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Xxx - L'anthropologie critique et la théopolitique des Etats

Votre destin se situe à un embranchement décisif entre deux âges du singe vocalisé. L'école laïque avait tenté d'effacer les souvenirs tenaces des civilisations cérébralisés à l'école de leur mythologie ; mais l'histoire moderne découvre avec surprise que les futurs progrès du "Connais-toi" vous mettront sur la trace de documents cérébraux messianisés et théâtralisés. L'âge religieux les avait fait descendre le fleuve de la mémoire du tragique et de l'espérance. On appelait ces mises en scène de la mort et de l'éternité des théologies. Qu'en est-il de ces clés d'un animal que son évasion partielle de la zoologie a fait basculer dans des mondes oniriques et dont l'encéphale se reflète encore de nos jours dans les miroirs hérités de son passé dans le spéculaire sacré? Si l'avenir de la politologie mondiale dépend désormais d'un approfondissement de la connaissance psychobiologique de l'inconscient religieux des fuyards de la nuit animale, alors la science historique est à la veille du décodage d'un vivant livré de naissance à des mondes tour à tour iréniques et sanglants.

Vous savez que l'anthropologie critique a commencé par prendre acte du naufrage de l'utopie marxiste dans le sang des goulags et de celle, non moins mythique, des bienfaits que promettait au monde, il y a un siècle encore, un capitalisme censé obéir à la "main invisible" d'une Providence bienveillante. Le nouveau bras ensanglanté du ciel se cachait désormais sous le vaste tabernacle du marché. Puis la grève générale d'une piété qui conduisait vos pères vers des mondes éternels, mais posthumes, a rendu urgent votre apprentissage de la rétractilité cérébrale conjointe des clergés de pourpre des Eglises et des cléricatures grisâtres dont les Etats bureaucratiques modernes assurent la prospérité. Il vous fallait donc tenter de poser les fondements d'une science des hochements de tête de vos congénères que leur psychophysiologie diversifiée avait divisés entre les officiants de leurs autels respectifs.

A ce titre, la spectrographie des alliances solennelles que le droit romain a conclues avec la théologie immaculée et meurtrière des chrétiens, puis le scannage des dogmes d'un catholicisme réputés avoir découvert la nature à la fois bénédictionnelle et punitive de Dieu vous a conduits à l'étude des pactes, biseautés à leur tour, que les dévots de la déesse Liberté ont conclus avec le pouvoir administratif au sein d'une Vème République bancalisée par la nature schizoïde de ses idéaux; puis, de fil en aiguille, vous en êtes venus à radiographier les exploits conjoints des rêves religieux de vos semblables et du messianisme d'une démocratie américaine au glaive entre les dents. Alors, vous vous êtes demandé si les songes sacrés auxquels votre espèce se trouve livrée demeureront à jamais la plaque tournante de la politique mondiale.

Vous êtes convaincus que, dans ce cas, ce serait de génération en génération que l'Occident serait appelé à reprendre le combat éternel d'un siècle des Lumières profanateur; mais vous cherchez les sacrilèges de la raison que la féconde postérité des prophètes aura forgés. Vous savez également que si vous ne retrouviez pas les blasphèmes d'Isaïe, la civilisation des armes de la pensée critique tomberait dans le piège d'un relativisme culturel aussi acéphale que le Moyen-Age et que vous auriez à faire face à la tragédie d'une seconde version des quinze siècles de décérébration de l'humanité à laquelle la plantation d'une potence au cœur de l'histoire du monde avait conduit vos ancêtres.

La question que vous vous posez n'est donc pas de tuer le "spirituel", mais de le ressusciter à l'école d'une nouvelle ascension de l'intelligence. Pourquoi donc le " divin " avait-il trépassé à l'école d'un gibet ambigu? Vous êtes les futurs saints de la lucidité. Votre montée au Mont Carmel de la raison suivra l'itinéraire que l'ascèse de votre méthode aura tracé; car de même que mai 1968 avait tué un panculturalisme réputé diriger une histoire "sans sujet", l'imminente remise en marche de l'histoire réelle du simianthrope tuera les structuralismes angélisés à l'école de leurs idéalités ensanglantées. Votre anthropologie critique conquerra les instruments d'analyse de l'hémoglobine de l'histoire. Alors votre regard portera sur l'évolution du cerveau simiohumain. Je vous convie à mettre le cap sur l'avenir du continent de la raison, celui qui fera de vous les premiers cambrioleurs de la boîte osseuse du simianthrope.

Alors vous serez à l'école qui vous permettra d'analyser l'agonie parallèle des Eglises et d'un Ministère de la Culture que Malraux avait rêvé d'ouvrir à l'esprit de création ;et vous serez à pied d'œuvre pour vous initier à la question de l'avenir de la " lance pensive " d'Athéna.

1 - L'infirmité philosophique des sciences humaines
2 - Une histoire de l'intelligence
3 - Une raison politique messianisée
4 - Comment observer la Liberté au téléobjectif ?
5 - Tuer la mort
6 - La logique interne du mythe
7 - Le Lucifer de la raison politique
8 - La théologie et la politique
9 - Le ciel chrétien et le droit romain
10 - L'art d'articuler l'un avec l'autre les deux lobes du cerveau schizoïde de l'espèce simiohumaine
11 - Comment brancher les Commissions épiscopales sur le ciel des uns ou des autres

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1 - L'infirmité philosophique des sciences humaines

Après un siècle et demi d'échecs, tant des méthodes d'investigation de l'Occident de la pensée que des principes qui guident les interprétations de l'évolution de l'intelligence simiohumaine, vous attendez une révolution de toute la problématique qui fonde encore la construction inconsciemment apostolique de la signification que l'intelligence de demain tentera de donner au verbe comprendre. Car vous voyez ces disciplines se caricaturer elles-mêmes ; tantôt, elles se situent à une distance artificielle à l'égard de leur objet, tel un Desmond Morris, dont le Singe nu ne vous apprend rien de la spécificité cérébrale d'un animal messianisé, tantôt leur grille de lecture ressortit encore à la sotériologie politique, éthique ou religieuse qui pilote leur théorisation superficielle et subrepticement rédemptrice de la condition simiohumaine.

Cette aporie mondiale résulte de ce que la rationalisation officielle du monde qu'un regard de l'extérieur demeuré myope porte sur le crâne de votre espèce s'interdit d'avance de soumettre au questionnement philosophique et critique la notion, demeurée embryonnaire, de progrès cérébral, alors que ce concept a été rendu omniprésent depuis Darwin et qu'il est devenu connaturel à la notion d'évolution. La paralysie de l'interrogation de vos congénères sur la nature même des capacités mentales d'un évadé tout récent du monde animal - ce qui l'a rendu désespérément flottant entre la terre et les puissants empires de ses songes religieux - cette paralysie, dis-je, rend sinon sourdes et muettes l'anthropologie, la psychologie, la psychanalyse, l'histoire et la sociologie classiques, du moins lourdement tributaires d'un idéalisme philosophique amaigri et tellement banalisé qu'il interdit désormais aux sciences humaines d'examiner les composantes psychobiologiques de deux notions décisives, celle d'intelligibilité, que le simianthrope projette sur la matière et celle de distanciation, donc de recul de l'intelligence à l'égard de la floralie des cultures et des croyances du monde entier. Comment des sciences prématurément qualifiées d'humaines, mais privées de cerveau prospectif par le structuralisme acéphale de Claude Lévi-Strauss se passeraient-elles longtemps encore d'une sonde spatiale capable de détecter la notion même d'évolution intellectuelle ?

Vous savez que la simianthropologie inaugure une distanciation philosophique attentive à éviter aussi bien le simulacre d'un regard de martien sur les galaxies cérébrales que sécrète le cerveau simiohumain que la contrefaçon d'une apologétique culturelle ou cultuelle condamnée à s'interdire a priori toute interprétation du contenu psychogénétique des plus gigantesques ressorts de l'histoire - les mythes sacrés. Suffit-il d'observer, avec Maurice Godelier, que l'espèce simiohumaine accorde des pouvoirs magiques à des " entités invisibles " qu'elle associe à la souveraineté qu'elles exerceront sur un territoire déterminé ou convient-il de s'interroger sur l'origine et la nature de ces miroirs de l'espèce simiohumaine'

2 - Une histoire de l'intelligence

Quels sont les secrets simiohumains du façonnement et de la mondialisation de la notion de compréhensibilité ? (Voir mon Science et NescienceGallimard, Bibliothèque des Idées, 1970 et La CaverneGallimard, Bibliothèque des Idées 1974). Il est évident que si l'Europe demeurée pré-freudienne devait perpétuer l'interdiction dont son anthropologie purement descriptive se trouve frappée de comprendre la généalogie et le fonctionnement du cerveau d'un vénérateur de Diane ou d'Athéna sous Périclès ou d'un théologien chrétien du Moyen-Age - il aura étudié la tenue vestimentaire des ressuscités ou le statut théologique de leurs cicatrices dans l'au-delà - il sera également et rigoureusement interdit de jamais soumettre la politologie et la science historique d'aujourd'hui à une spectrographie critique de l'encéphale des grands sorciers de la Liberté. Ne promettent-ils pas en toute impunité à leurs congénères que, sitôt élus à la tête des Etats démocratiques, ils feront tomber une pluie d'écus du ciel des droits de l'homme ?

Comment les haruspices chargés de la gestion des idéalités politiques contemporaines ou les théoriciens d'autrefois de la gastronomie au royaume des cieux logent-ils leurs théologies respectives sous l'os frontal du simianthrope? Pourquoi les Bocuse des cuisines de l'Eden qu'on appelle maintenant des démocraties ne s'étonnent-ils pas davantage que maîtres queux du ciel d'autrefois de ce que leurs victimes leur demandent ensuite instamment de rendre compte de l'échec de leurs fausses promesses et les accablent-ils de reproches publics pour avoir trahi des engagements électoraux mythologiques par nature ?

Vous comprenez bien que toute connaissance trans-animale du fonctionnement hallucinatoire du genre simiohumain demeurerait interdite aux sciences préhumaines actuelles si elles n'orientaient pas leur réflexion future en direction des points de jonction flottants entre les annonciations gagées par les rêves des théologiens, qui sont principalement posthumes, et les prophéties appelées à débarquer sur le globe terrestre. Vous savez que les astronomes des prodiges verbaux dont la conque osseuse simiohumaine se révèle le théâtre avaient construit les premiers télescopes de l'histoire du royaume de Dieu à l'heure où le ciel des chrétiens était appelé à déverser ses trésors sur la terre ferme aussi précipitamment que le paradis marxiste ses prodiges quelque deux millénaires plus tard. Or, les promesses de ces deux évangélisme de l'histoire sont remontées dans les nues au forceps de la torture ; et aujourd'hui, on voit la plus grande démocratie du monde légitimer ses merveilles par le recours aux estrapades du Moyen-Age. Vous avez à bâtir l'observatoire du mythe de la Liberté dont les Etats messianisés par le verbe démocratique se veulent désormais les fers de lance et les croisés. Sur quelle planète allez-vous l'édifier ?

3 - Une raison politique messianisée

La simianthropologie politique se veut la première science du cerveau simiohumain dont le statut et la méthode rejettent les présupposés d'un humanisme occidental demeuré naïvement pastoral. A ce titre, elle constate lucidement et tente d'expliquer sans candeur l'origine et la nature des apories d'origine psychobiologique qui paralysent l'encéphale compartimenté du simianthrope depuis que l'organe qui couronne son ossature produit des preuves écrites de l'incohérence innée du fonctionnement de ses neurones. Mais, du coup, la simianthropologie sommitale ne courra-t-elle pas le danger de tomber dans l'escarcelle, redevenue béante, des théologiens de l'infirmité de notre matière grise ? Le mérite de ces premiers épéistes n'était-il pas immense d'avoir tenté d'expliquer la nature insoluble par définition des contradictions internes dont la finitude simiohumaine se trouve frappée de naissance ? La réflexion de la simianthropologie critique sur l'évolution d'un organe malade des illusions que lui impose la charpente branlante qu'il surplombe se trouve donc appelée à prendre le relais de la science médicale du sacré qui, d'Epicure à Freud, avait étudié la chute du cerveau humain dans le giron des idoles. Mais la simianthropologie est une discipline tellement euclidienne qu'elle se demande logiquement comment une espèce pourrait se trouver à la fois en évolution et d'ores et déjà arrivée à destination. La raison la plus élémentaire lui enseigne que le cerveau actuel du simianthrope est nécessairement un organe inachevé. Cet inaccomplissement est-il observable en tant que tel si les nouveaux observateurs de la "finitude", comme on disait autrefois, ne sauraient retomber dans les ciboires et les bénitiers ?

Assurément ; car l'heure a sonné de scanner la boîte osseuse commune à une Eglise tombée en léthargie et aux démocraties en panne du "Connais-toi", l'heure a sonné d'observer que le mythe religieux feint désormais de faire appel à son ancien rival, le tabernacle démocratique, afin de paraître accoucher à son tour d'une théocratie des idéalités. On sait que Benoît XVI est un théoricien de l'ambition thomiste de rassembler les deux autels dans le culte partagé d'une " raison " unifiée. Mais si Rome est condamnée à ne jamais s'armer que d'une intelligence pré-mythifiée par des dogmes dits révélés, donc intouchables par définition, les Républiques logophores échouent tout autant que le sacré fossilisé du Moyen-Age à faire débarquer dans le temporel le souffle d'un " surnaturel " de type idéologique dont l'idéocratie de 1789 se voulait la messagère - on sait qu'une trinité aussi verbifique que la précédente est désormais censée inspirer un suffrage universel que trois concepts visiblement calqués sur leurs homologues religieux ont placé sous leur sceptre, une Espérance, une Foi et une Charité laïcisés par la Révolution.

4 - Comment observer la statue de la Liberté au téléobjectif ?

Depuis Saint Jean, Saint Luc et Saint Paul, on voit, d'un côté, le christianisme tenter de faire débarquer ici-bas une raison inspirée par l'espérance suprême en l'avènement de la Liberté paulinienne du croyant, de l'autre, la République rêver de fonder une foi démocratique dont les fidèles seraient rassemblés au sein d'une Eglise de l'Egalité aussi mythologique que celle d'en face. Qu'en est-il d'une charité angéliquement rebaptisée la Fraternité ? Qu'en est-il d'une Liberté inspirée par la grâce démocratique ? Comment se fait-il qu'une raison politique rendue séraphique par le mythe d'une Justice idéale et universelle censée l'inspirer soit demeurée le pathétique otage d'un messianisme chrétien fondé sur la justice réputée parfaite d'une divinité? Comment se fait-il qu'une raison désormais inspirée par les concepts d'une raison scientifique idéaliste jusqu'à la moelle ne sache par davantage que celle de l'Eglise de la double nature d'un homme-dieu comment faire définitivement tomber ses chaînes sotériologiques sans se trouver purement et simplement expulsée de l'arène de l'histoire spéculaire du simianthrope ?

Ne tentez pas de faire entendre la voix d'une Liberté de type eschatologique au sein d'une médiation du sens fièrement démocratique et républicaine, alors que la fonction religieuse qu'exerce cette idéalité vague et incontrôlable n'enfante jamais qu'une Pythie de Delphes des modernes. Essayez, au contraire, de conquérir le regard distancié du simianthropologue sur les idéalités pseudo salvatrices censées innerver la politique mondiale; efforcez-vous de conquérir un regard de l'extérieur sur une institution inconsciemment cultuelle, que nous appelons la démocratie, mais dont les principes de 1789 mettent en scène l'évangile d'une Liberté trompeuse, alors que le démon de la bureaucratie a perverti les promesses de son baptême dans une mythologie triconceptualisée. Qu'en est-il des psaumes qui montent désormis de l'abside des temples de l'abstrait et qui rêvent de transcender le " temporel " à l'école de la sainteté idéologique'

5 - Tuer la mort

Pour comprendre les concertistes du fonctionnement disharmonieux de l'encéphale biphasé du simianthrope, vous observerez que le lobe onirique de cet organe se connecte spontanément avec le lobe " réaliste " ou " terrestre " et vice versa et que les conjonctions spontanées ou apprises entre le politique et le sacré qui en résultent expriment des entrecroisements divers et changeants entre leurs oratorios respectifs.

L'exemple le plus frappant du branchement parallèle du cerveau simiohumain sur le réel et sur le symphonique - on les voudra étroitement mêlés - vous sera fourni par la stratégie des conciles qui ont accompagné et guidé l'accouchement toujours mi-cérébral et mi-affectif des dogmes fondateurs du mythe chrétien. La vocation musicale des rassemblements planétaires d'un corps épiscopal chargé de donner un écho international à la seule religion fondée sur une guerre hypertrophiée à la mort culmine dans le rêve de doter d'une armature physico-mentale cohérente un homme-dieu réputé avoir débarqué sur la terre par la voie d'une parturition banale, mais précédée d'une fécondation surnaturelle. Cette entreprise fournira à votre simianthropologie critique des renseignements précieux concernant la constitution corporelle et intellectuelle biphasée d'un démiurge supposé immuable, mais doublé d'un fils terrestre tenu pour le garant du succès de l'entreprise de tout le genre humain d'accéder à l'immortalité.

La seule religion fondée sur une panique générale du simianthrope devant sa propre poussière est née de l'effondrement d'un empire qu'on croyait éternel et qui était tombé dans une cacophonie politique interminable; mais on mesure mal la signification et la portée psychobiologiques d'une orchestration aussi titanesque du rattrapage posthume de l'espèce simiohumaine. Cette musique d'un désastre en dit bien davantage sur la structure et l'armature de l'encéphale illusionné des fuyards de la zoologie que la construction des Pyramides ou l'invention du moteur électrique. Première difficulté : comment mettre sur pied les procédures juridiques irréfutables qui présideront à la descente sur la terre d'un dieu délivreur du tombeau? Observons la parturition du dogme central de la plus ambitieuse des religions, celle que sa psychophysiologie appelle depuis plus de vingt siècles à recourir à une intellectualisation et à une politisation intensives de l'immortalité du simianthrope. Il y fallait le relais de l'incarnation d'un inventeur de l'univers qui s'était progressivement décorporé et dont l'évaporation définitive tombait au plus mauvais moment, alors que les dieux anciens, qui avaient des bras et des jambes, se vengeait d'avoir été délaissés - la meilleure preuve en était le sac de Rome par les barbares en 410.

Mais comment re-substantifier un dialecticien divin et le rendre à nouveau opérationnel sur la terre, alors que, dans le même temps, il demeurerait aux aguets dans le vide ? Pour cela, on le divisera en deux personnes distinctes, le "père" et le "fils" et on les réunira à l'aide d'une troisième " personne ", le souffle de l'" esprit ". Depuis lors, cette théologie est fondatrice du politique : le peuple est le fils né du mariage de la France avec la République et leur unité est assurée par le souffle de l'esprit démocratique. Cette trinité n'est-elle pas le dieu unique qui fonde la nation ?

6 - La logique interne du mythe

La signification simianthropologique de cette mythologie, donc la place qu'occupent les assermentés du prodige de l'incarnation de l'" esprit " dans l'évolution du cerveau simiohumain se trouve expressément explicitée par l'Eglise d'hier et d'aujourd'hui : afin qu'un seul spécimen de l'espèce puisse guérir la masse entière de ses congénères du fléau irrémédiable dont elle se trouve frappée par sa servitude propre, celle de sa mortalité, il faut qu'il appartienne à son tour et entièrement à leur nature, donc qu'il ait subi de plein fouet le désastre de l'éphémère qui a frappé la multitude de ses semblables. Si ce miraculé de la fosse ne se trouvait banalisé par la catastrophe universelle du trépas qui afflige les vivants, il ne pourrait les sauver de la putréfaction fatale et définitive, mais seulement un quota d'icelle ; mais, dans le même temps, il faut que ce "sauveur " ou ce " rédempteur " soit intégralement divin, donc immortel des pieds à la tête, sinon il lui manquerait une parcelle de la capacité surnaturelle dont il doit se trouver doté par définition s'il est chargé d'accomplir le prodige le plus contraire à l'ordre naturel qui se puisse imaginer, celui d'arracher aux vers une poussière condamnée à retourner aux "ténèbres éternelles ".

Or, de Pythagore à Einstein, la notion magique de " participation " a régné sur les sciences de la nature à leur tour: le simianthrope engendre "l'intelligible" simiohumain à faire " participer " les constances de comportement de la matière de la notion de loi, qui est un signifiant, donc un signe, ce qui revient à doter le cosmos du Sésame d'une parole signalisatrice de type juridique. Puis cette espèce déclare que la prévisibilité de l'univers physique, qui ne découle que de la constance aveugle de ses comportements, créerait la compréhensibilité de l'échelonnement des phénomènes par un effet miraculeux de la " parole rationnelle " qui en légaliserait les routines. Mais si la nature n'était pas prophétisable, elle ne serait pas exploitable, de sorte que c'est le profitable qui enracine l'événementiel dans le signifiant juridique et le signifiant juridique dans la raison ventrale du simianthrope oraculaire.

La science et la théologie obéissent donc à un seul et même modèle : c'est de conserve qu'elles sécrètent des signifiants, donc du sens, à trouver leur nourriture en commun et à coup sûr ; c'est ensemble qu'elles fabriquent le symbolique à le faire passer par le canal du viscéral. L'idole et sa créature se dédoublent d'un commun accord ici en un homme-dieu scindé entre son corps et sa signification, là en un suffrage universel implanté à la fois dans le ciel de ses idéalités et dans le plat décompte des voix auquel seule leur propre quantité servira d'oracle immanent à leur nombre. L'observation du fonctionnement psychobiologique miraculé du cerveau simiohumain donne à la simianthropologie une distanciation fondée sur une connaissance unifiée de la notion magique de " participation " que Lévy-Bruhl n'attribuait qu'aux primitifs, alors que la spécificité cérébrale de cet animal est de fonctionner sur le modèle théologique, donc de marier le réel avec le symbolique que sécrètent ses organes de survie.

Dans la pensée religieuse, la logique participative, donc la cohérence toute votive du simianthrope se brise nécessairement sur les apories que charrie le sacré. Alors que la raison scientifique se heurte à l'aporie de faire " parler raison " aux routines utilisables de la matière, donc de rendre loquace le " consommable ", la raison religieuse tente de rentabiliser un dialogue imaginaire de " l'esprit " avec le corps, de la matière avec le signe, du réel avec le symbolique, donc d'élever au symphonique le duo de deux interlocuteurs irrémédiablement séparés, le physique et le mental, le cosmos et la parole.

Pour cela, il faudra commencer par préserver le " fils de Dieu " du " péché originel " réputé souiller tous les êtres vivants, ce qui brisera d'avance et fatalement la prétendue humanité, donc la bancalité dont on entendait doter son statut proprement simiohumain, pour ne rien dire de la nécessité ridicule de diviniser subrepticement son estomac et tous les organes de son corps, ce qui revient à rien de moins qu'à ressusciter en cachette les corps à la fois physiques et surnaturels de Jupiter, Mars ou Apollon. Mais il s'agit seulement, pour l'heure, de tenter de comprendre les ressorts de la machine politique et de la construction juridique qui rendront crédible le pacte prodigieux que le songe d'immortalité conclura avec la lueur de raison dont dispose une espèce rendue schizoïde par son évolution, mais placée sur le chemin d'un progrès cérébral réputé prometteur. La question n'est donc pas, pour l'instant, d'observer comment le simianthrope ruse bien inutilement avec les apories auxquelles son cerveau onirique se heurte jour et nuit et nécessairement sur la terre, mais exclusivement d'étudier les causes qui condamnent tout rêve religieux à répondre au besoin congénital des fidèles de tenter d'effacer une tache rebelle au lavage - ce qui contraint le mythe à sauter par-dessus tous les obstacles que la logique d'Aristote pourra opposer à sa thérapeutique.

7 - Le Lucifer de la raison politique

Colletez-vous maintenant avec la difficulté inouïe de brancher le récit mythologique sur la politique maculée du simianthrope, celle qu'exprime la théologie dite des " deux natures " du Christ. Vous savez déjà que cet édifice mental fabuleux répond à la double exigence que présente une espèce bipolarisée par la salissure indélébile réputée l'entacher de naissance et à jamais. On installera donc à sa tête un purificateur général, lequel exercera les prérogatives attachées au pouvoir exécutif le plus extraordinaire, celui d'assurer un nettoyage continu des mains tachées d'un sang indélébile de lady Macbeth. L'autorité que le dieu dédoublé entre le ciel et la terre se verra accorder imposera un lessivage fantasmagorique de toute la machine du culte et de toute la dogmatique d'une religion fondée sur la guérison de la gangrène originelle du trépas.

Mais comment tenter de valider le récit d'un sauvetage universel de la fosse dont bénéficierait une seule espèce parmi des centaines ? Pour cela, il faudra que la logique interne du mythe de l'immortalité se trouve inscrite d'avance dans les présupposés prophylactiques qui piloteront le récit des quatre évangélistes et biographes du dieu guérisseur. Par bonheur, en 450, il n'était encore personne qui mît en doute la nécessité absolue de perfectionner sans cesse le levier de la pensée dite rationnelle, afin qu'il en vînt à confirmer à l'aide de plusieurs témoignages écrits la cohérence du psychisme d'un dieu libéré de toute tare et dont plusieurs huissiers auraient constaté l'arrivée miraculeuse sur la terre. Passons sur le prodige que sa mère n'ait pas été déflorée par son accouchement. Mais, comment rendre indubitable le dogme sanitaire selon lequel un "rédempteur" descendu des nues par la voie rationnelle de la grossesse d'une vierge suivra de surcroît et le plus docilement du monde les chemins bien aménagés d'une procédure juridique dont il conviendra de prévoir minutieusement les étapes ?

8 - La théologie et la politique

Dès ses premiers pas, la simianthropologie est appelée à inaugurer une distanciation critique qui la contraint à vaincre l'inhibition naturelle qui paralyse la recherche scientifique contemporaine sur une espèce dont l'animalité spécifique se révèle cérébrale par nature. Car dès lors que la légitimité du dogme spéculaire ne faisait pas encore question, dès lors qu'il était tenu pour évident qu'il existerait un jardinier bienveillant du cosmos, dès lors que ce personnage était censé se comporter en horticulteur bien disposé, mais doublé d'un justicier terrifiant, dès lors que cet acteur du cosmos aurait entrepris, sous des conditions draconiennes, d'arracher l'ossature de ses sujets à une putréfaction jusqu'alors inéluctable, dès lors qu'il était tenu pour démontré que, par un effet de l'intervention de ce démiurge, la mort s'était changée en une punition provisoire, dès lors que l'antique mésaventure du naufrage des squelettes résultait désormais d'un péché sinon bénin, du moins effaçable, que restait-il de si difficile à démontrer ? Tout simianthrope ne se trouve-t-il pas enchâssé dans un univers qui le rend virtuellement coupable de rébellion contre un pouvoir hiérarchique indispensable au fonctionnement de la horde? Cette culpabilité potentielle ne lui interdit-elle pas d'insulter le pouvoir qu'un souverain absolu exercera du berceau à la tombe sur le contenu et le pilotage de son encéphale ?

Réponse : le mythe est vital parce qu'il n'est pas seulement branché sur la politique simiohumaine de l'obéissance, mais parce qu'en retour la politique de l'obéissance est le véritable fondement du sacré. Corollaire : la théologie née d'une catastrophe inauguratrice - le péché de défier l'autorité - se montrera non seulement fondatrice de la puissance de l'idole au cœur de tous les régimes politiques, mais elle se révèlera le système respiratoire de l'histoire du simianthrope. Rien ne le démontrera mieux que les démocraties messianiques actuelles, qui prétendent toutes ensemble et d'un seul cœur faire débarquer à leur tour une sotériologie politique universelle et définitive sur les cinq continents. Ceux-ci devront donc se trouver unifiés par l'intercession dûment eschatologisée d'un suffrage universel tenu pour rédempteur, puisque sa crédibilité se rendra aussi mythique et messianique dans son ordre que celle du Saint Esprit dans le sien. Il conviendra donc d'armer le vote des masses d'une infaillibilité et d'une intangibilité surhumaines, ce qui reviendra à les doter de l'apanage de l'immutabilité qui n'appartenait qu'aux "dieux immortels", comme disaient les Anciens.

Mais comment exorciser les exhalaisons inévitablement hasardeuses et irréfléchies du poumon populaire qui piloteront, en réalité, une providence réputée immanente au plus grand nombre, comment sacraliser le jugement des majorités tour à tour abondantes et avares, comment conjurer l'audace d'un Lucifer profanateur et qui ne manquera pas de glisser dans l'oreille des masses un soupçon d'hérésie qu'il rendra congénitale à l'orthodoxie démocratique ? Fidèle à ses antécédents, le serpent de la Genèse, professera que la vérité politique passe sans cesse et sans crier gare d'un camp à l'autre. N'en doutez pas, le Démon proclamera que la prétendue vérité forgée par la doctrine court d'un seul élan après son vrai maître, la politique, et qu'elle tente de lui coller aux chausses.

9 - Le ciel chrétien et le droit romain

De plus, il se trouve que la procédure conciliaire ne saurait faire débarquer le surnaturel sur la terre par la seule voix d'un souverain Pontife que le ciel aurait autorisé à proclamer motu proprio des dogmes fantaisistes. Certes, ce négociateur est aussi un plénipotentiaire du ciel. Il n'est pas seulement agréé par les lettres de créance qu'il a reçues du vote majoritaire d'un conclave ; il est investi de surcroît du pouvoir de dialoguer directement avec son véritable électeur, la divinité en personne. Mais il se situe fort loin des apanages incontrôlables de Moïse, de Mahomet et même d'Abraham, d'Isaïe ou d'Ezéchiel. Pourquoi cela, sinon parce qu'au Concile de Chalcédoine, il y avait belle lurette qu'il était devenu impossible de fonder l'Eglise d'Occident sur les prérogatives d'un purificateur isolé du cosmos : l'expérience républicaine de l'histoire et de la politique avait plus d'un millénaire à son actif et ce mode de gouvernement avait donné naissance à l'ascension, à l'épanouissement et à l'effondrement de deux puissantes civilisations, la grecque et la romaine.

Aux embûches qui se dressaient désormais devant les prophétismes solitaires, il convient d'ajouter que le génie romain met l'univers en ordre à l'école méticuleuse des lois civiles et pénales. Les effusions sentimentales et irréfléchies à l'égard des dieux auraient été tenues pour ridicules par les législateurs des XII Tables. En revanche, il était de la plus haute importance de peser les clauses des contrats à bon escient, afin de déjouer les pièges de la mauvaise foi des parties. Jusqu'aux guerres puniques, les nombreuses catastrophes politiques et militaires qui ont frappé le peuple romain de plein fouet et qui ont failli l'anéantir dans l'œuf à plusieurs reprises étaient dues à quelque négligence infime ou à quelque oubli dérisoire dans la pratique des rites collectifs; et il fallait bien souvent chercher la faille avec une extrême minutie non seulement afin de détecter à coup sûr la brèche dans laquelle les Immortels s'étaient précipités, mais de préciser le montant des expiations, c'est-à-dire le nombre exact de bœufs à sacrifier, ainsi que le poids de l'or à apporter dans les temples afin de réparer le dommage. Dès lors le suffrage de tous les évêques de la chrétienté réunis pour la circonstance en une assemblée générale à Ephèse, à Constantinople, à Nicée, à Rome, à Lyon ou ailleurs perpétuait l'alliance romaine du régime démocratique avec les pratiques multiséculaires d'un droit principalement fondé sur le paiement des dettes. Il fallait construire la balance à peser la double nature de la divinité, il fallait demander à des juristes chevronnés d'arbitrer sainement entre les droits du ciel et ceux de la terre.

10 - L'art d'articuler l'un avec l'autre les deux lobes du cerveau schizoïde de l'espèce simiohumaine

Observons comment l'Eglise du Concile de Chalcédoine va s'y prendre pour attribuer à la voix tumultueuse, confuse et changeante du suffrage des évêques toute l'autorité dogmatique du ciel, alors que les récompenses et les châtiments édictés par l'idole ne sauraient se trouver adoptés par des majorités simiohumaines inaptes par définition à trancher de la vérité divine. Il serait injurieux que les verdicts supposés infaillibles du Créateur ne fussent adoptés que de justesse et seulement à l'école d'une piété parcimonieuse, inexperte ou égarée, il serait plus désastreux encore que le ciel parût laisser une partie considérable de son troupeau errer impunément dans les marécages pestilentiels de l'hérésie. Pour que le dogme des "deux natures" constitutives d'un sauveur semblât irréfutablement démontré, la logique théologique exigeait que le concile obtînt rien de moins que l'unanimité du vote des évêques, ce qui n'était pas une mince affaire pour un pouvoir exécutif rendu laxiste, puisque malencontreusement flottant entre le théologique, qui se veut vigoureusement sacralisateur, et le démocratique, dont l'avarice ou seulement l'esprit d'économie suffisent à affaiblir la rigueur dogmatique.

Certes, la doctrine selon laquelle le délivreur du simianthrope se trouvait doté d'un psychisme bifide et néanmoins parfaitement unifié présentait des avantages politiques et apostoliques éclatants aux yeux du successeur de Saint Pierre, mais également une disharmonie si cruelle que les Ariens et les Nestoriens l'avaient proclamée rédhibitoire : Arius tournait en ridicule une divinité cahotante, puisque tenue à la fois pour omnipotente et pour vagissante au berceau, tandis qu'Eutychès insistait sur l'autre blasphème, celui qui guettait la raison branlante des évêques et qui leur faisait diviser le Créateur en deux fractions incompatibles entre elles. L'une et l'autre aporie résument l'infirmité cérébrale du simianthrope. Comment ne pas se rendre coupables de l'hérésie de contester l'unité canonique de la personnalité du dieu - donc de le changer en une barque à la dérive sur " l'océan des âges ". Les Grecs ne s'étaient posé ni en philosophes, ni en anthropologues la question de la dichotomie cérébrale de leurs dieux ; mais un millénaire après Platon, qui, le premier, avait tenté de séparer radicalement l'empire des esprits de celui des corps, il était devenu impossible d'extorquer un vote saintement unanime des évêques au chapitre du statut à la fois pleinement humain et pleinement divin du corps et du cerveau du médiateur universel du simianthrope bipolaire. Le concile était plus existentialiste que tous les philosophes de cette école, puisqu'il expérimentait l'échec congénital à la raison participative du simianthrope. Vous devez donc soumettre les travaux des conciles à vos radiographie de l'encéphale simiohumain et armer la réflexion moderne sur l'évolutionnisme de vos spectrographies des idoles ; car ce chemin est le seul qui conduira les démocraties à un "Connais-toi" nouveau.

Songez que l'impossibilité de toute alliance sérieuse entre la subjectivité fatalement erratique des majorités démocratiques et une théologie dogmatique, donc unifiée par définition a été fort bien soulignée, mais à son corps défendant par Napoléon, qui avait rédigé le verset suivant de la catéchèse démocratique : " Le peuple français proclame l'existence de Dieu ", ce qui donnait pour assise à l'autorité du ciel l'édit nanti d'une portée universelle promulgué par une nation supposée unanimement citoyenne et unanimement théologale. Mais le premier existentialiste n'est autre qu'un démiurge qui sait, primo, qu'il parle tout seul, dans le cosmos, secundo, que seul son discours est souverain, tertio, qui se garde bien de déléguer sa parole à la matière et de la faire discourir toute seule, quarto, qui le ventralise néanmoins en catimini afin de théologiser la rentabilité du répétitif Mais qu'arrive-t-il quand le simianthrope devient le spectateur de la robotique cérébrale commune à l'idole et à ses congénères ? Tout concile est un extraordinaire observatoire du cerveau de l'anthropoïde mécanique que figure un créateur empêtré à se fabriquer une raison piégée d'avance par la raison participative de sa créature.

11 - Comment brancher les Commissions épiscopales sur le ciel des uns ou des autres

Mais un second casse-tête politique se présentait aux législateurs, celui du statut céleste dont il fallait doter non seulement le Saint Père, mais les Commissions épiscopales au sein d'une religion qui les condamnait à leur tour à recevoir la parole de la vérité que la divinité était censée prononcer par la voix de ses théologiens les plus réputés.

Comme le soulignait Erasme, les évêques représentaient le premier cercle de la légitimation des ordres du ciel, celui des princes des dogmes divins et de leur garde nobiliaire. Les Commissions conciliaires jouaient le rôle plus discret d'un cercle de validation composé de connaisseurs des ressorts du pouvoir central. A l'origine, le statut d'évêque de Rome n'entérinait encore que la prééminence géographique du chef des initiés. Mais l'autorité toute "démocratique" de ce modeste "primus inter pares" allait devenir progressivement catéchétique et doctrinale en raison des apanages théologiques dont se dote nécessairement tout pouvoir religieux intensément focalisé sur un chef réputé seul au courant des vues secrètes de la divinité. Il faudra néanmoins attendre 1870 pour que fût proclamé le dogme de l'infaillibilité pontificale.

En 450, l'hégémonie de Saint Pierre n'affichait pas encore un apparat vestimentaire et un cérémonial de cour chargés d'incarner la haute dignité de la fonction législative qui allait l'élever au rang de rivale de l'empereur. Il faudra attendre que la majestas temporelle du roi et céleste du pape eussent trouvé le renfort des mêmes symboles - ceux d'une autorité enfin ostensiblement partagée et de nature à témoigner de leur " double nature " - il faudra attendre que l'évêque de Rome et le souverain des glaives eussent conquis de conserve tout le poids politique attaché à une signalétique commune aux deux royaumes, celle de se trouver tous deux assis sur un trône d'or hérité de la cour de Perse, pour que la Curie romaine héritât partiellement du modèle que Moïse et Mahomet avaient inauguré, celui du Calchas d'Homère, qui donnait encore ouvertement ses ordres à Zeus. Mais à Chalcédoine, il était trop tard pour se brancher publiquement et tout seul sur le ciel et d'incarner le glorieux écho de sa propre voix subrepticement transportée sur l'Olympe.

Et pourtant, dans le même temps, il était difficile de feindre de partager l'autorité du trône de Saint Pierre avec des commissions et de paraître se mettre soi-même aux aguets dans les coulisses du Concile afin d'y attendre docilement les verdicts des oligarques de Dieu. Comment masquer l'évidence que l'inspiration des Commissions religieuses était non moins étrangère à la nature même du pouvoir du Souverain Pontife que les Commissions administratives au cœur de l'Etat républicain? Si elles se voulaient armées d'une écoute autarcique du Saint Esprit censé les avoir élues, il était indécent de les laisser débattre ensuite de la pertinence de quelque proposition théologique à la lumière d'une autorité inhérente à la logique démocratique, puisque celle-ci proclame que la raison est immanente au plus grand nombre; et si elles n'étaient nullement inspirées par un ciel autonome, la raison politique de l'Eglise se trouvait non seulement assise entre deux selles, mais dans l'incapacité de jamais choisir un siège ou l'autre.

Comment allait-on donner l'apparence d'une pesée rationnelle et argumentée du contenu d'une doctrine dite révélée, donc tenue pour indiscutable s'il fallait recourir à l'apparence de se mettre à l'école d'une minorité privilégiée d'élus de la divinité? Comment occulter l'évidence que les Commissions se trouvaient placées sous l'autorité exclusive et souveraine d'un successeur de Saint Pierre réputé avoir été désigné par une intervention expresse du ciel ? On n'imagine pas un cerveau politique placé à la tête de l'Eglise romaine laisser le Saint Esprit courir sans chef et la bride sur le cou dans les couloirs d'un Concile privé de boussole ; de même, on n'imagine pas une République moderne renoncer à contrôler de près les commissions qu'elle place entièrement sous les ordres de ses bureaux et dont elle choisit les membres à seule fin qu'ils soient censés voter à la fois conformément aux directives de l'Etat et aux verdicts du peuple souverain.

La composition des Commissions épiscopales renvoie donc à la copie fidèle de ce modèle politique au sein des démocraties inspirées par la double nature attribuée au dieu Liberté : il n'est pas un fonctionnaire d'autorité qui ne soit réputé prendre ses décisions au nom des idéalités suprêmes auxquelles la Liberté rend un culte solennel dans le ciel qui lui est propre - celui des principes de la République - et, conjointement, au nom des Commissions composées de citoyens anonymes placés sous son commandement. Il faudra donc préciser le statut théologico-bureaucratique des salariés et prébendés du mythe démocratique - celui d'une Liberté surréelle et transcendante au temporel - alors que les officiants mineurs des Commissions n'exercent d'autre fonction que de servir d'alibi à un exécutif aussi autonome dans son ordre que celui qu'exerce une papauté solipsiste au sommet de la hiérarchie ecclésiale. Certes, Dieu est un personnage trinitaire - un corps, une voix et un souffle - mais ses bras et ses jambes ne sont jamais que ceux des petits prêtres des Commissions, ceux-ci sont exclusivement aux ordres du chef du clergé de l'Etat d'un côté, de celui du Vatican de l'autre.

Le 24 juin, nous verrons comment, dans les Républiques dont la dichotomie cérébrale se trouve légitimée par le verbe des trois idéalités votives de 1789, les Commissions à la fois obédientielles et idéalisées - elles se comptent par centaines - devront paraître véhiculer une parole réputée transbureaucratique, celle d'une nation dont l'inspiration lui serait dictée par la souveraineté du nouveau dieu unique, qu'on appelle maintenant la "Liberté", et quel sera le statut simianthropologique, donc biphasé, d'une grâce républicaine censée immanente à la démocratie mondiale. Celle-ci ne sera-t-elle pas censée se trouver pilotée par le Concile à la fois laïc et transcendantal de 1789, alors que le lobe idéologique, donc à vocation planétaire du cerveau du simianthrope - il s'était risqué à renverser le pouvoir du ciel des rois - ce lobe, dis-je, aura grand besoin de se trouver étroitement branché à la fois sur une chefferie bureaucratique et sur une légitimation transcendantale à la pratique des affaires terrestres. Car la raison participative du simianthrope écoute tout ensemble la voix mythique du "peuple souverain", qui lui accorde la caution d'un verbe de la Liberté, donc d'un surnaturel fermement structuré par la loi qualifiée de démocratique et la voix toute terrestre de la bureaucratie d'Etat.

Comment la République va-t-elle reproduire le modèle du dessèchement et de la mort spirituelle de l'Eglise ?

Le 16 JUIN 2008

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