Xxi - Le décervellement de l'Occident et la trahison des élites

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La connaissance anthropologique des racines théologiques de la servitude politique conduit à une réécriture de l'histoire à la lumière des relations des monarchies, des aristocraties et des démocraties avec le sacré. Faute de rapports mythiques avec le néant, les civilisations se rendent vassales des souverains du temporel réputés remplir et armer le vide. La psychophysiologie de la vassalité des oligarchies et des peuples est la clé de la mise en servage de la civilisation européenne ; elle appelle une politologie en mesure de construire la balance à peser la condition simiohumaine qu'attend le XXIe siècle.

1 - La politique et le sacré

Quels seront les principes qui fonderont la politologie critique qu'appelle le "Connais-toi" de demain ? Comment deviendrez-vous de fins connaisseurs des ressorts psychobiologiques de la vassalité dont témoigne la classe politique européenne actuelle ? Votre génération détient les clés de l'avenir de l'intelligence de la France, mais il vous faudra une anthropologie en mesure de fonder votre diagnostic sur l'autorité des Hippocrate d'une civilisation. Qu'enseignera la simianthropologie à la science politique ? Que l'espèce au cerveau scindé entre le réel et le songe se trouve dichotomisée d'avance par le couperet du concept, donc par un langage qui globalise avantageusement les savoirs et les rend panoramiques, mais qui scinde le monde entre le singulier et l'abstrait, le concret et l'universel, la terre et le ciel. Vous êtes livrés de naissance aux royaumes de l'imagination généralisatrice qu'enfantent vos voix. Le sonore vous renvoie au sommaire, le sommaire au spéculaire et le spéculaire à vos narcissismes cérébraux.

A l'origine, l'autorité monarchique obéissait au modèle patriarcal et tribal du pouvoir. Un seul homme sacralisé par ses relations avec le ciel unifiait des sociétés nées croyantes et placées sous son commandement exclusif. La vocation protectrice du chef religieux donnait à sa puissance l'assise de l'unanimité vénératrice de ses sujets. A Rome, la pétrification rapide de ce type de gouvernement s'est produite parallèlement à l'exténuation du mythe de la filiation divine des rois. Puis des monarques qualifiés de " très chrétiens " ont pris la relève de l'ascendance divine des Tarquin et des Numa Pompilius. Leur prestige mi-terrestre, ni-céleste leur a longtemps permis de partager la propriété et la gouvernance de leurs peuples et de leurs Etats avec un père mythique du cosmos. En ces temps reculés la politique disposait donc du pouvoir extraordinaire de donner au droit public l'autel pour fauteuil, aux rites juridiques le sang des sacrifices pour fondement et à la gestion de la cité la conduite des astres pour modèle.

2 - Le naufrage progressif du sacré

Avant le débarquement d'une cosmologie sacrée placée sous la conduite exclusive des peuples et des nations chrétiens, la République romaine s'était contentée d'acheter la faveur des dieux au coup par coup, donc au gré des circonstances. Puis une classe de patriciens ambitieux de partager le ciel du roi et même de s'y installer à sa place était née de la pratique continue des sacrifices et des expiations prévues à des dates fixes. Mais cette aristocratie semi céleste avait bientôt assassiné son roi. Libérée au prix de son auto-décapitation théologique, elle n'avait pu résister à la masse des pauvres qui lui avait demandé de partager le pouvoir diminué qu'elle avait elle-même substitué à celui du monarque branché sur l'Olympe.

La caste dont le sang se trouvait désormais partiellement privé de l'investiture d'un Zeus autrefois réputé physiquement présent sur la terre en la personne du roi s'était bientôt réduite à partager le sceptre rabougri du sacré avec des tribuns de la plèbe que leur maigreur religieuse poussait à la démagogie ; puis quelques aristocrates nullement résignés à se voir progressivement frustrés de la gérance du ciel avaient bien vite compris qu'une multitude superstitieuse et privée de souverains mythiques censés se trouver partiellement présents en chair et en os au sein de l'Etat serait rendue erratique par le seul effet de l'inertie de sa propre pesanteur et qu'elle ne tarderait pas à se forger un sacré de substitution, de sorte que des chefs militaires rendus prestigieux aux yeux de la foule par leurs conquêtes guerrières prendraient la tête des nations privées de leurs pilotes célestes. Jules César était devenu le premier patricien d'une longue série de capitaines triomphants dont la valeur ou la dégénérescence a fait osciller Rome entre les victoires et les désastres alternés d'une interminable agonie de l'empire.

3 - La relève chrétienne du sacré

C'est dans cette vacuité du temporel que le christianisme a réussi à installer un César céleste dont la royauté solitaire est parvenue, dans un premier temps, à reconstituer le patriciat primitif sur le double fondement d'une cosmologie empruntée au peuple de la bible et d'une ecclésiocratie des princes de l'Eglise, donc d'une phalange d'aristocrates du nouvel Olympe. Alors que les Grecs et les Romains, comme il est rappelé plus haut, en appelaient à leurs dieux, sinon au jour le jour, du moins principalement en cas de catastrophes naturelles ou à la veille de partir en guerre, le christianisme a substitué à ce système l'engagement personnel de l'idole dans l'aventure humaine, ce qui s'est manifesté par les croisades et les guerres théologiques. Le messianisme démocratique n'est que la continuation logique de la théologie chrétienne ; des idéalités sacralisées décorent désormais le drapeau du nouveau souverain mythique du cosmos, la Liberté.

Aussi la simianthropologie politique enseigne-t-elle qu'il est impossible à une espèce que son évolution a dotée d'un cerveau dichotomisé ab origine de remonter le cours du temps et de remédier à la désacralisation progressive et inexorable de son histoire. On ne remettra pas la main sur la caution primitive du divin individualisé, puis partagé avec une caste de hauts dignitaires du ciel qui avait permis d'enraciner l'autorité publique dans la candeur religieuse des premiers âges. Il vous faudra donc apprendre observer l'aporie centrale qui fait basculer les évadés de la zoologie du culte de leurs idoles aux embarras liés à leur déracinement sans remède sur la terre. Le simianthrope est un animal rendu flottant par le naufrage de ses idoles. Il n'est pas près de s'adapter à la perte des timoniers imaginaires qu'il avait installés dans le cosmos. Raison de plus, pour vous, de conquérir une science des clés théologiques de l'histoire et de la politique ; car le simianthrope est un animal cosmique, de sorte que ses relations avec le vide ne font jamais que changer les formes de remplissage du néant et l'école du mythe.

4 - La généalogie de la noblesse d'Etat

Certes, la démocratie a fini par protéger les cités de l'ambition des généraux que leurs victoires hissaient au rang de Césars divinisés, mais non de la constitution d'une classe de fonctionnaires de plus en plus autonomes et composée de nobliaux de cour rassemblés autour du trône de l'Etat. Dans un premier temps, les démagogues issus du vote populaire tenteront d'asseoir leur puissance éphémère sur la caste de plus en plus nombreuse des petits aristocrates sécrétés par l'Administration. Mais bientôt leurs phalanges serrées s'émanciperont de la tutelle des partis politiques ; et leurs bataillons prendront en otage à la fois une nation artificiellement proclamée souveraine et ses représentants soumis aux contraintes de leur réélection périodique.

En France, les légions de l'administration publique rassemblent désormais vingt-quatre pour cent de la population active ; mais cette proportion d'inamovibles ne cessera d'augmenter du seul fait que la précarité qui frappe le salariat dans l'économie de marché pousse sans cesse davantage les familles à faire entrer leurs enfants dans la petite noblesse rentée. Celle-ci en devient de plus en plus largement héréditaire. Puis l'ouverture au grand carriérisme des indéracinables au sein des organes supérieurs de l'Etat démocratique encourage les familles riches à hisser à leur tour leur progéniture au rang de patriciens de l'administration. On sait qu'il existe en France une école spécialisée dans la formation et la promotion de la haute aristocratie bureaucratique et qu'il a fallu la reléguer à Strasbourg pour tenter de la marginaliser quelque peu. Car cette caste est appelée, à l'instar de l'aristocratie romaine sous la République, à camper à l'écart du peuple et à le dédaigner. Puis son surmoi parareligieux ne tarde pas à se calquer sur l'esprit hiérarchique d'une nouvelle ecclésiocratie. Bientôt le nouveau Tiers Etat que constitue la masse des fonctionnaires de rang moyen revendique, elle aussi, les prérogatives d'une classe dirigeante séparée de la population.

Comment en serait-il autrement, puisqu'elle est seule à disposer d'une rente en mesure de surnager au naufrage financier de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie ? Du coup, la civilisation démocratique de masse retrouve le schéma romain de la marche fatale vers le césarisme, à cette différence près que le peuple n'est plus la plèbe romaine, mais une population structurée par des élites intellectuelles tenaces et bien décidées à lutter contre la dérive démagogique de chefs populaires au reste, privés du puissant levier des victoires militaires. Néanmoins, l'aporie centrale demeure irrésolue : si les nouveaux patriciens installés au sein de l'Etat démocratique ont perdu la cuirasse du sacré qui armait leur " transcendance ", comment la civilisation de masse se trouvera-t-elle une assise cosmique ? On l'a bien vu avec Nicolas Sarkozy, auquel on a reproché de ne pas incarner sa fonction ; mais ce témoin de son temps se trouve lui-même précipité dans le vide d'une civilisation qui n'a pas résolu le problème anthropologique de l'incarnation du symbolique.

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5 - La trahison des élites

Du coup, la fossilisation interne des démocraties modernes copie le modèle de la pétrification des privilèges dans la Rome antique, puis au sein de la royauté chrétienne, à cette différence près que la subordination des élus de la nation à une caste auto-sacralisée par ses fonctions administratives transporte son néant politique hors des frontières et se cherche auprès d'un empire étranger les dorures et les chamarrures d'une auto-vassalisation internationale jugée plus flatteuse que les prébendes stériles que leur offre le marché national des honneurs.

Comment les élus atones du peuple que les légions innombrables des bureaux ont réduit à un rang subalterne demeureraient-ils des représentants de la souveraineté de la nation ? Comment se montreraient-ils insensibles aux blandices des souverains lointains qui les couvrent de médailles et de décorations en échange de leur obédience larvée ? Les Aznar, les Berlusconi, les Barroso croyaient trouver à Washington les prestiges protocolaires et les satisfactions d'amour-propre dont bénéficient les véritables classes dirigeantes dans leur patrie. Car la caste des fonctionnaires ignore la mappemonde, ne serait-ce que pour le motif qu'elle se trouve bien trop occupée à feindre de se confondre à la fourmilière de la nouvelle " classe laborieuse " - conversion à l'anonymat rendue inévitable par des syndicats conduits à la passivité par la mondialisation des entreprises et habiles à se mettre au service de la nouvelle masse salariale, celle des privilégiés de l'Etat.

Mais comment ce gigantesque tour de passe-passe ne servirait-il pas de boulevard rêvé à la vassalisation rampante de l'Europe ? D'un côté, les grands industriels ne songent qu'à s'enrichir au sein des démocraties livrées à la délocalisation mondiale des entreprises, de l'autre, les élus de la nation rêvent de parader sous le harnachement de l'américanisation de la planète. Voyez comme ils ont soudain retrouvé dans un ranch du Texas les harnais et les apprêts de l'esprit de cour que les siècles de la monarchie avaient ciselés, voyez comme ils se pressent aux portes d'un roi aux allures bucoliques! Jamais encore l'Italie ne s'était placée sous la houlette d'un marchand empressé à flatter l'encolure de sa propre servitude, jamais encore l'Espagne des conquistadors n'avait tenu la bride d'un autre cheval que du sien.

Telles sont les raisons pour lesquelles l'extension voulue, en 2005, par M. Berlusconi, de la base militaire américaine de Vicenza a bénéficié, sous le gouvernement de son successeur, M. Prodi, du double appui des députés achetés en sous-main par Washington et des capitaines d'industrie italiens, tandis qu'une gauche mise au service des petits fonctionnaires toujours prêts à descendre dans la rue se gardait bien de revendiquer les droits attachés à la dignité politique de la nation. Ni les magnats de l'économie libérale, ni un peuple divisé entre son asservissement au salariat privé et sa maîtrise des organes d'un Etat qu'il met au seul service de ses rémunérations mensuelles ne peuvent forger une classe politique digne de ce nom. Dans quelle arène ferez-vous donc l'apprentissage de l'histoire anthropologique du monde, celle des métamorphoses de son inconscient théologique'

6 - Les arcanes de la servitude démocratique

Afin d'armer votre politologie d'une connaissance spectrographique des apories internes à la condition simiohumaine depuis qu'il existe des cités, il vous appartiendra de vous initier aux arcanes psychobiologiques de la servitude des peuples démocratiques. L'espèce humaine n'est pas mûre pour gérer la schizoïdie cérébrale native dont son évasion partielle du monde animal l'a dotée. Je vous ai déjà dit que le concept est un prématuré dont la souveraineté inconsciemment spéculaire dédouble le monde à le chapeauter d'univers illusoires forgés par la parole. Vous vous attacherez donc à étudier ce qu'il est advenu de la dichotomie cérébrale du genre humain au cours des siècles et, par delà, vous vous mettrez à l'école d'une réflexion sur les formes particulières que prend la dégénérescence politique des démocraties vassalisées par leur propre fonctionnement interne, ce qui ne sera possible que si votre politologie observe et interprète le parallélisme saisissant entre la fossilisation monarchique d'autrefois et la fossilisation administrative qui caractérise les sociétés simiohumaines actuelles. Vous vous aiderez des connaissances des historiens de l'Antiquité, qui savaient pertinemment que les peuples sont inégalement aptes à l'effort et à la constance. Tite-Live : " Hic Syri et Asiatici Graeci sunt levissima genera hominum et servituti nata ". (Livre 36, chap. 17) (Vous aurez à combattre des Syriens et des Grecs d'Asie qui appartiennent à l'espèce la plus légère des humains et née pour la servitude).

7 - Une psychobiologie de la servitude politique

Vous voici armés pour observer non seulement le degré de servilité des dirigeants de la vieille Europe, mais les chemins souterrains de l'histoire et de la logique politique qui les a réduits au rang de valets de l'occupant américain. Si le roi élu à la Présidence de la République n'avait pas joui du privilège de la bienveillance particulière du nouveau maître de toutes les mers du globe, jamais il n'aurait bénéficié de l'insigne honneur d'une invitation à partager avec lui de la viande hâchée et des saucisses à Kennebunkport dans le Maine: " D'accord, écrit Philippe Sollers, on reçoit le président d'un petit pays, d'un dominion de sous-traitance, mais ce n'est pas une raison pour le traiter comme un garagiste. " (cité par Marianne du 25-31 août 2007) En juillet, la politique européenne de la France ne sera qu'une gestion de la Grande Grèce sous l'empire romain.

Mais si votre génération se montrait dépitée par les mauvaises manières d'un potentat étranger, ce serait seulement votre propre inexpérience politique que vous éclaireriez de la lumière la plus crue, parce que ni l'hilarité, ni la colère rentrée ne sont des armes dignes de la France. Le vrai dédain est muet. S'il vous suffisait de claquer à grand bruit la porte au nez d'un Napoléon du pétrole familier des bourrades et des tapes dans le dos dont il honore ses intendants, souvenez-vous que la Bérésina attend son armée sous le soleil torride du désert d'Arabie et que le drame tour à tour feutré et sanglant de l'ascension et de la chute des empires fait suinter le sang aux marionnettes de l'absurde.

Mais ne vous laissez pas abuser par l'abaissement des clowns de leur propre domestication, n'allez pas jusqu'à croire que l'indignité humaine serait sans remède. Souvenez-vous seulement de ce que les vaincus ne reconquièrent pas leur indépendance politique à lancer des jouets d'enfant à la tête du vainqueur et que leur défaite doit féconder leur propre métamorphose cérébrale. Vous êtes au delà des sifflets, des quolibets et des lazzis. Apprenez, dans le silence et la dignité de votre mépris, une science de l'histoire qui vous aidera à emprunter un tout autre chemin vers la sortie que celui qui a conduit vos pères à se ruer dans la servitude.

Le 17 mars 2008

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