Lettre ouverte à un Procureur de la République

28 min
La justice française face à l'hydre de la corruption

A Monsieur le Premier Ministre,

A Madame le Garde des Sceaux,

Savez-vous que, bien avant la réforme de la carte judiciaire, des particuliers désireux de s'enrichir aux dépens d'un voisin pouvaient s'acheter les services d'un huissier prêt à leur rédiger de faux constats réputés démontrer un dommage imaginaire ?

Savez-vous que, bien avant la réforme de la carte judiciaire, l'huissier acheté à un prix variable s'érigeait en un pouvoir judiciaire auto-accrédité à réclamer sur place de sa victime des dommages et intérêts dont son autorité fixait souverainement le montant et auxquels il ajoutait, naturellement, le paiement rubis sur l'ongle de son exploit ?

Savez-vous que, bien avant la réforme de la carte judiciaire, et en cas de récalcitrance inattendue de son pigeon, l'huissier corrompu s'engageait auprès de son " client " à lui obtenir les services d'un avocat de l'endroit, qui lui rédigeait aveuglément une assignation à comparaître devant le Tribunal de grande Instance de l'endroit ?

Savez-vous que, bien avant la réforme de la carte judiciaire, les barreaux locaux et les bâtonniers du cru se montraient étroitement solidaires des huissiers-rabatteurs, de sorte que la victime ne trouvait aucun avocat dans le Département qui fût disposé à mettre en cause l'huissier palermitain et ses complices au sein de l'appareil de la justice de la France, ce qui permettait d'engager les procédures les plus incongrues ?

Vous vous frottez les yeux, vous croyez rêver, vous vous demandez si le signataire de ces lignes a bien toute sa tête. Mais savez-vous qu'en raison de la menace de retirer à l'armée des avocats français l'abondante clientèle des divorces par consentement mutuel - la simple formalité de faire signer ces accords par le Président du tribunal en coûte mille cinq cents euros au couple séparé - le moment est venu, pour les Parquets, de se rendre complices à leur tour de l'avidité des huissiers et des gens de robe et qu'ils se chargent de classer par un non lieu les plaintes éventuelles des citoyens spoliés ?

M. le Premier Ministre et Mme le Garde des sceaux, je m'adresse à votre autorité conjointe, parce que la survie même de l'Etat de droit se trouve menacée par une provincialisation de la justice française inaugurée il y a trente ans et conduite à son terme à un rythme précipité par un Etat que des siècles de centralisation administrative monarchique, puis démocratique avaient plongé dans l'ignorance des mentalités locales. Le devoir de tout citoyen est désormais de vous dire qu'il vous appartient de prendre à bras le corps la tragédie judiciaire qu'entraînera fatalement la pléthore actuelle des avocats sur le territoire national. Savez-vous que le maigre troupeau de quatre millions seulement de citoyens bien rentés ne saurait faire vivre décemment une armée de quarante sept mille légionnaires de la chicane? Savez-vous que les guerriers des prétoires viennent d'engager dans les médias une campagne d'incitation systématique des citoyens à faire tomber une grêle serrée de procédures sur le pays ?

Dans les pages qui suivent, je vais tenter de vous démontrer l'étroite connaturalité entre les mentalités ecclésiales et les mentalités provinciales que la France a héritées de la Restauration et du Second Empire.


1 - Le génie de la France et le théâtre de sa justice
2 - La déesse Liberté
3 - La souveraineté du peuple français et les verdicts de la logique
4 - La physique des liquides et la théologie du Parquet
5 - Un huissier miraculé
6 - Les prêtres assermentés des faits
7 - La nouvelle universalité de la France
8 - Monsieur le Procureur, ne souillez pas les hosties de la République
9- La souveraineté du peuple de l'esprit
10 - Où le droit pur rencontre le péché
11 - Le mort saisit le vif
12 - Antigone

1 - Le génie de la France et le théâtre de sa justice

Vous écrivez à mon client, M. Lambda, que si un huissier de justice rédige un faux constat à la demande d'un " client " désireux de se procurer quelque argent au détriment d'un voisin, il sera bien inutile au citoyen lésé de porter plainte pour faux et usage de faux en écritures publiques, parce que les Parquets de la République ont pour mission de protéger le clergé de la justice de toute atteinte à sa sacralité naturelle, donc à toute mise en cause de son statut para-ecclésial. Il en résulte que votre vocation de défendre et d'illustrer les intérêts de l'Eglise de la justice au sein de votre diocèse vous contraint de classer sans suite la plainte que mon paroissien a déposée en bon Français entre vos mains.

Mais savez-vous que vous plongez le pauvre homme dans des difficultés doctrinales dignes de rouvrir la querelle à laquelle les Conciles de Nicée et de Constantinople avaient mis un terme ? Je me permets donc d'interroger votre science des Ecritures de la République sur le point précis de savoir comment M. Lambda trouvera un avocat suffisamment hérétique pour réfuter votre non-lieu sans se rendre coupable d'une profanation bien connue de l'Eglise, celle d'ouvrir les yeux des fidèles sur des faits qu'elle leur a ordonné d'ignorer.

2 - La déesse Liberté

Mais avant d'en venir à l'examen anthropologique de votre dogmatique tour à tour universelle et casuiste, je tiens à vous annoncer qu'une révolution des barricades vient d'éclater : figurez-vous que des moyens de communication et de diffusion ultrarapides de la foi républicaine des Français ont jailli du pavé de toutes les capitales démocratiques du monde. Je dois donc vous signaler les méthodes de pesée nouvelles et instantanées du contenu cérébral de croyances politiques des citoyens au sein d'une nation devenue laïque à souhait.

Ce n'est pas un progrès politique et civique de peu de portée, croyez-moi, que celui dont la radiographie des principes de 1789 a commencé de faire aboyer des Voltaire de la justice au sein des démocraties modernes; car, pour la première fois, les autochtones formés dans les séminaires des théologiens de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité disposent d'un moyen non seulement de s'initier rapidement aux secrets juridiques, politiques, anthropologiques, sociologiques et psychologiques de la trinité des concepts sacrés qui règne sur la France, mais de scanner les décisions de leurs grands prêtres du salut républicain quand elles bafouent la souveraineté du nouveau dignitaire de leur ciel, qu'on appelle maintenant la nation et devant laquelle toute puissance temporelle se prosterne ; car la légitimité politique du monde profane se fonde désormais sur les verdicts infaillibles du peuple. Mon Calas, M. le Procureur, se présente devant vous la bible des pauvres à la main. Mon devoir est de l'arracher aux bûchers qu'allume votre Dieu de justice. De quel déguisement l'avez-vous affublé ?

L'avantage de déshabiller en public l'idole des prétoires que vous avez habillée en Thémis répond au vieil esprit gaulois, tellement le peuple français tient le sceptre de la logique juridique entre ses mains, tellement ce peuple de souverains de la raison sélectionne les circonstances juridiques dont la signification illustrera la solidité de sa tête, tellement un peuple de l'intelligence est nécessairement composé de guerriers de l'esprit de justice de la France. Pourquoi cela ? Non seulement parce que l'éthique du droit civil exprime la voix de la conscience universelle, mais parce que l'équité est l'âme de l'intelligence. Si, de Rabelais à Racine et de La Fontaine à Molière, la littérature française s'est exercée à mettre en scène la défroque de la justice au pays des Bridoison et des Raminagrobis, c'est parce que l'enceinte des tribunaux est le théâtre naturel où l'esprit de la nation met en scène son acuité, sa gaieté et son tour sarcastique, mais aussi la profondeur rieuse de son éthique. Je vais tenter de vous initier quelque peu à la connaissance de l'inconscient religieux qui pilote votre jurisprudence

3 - La souveraineté du peuple français et les verdicts de la logique

C'est dans cet esprit, Monsieur le Procureur, que je vous écris en qualité de bien modeste avocat du peuple de " l'esprit des lois ", celui d'un certain baron de la Brède de Montesquieu, afin que nous nous mettions à l'écoute de son génie et que nous interrogions ensemble la France de l'esprit de justice. Car il se trouve que mon client se trouve réduit à l'état vaporeux dans la stratosphère du droit pénal tel que vous le concevez - et pourtant, je vous assure que M. Lambda existe en chair et en os, je vous assure que vous trouverez son nom inscrit en toutes lettres au registre de l'état civil de son village, je vous assure qu'il vient de recevoir le certificat de son identité christologique, celle de sa double nature de fils du ciel de la République et de fils d'un menuisier de la Dordogne; car il lui a été communiqué sous votre plume de juriste de l'Etat que les faits dûment démontrés et dont les preuves visuelles avaient fondé sa plainte contre un huissier de justice coupable de faux ne sauraient se trouver soutenues ni sur la terre de France, ni dans le Royaume des principes de 1789, de sorte qu'il n'y aurait pas lieu d'enquêter sur une éventuelle trace de leur réalité physique en ce bas monde ou théorique dans l'Empyrée du droit pur.

Vous comprendrez, Monsieur le Procureur, que la nation de Descartes s'étonne de ce que son sceptre, dont l'autorité règne sur tout le temporel, puisse se trouver arraché de ses mains par la décision souveraine d'un seul diocèse. Vous savez que la République est construite sur la cohérence cérébrale d'un peuple de satanés raisonneurs. On y enseigne que le propre de toutes les religions du monde est d'interdire, tant aux enfants qu'aux adultes, tout examen de l'existence ou de l'inexistence de certains faits pourtant avérés, afin de soustraire leurs paroisses à une curiosité que l'Eglise juge de mauvais aloi, parce que préjudiciable à la bonne santé de la foi. Je crains fort, Monsieur le Procureur, que l'impertinence du peuple français, dont vous savez qu'elle lui est inculquée dès le berceau, soit devenue tellement invétérée au cours des générations qu'il s'entêtera à confondre la bonne santé de ses droits naturels et reconnus par la Constitution avec la bonne santé des verdicts de la géométrie d'Euclide, et cela au point qu'il se sentirait dépossédé de sa boîte crânienne si l'Etat démocratique en venait à remplacer les diagnostics du sens commun par la médication théologique des Parquets.

4 - La physique des liquides à l'école d'un Parquet de la République

Voyez-vous, Monsieur le Procureur, ma modeste expérience de catéchète de l'intelligence rebelle de la France me dit qu'il est imprudent d'enseigner la rotondité de la terre à nos enfants, puis son tournoiement obstiné sur elle-même, puis l'hérésie de sa course éperdue autour d'une étoile si ces bavardages de la science astronomique se trouveront réfutés à l'âge adulte par l'autorité ecclésiale des Parquets, qui leur expliqueront que les Procureurs de la République sont les archevêques du Ministère public et qu'à ce titre, ils sont chargés d'enfermer le territoire national dans les rets de leur orthodoxie; puis, qu'à ce titre, leur vocation de préposés au culte républicain les contraint de trancher du vrai et du faux sur le modèle en usage au sein de l'Eglise. Puisque les Français sont nés d'une Révolution qui les a éduqués à la fois aux fins de leur permettre d'exercer les droits attachés à leur citoyenneté et ceux que revendique leur entendement naturel, comment l'Etat les guérirait-il de leurs hérésies s'il ne leur enseignait à nouveau que la terre est plate comme une galette et que le soleil fait de ronds de jambe autour d'elle ?

Sans doute me répondrez-vous que les axiomes de l'astronomie et de la physique mathématique ne sont pas ceux de Thémis et qu'un gouvernement est attelé à la tâche, triviale par définition, de tirer à hue et à dia le char d'une justice toute cahotante et grinçante ; sans doute ferez-vous valoir aux yeux des citoyens que le mariage de raison de la science politique avec la science du droit rend cette dernière serve du diable. Avant de peser l'orthodoxie de votre théorème, Monsieur le Procureur, permettez-moi de vous faire remarquer que le non-lieu réputé frapper d'inexistence théologique les faits, assurément hérétiques, mais allégués, preuves matérielles à l'appui, par mon client dans sa plainte contre un huissier corrompu se situent quelque part entre les démonstrations de la physique des liquides et la mythologie d'un droit public dansant dont vous vous êtes fait le théoricien.

5 - Un huissier miraculé

Je ne vais pas m'attarder à vous rappeler la loi que Torricelli, ami et continuateur de Galilée, a établie en 1643 et dont Pascal a bouleversé la problématique en 1647 par le calcul de la hauteur et du poids de la couche atmosphérique. Certes, Monsieur le Procureur, si vous vous en teniez aux calculs de Torricelli, vous pourriez soutenir, aux côtés du Père Noël et des Jésuites de l'époque, qu'un verdict du ciel aurait fait du jardinet de mon client une pompe aspirante et qu'une nature demeurée la fidèle servante de son créateur aurait déposé à cet endroit un lopin miraculé.

Du coup, cet arpent béni par une théologie de la physique mathématique provoquerait l'ascension spontanée et irrésistible de l'eau de pluie vers l'amont. Vous soutenez, de surcroît, que cette eau miraculée escaladerait avec ardeur la forte pente de la propriété de M. Lambda, en raison de la succion irrésistible que la scolastique du Moyen Age faisait exercer au néant - thèse que Torricelli soutenait encore à l'appui de l'exactitude de ses calculs. Mais vous savez que ce sont les problématiques des physiciens qui donnent leur sens à leurs équations et que l'auteur des Provinciales a eu l'impertinence de démontrer que la puissance aspirante attribuée à la vacuité du cosmos n'était pour rien dans cette affaire de pompage de l'eau la plus ordinaire dans les puits ; et que la montée pseudo miraculeuse des liquides dans un espace subitement privé d'air par un artifice mécanique résulte seulement de la poussée qu'exerce la pesanteur de toute la masse atmosphérique accumulée au-dessus du globe terrestre. L'apparent défi aux lois de la nature qu'allègue un huissier de votre for que vous tenez tellement à innocenter n'est-il pas coupable d'hérésie manifeste aux yeux de la République de la raison? Mais alors, votre autorité de chorégraphe de la physique des liquides serait-elle celle d'un Saint Office inversé en ce qu'au lieu de traquer le péché en inquisiteur de la démocratie, vous absoudriez les délits des huissiers en casuiste au service d'un clergé judiciaire de la République ?

Songez, M. le Procureur, combien le modeste herbage de mon client a montré de complaisance à défier les lois de la nature à seule fin d'honorer les sortilèges d'un sorcier de village, songez à l'empressement de cette eau innocente à bondir de toutes ses forces et à contre-pente par-dessus un remblai ! Comment se fait-il que la piété éhontée de cet huissier de ses propres dévotions n'ait pas été le moins du monde ébahie par le prodige qu'elle est réputée avoir constaté? Permettez-moi, Monsieur le Procureur, de soutenir avec obstination que l'eau coule dans le sens que la déclivité du sol lui impose et que si l'hérésie d'un magicien à l'écoute de ses propres prouesses a fait escalader une rude pente à cette eau, j'opposerai à ses patenôtres l'autorité de l'Ecclésiaste, qui a déclaré, il y a belle lurette, que " les fleuves ne remontent pas à leur source ".

Comment se fait-il, Monsieur le Procureur, que mon client vous ait demandé plusieurs fois en vain qu'un officier de la police judiciaire vînt constater de visu que sa propriété n'est pas soustraite aux lois de la pesanteur, sinon parce que votre Hercule des constats a confondu sa messe avec celle de l'Eglise, qui opère ex opere operato? C'est pourquoi je vous rappelle la portée doctrinale du litige : il s'agit bien davantage de l'exploit truqué d'un faux saint du droit civil que d'un exploit au sens juridique du terme.

6 - Les prêtres assermentés des faits

J'en viens, Monsieur le Procureur, aux négociations que vous avez inaugurées entre les lois qui régissent la physique actuelle des liquides sur les cinq continents et celles qui commandent la politique judiciaire de la France au sein de d'un Etat de droit dans lequel, pour l'heure, la souveraineté du peuple exprime encore celle d'une pensée rationnelle partagée par le monde entier. Mais seule la France a fondé une civilisation de la justice universelle ; et si sa démocratie est devenue la garante des droits de la pensée logique, quel sera le sceptre incontesté de toute éthique, sinon celui d'un droit civil construit sur la dignité cérébrale du genre humain? Et quelle sera l'armature planétaire du droit de l'intelligence à conquérir sa dignité, sinon une loi aussi universelle que la valeur qu'elle sera chargée d'illustrer? Et quels seront les hommes de peine qui, les premiers, porteront la cuirasse du droit et de la loi de la France ? Les sherpas de cette France-là, Monsieur le Procureur, seront ceux que leur honneur, leur droiture et leur serment appelleront à planter dans les marécages de l'histoire les pilotis qui donneront un appui inébranlable aux jugements des peuples civilisés.

Que se passerait-il donc si ces piliers se révélaient friables ? Que se passerait-il s'ils se fissuraient au premier regard des juges? Que se passerait-il si un quidam désireux de soustraire quelque argent à son voisin pouvait, de ce pas, aller trouver le premier huissier venu, afin qu'il lui dresse un constat fictif, lequel allèguerait un dommage imaginaire au détriment du demandeur ? Que se passerait-il si cet huissier s'érigeait aussitôt en juridiction et commençait par exiger de la victime qu'elle payât sur l'heure, et sur un ton comminatoire, des indemnités unilatéralement fixées par nos deux lascars? Que se passerait-il si, en cas de rébellion de l'otage, l'huissier engageait un avocat complice, puis un Bâtonnier complice et enfin un Parquet complice de son forfait ? Dans ce cas, ne serait-ce pas tout l'appareil des lois, du droit et de la justice de la France qui tomberait en poussière, ne seraient-ce pas l'Etat et la République qui s'écrouleraient tout entiers, tellement il n'est pas de civilisation qui ne repose sur la solidité des pierres d'angle qu'on appelle des faits ?

7 - La nouvelle universalité de la France

Vous savez que Rivarol est l'auteur d'un Essai sur l'universalité de la langue française. Mais l'universalité de la France d'aujourd'hui est devenue celle de Platon. La République légitime l'idée de justice à laquelle elle donne pour assise conceptuelle l'universalité dont elle a décidé de couronner certains droits tout philosophiques et abstraits, donc attachés à des entités en soi - des principes. Parmi les droits fondés sur le pur concept d'individu, il en est un qui permet à M. Lambda d'exercer un type de liberté politique propre au régime démocratique - celle dont le principe est d'accumuler les jugements des savants et des ignorants dans un creuset commun, le suffrage universel, lequel accouchera d'un oracle infaillible. Mais, en réalité, les droits réels du citoyen demeurent campés hors de cette enceinte. Leur temple s'appelle le droit civil et ses oracles ne sont ni illusoires, ni abstraits.

Que reste-t-il de ces droits-là si tous les citoyens, qu'ils soient sages ou sots, se trouvent frappés de capitis deminutio devant les Parquets en raison des prérogatives particulières qu'exerceraient, sous les yeux bienveillants des Procureurs de la République, certains personnages anoblis du titre d'huissiers, dont ils porteraient le blason et auxquels leur Ordre de la Jarretière permettrait de courir les champs, la bride sur le cou, à la recherche de dommages imaginaires dont ils tireraient leurs prébendes ?

Je vous ai déjà dit que l'éminent dignitaire de la République de la Justice dont le client achète les services s'érige ensuite de sa propre autorité en une instance judiciaire dûment accréditée à réclamer sur l'heure des dommages et intérêts à ses pigeons et qu'en cas de récalcitrance inopinée de ceux-ci à payer rubis sur l'ongle la somme demandée sur le terrain, l'huissier corrompu obtient sans difficulté au profit de son " client " l'ardent concours d'un avocat qu'il faudra payer sans barguigner, lui aussi, mais qui, en échange, lui rédigera, contre les espèces sonnantes et trébuchantes susdites, une assignation à comparaître devant le tribunal de grande instance de son for? Mais savez-vous que la complicité des barreaux de province avec vous est telle que les huissiers prêts à monnayer leurs constats imaginaires sont censés franchir sans encombre l'enceinte de barbelés de la propriété de tous les Messire Lambda de France afin d'y constater, les mains jointes sur leur missel, des faits qui, s'ils existaient sur cette terre, réfuteraient les lois sur la physique des liquides ?

8 - Monsieur le Procureur, ne souillez pas les hosties de la République

M. le Procureur, il me semble que la France n'honore pas suffisamment l'esprit de loyauté et de probité de ceux de ses modestes serviteurs - car il en reste - aux mains desquels elle confie le trésor des preuves valides qui légitimeront les attendus des tribunaux et les considérants des arrêts. Les prêtres de l'Etat de droit qui déposent honnêtement l'hostie de leurs constats sur les autels de la République ne sont-ils pas les vrais fondateurs des cités, eux qui assujettissent à leurs serments les civilisations fondées sur des preuves écrites ?

Mais si les hosties sont souillées, Monsieur le Procureur, et si votre Parquet les déclare néanmoins incontaminées, quelles seront vos responsabilités de représentant de la souveraineté du peuple de la justice ? L'Etat de droit ne vous a-t-il pas confié la responsabilité de surveiller la tenue immaculée du clergé de la République ? L'Etat de droit ne vous a-t-il pas demandé d'exercer vos responsabilités morales à l'égard du peuple français ? Sinon, comment vous ferez-vous le garant de l'accès de mon client à une justice équitable ?

C'est dans cet esprit que je reviens un instant à la question des relations que la vérité scientifique entretient avec l'appareil judiciaire de la France. Est-il décent, M. le Procureur, qu'à l'aube du XXIè siècle, la raison d'Etat puisse encore précipiter la physique des liquides dans les ténèbres du Moyen-Age? Notre siècle autorise-t-il les tribunaux de la République à récuser les verdicts de la logique et les attendus des mathématiques ? Sur quels autels entendez-vous sacrifier les véritables intérêts, de la liberté et de la souveraineté du peuple français ? Encore une fois, de quel côté de la barre les vrais droits politiques des Français se trouvent-ils représentés et défendus, du côté d'un retour à la physique des scolastiques ou du côté des considérants de Torricelli et de Pascal ?

9 - La souveraineté du peuple de l'esprit

Puisque vous avez osé écrire à mon client et signer de votre main une lettre selon laquelle le litige serait exclusivement civil, permettez-moi de vous délivrer à mon tour une assignation à comparaître devant le tribunal de l'Etat de droit, tellement la démocratie se fonde sur une alliance entre la justice et la politique et tellement le temporel et l'intemporel se partagent un seul et même royaume du droit civil et pénal. C'est vous dire que votre véritable rendez-vous avec la politique et avec la justice est un rendez-vous avec l'esprit des lois ; c'est vous dire que l'esprit des lois est l'autorité habilitée à vous faire comparaître devant une instance intemporelle ; c'est vous dire, M. le Procureur, que vous êtes assigné devant un tribunal que personne d'autre ne préside que vous-même et qui s'appelle votre conscience.

Quel est le secours de vos prières dans cette solitude ? Celui que vous accorde votre rendez-vous avec votre foi en la République. Que vous dit-elle au plus secret de l'esprit de la France ? Que la nation vous contraint tous les jours à distinguer entre le juste et l'injuste, parce que cette distinction-là sépare la liberté de la tyrannie. C'est cela, juger au nom de la souveraineté du peuple français.

C'est dans cet esprit que je vous convie à examiner à la loupe le point de droit minutieusement cerné que votre autorité de plénipotentiaire d'une République inspirée par le souffle de la justice est appelée à trancher avec précision. En vérité, M. le Procureur, vous avez confectionné une pièce d'orfèvrerie et vous l'avez exposée dans la vitrine d'une scolastique du droit. Observons de près le joyau théologique que vous avez ciselé, plaçons le faux éclat de ce diamant artificiel sous la lentille du microscope électronique des nouveaux philosophes et anthropologues du droit.

Comme il est dit plus haut, M. le Procureur de la République, vous avez écrit à mon client et de votre main que le Ministère public s'exprime toujours et par définition au nom de l'Etat de droit et qu'à ce titre, il se voit autorisé à constater qu'un litige est privé par nature et par définition, quoi qu'il puisse arriver en chemin à cet étrange constat. C'est pourquoi, avez-vous ajouté, il vous est interdit de faire débarquer le pénal dans l'enceinte du privé. Mais vous remarquerez que cet argument n'est nullement juridique, tellement il répond en tous points au modèle d'un décret théologique. Comment l'avez-vous promulgué ? Par la métamorphose subreptice et bien connue de l'Eglise d'une procédure terrestre en une essence et quintessence vaporisée dans le ciel du droit. Mais quel est le statut anthropologique du droit pur dont vous avez accouché de la sorte ? Qu'en est-il d'un droit qui ne règne que dans un ciel mythique de la justice, de sorte qu'à l'instar de la virginité de Marie, un litige serait civil ex opere operato et à titre immaculé, indélébile et incorruptible ? Il suffira, pour cela, de le transporter dans un royaume qui le soustraira par miracle à toute contamination pécheresse.

Observez maintenant la grâce métamorphosante qu'exerce sur les faits votre pensée de théoricien des pures idéalités de la République ! Car le délit que M. Lambda a porté à votre connaissance, Monsieur le Procureur - à savoir un faux en écritures publiques commis par un huissier - fait l'objet d'une section entière du code de procédure pénale. Il ne saurait donc s'agir d'une procédure civile. C'est pourquoi vous tentez de substituer au destinataire de la plainte de mon client - à savoir un huissier - le paysan matois qui en a acheté les services, parce que notre droit ne sanctionne pas les corrupteurs, mais seulement les corrompus. Cela s'appelle un détournement de procédure.

10 - Où le droit pur rencontre le " péché "

Mais revenons à l'anthropologie qui pilote votre interprétation du droit civil et pénal : si le séraphin que nous appellerons provisoirement une " procédure civile " faisait une mauvaise rencontre - s'il trouvait, par exemple, un crime ou un délit sur son parcours - que ferait-il du délinquant en chair et en os qui lui barrerait le passage ? Ne croyez pas un instant que ses ailes s'en trouveraient souillées pour autant, ne croyez pas un instant que son vol changerait de qualification juridico-verbale pour si peu, ne croyez pas un instant qu'une procédure née du Verbe du droit pur basculerait alors du côté des tourments de l'enfer du pénal, ne croyez pas un instant qu'une procédure civile cesserait, dans ce cas, de traverser les airs à la manière d'un saint Gabriel.

Mais les conséquences politiques d'une théologie du droit pur fondée sur le mythe d'une immaculée conception de la loi sont bien connues des historiens: ni l'Eglise en tant que telle ne saurait avoir été maculée par les croisades, l'Inquisition ou les bûchers, ni la République idéale souillée par l'astre de Vichy. Car de même que le christianisme est une essence incontaminable et censée traverser les siècles sur le modèle des anges, la République ignorera le péché de corruption de ses serviteurs. Mais alors, il vous faudra apprendre à comparer les privilèges et les procédés de deux castes sacerdotales, celle de l'Eglise et celle de la République.

Quelle sera la science qui vous permettra de radiographier les personnages pastoraux que les concepts purs seront devenus, sinon une anthropologie du droit ? Voyez comme ces cariatides du ciel s'auto-sacralisent à plaisir, voyez comme l'anthropologie juridique renvoie votre sainteté républicaine aux entrailles de la politique et de l'histoire : car si l'Etat dit " de droit " et l'Eglise ont rendez-vous avec les viscères de l'humanité et si tel est le point qu'il vous appartient de trancher en juriste et en moraliste de la République, direz-vous que vous n'avez pas le pouvoir de décommander l'arbitraire théologique qui se sera introduit comme un voleur dans le droit républicain ? Condamnerez-vous le Président du Tribunal de votre for à trancher en simple d'esprit sur les fausses allégations de l'adversaire de mon client, parce que votre scolastique du droit le condamnerait à valider en toute innocence un constat imaginaire à l'audience ? Puisque, à vous entendre, la cause est trop pieuse pour choir dans le pénal, puisque votre théologie du droit pénal vous transporte dévotement dans l'Eden d'une démocratie sans péché, mon client se trouvera frappé par votre scolastique de l'interdiction non seulement de commettre le sacrilège de démontrer le délit d'un huissier profanateur, mais de fournir des preuves qui violeraient la sacralité de la République.

11 - Le mort saisit le vif

Comment interpréterez-vous en juriste l'arbitraire d'un Etat dont vous n'exprimez jamais que l'inconscient religieux refoulé ? Comment réfuterez-vous en juriste l'évangélisme qui pilote en secret le droit civil français et qui interdira à M. Lambda tout accès légal à la barre du tribunal ? Comment légitimerez-vous en juriste qu'aucune voix ne soit autorisée à démontrer, pièces en mains, l'hérésie du délit de forfaiture d'un huissier saintement installé dans le ciel du droit civil? Et si, de son côté, le Président du Tribunal se révélait un Cujas ou un Bartole de la démocratie et s'il invoquait l'argument de force majeure, qui remonte à Cicéron, puisque mon client se trouvera empêché par la force du glaive - c'est-à-dire par votre arbitraire subrepticement sanctifié - de se défendre équitablement en justice, comment soutiendrez-vous la censure inconsciemment religieuse que vous exercez au sein d'un Etat laïc ? Ne craignez-vous pas de provoquer une révolte de la magistrature assise de la France ? Ne craignez-vous pas de la changer en fer de lance d'un tout autre équilibre entre la société civile et l'Etat ?

Mais permettez-moi, Monsieur le Procureur, de me livrer à une brève digression anthropologique, parce que seule une anthropologie critique, donc hérétique, vous permettra de radiographier le sacré dont la science juridique occidentale demeure l'otage sans seulement s'en douter. Car si vous ne constituez pas les théologies et les orthodoxies en illustrations du fonctionnement cérébral des semi évadés de la zoologie, comment interpréterez-vous jamais la scission entre le jardin d'Eden du civil et l'enfer du pénal qui vous permet d'innocenter un huissier corrompu et de le revêtir d'innocence dans un paradis de la justice républicaine ? Puissent ces quelques prémisses méthodologiques vous suffire à désacraliser l'astucieuse sanctification du droit civil de la République à laquelle vous vous livrez et qui vous permet d'assurer le blanchiment de constats truqués. Souvenez-vous de ce que le peuple français est votre souverain ; souvenez-vous de ce que sa souveraineté vous enseigne que le pénal saisit le civil comme le mort saisit le vif.

12 - Antigone

Mais voici, Monsieur le Procureur, que la notion de souveraineté du peuple débarque dans l'enceinte des tribunaux français. Quel est le rendez-vous de l'Etat avec la justice qui faisait rejeter au Sénat romain les décisions prises par ses consuls injussu populi romani, "sans que le peuple romain l'eût ordonné", et qui lui a permis de délégitimer le passage sous le joug de l'armée romaine placée sous le commandement du Consul Postumius, vaincu par Pontius le Sammite ?

Tout l'appareil des lois pénales de la France vous rappelle que vous ne défendez pas les intérêts supérieurs de la nation à conduire votre pays à passer sous les fourches caudines de la Cour européenne de Justice

- Où la justice française en est-elle ? Lettre ouverte à un Président de Tribunal de grande Instance, 11 février 2008

Le vrai courage politique du Ministère public de la France doit se confondre avec celui du Sénat romain à l'heure où une condamnation de notre démocratie devant le Tribunal international des droits de l'homme serait interprétée par l'opinion démocratique mondiale comme un désaveu de l'appareil judiciaire français tout entier.

Mais comment ces considérations inspireraient-elles votre force d'âme et votre éthique si l'interdiction dont vous frappez la justice de distinguer clairement le vrai du faux, fermement le blanc du noir et souverainement le juste de l'injuste n'encourait pas l'accusation de violer une vérité plus haute ? D'où recevez-vous la lumière de l'intelligence du droit ? Si ce feu-là n'émanait pas d'un soleil de justice, quelle instance vous ferait-elle prononcer la sentence des savants et des prophètes, qui soutiennent, depuis vingt-cinq siècles, que la politique des Etats de droit est celle qui fait entendre la voix d'Antigone dans tous les prétoires ?

C'est au nom de la première héroïne de la transcendance du droit, M. le Procureur, que quelques huissiers de votre for ne contestent en rien la charge qui vous revient d'épurer leur corporation au besoin. Pourquoi ce noyau sain de la République demande-t-il ardemment votre surveillance, sinon parce que l'honneur de leur profession demeure le trésor d'Antigone à leurs yeux ? Je sais qu'ils n'ont pas lu Sophocle, mais je sais que l'Etat de droit est leur frère et qu'il demande à Créon de ne pas outrager son cadavre ; je sais qu'ils entendent préserver la nation du naufrage de l'appareil de Thémis. Ne ruinez pas leur apostolat, Monsieur le Procureur. Que vous disent-ils dans leur supplique ? Que des rumeurs tenaces ont trouvé le chemin de leurs oreilles, selon lesquelles des brebis galeuses se seraient infiltrées dans leurs rangs. Toute leur profession s'interroge avec angoisse sur l'étendue de la contamination dont elle se trouve menacée. Les cancers, dit-elle, se propagent d'autant plus rapidement que le refus de les localiser, donc de les éradiquer, ébranle la confiance en l'Etat des citoyens de bonne foi et fortifie les accusateurs.

C'est pourquoi, Monsieur le Procureur, Antigone vous dit que vous engagez l'éthique de tout l'appareil judiciaire de la France.

Le 31 mars 2008

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