06/07/2006 11 min #1791

Oskar Lafontaine "Le vrai nom de la mondialisation : le capitalisme"

ALLEMAGNE . Longtemps dissident du SPD dont il a assuré la présidence jusqu’en 1999, il est devenu l’un des principaux promoteurs de la nouvelle gauche allemande en cours de formation.
de Bruno Odent Berlin

Le regain de croissance, la poursuite de réformes dites incontournables et la popularité de la chancelière. Ce succint état des lieux sert souvent en France à présenter l’Allemagne et son gouvernement de grande coalition comme un modèle. Est-ce pertinent ?

Oskar Lafontaine. Certainement pas. La croissance est essentiellement le fruit des exportations, mais cela ne suffit pas à réduire le chômage qui reste à des niveaux records. La prétendue embellie que l’on observe sur les chiffres officiels du chômage ne correspond pas à la réalité.

Les statistiques allemandes ne sont plus fiables. On constate en effet une diminution continue de vrais emplois, à temps plein, pourvoyeurs de cotisations sociales et dans les mêmes proportions une augmentation des jobs précaires. La situation des salariés a donc continué de se détériorer.

La chancelière a commencé à perdre des points dans l’opinion publique. Quant aux réformes, elles consistent à poursuivre les démontages sociaux, à offrir des cadeaux fiscaux aux entreprises et aux plus riches. Au total, cette politique-là est condamnée à l’échec, comme le fut celle du gouvernement précédent.

Quel premier bilan tirez-vous de l’activité du groupe parlementaire que vous coprésidez avec Gregor Gysi, 300 jours après le succès électoral de la WASG et du PDS ?

Oskar Lafontaine. L’entrée d’un groupe important de députés de gauche au Bundestag a permis que des sujets qui étaient jusqu’ici totalement ignorés du Parlement viennent enfin dans le débat. Comme, par exemple, la demande de retrait des troupes allemandes d’Afghanistan ou encore la nécessité d’une imposition des grandes fortunes et des profits des entreprises.

Quels sont les points sur lesquels vous vous démarquez le plus de la position consensuelle des autres formations germaniques ?

Oskar Lafontaine. En politique extérieure nous sommes la seule force qui s’est penchée sur la signification du terme terrorisme. Nous le définissons comme l’assassinat de personnes innocentes dans le but de parvenir à des objectifs politiques. D’après cette définition les attaques contre le World Trade Center ou les attentats suicides sont tout autant du terrorisme que la conduite de la guerre par les dirigeants américains en Afghanistan et en Irak.

Nous sommes le seul groupe parlementaire qui se réclame du strict respect du droit international. Les autres groupes soutiennent des guerres illégales. Nous sommes la seule formation qui analyse les guerres du Moyen-Orient comme autant de campagnes militaires impérialistes destinées à s’assurer la haute main sur les réserves en pétrole et en gaz de la région. Les autres groupes font mine de croire qu’il s’agit de liberté et de démocratie. La gauche est également la seule qui veut toute l’application d’un accord de non-prolifération des armes atomiques obligeant les puissances nucléaires - dont la France - à se débarrasser complètement de ces engins de destruction massive. La politique des Occidentaux qui consiste à laisser certains pays comme l’Inde ou Israël accéder à l’arme nucléaire tout en prétendant pouvoir l’interdire à d’autres comme l’Iran n’a aucune crédibilité. Et ce n’est pas sur cette base que l’on peut instaurer un vrai processus de paix.

En politique intérieure, nous sommes le seul parti qui se prononce pour le retrait total d’Hartz IV (la réforme du marché du travail instaurée par le gouvernement Schröder - NDLR) et l’introduction d’un salaire minimum que nous voudrions porter à 8 euros de l’heure. Cette réglementation n’existe pas en Allemagne alors qu’elle est, de longue date, la règle dans d’autres pays européens. Nous sommes aussi le seul parti allemand qui souhaite une politique économique et social, qui s’inspire du modèle des pays scandinaves. C’est-à-dire une politique qui concilie un filet social dense avec la croissance et un haut niveau d’emploi. Enfin, nous venons de nous prononcer pour le droit à la grève générale.

La grève n’est aujourd’hui autorisée en Allemagne qu’en cas de conflits tarifaires, ce qui interdit, de fait, toute « grève politique ». Est-ce le succès du mouvement anti-CPE en France qui vous a incité à réclamer la remise en question de ce principe ?

Oskar Lafontaine. Les syndicats, les organisations étudiantes et les citoyens français nous ont donné un bon exemple. Ce mouvement a eu un très bon écho ici et nombreux sont ceux qui en sont arrivés à la conclusion qu’il fallait... « apprendre le français ».

Le révolutionnaire allemand éprouve toujours le besoin de composter son ticket avant de monter sur le quai (sourires).

Dans le processus de fondation du nouveau parti de gauche, des personnalités du Linkspartei-PDS et de la WASG, dont vous-même, viennent de publier un manifeste qui s’efforce de cerner l’identité et les grands principes de référence de la formation. Comment définiriez-vous le rôle du nouveau parti ?

Oskar Lafontaine. Il va essayer de donner un nouveau souffle à une vraie politique de gauche en tirant les enseignements du passé sans se jeter dans les bras du néolibéralisme. Il entend nationaliser tout ce qui a trait à la protection sociale. Des branches clés de l’économie doivent passer également sous contrôle public. Comme les banques et le secteur de l’énergie.

Dans le marché et la concurrence la nouvelle gauche voit, à la différence de ses prédécesseurs, pas seulement une condition pour le bon fonctionnement d’une économie nationale mais aussi le moyen pour les quelque 3 millions d’entreprises allemandes qui emploient moins de 10 salariés ou font moins de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires, de conquérir des pouvoirs en s’émancipant des monopoles imposés par les grands groupes.

Vous vous référez à la tradition des Lumières et à Jean-Jacques Rousseau...

Oskar Lafontaine. Le postulat de ce philosophe qu’entre « le faible et le fort c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère » (citation exprimée en français) constitue un principe de base pour la gauche qui entend s’affirmer contre le néolibéralisme. Il est valable de la politique étrangère à la politique sociale. Les États faibles ont besoin du droit international et, dans les entreprises, les salariés ont besoin de protections contre le licenciement pour pouvoir être libres. Quand le fort n’est pas contraint par des réglementations, il piétine la liberté comme on ne peut que le constater partout dans le monde.

. Et vous évoquez aussi Marx.

Oskar Lafontaine. Oui, parce qu’il a présenté admirablement la dynamique de développement du capitalisme. C’est la raison pour laquelle nous savons aujourd’hui que les guerres au Moyen-Orient sont une conséquence des appétits d’expansion du capitalisme.

Il a aussi démontré que le terme capitalisme recouvrait des rapports de force sociaux. C’est pourquoi nous n’usons pas du mot trompeur de mondialisation. Il faut nommer les choses par leur nom et parler de capitalisme. Pour bien signifier que l’actuel ordre social n’est pas la conséquence d’une évolution naturelle mais le résultat de l’exercice d’un pouvoir fondé sur des rapports de forces.

Vous êtes observé avec beaucoup d’attention par des syndicats en pleine crise. Comment voulez-vous les aider à retrouver des forces ?

Oskar Lafontaine. Nous voyons dans les syndicats notre plus important allié et partenaire. Ils ont hélas effectivement perdu beaucoup de pouvoirs dans la société. On en a la preuve et on en mesure les conséquences à travers l’évolution des salaires allemands, la plus mauvaise de tous les États industriels. C’est une des raisons pour lesquelles nous voulons introduire dans la législation le droit à la grève générale.

Pour corriger les dérives de la cogestion, la nouvelle gauche revendique de conforter le poids de la partie syndicale en introduisant un droit de vote des salariés sur les décisions importantes de l’entreprise. C’est un point de débat entre nous et les syndicats. Car souvent ils se montrent encore très peu réceptifs aux enjeux de la démocratie directe.

Des problèmes sont apparus dans le processus de fondation du nouveau parti de gauche en certains lieux, comme à Berlin où des militants de la WASG mécontents de la politique de la coalition SPD-PDS, aux affaires dans la capitale, ont décidé de maintenir leur parti et même de le présenter contre le Linkspartei-PDS aux régionales de septembre. Quelle signification donnez-vous à ces frictions ?

Oskar Lafontaine. Il faut savoir que les WASG de Berlin et de Mecklembourg-Poméranie (où le PDS cogère également le Land avec le SPD - NDLR) se sont constitués sur la base d’une opposition à la politique du PDS dans les deux Länder. Leur critique est en partie justifiée. La gauche n’a le droit d’accepter ni privatisation dans le domaine de la protection sociale ni des démontages sociaux. Même là où la situation budgétaire est calamiteuse (la ville de Berlin surendettée est dans une situation de quasi-faillite - NDLR). Mais la réponse de la WASG locale dans ces situations n’est pas la bonne. Une candidature séparée aux prochains scrutins régionaux risque de conduire à ce que le PDS soit remplacé par la CDU (la droite chrétienne-démocrate) ou le FDP (les libéraux) dans la coalition qui dirigera la ville. Avec pour conséquence : une aggravation des démontages sociaux.

Ces débats au sein de la future nouvelle gauche amènent tout naturellement à poser la question de la crédibilité du nouveau parti ?

Oskar Lafontaine. Il ne sert à rien de placer la barre très haut sur toutes les questions. Mais nous devons faire de nos choix fondamentaux des éléments de notre action pratique dans les parlements et dans les gouvernements. C’est le seul moyen d’être crédible. Si la nouvelle gauche n’était qu’une imitation fatiguée du SPD actuel, elle serait très rapidement superflue. Car le SPD néolibéralisé existe déjà.

Où se situeraient pour vous les conditions pour participer à un gouvernement au niveau national ?

Oskar Lafontaine. Nous n’entrerons dans un gouvernement que si nous obtenons le retrait des troupes d’Afghanistan, la suppression de Hartz IV et des réformes de l’agenda 2010 (les réformes libérales engagées par le gouvernement Schröder et poursuivis par la grande coalition - NDLR). Et au niveau des Länder et des communes, nous ne sommes prêts à nous impliquer dans des exécutifs locaux qu’à condition que l’on ne poursuive pas les politiques de privatisations, de suppressions d’emplois publics et de réduction des prestations sociales.

Vous critiquez les partis socialistes et sociaux-démocrates européens qui ont échoué alors qu’ils avaient, à la fin de la décennie passée, quasiment tous les pouvoirs en Europe en raison de leur alignement général sur les préceptes néolibéraux. Mais vous avez été président du SPD durant cette période, ne portez-vous pas vous aussi une responsabilité ?

Oskar Lafontaine. Oui. Je porte bien évidemment ma part de responsabilité. Car j’ai participé à la mise en place en 1998 d’une coalition SPD-Verts qui s’est laissé emporter par cette dérive. Mais, dans les premiers mois de gouvernement, nous avons pratiqué une politique de gauche classique. Ainsi, par exemple, nous avons réintroduit la protection contre les licenciements, augmenté les allocations familiales et cherché à limiter la précarité. C’est au moment où Schröder a décidé de tourner le dos à ce type de politique que j’ai pris la décision de démissionner du gouvernement et de la présidence du parti.

Vous vous êtes engagé, il y a un peu plus d’un an en France aux côtés des partisans du « non » de gauche à la constitution européenne.

Il se dit aujourd’hui que le blocage de l’Europe serait dû aux « non » français et néerlandais. Êtes-vous toujours aussi fier de votre engagement ?

Oskar Lafontaine. Oui. Le plus grand mérite des citoyens français et néerlandais est d’avoir placé un signal stop face aux erreurs d’orientation de la politique européenne. Leur message contre la dérive qui conduit l’Europe vers toujours davantage de dumping social et fiscal est clair. Les gens ne veulent pas d’une Europe dans laquelle ils seraient les perdants et où serait gagnante une minorité de riches et de grandes entreprises, de détenteurs de capitaux à qui sont offerts toujours davantage de possibilités de se soustraire à l’impôt.

Le manifeste du nouveau parti de gauche ne dit aucun mot sur le rôle de la Banque centrale européenne.

Cela signifie-t-il qu’une politique de gauche pourrait s’accommoder du pacte de stabilité et de l’actuelle politique monétaire de l’UE ?

Oskar Lafontaine. Non.

La politique monétaire de la BCE n’impulse pas la croissance et l’emploi mais les menace et porte une bonne part de responsabilité dans le haut niveau de chômage en Europe. Le manifeste ne pouvait ni ne voulait embrasser tous les thèmes. Mais la nouvelle gauche revendique un nouveau statut de la BCE, un retrait du pacte de stabilité et une coordination des politiques économiques et monétaires pour produire plus de croissance et d’emplois. Le statut actuel de la BCE, son fonctionnement uniquement dévoué à la stabilité des prix est un non-sens économique. Sa soi-disant indépendance est antidémocratique.

humanite.presse.fr

De : Bruno Odent
mercredi 5 juillet 2006

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