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Lettre ouverte à M. François Fillon

La justice française face à l'hydre de la corruption interne (suite)

Monsieur le Premier Ministre,

Croyez-vous qu'une démocratie disloquée au point que les huissiers y serviront impunément de rabatteurs à un barreau local à la recherche de procès artificieux et entièrement fondés sur de faux constats, serait encore une République ? Croyez-vous qu'un Etat dans lequel les féodalités locales triompheraient au point que le gouvernement y ordonnerait à ses procureurs d'interdire aux citoyens d'ester en justice ne serait pas une tyrannie ?

Depuis 1789, une liberté en proie aux tressautements et aux cahots de l'enfance s'est traînée jusqu'au gouvernement de la France que vous dirigez aujourd'hui. Ces convulsions ne sont pas terminées : désormais, le fractionnement politique des provinces consécutif à l'émergence des féodalités locales menace non seulement l'ordre public, mais l'unité de la République et de la nation. L'instrument de cette montée de l'anarchie n'est autre qu'une décentralisation hâtive et désordonnée du pouvoir politique. Une France que la monarchie avait peu à peu rassemblée en un seul corps envoie maintenant ses chefs de partis s'établir dans les régions où leurs ambitions se donnent libre cours et font retomber le pays dans l'ornière des castes et des corporations. Quand Paris autorise ses meilleures têtes à conquérir Marseille, Lyon, Dijon, Bordeaux, Lille, Toulouse, Strasbourg, Nantes ou Grenoble, le premier souci de ces praticiens expérimentés des plus hautes affaires de l'Etat est de prendre en mains l'appareil de la justice dans le vaste territoire qui leur est dévolu et d'en faire le moteur de leur règne, ce qui exige, en tout premier lieu, la reconstitution des féodalités de province qui leur serviront à la fois de garde prétorienne et de leviers de leur puissance de connétables de haut rang.

A la suite de l'affaire d'Outreau, M. Houillon et M. Vallini ont tous deux pris acte, et cela par le canal du livre, d'une procédure pénale incontrôlée et qui conduit à un " délire judiciaire ". Mais le moment est venu, pour la justice civile, de rendre des comptes à son tour. Ou bien seule la pression de féodalités locales a contraint un tribunal à rédiger un jugement qui exige la cessation d'un dommage qu'il sait inexistant et qui ne prévoit aucune sanction contre le perdant - ce qui serait obligatoire si la pudeur n'avait arrêté le bras de Thémis ; ou bien l'Etat a ordonné au Parquet de violer la loi républicaine ; ou bien le procureur a agi de sa propre autorité. Vous pensez bien que les historiens de votre gouvernement voudront éclaircir ces trois points.

Mais, il a toujours existé une chapelle ardente de la France dans laquelle une poignée de journalistes, d'hommes politiques et d'intellectuels veillent à ressusciter l'Etat de droit. Cette phalange n'attendra pas les funérailles de la République pour exiger la mise hors la loi du despotisme. En France, rien ne se fait que par le fer et le feu des minorités du patriotisme. Demain, ils seront des centaines de milliers, les citoyens du courage qui vous diront qu'un Ministère public complice des féodalités locales conspire contre la République. J'ai attiré votre attention sur cette situation dès le 31 mars.

La justice française face à l'hydre de la corruption - Lettre ouverte à un Procureur de la République, 31 mars 2008

1 - La corruption des Parquets est-elle compatible avec la notion d'ordre public ?
2 - La corporation emblématique des huissiers
3 - La philosophie de la tyrannie
4 - L'unité de la République et l'unité de l'Etat
5 - Le séparatisme intérieur et la mort politique de l'Europe
6 - " Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles " (Leibniz)
7 - Epilogue

Lettre ouverte à M. François Fillon et à Mme Rachida Dati

Monsieur le Premier Ministre, Madame le Garde des Sceaux,

1 - La corruption des Parquets est-elle compatible avec la notion d'ordre public ?

Si je me fais l'avocat d'un citoyen désireux de combattre la tyrannie, mais condamné à garder l'anonymat afin de conserver sa liberté, c'est pour le motif qu'il est de mon devoir de m'adresser au chef du Gouvernement en personne. Quelles sont les relations de la République avec Thémis ? Quelle est l'autorité de l'Athéna de la France dont le casque et la lance rappellent que la déesse de la justice est sortie d'un coup de hache asséné sur la tête du dieu le plus décervelé du consortium de l'Olympe ? Attendez-vous à ce que je mêle un brin d'ironie à mon souci de ne pas alerter les chefs de la cité du droit et des lois pour une broutille indigne de leurs hautes fonctions.

Mais puisque la philosophie a fait de l'humour le glaive de la raison, voici l'affaire d'Etat de la plus haute importance qui mérite d'alerter les archontes ; car il n'est pas de sujet plus digne non seulement de votre attention, Monsieur le Premier Ministre, mais également du sceptre de Thémis, que le sort de la France de la justice. Car, dirait M. de la Palice, un Etat n'est une République qu'à la condition que le trône du Ministère public n'y soit pas devenu le siège du despotisme; sinon il appartient à tous les citoyens de combattre une démocratie dans laquelle un masque grimaçant de la liberté est devenu le poignard de la tyrannie.

Dans une lettre publique sur la France des lois que je vous ai adressée, ainsi qu'à Mme le Garde des Sceaux et que je vous ai priés tous deux de soumettre à l'écoute d'une nation convertie au règne de l'équité par les idéaux de la démocratie, je signalais aux gardiens de l'âme de la France que l'Etat conduirait la démocratie au tombeau si les sentinelles de son temple, qu'on appelle les Procureurs, se changeaient en complices des huissiers de province rongés par la corruption.

La justice française face à l'hydre de la corruption - Lettre ouverte à un Procureur de la République, 31 mars 2008

Je suis convaincu que mes propos ne vous ont en rien paru sacrilèges. Comment profanerais-je la sacralité du Ministère public de mon pays ? La raison n'est pas une instance blasphématoire par nature. Vous savez qu'elle se veut une sentinelle de l'intégrité des institutions et une prêtresse du culte des lois. Il serait donc attentatoire à vos hautes responsabilité de vous refuser le plein exercice d'une autorité politique que vous tenez de la souveraineté d'un peuple que la Révolution de 1789 a mis à l'école et à l'écoute de la République. Mais on ne pense droit au pays de Descartes qu'à se placer sous le sceptre de la logique. C'est de la logique interne d'un Etat fondé sur la justice, c'est de la cohérence qui fonde toute démocratie sur une philosophie du droit public et privé que j'ai le devoir de vous entretenir avec une rigueur aussi euclidienne que possible.

Monsieur le Premier Ministre et Madame le Garde des Sceaux, vos concitoyens voudraient savoir si vous êtes demeurés attentifs à consolider l'axiome premier de la géométrie politique selon lequel tous les Français se trouvent placés sous le bouclier de la législation républicaine. Car il se trouve que ce privilège n'est accordé qu'aux citoyens dûment représentés devant les tribunaux par la médiation d'un avocat. Cette corporation détient donc le monopole de l'exercice effectif du droit des Français d'ester en justice. Une tyrannie d'un genre nouveau pourrait donc s'ingénier à refuser aux Français la faculté de recourir à un défenseur, ce qui suffirait à anéantir les pouvoirs qui leur sont reconnus par la Constitution, puisque le bénéfice de la protection des lois de leur pays leur serait entièrement retiré.

C'est dire qu'un Parquet qui userait d'une manière ouverte ou détournée de son pouvoir de classer à sa guise les plaintes au pénal des Français et qui tenterait, par ce moyen de leur fermer à son gré la porte du temple de Thémis, conduirait la France au pire des despotismes, celui où l'absence de lois écrites qui caractérisait les peuples barbares serait remplacée par l'interdiction pure et simple de faire appel à des lois que l'arbitraire de l'Etat aurait transportées dans un empyrée inaccessible. Vous vous demanderez donc, en tout premier lieu, quels obstacles peuvent bien se dresser sur la route de M. Lambda pour qu'il se trouve empêché par le Ministère public, donc par l'Etat de droit en personne, de faire usage d'un privilège que la démocratie proclame non seulement fondateur de tous les Etats civilisés, mais propre à eux seuls.

2 - La corporation emblématique des huissiers

Si les barreaux sont les courroies de transmission chargées de concrétiser les droits de l'homme inscrits dans les constitutions démocratiques, les Parquets se trouvent promus au rang d'éducateurs politiques des Français et de garants de leur liberté, puisqu'ils ont vocation de surveiller les barreaux à leur tour et de s'assurer de leur intégrité. En vérité, ce n'est pas un blason nobiliaire indigne de la République que son Gouvernement soit tout entier appelé à honorer sa mission naturelle de surveillant et de pédagogue des Parquets; car le Ministère public est non seulement l'instrument privilégié de l'éthique de la démocratie, mais le " guide pratique " des civilisations de la raison, tellement les " droits de l'homme " font une seule gerbe, celle des fleurs dont le parfum est celui de la dignité des peuples. Mais si l'adage selon lequel les " petites causes produisent de grands effets " s'applique en tout premier lieu à l'histoire universelle, il nous faut observer à la loupe les micro-outils de la tyrannie des Parquets dévoyés, parce que les responsabilité du Ministère public se confondent étroitement avec celles qui s'attachent aux plus hautes fonctions dans l'Etat.

Comment un procureur de la République s'y est-il pris pour mettre mon client dans une situation pseudo juridique qui lui interdit de faire usage de ses droits de citoyen français de se défendre en justice ? Il a usé du fait que la nature même du litige contraint M. Lambda à réfuter au civil un constat tout imaginaire, donc délictueux, dressé à son encontre par un huissier corrompu, alors que cette réfutation exige soit la collaboration du Parquet, soit une mise en accusation de l'Etat par l'avocat, tant dans ses conclusions que dans sa plaidoirie, ce qui est inimaginable en France.

La justice française face à l'hydre de la corruption - Lettre ouverte à un Procureur de la République, 31 mars 2008

Mais pourquoi le Parquet refuse-t-il obstinément d'exercer les fonctions impérativement liées à sa fonction, dès lors que la loi les précise en ces termes: "Dans tous les cas, l'huissier de Justice reste soumis au contrôle du Procureur de la République" ? Parce que, comme il est dit plus haut, la décentralisation administrative a d'ores et déjà conduit la France à une provincialisation du politique qui dresse des féodalités locales gangrenée contre l'unité de la République et de la nation, ce qui permet à la corporation des huissiers de tenir la dragée haute à l'Etat, si j'en crois le procureur que j'accuse. En effet, " en cas de fautes commises par (…) des huissiers de justice, il (le Procureur) peut également saisir le tribunal de première instance ou la cour d'appel, en vue du prononcé de sanctions, allant de la simple réprimande ou de l'avertissement jusqu'à la destitution ou la révocation. " (loi n° 783 du 15 juillet 1965, art. 156 et s.)

Ces faits, je vous les ai exposés preuves à l'appui dans trois " lettres ouvertes " adressées, la première à un Président de Tribunal de grande Instance:

Où la justice française en est-elle ? Lettre ouverte à un Président de Tribunal de grande Instance, 4 février 2008

la seconde à la Cour européenne de justice :

Où la justice française en est-elle ? (suite) M. Lambda se rend devant la Cour européenne de Justice, 11 fév. 2008

la troisième à un Procureur coupable de faire obstacle à l'expression des droits naturels et imprescriptibles attachés à la condition de citoyen français:

La justice française face à l'hydre de la corruption - Lettre ouverte à un Procureur de la République, 31 mars 2008

3 - La philosophie de la tyrannie

Comme cette situation met en péril la crédibilité des fondements mêmes de l'Etat de droit, alors que la légitimation de cette crédibilité sur tout le territoire de la nation conditionne l'existence même de la République aux yeux des citoyens, quelles formes de la tyrannie se trouvent-elles mises en évidence par des violations de la loi de ce genre? Car un Ministère public que sa vocation conduit désormais, semble-t-il, à combattre l'unité de la République démontre, du même coup, qu'il n'est pas d'autre chemin, pour un citoyen ennemi du despotisme que de s'adresser sans intermédiaire à l'autorité du chef du Gouvernement. Mais cette situation me permet également de vous entretenir du drame de la violation frauduleuse des lois auquel l'histoire sert de théâtre depuis belle lurette.

L'arbitraire d'un Parquet dont s'amusent les corporations et dont elles se font désormais un spectacle enseigne que le Ministère public n'a pas estimé suffisante l'impossibilité, pourtant bien évidente, pour M. Lambda, de jamais trouver un avocat français qui consentirait à plaider, primo contre un confrère, secundo contre un huissier, tertio, contre le Parquet lui-même. Mais pourquoi a-t-il jugé indispensable de signifier de surcroît au Président du Tribunal de son for qu'il devra impérativement s'en tenir au seul fait que M. Lambda n'aura pas trouvé la perle rare qu'il lui est demandé de dénicher et de la faire jaillir comme un diable de sa boîte au jour fixé par l'ordonnance de clôture, c'est-à-dire de la date-limite que le juge fixe aux parties pour le dépôt de leurs conclusions ? Pourquoi a-t-il estimé qu'il suffira, pour que le tour soit joué, que mon client se trouve purement et simplement empêché par le barreau lui-même d'exposer son affaire devant le tribunal ? Car dans ce cas, une fiction juridique surgit des coulisses et bondit sur la scène : le juge sera censé non seulement avoir entendu les deux parties échanger leurs arguments dans un débat qualifié de " contradictoire ", mais il se trouvera contraint par cette mythologie judiciaire de tenir pour valables les seules allégations du demandeur.

Vous voyez que si le Parquet classe sans suite une plainte au pénal, alors que l'enquête du Procureur est constitutive de l'objet même du litige au civil, l'issue du procès aura été décidée d'avance, de sorte que toute la procédure ne sera rien de plus qu'un simulacre destiné à revêtir d'un habillage de pure forme un enrichissement délictueux de l'avocat véreux et de l'huissier, son complice; et nos deux larrons auront fait fi de la déontologie de leur profession respective avec la bénédiction du Parquet. Vous semble-t-il, M. le Premier Ministre et Madame le Garde des Sceaux que la France de l'absolution de la corruption par la main de l'Etat soit encore une République et que votre gouvernement peut se permettre d'affubler la nation d'un lambeau de démocratie si l'Etat se trouve à l'école d'une scolastique du droit sous le regard effaré du peuple de la Liberté'

4 - L'unité de la République et l'unité de l'Etat

Résumons : primo, seule la complicité avouée ou cachée des Parquets rend possible qu'un huissier dresse impunément de faux constats au profit du client qui l'aura acheté; secundo, seul un Ministère public coupable de violer les droits de l'homme et du citoyen en pleine connaissance de cause rend possible la collusion délibérée entre les huissiers et les barreaux locaux aux fins de monter de conserve des procès sans fondement ; tertio, seul un gouvernement décidé à oublier les principes fondateurs de la démocratie et de la République rend possibles des procédures fictives en fait et en droit.Celles-ci seraient-elles rendues nécessaires à l'entretien d'une armée de quarante sept mille avocats pour une population de quatre millions d'escarcelles suffisamment bien garnies pour assurer le maintien permanent sur pied de guerre des régiments de la chicane dont les expéditions amaigries ne connaissent pas de morte saison ?

Pour éclaircir ce point difficile, demandez-vous pourquoi un Parquet qui aurait pu tout aussi bien se fier au béton armé des corporatismes qui cimente entre eux les membres des barreaux locaux - vous savez déjà qu'aucun de ses membres ne consentirait à démontrer la collusion délictueuse d'un confrère et d'un huissier de son for - pourquoi, dis-je, ce Parquet tient-il à renforcer un barrage naturel aussi sûr par son refus d'examiner la plainte au pénal de mon client, pourquoi ce Parquet se hâte-t-il de classer " sans suite " le litige, comme s'il s'agissait de recourir à un surcroît de précautions en muselant d'avance et de toute urgence un fantôme de défenseur de mon client, alors que ce spectre se verrait contraint d'attaquer également l'Etat lui-même ? Quel monde à l'enversque celui d'une audience qui verrait un Procureur de la République et un huissier comparaître côte à côte sur le banc des accusés ! Ces scènes-là n'ont d'autre théâtre que le tribunal imaginaire devant lequel un Zola s'est écrié : " J'accuse ! " Pourquoi verrouiller d'avance l'affaire pour le cas improbable où un don Quichotte du barreau se présenterait devant le tribunal ?

5 - Le séparatisme intérieur et la mort politique de l'Europe

C'est qu'il fallait aller au-delà d'une hypothèse que son absurdité ne suffisait pas à exclure entièrement. Car il existe plusieurs types de viols de la légalité républicaine. On connaît celle des généraux factieux qui prétendent ne violer la loi qu'au nom même de la loi et pour son bien. Ceux-là feignent d'en appeler au peuple souverain afin qu'il les aide à défendre à leurs côtés et de toute urgence une République qu'ils proclament subitement menacée par des conspirateurs redoutables, mais inconnus et insaisissables. Une seconde est quotidienne : les Parquets classent les affaires pénales que l'Etat de droit leur demande de conclure par un non lieu pour des raisons d'opportunité politique dont il se déclare le seul juge. Une troisième était entièrement inconnue en France et se présente donc comme une novation si extraordinaire qu'il convient d'en peser la portée politique dans le contexte d'une décentralisation administrative dont l'hypertrophie menace désormais l'unité de la République et de l'Etat.

Il s'agit de priver d'accès aux tribunaux les citoyens dont l'exercice naturel de leur droit d'ester en justice mettrait en danger les privilèges de caste et de classe des féodalités locales reconstituées et qui ramènent à force de rames la France à la situation antérieure à 1789. L'époque se prête à cette gigantesque contre-révolution à l'échelle de la planète, parce que le droit au séparatisme - au Kosovo, au Tibet et ailleurs - conditionne l'occupation du Vieux Monde par le Nouveau.

La France et l'occupation américaine de l'Europe, 19 mai 2008

Sans le séparatisme politique, sans le fractionnement lent des Etats au nom des droits de l'homme et de la démocratie, pas d'extension sans fin du bras armé d'outre Atlantique aux cinq continents par le vol de l'aigle américain sous le couvert d'un Otan messianique. Tout se tient : une géopolitique du salut politique sous la banderole d'un mythe de la " Liberté " parcellisée vient au secours de la régionalisation d'une France glorifiée par une hyper validation culturelle de ses folklores. Seule une cassure radicale de l'unité de la République et de l'Etat est en mesure de donner corps à une ambition girondine devenue internationale au profit de l'expansion d'un empire étranger.

Monsieur le Premier Ministre, Madame le Garde des Sceaux, cette situation est-elle de nature à alerter la vigilance d'un gouvernement de la Vème République ? Afin de vous permettre d'en juger en toute connaissance de cause, je vous informe qu'à la suite de ma lettre publique du 31 mars à vous-mêmes, votre silence a enhardi le Parquet à convaincre le Président du Tribunal de grande Instance à passer en force et à trancher l'affaire " sans autre forme de procès ", comme on dit, alors qu'il s'était d'abord préoccupé de l'absurdité de cette procédure et des preuves matérielles de la fausseté du constat.

Je vous informe en outre, Monsieur le Premier Ministre et Madame le Garde des Sceaux, que mon client s'est vu signifier, le 14 mai dernier, le jugement rendu par le tribunal du for le 17 avril 2008 et que l'huissier chargé de la remise de l'acte n'était autre que le coupable du faux constat ; je vous informe, enfin que le Procureur a cru devoir flanquer l'huissier corrompu d'un gendarme, sans doute afin d'impressionner la simplicité de mon client.

6 - " Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles " (Leibniz)

Que M. Lambda fasse donc appel du jugement, me direz-vous et le Candide de M. de Voltaire dont vous défendez la cause comme celle d'un Calas de la démocratie pourra vérifier toute la justesse de la thèse déjà républicaine de M. Leibniz selon laquelle " tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ". Mais c'est ici que le dispositif mis en place par le Parquet révèle les derniers ressorts de sa logique interne ; car si mon héros trouvait un avocat suffisamment leibnizien, non seulement pour attaquer l'huissier en appel, mais également tout le barreau local, avec les Bâtonniers successifs qui se sont tous refusés à rappeler à leurs confrères qu'il existe une déontologie de leur profession, comment voulez-vous que cet optimiste invétéré attaque de surcroît le Parquet du Tribunal de première instance devant celui de la cour d'appel ? Comment voulez-vous que le Parquet de la Cour invalide le non-lieu du premier for ? Comment voulez-vous que l'Etat se réfute lui-même à désavouer sa propre hiérarchie ? Tout le montage vise donc à rendre d'avance la procédure d'appel aussi stérile et vouée à l'échec qu'en première instance.

Monsieur le Premier Ministre, Madame le Garde des Sceaux, permettez-moi de prononcer devant votre tribunal une péroraison un peu amusée. Car les gouvernements de la France sont placés jour est nuit sous le regard de la nation tout entière. Dois-je demander à Clio de détourner les yeux du miroir où la République se réfléchit et se raconte heure par heure ? Mais comment voulez-vous que les historiens, les historiographes et les mémorialistes de demain ne fassent pas à nos enfants et à nos petits-enfants un triste récit des relations que votre Gouvernement aura entretenues avec l'esprit de justice de la France ?

Je lis dans un futur livre d'histoire qui m'est venu entre les mains par je ne sais quel prodige: " Sous le gouvernement de M. Fillon, dans lequel Mme Rachida Dati se trouvait à la tête du Ministère de la Justice, la décentralisation administrative avait reconduit les tribunaux de province à la liberté dont ils jouissaient avant François 1er. Aussi y voyait-on des avocats servis par des huissiers rabatteurs monter de toutes pièces des procès fictifs avec la complicité des procureurs. Non seulement une Vème République devenue farouchement décentralisatrice sous la présidence de M. François Mitterrand n'ignorait rien de cette révolution antirépublicaine et antidémocratique, mais des motivations électoralistes l'avaient décidée à la promouvoir avec la dernière vigueur.

"Certes, le gouvernement Fillon avait eu le courage d'alléger une carte judiciaire devenue plus dense que sous l'Ancien Régime. Mais cet amaigrissement de l'Etat ne pouvait qu'accélérer la corruption des auxiliaires de justice dont le régime de Vichy avait reconstitué les corporations afin de redonner tout son poids à la France rurale et catholique. Il y fallait une renaissance sournoise de l'esprit monarchique antérieur au XVIe siècle. C'est ainsi que, sous le couvert démocratique de la souveraineté peu à peu retrouvée et surtout réhabilitée des régions, des pans entiers du droit français n'étaient plus que des villages Potemkine de la République. En amont, voici la loi du 20 avril 1810 et en aval, celle du 28 décembre 1973. Mais le cours du fleuve vous permettra de visiter une ribambelle de musées de la vertu républicaine, celui du 29 février 1956, de l'ordonnance du 19 décembre 1958, des décrets du 2 août 1960, du 29 novembre 1966, du 25 juin 1973, du 28 décembre 1973, du 12 juillet 1988, du 31 décembre 1990. Les centaines d'articles de cette législation étaient entièrement consacrés à l'entretien d'un gigantesque théâtre ; la pièce dont les représentations avaient commencé sous Napoléon était chargée d'entretenir la fiction selon laquelle la sainte corporation des huissiers exercerait une sévère surveillance de ses propres membres sous le regard bienveillant des Parquets de la République.

"On cite le cas d'un tribunal de province qui avait condamné un certain M. Lambda à faire cesser sous une lourde astreinte de cent euros par jour un dommage imaginaire au vu et au su d'un Président de Tribunal de grande Instance et d'un Parquet qui savaient parfaitement, au vu de clichés photographiques datés, donc authentifiés par un appareil numérique, que les faits allégués par l'avocat demandeur étaient entièrement fictifs. Mais le juge, qui n'avait pas réussi à cacher entièrement son embarras devant un prétendu constat qui aurait réussi l'exploit de réfuter les lois de la physique des liquides, s'était expressément réservé le pouvoir de mettre fin à l'astreinte rocambolesque. Mais, comment fixer la date de la cessation d'un dommage qui faisait monter de l'eau à contre pente, ce qui n'aurait pas manqué de faire accourir une foule de pèlerins avides de miracles ?"

7 - Epilogue

Voyez-vous, Monsieur le Premier Ministre et Madame le Garde des Sceaux, sitôt descendus dans les empires infernaux, c'est jour et nuit que les gouvernements de la France comparaissent devant le tribunal de l'histoire où la mémoire de la nation se rend indélébile. Quand M. Lambda découvrit l'étranglement des rues, les ressauts du pavé et les inégalités de la chaussée qui faisaient des enfers une réplique de la France, il vit venir à lui une guimbarde tirée par deux chevaux à l'intérieur de laquelle il aperçut une Thémis ébouriffée de plumes tricolores. Le cocher arrêta sa vieillerie ambulante devant mon client et lui dit : " Monsieur, une tombe pleine de fenêtres vous attend. Vous y vivrez et y respirerez à l'aise. "

Surpris de cet accueil, M. Lambda demanda au cocher : " A quel titre ai-je mérité cet honneur ? " - " Citoyen, lui répondit le cocher, la France des morts est une maison de verre ; mais sachez que, parmi les morts, les aveugles sont aussi nombreux que sur la terre. Alors la déesse de la justice qui règne sur leurs ossements a réservé aux citoyens dont les yeux s'étaient ouverts de leur vivant de les garder écarquillés dans leur tombe. "

Alors Thémis a regardé mon client et les mots suivants sont tombés dans le prétoire solennel du funèbre : " La France de la raison écoutera tes verdicts. " Interloqué, mon client a tenté de parler, mais déjà la justice des trépassés s'était emparée de toute sa personne et parlait par sa bouche ; et tandis qu'il s'en allait pour prendre possession de son sépulcre de verre, l'écho de sa voix est parvenu à mes oreilles. J'ai cru entendre ces mots : " Comment mes juges s'appelaient-ils ? Comment la voix de la France de la justice se faisait-elle entendre de leur temps ? Le pays des lois et du droit est-il décédé sous leur règne ? "

J'ai compris que le quartier réservé au squelette de mon client est celui du cimetière des peuples condamnés à célébrer aux enfers les funérailles éternelles de l'esprit de justice et de vérité de leur nation.

Le 26 mai 2008
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