Xxvii - L'or des idoles

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1 - L'apprentissage d'un regard de l'extérieur sur le cerveau simiohumain
2 - L'Amérique et l'esprit latin
3 - M. Berlusconi et M. Aznar
4 - La vraie prêtrise de la France

1 - L'apprentissage d'un regard de l'extérieur sur le cerveau simiohumain

Les Anciens ne se disaient pas prédestinés à titre individuel et par tel ou tel de leur dieu à convaincre leurs congénères de l'urgente nécessité d'accueillir à bras ouverts la nouvelle inouïe selon laquelle des bienfaits allaient tomber en pluie sur toute la terre alors habitée, mais à la condition expresse qu'ils s'astreindraient à consommer du matin au soir le pain bénit de la "Liberté ". Et pourtant, la mythologie antique et la moderne convergent étroitement, puisque Calvin avait trois siècles d'avance sur la politique actuelle d'une rédemption démocratique de l'univers que la Révolution française n'allait inaugurer qu'en 1789 et qui a été fidèlement copiée par celle de 1917. Du coup, la vocation à la fois religieuse et impériale de l'Amérique s'est armée d'un évangélisme fondé sur l'hégémonie eschatologique d'un royaume mondial du Bien dont la démocratie a longtemps tenu le sceptre d'une main ferme, mais devenue de plus en plus tremblante au cours des dernières décennies.

C'est donc que seul le mode d'association des rédempteurs du monde et des fondateurs des empires peut changer au gré des siècles et des lieux, mais non la finalité politique commune à ces jumeaux. Certes, le calviniste du Nouveau Monde ne donne pas ses ordres au troupeau de ses brebis avec la rudesse de langage et de ton du centurion romain, mais l'autorité enveloppée dans les langes de l'évangélisme démocratique n'en est que plus sévère, puisque sa légitimité trompeusement souriante s'enracine en réalité dans la mythologie d'une grâce politique tenue pour innée et reçue pour aussi impérieuse dans l'ordre du salut qu'un théorème d'Euclide dans la géométrie à trois dimensions.

Vous n'observerez donc et ne pèserez avec des chances de succès le noyau de tous les mythes religieux du monde - celui qui commande les relations de dépendance du serviteur à l'égard de son maître et qui fait battre le cœur de la politique et de l'histoire depuis les origines - que si vous apprenez à porter un regard de l'extérieur sur le cerveau théologique de l'humanité d'aujourd'hui . Ce n'est pas l'un des moindres bénéfices de l'examen des relations que le simianthrope entretient avec ses souverains imaginaires que de répondre aux exigences intellectuelles qui régissent encore de nos jours toutes les grandes découvertes scientifiques ; car celles-ci ont toujours conquis une distanciation sacrilège à l'égard des lobes cérébraux que le simianthrope partage avec ceux, parmi ses dieux, qu'il a intériorisés à grands frais et avec le plus de zèle . Si vous gravissez le Mont Tabor de la lucidité de demain, vous vous enhardirez à comparer les négociations du peuple romain avec ses idoles aux tractations que Washington mène avec l'idole de la démocratie qu'on appelle la Liberté et vous découvrirez que le pouvoir religieux de l' empire ancien et du nouveau distinguait avec soin les socii - les simples " alliés ", d'une part - des " amici populi romani ", des " amis du peuple romain " d'autre part , dont la promotion semi sacrale leur donnait l'illusion d'avoir accédé à une consanguinité particulière avec leur maître. Mais comme votre Olympe sera celui d'une logique politique armée d'une connaissance anthropologique du sacré , vous ne vous étonnerez pas de ce que la dignité privilégiée des élus de l'empire ne faisait jamais que renforcer l'autorité que Rome exerçait sur ses prétendus " amis " .

2 - L'Amérique et l'esprit latin

Ces prémisses vous aideront à résumer les premiers épisodes du scénario qui conduira la civilisation européenne à la décapitation politique , parce qu'ils vous mettront en mesure de comparer la psychophysiologie de la religion latine avec celle de la religion américaine, puis d'observer que leur théologie respective rend leurs politiques incompatibles entre elles. Dans un premier assaut, vous assisterez à la chute de toute l'élite dirigeante du Vieux Continent dans la vénalité; mais l'âme de cette corruption généralisée résultera de la fascination quasi religieuse que l'empire d'outre-Atlantique exercera sur l'horizon municipalisé du Vieux Monde. Ce mode de délitement interne, puis d'effondrement d'une civilisation répondra à la logique immanente au type de pouvoir politique propre au génie gréco-latin ; car depuis les origines, une religion de ce genre fonde nécessairement la légitimité et les privilèges qu'elle reconnaît à sa classe dirigeante sur la faculté qu'elle lui accorde d'accéder au transcendant sur un mode nécessairement institutionnel.

La fatalité qui commande ce genre de validation moutonnière du sacré se vérifiera tout au long de la course précipitée de l'Europe vers l'abîme ; car ce sont les Constitutions mêmes des peuples latins qui fondent leur aveuglement politique sur la sacralisation officielle et ritualisée tant de leur ciel que du royaume de leur action. Une phalange d'évangélisateurs investis d'un apostolat patenté ne saurait donner la parole à des individus inspirés, mais seulement à des clergés brevetés. L'Eglise catholique est une institution mollement garantie par une divinité noyée dans un troupeau d'anonymes de la grâce. Ces légions du ciel demanderont aux fidèles de chanter dans le chœur ; et l'on verra leur médiocrité docile enrager contre les agneaux qui ne s'égosilleront pas à l'unisson. Toute la politique janséniste, en revanche, est dans la prière férocement sélective : "Dieu bénisse l'Amérique ". Voilà un creuset des élites politiques étranger de naissance aux chorales de l'obéissance pieuse. Les théologies sont aussi des écoles de tri des esprits dirigeants.

3 - M. Berlusconi et M. Aznar

Qu'adviendra-t-il des peuples de la vieille Europe catholique auxquels leur inconscient obédientiel interdira de prendre seuls en mains le destin de leur nation et de s'en tenir pour seuls responsables dans l'arène de l'histoire ? Toute autorité défroquée ne leur est-elle pas refusée d'avance, puisqu'un pouvoir et un savoir catéchisés par un ciel aux beaux coussins ne saurait lutter à armes égales avec une classe dirigeante sélectionnée par la divinité en personne et qui expulsera de son troupeau la race des catéchètes passifs ?

C'est pourquoi on a pu voir un industriel richissime, mais évidemment d'une incompétence titanesque sur la scène internationale, accéder au rang de chef d'un gouvernement italien viscéralement chrétien - au sens anthropologique du terme, donc héritier de la sacralisation institutionnalisée du monde propre à la Rome antique. S'il a été élu, se dit la piété populaire, c'est que le ciel catholique l'a désigné. Du coup, l'inconscient théologique du peuple italien l'a investi de la faculté d'envoyer la nation des petits-fils de Romulus servir de mercenaires sous le drapeau d'un ciel d'évangélistes-prédateurs en Irak. Mais M. Berlusconi n'a violé en rien une Constitution subrepticement fondée non point sur les légions de la grâce individualisée des jansénistes, mais sur une caste politique enracinée dans le sacré - le plus souvent sans le savoir - et séparée d'un peuple demeuré docile aux verdicts de ses augures.

Certes, les peuples latins relativement laïcisés et réduits à l'impuissance politique par un clergé rendu grégaire dès le berceau ne tombent plus entièrement dans la passivité ou l'apathie du Moyen-Age ; et l'on a vu quatre-vingt douze pour cent de la population espagnole comprendre que les attentats meurtriers de Madrid étaient dus à la politique de M. Aznar, qui mettait la fierté espagnole au service de l'expansion militaire de l'Amérique dans le monde arabe . Mais la laïcité s'est décérébrée à son tour - elle n'a pas eu le temps de prendre la relève des Isaïe de la raison politique.

Les peuples protestants ne descendent pas dans la rue sur de furieux coups de tête . Ils savent qu'on ne fait pas avancer l'histoire à l'école des foules , mais des élites . Ce sont des " jansénistes " silencieux de la politique qui ont fait tomber M. Egon Krenz, successeur de Erich Honecker et dernier dirigeant de l'Allemagne de l'Est , non point en brisant des vitrines, mais en marchant tranquillement deux jours et deux nuits dans les rues de Berlin.

Pour que la nation de Descartes enseigne au monde à ébrécher le couteau de la guillotine qui attend l'Europe, il faut qu'elle plonge dans les profondeurs psychobiologiques du simianthrope et qu'elle découvre, bien au-delà de Nietzsche et de Freud, le piège des idéalités généreuses , mais retorses.

4 - La vraie prêtrise de la France

Pour tenter de le comprendre , vous vous demanderez comment il se fait que le capitalisme séraphique de la démocratie américaine enfante des croisés de l'or et du pétrole, comment il se fait que les croisés de la foi du XIe siècle se sont changés en fondateurs de " l'empire latin de Jérusalem " , comment il se fait que les conquistadors ont fait couler dans le même creuset de la grâce leur zèle de convertisseurs des Indiens et leur vocation de prédateurs d'un continent , comment il se fait que le calvinisme soit sincèrement pieux quand il métamorphose l'or des banquiers en récompenses du ciel ? Mais vous avez lu Tite-Live ; vous savez que les offrandes aux dieux sont dévotes parce que payantes et payantes parce que dévotes.

Peut-être vous trouvez-vous sur la piste du décryptage des idoles du langage; peut-être êtes-vous appelés à découvrir pourquoi le simianthrope est un animal onirique ; peut-être l'humanisme occidental montera-t-il sur l'échafaud à la suite de sa dernière et de sa plus glorieuse victoire , celle d'avoir percé le secret des idéalités. Ne pensez-vous pas que, dans ce cas, nos descendants se diront : " Pourquoi cette civilisation a-t-elle attendu le jour de sa mort pour enfanter des sciences humaines capables de se poser cette question-là ?" Si la psychanalyse politique des théologies n'a rien à attendre de la radioscopie de l'aile catholique, donc passive, de l'Europe , l'examen de la partie tournée vers l'Ouest serait-elle riche d'avenir, puisque, la piété romaine connaissait déjà les hommes divins et les privilégiés de l'Olympe ? Car à l'instar de Jésus-Christ, Numa Pompilius était tenu pour un fils du ciel , ainsi que Scipion l'Africain et combien d'autres chefs militaires .

Et si la théocratie chrétienne individualisée par le calvinisme avait permis à l'empire démocratique américain de retrouver la poutre de soutènement de toutes les religions du monde , celle d'un commerce efficace avec des idoles, ne pensez-vous pas que l'Europe de la pensée serait appelée à s'initier à la critique anthropologique des théologies ? L'histoire vivante n'appartient-elle pas aux civilisations de l'intelligence ? L'intelligence n'est-elle pas le vrai dieu des prophètes ? Mais il vous reste un long chemin à parcourir pour vous initier au tragique de la lucidité. Ni Freud, ni Nietzsche n'ont conquis un regard de l'extérieur sur le simianthrope en tant qu'espèce dont l'animalité abyssale obéit aux constructions théologiques intéressées que sécrète son encéphale schizoïde.

Vous observerez successivement trois édifices de l'alliance du politique avec les idoles . Dans le premier, une caste d'augures remplira l'office d'offrir des sacrifices payants aux locataires imaginaires de l'étage supérieur de la boîte osseuse du simianthrope ; dans le second, la scission entre les deux masses cérébrales de cette espèce demeurera si impossible à combler que le sujet tombera dans le vertige et la panique d'entrailles des habitants de l'île déserte de Pascal ; dans la troisième, le sujet s'annexera la parole divine et entassera l'or de son idole dans ses coffres. Décidément, l'Europe de la pensée attend le Hamlet des théologies qui demanderait à un Dieu de l'intelligence le sens de la question : " Etre ou ne pas être ".

Le 5 mai 2008

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