Xxviii - L'histoire étonnée

19 min

Si l'humanité s'étonnait de ne pas s'étonner davantage, sans doute accoucherait-elle d'une déesse de l'étonnement qu'elle appellerait la philosophie. Quelles relations cette divinité entretiendrait-elle avec l'histoire, donc avec la politique ? Ne s'interrogerait-elle pas sur les jeux des évadés de la zoologie avec leur propre mort ? Ne jugerait-elle pas singulier de ce que ces fuyards martiaux des ténèbres se forgent une histoire héroïque des catastrophes vers lesquelles ils courent en tremblant ? Les matamores terrorisés à l'école de leur propre foudre piquent la curiosité d'Athéna depuis qu'un coup de hache de Vulcain sur la tête de Zeus l'a fait débarquer toute casquée parmi les Athéniens. Si vous honorez son culte, peut-être découvrirez-vous le mystère de sa lance; car à force de sonder leur poussière, les hérauts de leur trépas se sont pris au piège de leurs tombeaux; et les voici avec dix apocalypses sur les bras. Quelle étrange Odyssée que celle des étonnés d'Athéna !

1 - La radiographie de Dieu va-t-elle débarquer dans les sciences humaines ?
2 - L'étonnement de ne s'étonner de rien
3 - De l'invisibilité du visible
4 - La caverne d'Ali Baba du refus de l'étonnement
5 - Les fonts baptismaux du monde moderne
6 - Le dernier Dieu du Déluge
7 - Les idoles de la mort

1 - La radiographie de Dieu va-t-elle débarquer dans les sciences humaines ?

Le Professeur Gorges Tissot, de l'Université d'Ottawa, m'écrit que la fondation britannique John Templeton va financer pour un montant de 2,5 millions d'euros des chercheurs de l'Université d'Oxford, dont Justin Barrett et Richard Dawkins, qui vont s'atteler pendant trois ans à la tâche extraordinaire de découvrir si la croyance en Dieu est naturelle ou culturelle.

Jamais l'autorisation de poser aux sciences humaines une question de ce genre n'aurait pu être donnée à une Université européenne, donc supposée de tradition chrétienne, si des analyses anthropologiques du sacré n'avaient été rendues acceptables par les événements du 11 septembre 2001 et par l'urgence d'étudier le nouveau débarquement politique du monothéisme dans la géopolitique. Du coup, les carences de la réflexion freudienne sur le mythe d'un créateur du cosmos commencent d'apparaître dans le champ de la politique et de l'histoire vécues de la planète, faute que le grand Viennois se soit livré à des analyses des identités collectives, donc des surmois religieux et nationaux confondus. Aussi la Fondation paie-t-elle son tribut à la piété : sinon pourquoi s'empresser de préciser qu'il ne s'agira pas de " statuer sur l'existence ou la non-existence d'un être divin " ;mais si une science des dieux avait fait ses premiers pas sous Périclès, et si elle n'avait pas exclu d'avance toute possibilité de statuer que Zeus, Mars ou Poséidon fussent des personnages réels ou irréels, elle ne serait pas allée bien loin.

De même, l'anthropologie scientifique moderne n'ira pas bien loin si elle admet l'hypothèse dévote selon laquelle trois dieux dits uniques - mais aux théologies évidemment incompatibles entre elles - pourraient exister hors de l'imagination religieuse de leurs fidèles. Pour qu'une " recherche " sur le religieux soit qualifiable de scientifique, donc d'authentiquement étonnée, il faudra que ses méthodes d'analyse et son objet plongent dans les entrailles de la politique et de l'histoire de l'humanité - et pour cela, elle devra se trouver de vrais maîtres. Ils s'appellent Swift, Cervantès, Shakespeare, Molière. Pourquoi, à votre avis, Freud a-t-il questionné Sophocle ou Léonard de Vinci plutôt que les psychologues professionnels de son temps ?

2 - L'étonnement de ne s'étonner de rien

Aristote disait que la philosophie est la fille aînée de l'étonnement ; mais il ajoutait aussitôt que la démonstration d'un théorème de géométrie suffisait à éteindre la curiosité des disciples d'Athéna. L'anthropologie critique de demain se fondera sur l'ahurissement de ce qu'une espèce supposée en évolution aura pu demeurer inachevée au point de se montrer fort peu ébahie au spectacle de sa folie la plus originelle; et elle se demandera pourquoi l'extinction d'un étonnement digne de ce nom, si embryonnaire qu'il soit demeuré, s'est également révélé un moteur des civilisations, puis la source de leur naufrage.

Prenez le prodige fondateur du rite chrétien : depuis vingt siècles, des milliards d'évadés de la nuit animale ne s'étonnent en rien de ce que du pain et du vin soient censés se changer en la chair et le sang physiques d'un homme sans cesse immolé à nouveau sur l'étal de leurs sacrifices à une divinité réputée en humer nuit et jour le délicieux parfum. Pour expliquer que l'humanité ne se trouve nullement étonnée par une odoriférance si tenace, il faut commencer par se demander pourquoi elle s'en trouve, au contraire, élevée en gloire: c'est qu'elle veut devenir immortelle, elle aussi, ce qui la convainc qu'à manger la chair et à boire le sang de son modèle, elle deviendra éternelle à son tour.

Or, il se trouve que cette croyance, si folle à lier qu'elle soit, n'en a pas moins armé le glaive et réjoui le cœur d'une civilisation devenue planétaire à force de nourrir son imagination de ce miracle, parce qu'un vivant qui se croira rendu impérissable de consommer obstinément un Dieu sur l'autel ne manquera pas de se lancer à la conquête armée de la terre entière. Comment ne tenterait-il pas de partager avec des peuples innombrables un trésor si précieux? Comment ne s'acharnerait-il pas de les convaincre - par le fer et le feu au besoin - de goûter une félicité sans pareille? Comment sa charité naturelle ne le contraindrait-elle pas à brûler vifs les récalcitrants, à condamner de leur vivant les rebelles à une dégustation pieuse de leur future éternité, à livrer les mécréants à des tourments perpétuels sous la terre, mais également à transporter dans un ciel aux succulences éternelles des générations entières de miraculés de l'ingestion et de la digestion de la chair et du sang d'un vainqueur de la mort ?

Mais l'euphorie de cette démence va exténuer ses sortilèges sous la meule des siècles ; et l'on verra la lente agonie d'un délire qui avait produit tant de fruits livrer à un désespoir sans remède une humanité rendue exsangue sur les cinq continents. Pourquoi une anthropologie prématurément baptisée de scientifique n'étudie-t-elle en rien les ressorts cérébraux et psychiques d'un animal qui ne s'étonne ni des songes qui le font choir dans un chaos mental tour à tour patelin et féroce, ni des désastres qu'entraînent les naufrages de son ciel ? Pourquoi une discipline pourtant condamnée à se fonder tout entière sur l'étude d'une espèce qui refuse de s'étonner ne s'étonne-t-elle pas de se construire elle-même tout entière sur son refus de s'étonner, ce qui lui interdit d'accéder à une véritable science d'elle-même ? La cause en est simple : on enseigne dans toutes les écoles que penser serait une occupation de tout repos, alors qu'il faut avoir le cœur bien accroché pour entrer dans la guerre qu'on appelle la philosophie et pour changer en nectar la ciguë de la lucidité.

3 - De l'invisibilité du visible

Considérons les prodiges dont les autels du 11 septembre 2001 ont été le théâtre et dont il est étonnant qu'ils n'étonnent en rien les anthropologues contemporains. Car il se trouve que des millions de rétines ont enregistré le miracle de l'effondrement de deux buildings de New-York, puis d'un troisième, dressé à trois cents mètres de là ; il se trouve que des millions de rétines ont permis d'établir que ces deux catastrophes n'ont pu être provoquées en un instant par une paire d'avions de ligne chargés de kérosène, puisqu'ils ne se sont précipités que sur les deux premiers ; il se trouve que des millions de rétines ont permis de constater que ces immeubles géants ont explosé de l'intérieur et qu'ils avaient été soigneusement dynamités au préalable, sans doute afin d'accréditer le mythe selon lequel ils auraient été touchés par un doigt satanique. Pourquoi les sciences humaines ne s'étonnent-elles nullement d'une implosion non moins stupéfiante que la transsubstantiation eucharistique, laquelle présente du moins l'avantage de demeurer soustraite aux regards des curieux ?

La persécution a commencé de frapper les malheureux hérétiques dont l'étonnement porte précisément sur l'absence d'étonnement de leurs congénères. Et pourtant, une anthropologie consacrée à la radiographie du refus du simianthrope de s'étonner de son sort et d'étudier le statut véritable de son encéphale trouverait dans les décombres du World Trade Center le premier théorème d'une connaissance psychobiologique de l'unique vivant que protège son auto-recroquevillement sur le pseudo entendement qui lui sert de carapace. Pourquoi se protège-t-il de la panique d'entrailles qui s'emparerait de lui s'il s'examinait au péril de sa vie ?

Car si un spectacle confirmé par cent caméras peut demeurer invisible à des milliards d'hommes et s'ils châtient ceux qui tentent de soulever la question, une Eglise trop précautionneuse et d'ordinaire méfiante à bon escient aura fait preuve d'un pessimisme excessif à proclamer impénétrable le mystère eucharistique. Il était inutile de mettre le prodige à l'abri d'une curiosité trop intrépide des fidèles, puisque des événements matériels peuvent fort bien demeurer aussi soustraits à tous les regards que la chair et le sang d'un Dieu.

Justin Barrett compare les croyants à des enfants de trois ans convaincus que les adultes savent tout ce qu'il est utile et nécessaire de savoir. Mais pour se demander pourquoi l'humanité est condamnée à fonder son identité collective sur la croyance en l'existence de mondes fantastiques, il faudrait approfondir la notion de profanation et découvrir son enracinement psychobiologique dans l'instinct d'une espèce rétractile à laquelle le stade actuel de son évolution cérébrale interdit encore de connaître une vérité qui la tuerait. Si le conseil municipal de Naples nommait une commission d'enquête pour observer l'apparition fabuleuse sur l'autel de la cathédrale de la ville, le 19 janvier de chaque année, du sang du saint de ce nom dans un flacon tenu en main par un notaire apostolique censé non seulement constater le prodige de ses yeux, mais s'en porter officiellement le garant aux yeux du Saint Siège, les Napolitains crieraient au sacrilège, parce que leur identité fondamentale est de type onirique, donc consubstantielle à la production physique d'un miracle collatéral et complémentaire de celui de la transsubstantiation eucharistique. Comment se fait-il que l'identité réelle de l'humanité soit imaginaire, comment se fait-il que les nations soient à elles-mêmes des personnages imaginaire à leur tour, tantôt en leur rivalité avec un trône céleste, tantôt appliqués à le mimer en carrosse ?

Si vous n'apprenez à lire Isaïe, mais aussi Cervantès, Shakespeare ou Sophocle en anthropologues, vous ne disposerez pas de documents scientifiques élaborés et tout prêts à servir. Croyez-vous vraiment que Dulcinée du Toboso n'a rien à enseigner à l'anthropologie critique ? Sur quel écran croyez-vous que le roi Lear, Macbeth ou Hamlet se donnent à scanner ? Si nos historiens, nos critiques littéraires, nos psychologues, nos sociologues, nos anthropologues n'ont de vrai regard ni sur Moïse, Mahomet ou Jésus, ni sur Nausicaa ou Béatrice, ni sur Mozart ou Picasso, croyez-vous qu'on peut qualifier d'humaniste une civilisation qui n'a pas de connaissance du génie ?

4 - La caverne d'Ali Baba du refus de l'étonnement

Ici encore, une anthropologie que son audace aurait commencé de rendre réellement scientifique se demanderait en tout premier lieu pourquoi la pseudo discipline qui avait usurpé ce titre pendant des décennies ne s'interrogeait jamais sur les profits évidents que l'espèce simio humaine retire depuis des millénaires de ne s'étonner de rien. Car seul le prodige de la chute de deux immeubles touchés par le Mal a permis à l'Amérique non seulement de motiver sa tentative de conquérir un Etat, l'Afghanistan, dont elle avait pourtant condamné l'agression par la Russie en 1980, mais d'entraîner dans la foulée ses vassaux à se lancer, eux aussi, dans une croisade du Bien à l'échelle planétaire.

On sait que la traque intercontinentale d'un Caïn mythique n'a pas tardé à se poursuivre en Irak, où toute l'Europe d'un Christ confectionné sur le modèle démocratique et jailli des décombres de deux tours s'est mise au service de son vengeur. Mais si le christianisme se nourrit, lui aussi, d'un meurtre apprêté et rémunéré de siècle en siècle par une idole non seulement proclamée salvatrice, mais qui n'en finit pas de se faire rembourser une " dette du péché " qu'elle a le plus grand intérêt à proclamer inépuisable, la postérité des dévotions internationales nées des attentats du 11 septembre obéirait-elle à un scénario universel de l'histoire de la piété et des profanations qui l'outragent'

Dans ce cas, le premier axiome d'une anthropologie réellement scientifique serait d'étudier les profits titanesques que le simianthrope retire de l'alliance psychobiologique qu'il conclut entre son refus tenace de s'étonner et la promesse d'immortalité qui lui en fournit la récompense - mais à charge, pour lui de présenter sa vie durant et sans jamais relâcher son effort un meurtre odoriférant sur l'autel d'une divinité dite " de la grâce ". Seul un profit gigantesque est en mesure de faire signer aux fidèles un marché aussi déséquilibré.

Voyez comme il devient heuristique de s'étonner du peu d'étonnement des sciences dites humaines, tellement l'examen anthropologique et critique de l'inconscient religieux qui commande leur refus de s'étonner vous conduit tout droit aux théorèmes théologiques qui sous-tendent la politique internationale. Car la géopolitique est une messe immolatoire et les victimes dont le parfum délicieux monte de l'autel du sacrifice ne sont autres que les nations offertes à leur propre immortalité corporelle.

5 - Les fonts baptismaux du monde moderne

Mais si le fer de la logique anthropologique a d'ores et déjà fissuré la cuirasse du refus de s'étonner des clauses du marché que le simianthrope conclut avec le rêve d'éternité qui le taraude, vous voilà embarqués sur un navire dont Athéna et Clio ont hissé les voiles d'un commun accord. Approchez-vous donc de quelques pas encore du mystère qui préside à la vassalisation de la planète par la médiation des marchands de leur propre immortalité. Car le prodige de l'écroulement en quelques secondes de trois buildings construits pour défier les siècles n'a pas tardé à renforcer le messianisme et la sotériologie démocratiques américaines, dont chacun sait qu'ils ont lutté contre le Malin avec une vaillance catéchétique suffisamment redoutable pour que le ciel des chrétiens ait consenti à apporter le salut à tout le Moyen Orient.

Mais voyez également comme la religion des idéalités rédemptrices, bien que propagée par la force du Verbe qui l'inspire, a provoqué un entassement regrettable de cadavres d'hérétiques. On prétend que leur triste décompte n'est dû qu'à un échec apostolique local et passager du Dieu de l'Amérique. On prétend que le miracle sotériologique qui a plongé l'Irak dans un deuil du salut - quatre mille soldats américains d'un côté et des centaines de milliers de civils de l'autre - révèlera les voies impénétrables de la grâce, mais après un siècle entier d'occupation militaire, si l'on en croit les prophéties de l'apôtre républicain qui s'est porté candidat à la succession du locataire actuel de la Maison Blanche - car ce héros immaculé est descendu du ciel, lui aussi, et il se montre fier de son passé d'ange de la guerre abattu en plein vol par des alliés de Satan.

Mais si l'expansion guerrière des annonciateurs et des délivreurs chrétiens, puis musulmans de l'espèce dédoublée entre le ciel et la terre s'est lentement tarie sous la meule des siècles, la vassalisation onirique d'une planète mise à l'école de ses autels depuis les sacrifices d'Isaac et d'Iphigénie se poursuivra-t-elle sous le sceptre d'un nouveau Golgotha du genre humain, le World Trade Center ? Le 11 septembre a-t-il accouché pour longtemps des fonts baptismaux de la démocratie mondiale'

Si le Satan du Terrorisme prenait la relève du vieux mythe de l'ubiquité du Mal, si la dernière épopée vengeresse de la grâce conduisait à la domestication éternelle de l'Europe, si les innombrables places-fortes dont dispose un empire crucifié sur l'autel du World Trade Center lui permettaient de brandir à jamais sa potence conquérante, si le Vieux Monde devait courir à jamais vers le paradis de la Liberté sous le commandement d'un roi américain de la délivrance, alors votre interrogation d'anthropologues sur les derniers secrets d'une espèce qui ne s'étonne en rien de s'immoler à ses propres songes commencera de produire d'abondantes récoltes scientifiques et méthodologiques ; car l'asphyxie politique à laquelle le simianthrope est livré par la géhenne qui l'habite vous fera découvrir l'école de la servitude qui a dicté toute l'histoire du genre simiohumain. Vous voici d'ores et déjà appelés à observer l'origine, l'évolution, l'épuisement et la mort des panoplies mentales qui ont armé les civilisations religieuses depuis les origines. Le sang qui coule désormais à flots sur l'offertoire d'une démocratie mondialisée par l'empire américain alimentera-t-il le sacre antique des immolations ? Dans ce cas, le culte devenu planétaire de la liberté se changera en Minotaure des modernes. Car l'homme est né pour exorciser le mutisme du cosmos à l'école des boucliers du sacré.

6 - Le dernier Dieu du Déluge

Puisque le christianisme et l'Islam ont vu tarir l'esprit de croisade qui les inspirait à l'origine, le messianisme démocratique auquel trois buildings de New-York auront servi de propitiatoires va-t-il perpétuer la géhenne des sacrifices ou bien le simianthrope est-il tout proche d'assister au trépas de ses rêves sotériologiques ? Si l'apocalypse des modernes perdait sa souveraineté en chemin et si des compagnons de sa foudre se nourrissaient de l'ambition de servir de frères d'armes empressés de leur maître, l'autel du World Trade Center pourrait en venir à partager piteusement une apothéose fatiguée avec des rivaux de la dernière heure, qui se seront hâtés de se ranger à ses côtés. Qu'arriverait-il si la foudre apocalyptique du souverain solitaire de la démocratie mondiale se trouvait réduite à l'impuissance, parce qu'il est difficile de porter à plusieurs le saint harnais de la marche du monde vers son auto-vassalisation ? C'est pourquoi il est indispensable de savoir si une créature que la nature a branchée de naissance sur des idoles retrouvera toute la puissance de ses fulminations bibliques à l'école du Dieu américain. Longtemps la sainte justice de Jahvé avait suffi à délivrer le simianthrope à l'école du Déluge ; puis un homme-dieu a prêté main-forte à la noyade sacrée. Alors tous les rescapés de la mort se sont changés comme un seul homme en porte-glaives de leur ciel. Qu'adviendrait-il de la course autrefois triomphale d'un seul autel vers le salut du monde si la servitude religieuse se bloquait pour cause de surabondance du carburant atomique'

Car voici venu le siècle satanique du partage de la foudre de Zeus; voici venu le temps du compagnonnage impuissant des rois au rabais de l'apocalypse. Au beffroi de votre étonnement, l'heure a sonné de vous demander ce qu'il adviendra des arpents et des lopins des massacreurs divins d'autrefois. Les autels de la mort commencent de se faire la nique les uns aux autres et de se disputer leurs victimes en Harpagons de l'offertoire où leurs offrandes appauvries vont se distribuer la palme de la stérilité du nucléaire.

La sotériologie massive à laquelle trois buildings de New-York avaient servi ses cadavres rencontre le dernier Dieu du Déluge, la bombe thermonucléaire iranienne. Du coup, le démon de l'étonnement, qui s'était caché sous les tabernacles de la foi depuis le saint génocide du Déluge, commence de dresser l'oreille au plus profond de l'histoire mondiale des sacrifices. Comment ne pas s'étonner, dit l'Etonnement, que huit étals de l'holocauste actuellement prêts à servir une viande avariée ne conduisent pas les bouchers des immolations à de grands embarras cérébraux? Comment ne pas s'étonner de ce que les descendants du monstre du Déluge tremblent maintenant de peur devant leur propre foudre ? Les voici en mesure de s'entre-noyer les uns les autres. Vont-ils s'en étonner ? Car enfin, comment continuer de se défier entre soi sous l'épée de Damoclès d'un suicide universel ?

7 - Les idoles de la mort

Décidément, votre future anthropologie critique est condamnée par un empire du Bien dont la gloire vous égorge à accoucher de la question du Démon; car vous aurez à vivre dans un monde où le simianthrope aura buté sur le trépas de ses idoles de la mort. A peine une divinité était-elle descendue au sépulcre parmi vous qu'une autre se hâtait d'en prendre le relais. Et voici que l'autel du 11 septembre aura mis une dizaine d'années seulement à s'ensevelir sous les ruines de l'épopée sanglante du Bien qu'il aura déclenchée. C'est que, depuis les origines, l'humanité cachait le Diable sous ses autels ; c'est que, depuis les origines, Lucifer avait choisi les tabernacles pour demeure.

Certes, cent vassaux se seront précipités à la suite du Malin américain. Mais voici que l'Iran des Lettres persanes se tourne avec étonnement vers les Titans du dernier Olympe, voici que l'Usbek de Montesquieu dit à l'Europe: " Accepte, ne serait-ce qu'un instant, d'entre-ouvrir ta boîte osseuse. N'es-tu pas étonnée de ce que ta théologie de la mort soit demeurée coite depuis six décennies ? N'es-tu pas étonnée de ce que ton dieu des sacrifices se soit multiplié par huit et qu'il se trouve réduit au silence par l'ubiquité dans laquelle il se trouve tout empêtré ? N'es-tu pas étonnée de ce que l'ère du Déluge s'achève dans l'lumiliation de son sceptre devenu inutile? "

Il est étonnant, dit Usbek le Persan, que les dieux des immolations ne soient pas abasourdis davantage de ce que leurs créatures s'étonnent si peu en ce bas monde et dans l'autre. Il n'était pourtant pas si difficile qu'on se l'imaginait de s'ébahir un brin au spectacle d'une foudre rendue stérile dans le cosmos. Même les enfants en bas âge courent tout ahuris dans les rues de Téhéran ; et ils se rient du spectacle de huit Hercules ficelés à leur musculature ; et ils se moquent de ces marionnettes empêchées de se crucifier les unes les autres sur les potences qu'elles dressent en vain dans les nues. Les petits Persans courent vers théâtre d'enfants où la pièce raconte une espèce lâchée dans le vide de l'immensité et qui a perdu la cloche qui sonnait au beffroi des millénaires ; et ils applaudissent à la chute du rideau, quand le drame s'achève sur un lever de soleil.

Car, dit le dramaturge, il n'y a plus d'épopée de la peur, plus de croisade des songes sacrés, plus de potences du salut et de gibets de la délivrance. Comment les enfants du monde accueillent-ils l'agonie de la folie et de la mort ? De quoi les descendants d'un quadrumane à fourrure vont-ils nourrir la flamme de leur étonnement, dit l'Etonnement, à quel astre allumeront-ils le feu de leur intelligence, dit l'Intelligence, à quel incendie allumeront-ils la gloire du Dieu qui les habite, leur dit leur étoile, si les idoles des singes ont perdu leurs premières massues? Peut-être s'étonneront-ils de la grâce de se poser une question aussi étrange; peut-être consulteront-ils l'Etonnement dont ils auront accouché au forceps.

Le 12 mai 2008

pagesperso-orange.fr