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L'anthropologie critique et la méthode historique de Patrice Gueniffey

L'histoire est-elle une discipline narrative ou explicative ? Hérodote raconte, Thucydide explique. Mais jusqu'à quelle profondeur Clio est-elle autorisée à expliquer l'humanité ? Pour rendre intelligible la guerre du Péloponnèse, le casque et la lance d'Athéna suffisaient; pour comprendre les ressorts des guerres de religion du XVIe siècle, il faudrait avoir percé les secrets de l'encéphale onirique des évadés de la zoologie. Pourquoi se sont-ils divisés sur la question, décisive à leurs yeux, de savoir si le sang et la chair de la victime assassinée sur leurs autels était réelle ou symbolique et sur celle, non moins énigmatique, de la nécessité de confier aux prêtres nouveaux la tâche de la trucider tous les jours sur l'offertoire ? Un égorgement inaugural n'aurait-il pas suffi à l'idole ? Puis la Révolution française est devenue l'énigme et l'oracle du monde moderne.

Quelle est la signification psychobiologique du refus de l'inégalité entre les individus ? Des démocraties d'Athènes et de Rome jusqu'au rêve marxiste, ce songe a piloté une espèce que ni ses chefferies sporadiques, ni ses efforts pour se noyer dans un anonymat cyclopéen ne sont parvenus à faire naviguer sur "l'océan des âges". Pourquoi la démocratie est-elle devenue sotériologique, messianique et rédemptrice à l'échelle planétaire? La science historique moderne cherche le Thucydide qui rendrait les fuyards de la nuit animale plus compréhensibles à eux-mêmes.

Patrice Gueniffey est le premier historien contemporain dont la problématique donne à l'histoire mondiale l'assise qui lui permettra demain de se brancher sur la connaissance d'une étrange espèce, celle qui, depuis les origines, tente de se cacher sous la coquille de ses songes.

1 - Une science historique au rouet
2 - " On entre dans l'Histoire à reculons " (Paul Valéry)
3 - L'Histoire et son ombre
4 - Un personnage biphasé
5 - Gueniffey et la refocalisation de l'Histoire
6 - Les fauves de la mer
7 - Histoire et anthropologie

1 - Une science historique au rouet

Georges Lenôtre (1857-1935), qui couronnait déjà sa discipline d'une majuscule révérentieuse, disait que les Français avaient été longtemps détournés de la lecture de l'" Histoire " - parce qu'ils ne se reconnaissaient pas dans le " style académique des chroniqueurs classiques ", dont l'imitation des Anciens excluait la familiarité, l'anecdotique et le pittoresque. " Le lecteur, qui n'est point sot, écrivait il, comprenait bien que'ça ne s'était pas passé comme cela'. " Mais suffit-il, pour rendre intelligible une suite d'événements nécessairement enchaînés les uns aux autres par une logique politique, sociologique, religieuse, culturelle, " d'ouvrir les fenêtres " du chroniqueur sur le train des jours, de faire pénétrer l'air du mémorialiste "dans les sombres cryptes du passé ", afin de " faire s'ébrouer " des héros artificiellement momifiés par l'historiographie, bref, de les faire " s'arrêter quelquefois de discourir pour dormir et manger " ?

Dans son Le Dix-huit Brumaire, L'épilogue de la Révolution française, M. Patrice Gueniffey, qui a pris, en 2006, la direction du prestigieux Centre de Recherches politiques Raymond Aron, retrouve nécessairement la question soulevée par Lenôtre, mais dans une problématique d'historien. Quel est l'angle de prises de vues propre à une science du passé que les siècles ont rendue de plus en plus réflexive ? Quel édifice de la pensée l'explication des temps révolus voudrait-elle habiter? Il serait trop facile de convier le lecteur à " retourner au roman " afin de mieux laisser à leurs postures des héros toujours " juchés sur un piédestal " ; car la question à résoudre est celle de la difficulté de mettre en scène et de rendre crédibles des personnages étouffés par la trame de la mémoire du monde au jour le jour, donc de les filmer dans leur rôle d'acteurs condamnés à jouer un rôle de composition dans la pièce interminable qu'une actrice du nom de Clio se raconte à elle-même de cent façons. Cette mise en scène changeante et méconnaissable d'un siècle à l'autre ne sait sur quel pied danser : à chaque génération, elle se demande quelle parure revêtir et quelle dégaine faire emprunter à des Lilliputiens qui voudront jouer la pièce à sa place ou à des géants qui lui couperont sans cesse la parole.

Ecoutez la narration de la visite de Barras à Bonaparte, lequel tient lui-même, mais tardivement, la plume d'un chroniqueur privilégié du coup d'Etat du 18 brumaire, alors que les événements les plus décisifs qui ont servi d'écheveau à ce célèbre roman historique se sont passés le 19. " On annonça chez moi Barras, qui arrivait avec son grand chapeau de travers, suivant son ordinaire, et sa canne. J'étais au lit. On l'annonce, il entre (…) - (J'écoutai). Je pense que ce qu'il y a de mieux, c'est que vous vous empariez du pouvoir. - Je ne me porte pas bien, dis-je, depuis que j'ai subi les chaleurs tropicales. De trois mois, je ne suis bon à rien, et autres propos en l'air. Mon parti était pris, mes engagements ailleurs. " (cité par Bertrand, Cahiers, op.cit., t. II, p. 278-279, cité par P. Gueniffey, Le Dix-huit Brumaire, L'épilogue de la Révolution française, Gallimard, coll. "Les journées qui ont fait la France", 2008, p. 258)

La scène pourrait se trouver à la fois dans Balzac et dans Pierre Gaxotte, dans Molière et dans François Furet. Mais le problème posé à la science de la mémoire n'est nullement résolu par des rencontres occasionnelle entre des hommes de plume adonnés aux genres littéraires les plus divers ; il faudrait commencer par préciser ce qui demeurera seulement "événementiel " d'une part de ce qui se voudrait " proprement historique ", d'autre part. L'histoire ne commence pas au même endroit aux yeux des notaires ou des huissiers d'un côté, des sociologues, des anthropologues, des philosophes ou des théoriciens de l'évolution des espèces, de l'autre. Comment un événement change-t-il de rang ? Comment emprunte-t-il la tenue de Thucydide, de Tite-Live, de Quinte-Curce, ou celle de Hegel, de Nietzsche ou de Swift ?

2 - "On entre dans l'Histoire à reculons" (Paul Valéry)

Livrée à tant de logiciels concurrents ou complices, remarquons que, d'une certaine manière, l'histoire d'une institution, d'un peuple, d'une République, d'un art ou d'une science ressortit à la fiction à son tour : il faut bien que les personnages entrent dans le cadrage d'une mémoire collective réputée cohérente et reconstruite par une alliance de la réflexion avec la tonalité d'une écriture - la biographie, la chronique, l'épopée, la comédie, l'étude universitaire, la tragédie, le mémoire, le rapport officiel et même quelquefois le journal intime. Mais alors, comment les personnages se rendent-ils visibles en tant qu'acteurs de l'histoire proprement dite, donc de chaînons d'un déroulement propre à leur historicité et dont la spécificité n'est pas celle du roman ou du théâtre dramatique?

Si la construction mentale qu'on désigne sous le nom générique d'Histoire, ainsi que les nombreux genres littéraires censés la concrétiser se révèlent des personnages historiques, eux aussi, et même les plus importants, comment tracer la ligne de démarcation entre deux acteurs, Barras " avec son grand chapeau de travers " d'un côté, et de l'autre le géant convulsif ou sotériologique, anarchique ou rédempteur qu'on appelle la Révolution française ? S'il s'agit d'une pièce de théâtre, le coup d'Etat du 18 brumaire n'en est l'épilogue que par le gauchissement d'un vocabulaire emprunté à la littérature romanesque, s'il s'agit du dernier acte d'une comédie, d'une tragédie ou d'une tragi-comédie, la pièce n'est pas achevée et sa suite non écrite bondira sur la scène à son heure et modifiera le sens des péripéties précédentes. " On entre dans l'histoire à reculons", disait Valéry. A l'instar de l'écrivain, l'historien plonge le lecteur dans un récit dont seul un rétroviseur rendra intelligible tout le déroulement. Décidément, la littérature serre Clio à la gorge, la littérature est le maître d'œuvre et le donateur du sens. Comment apprendre à la connaître comme un personnage à la fois omnipotent et insaisissable ? Qui est l'acteur imaginaire qu'on appelle l'Histoire et qui s'échine à tirer les ficelles des figurants en chair et en os qu'on voit aller et venir sur les planches ? Sont-ils eux-mêmes des marionnettes ou bien font-ils mouvoir les ressorts de leur maître ?

3 - L'Histoire et son ombre

Et maintenant, lisez Gueniffey aux prises avec l'axiomatique, la problématique et la dialectique de la science exercée aux prises de vue du temps des peuples et des nations - on l'appelle l'Histoire, alors que cette discipline se cherche ses méthodes et se donne sa température dans Homère ou Tacite, Shakespeare ou Jonathan Swift, Cervantès, Rabelais ou Molière. Il s'agissait de faire " élire " les trois Consuls par le biais de leur nomination pure et simple par la constitution elle-même. " Des bulletins avaient été préparés et posés sur une table où se trouvait un grand vase. Bonaparte faisait mine de se désintéresser du vote. Adossé à la cheminée, il se réchauffait. Le vote avait pris fin, le dépouillement commençait lorsque, soudain, il se précipita vers la table, balaya les bulletins de la main et, se tournant vers Sieyès, dit tranquillement :'Au lieu de dépouiller, donnons un nouveau témoignage de reconnaissance au citoyen Sieyès en lui décernant le droit de désigner les trois premiers magistrats de la République, et convenons que ceux qu'il aura désignés seront censés être ceux à la nomination desquels nous venons de procéder.'(…) Tous les participants ayant aussitôt approuvé la proposition du général, Sieyès prononça les trois noms attendus par Bonaparte : le général Cambacérès et Lebrun étaient, dans cet ordre, nommés consuls de la République. On applaudit et les bullerins furent jetés au feu. " (A.Vandal, L'avènement de Bonaparte,op. cit., t.I, p. 523, cité par P. Gueniffey, op. cit. p. 344)

Voilà un récit fort éloigné aussi bien de la plume légère de Lenôtre que de celle de Bonaparte se racontant la visite de Barras avec la neutralité d'un témoin teintée d'un acteur. Mais pouvons-nous affirmer cette fois-ci que le héros du pont d'Arcole empoigne l'histoire par les épaules, pouvons-nous soutenir qu'un général a quitté la cheminée où il se chauffait pour imposer manu militari son itinéraire au personnage qu'on appelle l'Histoire et qui courait en tous sens, ne sachant ni quelle direction emprunter, ni même où se rendre? D'un côté, Hegel nous dit : " Nul n'est grand homme pour son valet de chambre ". Mais justement, Bonaparte ne se montre pas un laquais de l'histoire dans cette scène, sinon on ne la qualifierait pas de mémorable. Serait-ce bel et bien l'histoire réelle qu'il aurait saisie à bras le corps ?

Mais alors, encore une fois, qu'est-ce que l'histoire réputée réelle, celle qui se laisserait prendre par le bras ou saisir au collet? Faut-il qualifier de substantielle celle, tout invisible, qu'il a jetée par la fenêtre ou bien celle qui n'est faite que de coups de force et de coups de main, celle de Hegel ou celle des condottiere ? Et puis, si l'histoire raconte le destin de l'humanité, de quelle humanité et de quel destin fait-elle le récit ? Est-elle le scénariste du personnage superbe dont le philosophe de Iéna rêvait de faire le flambeau de " l'esprit " en marche sur la terre ou de celle qui traîne ses oripeaux et ses masques parmi force embuscades et chausse-trapes ?

Si le singe nu abandonne sa torche presque éteinte, où trouvera-t-il l'imperceptible " lueur de raison " que Swift accordait aux Yahous? Mais s'il s'empare d'une chandelle, comment allumera-t-il la lanterne de Diogène ? Saisirons-nous par la manche ce fou de Hegel qui, voyant passer Napoléon sur son cheval s'écria : " Voici l'esprit du monde " ? Mais si l'esprit du monde peut s'asseoir sur un cheval, rouler carrosse ou se dandiner sur un ânon le jour des rameaux, la question de la nature et du statut de la science historique nous raconte décidément l'histoire d'une étrange démence, celle du mythe de l'incarnation de "l'esprit ", c'est-à-dire de la politique. Bonaparte a-t-il incarné le coup d'Etat du 18 brumaire ou l'agonie d'une épopée du concept de Liberté qu'on appelle la Révolution française et dont les tressautements écrivent l'histoire de " l'esprit " depuis plus de deux siècles à l'école d'un évangile moderne du salut? Depuis qu'il s'est fait de son histoire une potence, le singe nu s'aiguise les dents sur ses gibets et sur ses rédemptions. S'il refuse de se clouer sur le bois de son destin, il lâche la proie pour l'ombre ; mais s'il accepte d'incarner son ombre crucifiée et de la couronner de lauriers, son spectre bondit sur lui et le saisit par ses basques. L'histoire est pleine d'apparitions de son spectre sur la terrasse d'Elseneur où Hamlet se demande où se cache sa véritable histoire, celle que son incandescence réduit à un fantôme sur les planches ou celle où il fait jouer devant la cour une pièce dans la pièce afin de nous montrer des acteurs qui se dédoublent afin de nous donner à voir la double face de l'Histoire ?

4 - Un personnage biphasé

Sachant que l'histoire est réelle de se donner pour assise le monde imaginaire qu'elle habite, Patrice Gueniffey commence par une révolution de la méthode qui revient à rien de moins qu'à changer le socle de l'historiographie contemporaine par le biais d'une interrogation nouvelle sur le statut du personnage onirique que l'histoire est devenue à ses propres yeux depuis qu'elle se donne à voir par la médiation de l'écriture. On sait que, depuis 1945, Clio se tortille sur son siège. Elle ne sait comment transvaser dans l'urne de sa parole un miracle que la victoire des démocraties messianisées lui a construit et selon lequel le germe des empires aurait été arraché des entrailles de l'humanité par l'extermination du nazisme d'un côté et par la vaporisation du marxisme dans l'atmosphère de l'autre, de sorte que le débarquement d'une sotériologie démocratique sur le globe terrestre ne saurait se présenter le glaive au poing et des oracles plein la bouche.

Dans une conférence extraordinaire prononcée en novembre 2007 devant la Société des amis de François Furet et intitulée "Les Napoléon de François Furet ", Patrice Gueniffey déclenchait une révolution de la méthode qui ressemblait à un coup d'Etat du 18 brumaire au sein d'une science historique française embrumée: " Notre vue du problème est faussée par le fait que nous sommes français. En tant que tels, nous croyons que les relations internationales ne sont pas forcément la chose la plus importante et que la politique intérieure, au contraire, possède une plus grande importance. Qu'est-ce que l'Empire, en effet ? Le moment où les politique étrangère retrouve sa place naturelle - la première - après dix années pendant lesquelles les Français ont regardé leur nombril en croyant vivre sur une île et en oubliant que la France a des frontières, des voisins et même des ennemis." (Les Napoléon de François Furet, novembre 2007, p.14)

C'était replacer en quelques lignes la question de la nature et de la définition de l'histoire au cœur des relations que cette discipline dichotomisée depuis Homère entre les aventures d'Ulysse et le destin de Troie entretient avec l'événementiel, l'anecdotique, le biographique, le contingent d'un côté, le surréel, dans lequel volètent les peuples et les nations de l'autre. Quelles sont les relations biphasées que le simianthrope attise entre les deux lobes de son cerveau? Pour apprendre à les connaître à la lumière de la bipolarité qui scinde le simianthrope entre sa nature et sa surnature, il est essentiel de disposer d'une problématique en mesure d'embrasser le champ bicéphale d'une histoire à la fois réelle au sens physique et réelle à la manière d'un personnage bifide de naissance, puisque nous le voyons dédoublé par la signalétique qui lui donne la réplique, à la manière de Diogène, de Socrate, d'Alexandre, de Napoléon, de la France, de l'Eglise catholique - bref, de tout un chacun. Quelle est la spatialité de l'histoire ? " Les guerres napoléoniennes sont l'épilogue de la nouvelle Guerre de Cent ans qui a opposé depuis la fin du XVIIè siècle la France et l'Angleterre pour la domination mondiale, et que la France devait perdre dès lors que les difficultés financières du règne de Louis XVI, puis la Révolution, l'avaient privée de la marine qui lui eût permis de rivaliser avec les Anglais sur les mers. Napoléon accompagne une défaite inéluctable en lui donnant un tour flamboyant. " (Les Napoléon de François Furet, novembre 2007, p.18)

5 - Gueniffey et la refocalisation de l'Histoire

Quelle est la place de l'acteur physique de l'histoire dans cette dramaturgie planétaire ? " La vérité, c'est que je n'ai jamais été maître de mes mouvements ; je n'ai jamais été tout à fait moi. J'ai eu des plans : mais je n'ai jamais eu la liberté d'en exécuter aucun… J'ai toujours été gouverné par les circonstances. Au commencement, sous le Consulat, de vrais amis me demandaient parfois où je prétendais arriver : je répondais que je n'en savais rien. Ils en demeuraient frappés et pourtant je disais la vérité. C'est que je n'étais pas le maître de mes actes, parce que je n'avais pas la folie de vouloir tordre les événements à mon système : au contraire, je pliais mon système aux événements. " (Emmanuel de Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, ed. A. Fugier, Paris, Garnier, 1961, 4 vol., t. IV, p. 545. in op.cit. p.18) Vous avez bien lu : " Je n'ai jamais été tout à fait moi ". De quel " moi " est-il question, de celui qui s'identifie à une Histoire qu'il voudrait non seulement façonner, mais dont il voudrait accoucher, ou de celui dont le biographe raconte, " les maîtresses, les chaussettes et les niaiseries ", selon le mot de Valéry'

Nous voilà appelés à une brève plongée dans les secrets de l'homme de génie, que Napoléon place dans un " système " alors qu'à ses yeux " le génie n'est qu'une formidable bon sens " et le bon sens, la voie appienne vers la profondeur qu'on appelle la logique. Sans doute Mozart aurait-il pu dire: " Je n'ai jamais été tout à fait moi ". Mais la musique n'est pas une rebelle au "moi " du même type que l'Histoire. Qu'on mesure la portée de l'écart ou de l'écartèlement internes à la méthode historique entre le réel et le songe auquel elle renvoie ses maîtres d'œuvre. Gueniffey procède à un recentrage décisif du " moi " de l'histoire, celui de planter devant l'historien une histoire refocalisée sur son identité. Quel sera le dialogue de Clio avec cet interlocuteur-là ? La pesée de ce recentrage nous replace au cœur de l'histoire contemporaine, celle qui nous rappelle que l'empire américain n'est un empire que pour avoir accédé au rang de souverain des mers. Qu'est-ce que le " bouclier " de l'OTAN, sinon un prolongement fantomatique du sceptre de Neptune ? Peut-être ce dieu des profondeurs rappelle-t-il aux nations nombriliques d'aujourd'hui que leur ubiquité se conquiert par la médiation mythique des océans, mais que ce mythe-là a besoin de cuirassés. Aussi, la première décision qu'a prise le Président Truman au lendemain de la victoire du rêve américain en 1945 fut-elle de lancer le Nouveau Monde dans la construction de la flotte la plus gigantesque de tous les temps.

Qu'est-ce qu'une puissance navale, sinon un œil de l'extérieur sur toutes les terres habitée ? C'est cela, l'" actualité " du Napoléon de Gueniffey. Mais cette actualité est l'expression d'une maturation soudaine de la science historique ; et cette maturation est le fruit d'une focalisation de la méthode sur une prise de conscience trans-nombrilique de l'identité véritable d'une espèce à la fois miniaturisée et gigantifiée par son dédoublement entre sa chair et ses songes. Or, de ce dédoublement originel, la séparation entre la terre et la mer semble l'instrument et le levier. L'histoire est originellement dichotomique ; mais son dédoublement cérébral demeure embryonnaire aussi longtemps que les peuples n'ont pas appris à cingler sur les mers où, depuis Homère, Ulysse défie Neptune avec l'aide d'Athéna, la déesse de l'intelligence.

Quand le plus gigantesque porte-avions américain, le USS-Truman, pénètre dans les eaux territoriales françaises, ce n'est jamais qu'une simple formalité administrative, pour Neptune, que d'en demander l'autorisation aux terriens de l'histoire, dont la France - et quand ce cuirassé fait escale dans le port de Marseille, tout son équipage se déverse joyeusement dans la ville. Croyez-vous que le porte-avions Charles de Gaulle va mouiller dans le port de New-York et y égailler ses marins'

6 - Les fauves de la mer

En greffant la science historique sur l'anthropologie critique de demain, Patrice Gueniffey redonne à l'Europe d'Athéna la mer pour interlocutrice de son destin. Déjà les yeux d'Ulysse se sont rouverts sur le véritable axe du temps historique : la bataille de Salamine fut une victoire navale, l'empire athénien fut un empire des mers, la guerre entre Sparte et Athènes s'est déroulée sur les eaux, Scipion l'Africain n'a pu débarquer en Afrique et assiéger Carthage que parce que la flotte romaine avait reconquis la domination de la Méditerranée.

Quand la Russie entend débarquer à nouveau sur la scène internationale où la flotte américaine tente de lui interdire l'accès au port de Sébastopol, elle organise une parade de ses cuirassés, qui descendent de la Baltique jusqu'à Gibraltar et passent de l'Atlantique dans le Mare Nostrum où les flottes de guerre européennes patrouillent et cabotent petitement sous la bannière étoilée ; mais cela suffit pour que l'Allemagne rouvre un œil et parvienne, pour la première fois depuis 1949, à bloquer l'expansion de l'OTAN jusqu'à l'Ukraine et la Georgie. L'histoire du monde s'écrit à l'école de la mer.

En 1405, une flotte gigantesque quitte le port de Nankin ; elle est composée de soixante jonques de haute mer, des monstres de cent cinquante mètres et larges de cinquante munis de quatre, de cinq, parfois de huit ou neuf mâts. Cette armada précède des centaines de navires d'accompagnement chargés d'eau, de vivres et de chevaux. Vingt huit mille marins cinglent vers l'Inde sous le commandement de Cheng Ho, le Christophe Colomb chinois - mais l'autre, le Vénitien, navigue sur trois microscopiques caravelles de trente mètres dont les trois équipages réunis font un manipule de quatre-vingt dix nautoniers.

Cheng Ho, ancien chef des Eunuques impériaux, est un colosse musulman. En sept voyages, il explore la côte des Indes, puis l'Arabie jusqu'à Djeddah dans la Mer Rouge et descend à Java. L'un de ses capitaines atteint l'Australie, touche Madagascar et la pointe sud de l'Afrique. La flotte de Cheng Ho est entre cinq et dix fois plus puissante que toutes les marines européennes réunies. Mais les mandarins imposent à la Chine un recentrage sur l'agriculture, la famille, les " vraies valeurs ", parce qu'il fallait réparer la Grande Muraille menacée par les assauts des Mongols ; et voilà pourquoi les plus grands acteurs de l'histoire sillonnent les océans et dévorent les destins des nations agrippées à la terre.

7 - Histoire et anthropologie

Patrice Gueniffey replace Napoléon dans la véritable arène de l'histoire du monde. Deviendra-t-il possible, pour autant, de lancer un pont d'une seule arche entre Neptune et Athéna, et cela sans courir le risque de jeter le récit historique classique dans la trappe du dérisoire ? Dans ce cas, quelle serait la nature des liens entre l'histoire et une anthropologie critique qui relierait les deux rives du temps ? Peut-être le singe masqué sous l'armure de ses songes se rendra-t-il observable aux simianthropologues de son destin.

Est-ce un heureux présage que Gueniffey, dans son introduction même, mette la main sur deux passages extraordinaires, l'un de Michelet, l'autre de Mme de Staël? " Peu de jours après Termidor, un homme qui vit encore et qui avait alors dix ans fut mené par ses parents au théâtre et à la sortie admira la longue file de voitures brillantes qui, pour la première fois, frappaient ses yeux. Des gens en veste, chapeau bas, disaient aux spectateurs sortants : "'Faut-il une voiture, mon maître ? " L'enfant ne comprit pas trop ces termes nouveaux. Il se les fit expliquer, et on lui dit seulement qu'il y avait eu un grand changement par la mort de Robespierre. " (Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, éd. Walter, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1952, 2 vol. t. II, p.990, in Gueniffey, Le 18 brumaire, p. 13)

Mme de Staël : " Comme je changeais de chevaux à quelques lieues de la ville (de Paris), on me dit que le directeur Barras venait de passer, retournant à sa terre de Grosbois, accompagné par des gendarmes. Les postillons racontaient les nouvelles du jour ; et cette façon populaire de les apprendre leur donnait encore plus de vie. C'était la première fois, depuis la Révolution, qu'on entendait un nom propre dans toutes les bouches. Jusqu'alors on disait :'L'assemblée constituante a fait telle chose','le peuple','la Convention'; maintenant, on ne parlait plus que de cet homme qui devait se mettre à la place de tous et rendre l'espèce humaine anonyme en accaparant la célébrité pour lui seul et en empêchant tout être existant de pouvoir jamais en acquérir. " (Germaine de Staël, Considérations sur la Révolution française, éd. Godechot, Paris, Tallandier, 1983, p. 356-357 ; in Le 18 brumaire, p. 14)

En vérité, le pont qui relie Ulysse à l'histoire anthropologique de la planète est encore à construire. Quelle est la signification psychobiologique du refus de l'inégalité entre les individus qui, d'Athènes à Rome et du rêve chrétien au rêve marxiste a piloté une espèce que ni ses chefferies sporadiques, ni ses efforts pour se noyer dans un anonymat cyclopéen ne parviennent à faire naviguer sur " l'océan des âges " du vieil Hugo ? C'est sur une simianthropologie que débarque Patrice Gueniffey. Si cette discipline lançait ne serait-ce qu'une passerelle entre l'histoire et une anthropologie critique dont le masque s'appelle la philosophie européenne depuis Platon, permettrait-elle à Clio d'observer l'évolution de la boîte osseuse de notre espèce loin de Lenôtre et loin de Hegel ? Cette alliance changerait la face du monde, parce qu'elle raconterait à Neptune les métamorphoses d'un animal qui n'a basculé hors de la zoologie que pour se colleter avec l'océan de ses songes.

9 juin 2008
pagesperso-orange.fr