l'Eglise. Seule une hérésie qui ne coûtait rien à l'Etat pouvait se trouver absoute. C'est ainsi que j'ai été conduit à la découverte des arcanes sacrificiels de la rétractilité dévote des Tartuffes de la démocratie et de la liberté, ce qui permettra à votre anthropologie christologique de faire un pas de géant dans la spectrographie de l'animalité propre à une espèce dédoublée par les masques dont elle affuble ses meurtres sacrés.

6 - Les autels de la République

Si Molière ne s'était pas arrêté à mi-chemin de sa plongée dans les ultimes secrets de l'alliance de l'autel avec le meurtre angélique des dévots, l'étude de la sainteté autodéfensive qui caractérise les "corps constitués" du simianthrope, tant dans ses Etats armés d'une administration rétractile que dans ses dévotions proprement ecclésiales aurait conduit, quatre siècles plus tard l'Europe de la pensée à élaborer une politologie articulée avec un scannage de la "double nature" du singe caparaçonné par ses dévotions ; et nous saurions mieux pourquoi Socrate, s'est donne à tuer afin de délivrer ses congénères des masques tartufiques qui les privent de tout regard sur leur encéphale. Car s'il s'était seulement agi, pour le clergé de la République, d'humilier un poète en le réduisant par la famine au rang des marchands du temple, l'Etat des faux dévots n'avait besoin de personne pour le renvoyer d'une pichenette dans ses laboratoires du sacrifice: il lui suffisait, pour cela, de signaler pieusement aux percepteurs que l'hostie à cuisiner au four du mécénat républicain se fonderait désormais sur le dogme de la transsubstantiation des œuvres de l'esprit en une marchandise sur l'autel du trésor public et que la vocation, mercantile par définition, d'un produit de consommation courante tel que le livre révèlerait au public combien les Mallarmé et les Valéry n'étaient, en réalité, que des prêtres habiles à dissimuler leur fructueuse simonie dans leur manche.

Mais pourquoi l'Etat laïc et les Courteline de sa théologie de la Liberté exigent-ils dans le même temps et avec tant de ténacité que les prêtres de l'intelligence signent de leur main un faux en écritures fiscales ? Si les œuvres de l'esprit sont fabriquées à la chaîne, pourquoi ne pas demander à la déesse Liberté de se porter garante de la piété tartufique des marchands du temple? Vous devez donc vous demander ce que signifie le meurtre cultuel aux yeux d'une simianthropologie que sa vocation scientifique appelle à percer les secrets sacrificiels de l'histoire et de la politique. Pourquoi le poète est-il appelé par l'Etat tartuffique à se prosterner aussi pieusement devant la nouvelle hiérarchie ecclésiale - qu'on appelle maintenant l'Administration publique - que le personnel des dévots de l'autre Eglise convie à s'immoler au nom de Dieu sur l'autel de l'Histoire? Pourquoi le statut terrestre du poète contraint-il les serviteurs du verbe de la " Liberté " de tenir boutique de leur foi sacrificielle et de vendre les colifichets de leur obéissance auto-immolatoire comme, de son côté, l'Eglise vend ses cierges et ses statues de la Vierge à un public de rachetés par le meurtre de la Croix? Pourquoi faut-il que la démocratie se trouve scindée à son tour entre ses changeurs et ses saints sacrifiés ? Serait-il aussi dangereux pour la République d'en appeler aux évangiles de 1789 qu'aux hérétiques de l'Eglise d'invoquer leur oblation aux Saintes Ecritures sous les pluies d'eau bénite des Tartuffes de la foi'

Car si le pain et le vin de la Liberté étaient appelés à se changer en chair et en sang des idéalités jusque dans les démocraties sacerdotalisées à l'école de la laïcité, la schizoïdie mentale dont le cerveau du clergé de la République serait frappé se révèlerait aussi congénitale à la démocratie qu'à l'Eglise, parce que, depuis l'an 450 de notre ère, le cerveau simiohumain participe des meurtres sacrés dont l'Histoire s'ensemence. C'est pourquoi mon rescapé d'un assassinat inconsciemment cultuel sous des dehors tartufiquement républicains a pu assister au spectacle de toute la sainte hiérarchie de l'Etat laïc, et jusqu'au Premier Ministre du Gouvernement de l'époque, faire cause commune avec la piété catéchétique d'un Centre national du Livre tapi sous l'alibi démocratique de ses commissions aussi fictives que celles de l'Eglise et bien décidé à défendre l'encéphale du simianthrope dichotomisé ab origine entre ses deux natures. Simplement, le littéralisme bureaucratique a remplacé le littéralisme vaticanesque dans le combat éternel des institutions contre l'hérésie qui les défie dans leur fondement : celle d'un individualisme impénitent face aux corps cérébraux qui servent de carapace spéculaire au simianthrope.

Un seul philosophe vous conduira aux fondements de l'individualisme, Henri Bergson, qui pensait que l'histoire cérébrale du simianthrope oscille entre ses hordes " ouvertes " et ses hordes " closes " et que " l'évolution créatrice " renvoie la science de l'évolution à l'interprétation psychobiologique du souffle et de la rétractilité alternées de l'esprit des sociétés. Cette vue de précurseur de la connaissance des systoles et des diastoles de l'animal spéculaire se trouvera fécondée par toute la simianthropologie " chalcédonienne " de l'avenir, puisque, comme il est démontré par quinze siècles de la théologie des "deux natures " attribuées à la divinité, le réflexe du mollusque onirique est redevenu spectaculaire au sein des Etats laïcs comme au sein d'un Ministère de la Culture dévoré à son tour par la bureaucratie d'une ecclésiocratie d'Etat.

7 - La rétractilité restreinte et la rétractilité générale

De même qu'il existe une relativité restreinte et une relativité générale dans l'univers qu'Einstein a porté à quatre dimensions, il existe une rétractilité pieuse restreinte et une sainte rétractilité générale du simianthrope. La rétractilité restreinte exprime le système immunitaire craintif propre aux institutions et à leurs carapaces doctrinales, la rétractilité générale renvoie à l'épouvante qu'inspire le cosmos : le physicien définira l'univers comme une étendue d'environ quinze milliards d'années-lumière. Pourquoi les terrorisés de l'espace se réfugient-ils dans une étendue plus microscopique qu'un grain de sable par leur réduction effrayée de l'univers à sa seule masse matérielle ? C'est que l'infini qui enveloppe les géomètres du vide condamne d'avance tous leurs calculs à l'impuissance. La rétractilité psychique observable au cœur d'une physique simiohumaine terrorisée par l'immensité exprime la double nature d'une espèce qui se donne un pôle saisissable, tandis que celui du néant échappe désespérément à sa prise. Les théologies sont les scanners de l'effroi, parce qu'elles illustrent la double corporéité, la physique et la mentale du simianthrope au cerveau biphasé. C'est pourquoi vous enseignerez à la science historique à se brancher sur les documents simiohumains qu'on appelle des théologies.

Mais, vous dira-t-on, la déesse Liberté ne reçoit plus de cadavres sur l'autel d'un salut démocratique devenu invisible. Ne vous laissez pas égarer par ces dires : les offrandes sanglantes que le Ministère de la Culture immole à l'Etat, son idole, ne sont autres que les idéalités de 1789. Le sang des assassinats sacrés est devenu symbolique depuis belle lurette. C'est pourquoi le libéralisme sacrificiel s'interroge aussi peu que l'Eglise d'en face sur la véritable nature de la chair de la victime mise à mort sur l'autel romain après un long supplice que l'idole sacralisera d'être devenu payant, donc " rédempteur ". C'est que la métamorphose du pain d'Orphée en pain saignant des marchands récompensés au sein du Ministère de la culture copie la transsubstantiation que pratique en secret une Eglise attentive à dissimuler sous l'hostie de la messe le meurtre angélique qui vous acquerra la même immortalité que les cultes les plus primitifs. Car dans les trois monothéismes, le meurtre est proclamé séraphiquement "sauveur". C'est cela que "prince ennemi de la fraude" du Tartuffe a empêché le génie de Molière de disséquer au scalpel sur l'autel où la trucidation sacrée de la victime dite "satisfactoire" change le Golgotha en l'offertoire universel d'une humanité saignée au plus secret de ses confessionnaux.

Les trois séraphins que vous appelez la Liberté, l'Egalité et la Fraternité sont-ils appelés à incarner la nouvelle Trinité, celle d'une foi républicaine aussi angélique dans son ordre que celle de l'éternité posthume dont rêvent les croyants de l'autre église ? Comment se fait-il, vous dites-vous, maintenant que la "vérité religieuse" qui sous-tend les démocraties schizoïdes se soit mise à l'écoute des grands rédempteurs ? Comment se fait-il que le Marx des Goulags triomphait du Mal d'emboîter le pas à Moïse ? Comment se fait-il que l'empire américain pourchasse le Démon du Terrorisme par le fer et le feu d'une bannière à la fois étoilée et fulminante sur les cinq continents ? Le nouveau Seigneur du sang de l'histoire qui appelle sa créature à s'immoler sans relâche à sa propre gloire s'appellerait-il désormais la démocratie ? La Liberté, l'Egalité et la Fraternité seraient-ils les nouveaux tranchoirs du verbe du salut ?

Dans ce cas, le sacerdoce des poètes qu'une République ensanglantée s'ingénie à réduire au rang de guichetiers piteux de l'industrie du Livre se laisserait aussi difficilement concilier avec le culte d'une République qui se voudrait réellement "protectrice des Lettres et des arts" que le service du " Dieu " d'Isaïe ou de Saint Jean se laisse difficilement confondre avec les sacrifices simiohumains de type antéabrahamique que le christianisme a secrètement retrouvés à l'école d'un assassinat réputé rédempteur - celui que glorifie le meurtre saintement rétribué du Golgotha. Mais si vous avez découvert que toute idole - Dieu ou la Liberté - s'achète ses rédemptions sur les autels où ses meurtres sacrés se nourrissent de la piété du simianthrope, quelle sera la tâche spirituelle de votre génération ? Comment vous donnerez-vous à tuer à l'écoute d'une simianthropologie socratique ? Demanderez-vous aux Athéniens pourquoi ils paient le tribut de la mort à leur démocratie'

Vous voyez que la politologie du XXIè siècle sera abyssale ou ne sera pas car elle demeurera creuse et vaine tant que votre anthropologie critique n'aura pas formé une génération de visionnaires du simianthrope qui auront longtemps peiné à réapprendre les théologies dites "propitiatoires" ou "satisfactoires" des ancêtres et qui auront consacré leur vie à enseigner patiemment à leurs successeurs l'immense documentation sur la psychophysiologie des évadés de la zoologie qu'éclaire désormais la lumière de la raison post-darwinienne du XXIè siècle. Si vous ne plongez dans les profondeurs jusqu'au vertige, jamais vous ne verrez comment le statut onirique des démocraties simiohumaines leur attache dans le dos les fausses ailes du sacré républicain, jamais vous ne verrez que l'autel de la Liberté sue le meurtre et le sang d'un culte rétribué par une idole ; jamais vous ne saurez que c'est aux lois implacables de l'histoire que l'appareil des cultes a toujours secrètement payé sa dette ; jamais vous ne saurez que c'est au ciel de ses idéalités que la démocratie donne désormais à boire le sang des sacrifices ; jamais vous ne saurez sur quels étals du sacré le simianthrope moderne acquitte ses tributs de chair et d'hémoglobine - le sacré que figurent désormais les saints principes de 1789.

8- Le rêve est le quartier général de l'histoire

Je vous conseille d'étudier en premier lieu les fonctions respectives et complémentaires qu'exercent les deux lobes de l'encéphale du simianthrope oblatif ; puis vous observerez la fonction immunitaire que remplissent respectivement les deux "corps du roi", l'immortel et le terrestre. Enfin vous vous demanderez de quel souverain du sang chacun d'eux se veut le serviteur et pour quelles raisons psychobiologiques ils se rendent dépendants de deux autorités radicalement opposées et impossibles à conjoindre, l'institutionnelle et l'orphique.

Pour tenter de répondre à cette ultime interrogation, vous observerez que la signification et la portée psychobiologiques de la double nature du simianthrope - celle que le Concile de Chalcédoine a tenté de théoriser sur le mode théologique et les démocraties sur le mode idéocratique - cette signification, dis-je, prend aujourd'hui toute sa portée historique et politique du fait que la démocratie et l'Eglise se trouvent plongées dans un seul et même embarras doctrinal ; car toutes deux se demandent comment armer les Etats de leur statut terrestre et de leur statut transcendantal confondus - ce qui seul, pensent-elles, leur permettrait de courir d'un pas assuré vers le " salut " de la planète. Mais puisqu'un démiurge mythique dont les directives étaient réputées s'être incarnée avait été baptisé " le verbe ", qu'en est-il du lobe cérébral dont le rêve se nidifie dans l'épopée, verbale à son tour, de la Liberté démocratique? Pourquoi le mythe de la rédemption et du sauvetage par delà la mort se cherche-t-il nécessairement la coquille de son Eden dans une parole onirique ? Parce que le rêve d'une délivrance est le quartier général des politiques du "salut". C'est seulement à l'école de cette aporétique existentielle que vous ferez débarquer l'histoire des religions dans la radiographie simianthropologique du mythe de la vérité.

Mais alors, ce sera des origines à nos jours que vous conduirez le "Connais-toi" sur les chemins d'une science de la double nature du singe spéculaire que la "raison" habille depuis des millénaires de la fourrure de ses songes ; car les religions ne changent jamais que la coupe, les coutures, les couleurs, les bâtis, les étoffes dont elles revêtent l'identité focale de l'espèce.

9 - La "Tsimia" de Chalcédoine

Vous trouverez chez les premiers simianthropologues - il ne leur manquait que le vocabulaire et la problématique de leur discipline - des récits qui schématisaient les origines de la bipolarité du seul vivant que son encéphale envoie habiter ses vocables. En voici un paradigme, celui de la construction de la Tsimia chez les Baruya.

" Or, pour les Baruya, la Tsimia représente leur " corps " et témoigne qu'ils ne font qu'un seul " corps " dont le squelette est constitué par les poteaux qui soutiennent l'édifice et dont la " peau " est faite des bottes d'herbe que des centaines de femmes et de jeunes filles de la tribu assemblent et apportent en masse et qui vont servir à couvrir le toit que les Baruya appellent la " peau " de la Tsimia. L'immense poteau central qui supporte le toit est appelé Tsimié, il représente l'ancêtre du clan Baruya, celui qui avait reçu du Soleil les objets sacrés nécessaires à l'initiation des futurs guerriers et des futurs shamanes et qui aurait attribué aux autres clans une place et des fonctions distinctes dans le déroulement des rites d'initiation.

Or, j'observai sur le terrain que tous les poteaux qui allaient constituer les parois de la Tsimia avaient été coupés dans la forêt et transportés chacun par le père d'un des futurs nouveaux initiés. Arrivés sur le site où allait s'édifier la Tsimia, tous ces hommes s'alignaient à distance les uns des autres, formant un cercle qui allait devenir le pourtour de la Tsimia. Et d'un coup - à un signal du maître des initiations appartenant au clan des Baruya qui avait à son côté le grand shamane, Inamwé, du clan des Andavakia, responsables, eux, de l'initiation des shamanes - tous les pères levaient en même temps leur poteau et le plantaient devant eux d'un même geste en poussant le cri de guerre des Baruya, cri que poussaient en même temps qu'eux tous les hommes présents autour de l'emplacement de la future Tsimia. " (Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines, Ce que nous apprend l'anthropologie , Albin Michel, Bibliothèque Idées, pp. 197-198)

Quelles sont les métamorphoses de la Tsimia des Baruyas dans la religion des Romains, puis chez les juifs, les chrétiens, les musulmans et les démocraties contemporaines ? Vous les décrypterez à l'école de toute l'histoire simianthropologique des théologies.

Mais ensuite, votre vocation de spéléologues de l'alliance du meurtre avec la voix simiohumaine vous conduira à la postérité mondiale des deux encéphales découverts au Concile de Chalcédoine, l'un réputé inspiré par le ciel d'une démocratie armée jusqu'aux dents et placée sous le sceptre d'un Souverain Pontife vocalisé à Washington, l'autre chargé de symboliser une France des " armes et des lois " qui ne rêve plus que de partager le joug des vassaux d'un empire étranger. Ne vous laissez pas arrêter sur ce chemin par la piété des faux dévots qui vous diront que la comparaison entre ces deux allégeances les caricatures. Est-il un art du dessin qui aille davantage et d'un seul trait plus au fond de la politique et de l'histoire des " deux natures " que la caricature ? Répondez-leur que l'OTAN est la Tsimia de l'idéocratie moderne, que l'OTAN est le bras armé de la rédemption démocratique, que l'OTAN fournit son temple et ses autels à une Europe immaculée de la Liberté - et la France s'apprête à baiser la pantoufle du saint sacrifice que préfigure la Tsimia originelle. Mais Isaïe vous appelle à outrager les offertoires du dieu inaugural des immolations ; parce que votre Tsimia à vous sera d'une autre nature.

Pour la première fois, vous pourrez tenter de répondre à la question de savoir à quelle station de son itinéraire l'intelligence du simianthrope se trouve arrêtée, donc en quoi le cerveau du singe parlant est un organe inachevé. Car l'observation au téléobjectif de la masse encéphalique de cette espèce vous la montre emprisonnée dans le mythe de la participation de sa parole à l'idole construite à son image - celle qui, elle aussi, avait fait donner de la voix au cosmos.

10 - Mister Jekyll et Mister Hyde

Les historiens que vous initierez à la simianthropologie de demain considèreront que le plus grand poteau des Baruyas de la démocratie modiale aura été celui d'un empire du mythe de la Liberté qui aura rassemblé ses brebis sous le sceptre et la potence d'une Tsimia messianisée pendant plus de deux décennies après la chute de l'empire d'un certain Karl Marx. Comment ce nouveau royaume des anges a-t-il forgé la lance de son expansion militaire de l'Atlantique à la Mer Noire pour ne jamais combattre qu'un ennemi mythique, le Mal ? Si ce spectacle du verbe incarné n'est pas théologique, si cette épopée d'une utopie sanctifiée n'est pas religieuse, si cette croisade n'est pas la preuve de la bipolarité cérébrale du simianthrope onirique, je veux bien confesser à Messieurs les inquisiteurs de la démocratie bicéphale que les desseins du Seigneur des Tsimias sont impénétrables.

Car enfin, l'empire américain confirme la théologie bicéphale que le Concile d'Ephèse a fait triompher contre Eutychès. Vous vous souvenez sans doute que cet hérésiarque soutenait la théologie de la nature exclusivement divine de Jésus-Christ, de sorte que sa complexion simio humaine y avait été absorbée comme une goutte d'eau par la mer. Cette hérésie est encore présente, mais en voie d'extinction dans l'Eglise copte, en Birmanie et en Abyssinie. Mais vous savez bien que la démocratie de Washington est résolument bipolaire et qu'elle ne renie en rien, bien au contraire, la puissance du sceptre et du glaive de la Tsimia qu'elle légitime sur la terre. Mais que se passerait-il si vous faisiez glisser l'orthodoxie bipolaire qui pilote en secret la politique des démocraties mondiales du côté de l'hérésie de Nestorius, qui tirait si bien les conséquences logiques de la théologie officielle de la double nature du simianthrope biphasé qu'il dichotomisait Jésus en deux personnes radicalement distinctes, ce qui lui faisait dangereusement côtoyer le gouffre de l'arianisme Pourquoi l'Eglise a-t-elle reculé, horrifiée, devant cette conséquence pourtant inévitable de la christologie schizoïde que saint Athanase croyait avoir définitivement exorcisée? C'est qu'un Christ partagé en deux personnes vous renvoie à Mister Jekyll et Mister Hyde ; et voilà notre simianthrope à nouveau crûment scindé en chacun de ses spécimens entre le meurtre qui le taraude et le ciel qui l'attend.

Si vous persévérez à faire débarquer vos spectrographies des enjeux anthropologiques de la christologie dans la politologie de demain, l'Europe commencera de conquérir un regard de l'extérieur sur le cerveau bifide de l'espèce simiohumaine. Alors elle retrouvera la souveraineté intellectuelle qui a toujours conquis l'hégémonie politique au sein des civilisations ascensionnelles et relégué la boîte osseuse des sociétés fermées au musée de l'évolution en panne du simianthrope.

Le 23 JUIN 2008 pagesperso-orange.fr