Pinocchio à la peine chez pharaon. Par Guillaume Berlat

12-02-2019 les-crises.fr 25 min #152071

Source :  Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 04-02-2019

« Alors qu'il avait commencé avec des soulèvements populaires en Égypte et en Tunisie, le printemps arabe a fait tache d'huile d'olive » (Marc Escayrol). Premier déplacement à l'étranger du président de la République depuis le début de l'année 2019 et depuis le début de la crise des « gilets jaunes » à la fin de l'année 2018, la visite en Égypte (27-29 janvier 2019) d'Emmanuel Macron (accompagné de son épouse courroucée de ne plus pouvoir se détendre au Touquet) était attendue avec un intérêt certain par les observateurs. Que reste-t-il des espoirs placés dans les scènes de liesse de la place Tahrir, dans l'élection du président Mohamed Morsi (2012-2013) ? Aujourd'hui, la vie est revenue « à la normale » ou presque (?) sous le règne du Marechal Abdel Fattah al-Sissi qui dirige le pays d'une main de fer ? Les droits de l'homme y sont passablement malmenés à tel point que le port d'un gilet jaune vous conduit automatiquement à la case prison1.

Mais, l'Égypte ne dédaigne pas commercer avec la France éternelle, l'aider, à l'occasion, à rétablir une balance commerciale structurellement déficitaire. Le chef de l'État l'a bien compris, lui l'ancien de Bercy qui a une calculette en guise de cerveau. Entre diplomatie économique et diplomatie des valeurs, il y a bien longtemps que le cœur de l'ex-Golden Boy de la Banque Rothschild ne balance plus. « France is back » sur les bords du Nil pour engranger de mirifiques et juteux contrats dans son escarcelle bien plate par ces temps de jacquerie (« gilets jaunes », « foulards rouges » et autres gaités de l'escadron... de gendarmerie).

Un parallèle s'impose entre les situations intérieures actuelles en Égypte et en France, avant de se pencher sur les ingrédients d'une relation bilatérale florissante au cours des dernières années en dépit de ses aléas des plus normaux dans ces périodes troublées2. Est-ce le début d'une nouvelle « séquence internationale » au cours de laquelle le président de la République va parvenir à prendre la hauteur qui sied à sa fonction ?

UN POUVOIR ABSOLU AU PAYS DES PYRAMIDES

L'Égypte est, à l'instar de nombreux pays de la zone, confrontée à une situation qui s'apparente, par certains égards, à la quadrature du cercle. Comment apporter stabilité et prospérité à un peuple avide des dividendes de la mondialisation alors que le pays est confronté à un terrorisme endémique qui fait fuir investisseurs et touristes ?

Un pays en quête de stabilité et de prospérité : la quête du développement

Après le bref intermède (deux brèves années) d'un régime des Frères musulmans à la tête de l'État, dans la foulée des « révolutions arabes », l'Égypte renoue avec sa tradition des présidents militaires, gage de sécurité et de stabilité pour un Occident qui s'était laissé enivrer par les parfums d'un Orient compliqué. C'est qu'au pays des pharaons, on n'a pas nécessairement la même conception des droits de l'homme qu'au bord du Lac Léman où siège le fameux Conseil des droits de l'homme de l'ONU qui distribue les brevets de bonne conduite3. Dans ce pays de 100 millions d'habitants, à l'est du Caire, en plein désert, le président égyptien fait édifier une nouvelle capitale sept fois plus grande que Paris pour 6 millions d'habitants. Dans le même temps, la progression du pouvoir d'achat des classes les plus défavorisées n'est pas au rendez-vous. Elle peut expliquer toutes les dérives (islamisme, terrorisme, contestations diverses...) que l'on rencontre dans ce type de situation surtout lorsqu'une oligarchie fait main basse sur les ressources (maigres) du pays. Éternel problème dans les relations internationales.

Mais, le président Al-Sissi a développé sa conception des évolutions dans son pays : refus d'accepter le Diktat occidental sur le chemin unique à suivre par les sociétés orientales, priorité donnée au développement du pays par rapport aux droits civils et politiques et autres blogueurs, priorité donnée à la stabilité... Ce discours est tenu au même moment où le président vénézuélien, Nicolas Maduro rejette l'ultimatum européen sur l'organisation d'élections4. À méditer par tous ceux qui devraient réfléchir sur le déclin de l'Occident et de son rejet progressif par le reste du monde.

Un pays en butte au terrorisme : sécurité contre libertés ?

Après avoir déroulé le tapis rouge au président Abdel Fattah al-Sissi à Paris, Emmanuel Macron se rend pour la première fois en Égypte. Il justifie son soutien à l'ex-maréchal par la nécessité du « combat contre le terrorisme ». Mais le bilan de l'opération menée depuis 2013, principalement dans le Nord-Sinaï, est très contesté. Rappelons que le 24 novembre 2017, l'Égypte est frappée par l'attaque terroriste la plus meurtrière de son histoire récente. Des hommes masqués munis de fusils d'assaut pénètrent dans la mosquée de Bir Al-Abd, petite ville du Nord-Sinaï, et commettent un carnage en pleine prière du vendredi. Bilan définitif : 325 morts, 128 blessés.

Si l'attaque n'a pas été revendiquée, la branche égyptienne de l'organisation de l'État islamique (EI), implantée dans le Sinaï et baptisée « Wilayat Sinaï », est soupçonnée d'en être l'auteure. À travers le pays, le drame provoque une vague d'émotion. L'Égypte est la cible régulière de violences contre les forces de police, les Chrétiens et parfois les touristes, mais il est rare qu'une mosquée soit touchée. Depuis 2013, la péninsule du Sinaï, et plus particulièrement le Nord, est en proie à une insurrection violente menée par le groupe local « Ansar Beit Al-Maqdis ». Fort d'un millier d'hommes, il a prêté allégeance à l'EI en 2014 et procède régulièrement à des assassinats ciblés, des attaques-suicides ou à l'IED (engin explosif improvisé), mais est aussi en mesure de tenir des checkpoints et de mener des missions éclairs dans les villes de la péninsule, qu'il utilise comme base arrière pour ses actions violentes à travers le pays.

L'assaut meurtrier du 24 novembre provoque aussi le malaise au sein du pouvoir central égyptien. Le président Abdel Fatah al-Sissi, qui a fait de la « guerre contre le terrorisme » son leitmotiv depuis son arrivée au pouvoir, doit réagir s'il veut sauver son image d'homme fort capable d'assurer la sécurité. Loué comme le dernier rempart contre le terrorisme depuis la destitution du président islamiste Mohamed Morsi et la déstabilisation de ses voisins libyen, irakien et syrien, il en va de sa réputation sur les scènes locale et internationale5. Mais, à quel prix ? Celui d'un absolutisme du pouvoir accompagné de ses dérives liberticides ou d'une démocratie tempérée (une « démocrature » pour employer un mot-valise en vogue dans les dîners en ville parisien) ?6

C'est que dans l'Hexagone aussi, les temps sont durs pour un exécutif technocratique (Inspection des Finances et Conseil d'État) qui n'avait pas perçu à sa juste valeur le désarroi du peuple Exécutif qui commence à en payer le prix fort, y compris à l'étranger !

UN POUVOIR CHAHUTÉ AU PAYS DES GAULOIS

Le moins que l'on puisse dire est que le plus jeune président de la Cinquième République en a rapidement fini avec sa période de grâce jupitérienne (affaire Benalla, crise des « gilets jaunes », refus du consentement à l'impôt...). Depuis l'Égypte, Emmanuel Macron se livre à un plaidoyer pro domo, à un timide acte de contrition.

Un dernier semestre compliqué : Benalla et « gilets jaunes »

Après le feuilleton à rebondissements au titre accrocheur « Alexandre Benalla » qui a pourri l'été 2018 de notre couple Manu-Bijou, c'est au tour des manants et des gueux (les « gilets jaunes ») de compliquer la tâche fin 2018 et début 2019 en tançant Jupiter, voire en ayant le toupet de hurler : « Macron démission ». Même s'ils ne se ressemblent pas dans leur texture, les sparadraps du capitaine Haddock se suivent et sont particulièrement collants. Entre auditions par la commission d'enquête du Sénat sur les agissements d'un agile garde du corps collectionneur de passeports diplomatiques et de bruyants manifestants qui sentent la clope et le diesel collectionneurs de « Black Saturdays », Pinocchio ne sait plus où donner de la tête. Pleinement mobilisé sur la scène intérieure, il a dû délaisser un temps l'échiquier international sur lequel il multipliait les coups de génie... mais parfois les coups foireux.

Avec son déplacement en Égypte, il reprend son bâton de VRP de la marque France. Mais, dès son retour à Paris la préparation du « grand débat national » et des élections européennes du 26 mai 2019 (difficile constitution de la liste de La REM) le mobilise pleinement. Il lui aura fallu beaucoup de temps pour comprendre que la réforme indispensable de la Maison France n'était pas un long fleuve tranquille, que l'on ne pouvait impunément dédaigner corps intermédiaires et peuple en souffrance.

Un plaidoyer pro domo tardif : j'écoute et j'entend

C'est qu'Emmanuel Macron saisit l'occasion de son éloignement du territoire pour livrer ses réflexions sur la crise de la démocratie, de la représentativité que traverse la France. « Je crois à la raison de l'histoire. On a des rôles qui peuvent être importants, des erreurs peuvent être fatales. Mais il y a des phénomènes plus profonds qui nous embarquent (...) Le reste, c'est l'écume des jours. » Emmanuel Macron est revenu sur la crise des « gilets jaunes » et ses racines. Une crise qui remonte à très loin, juge-t-il, et dont il n'est pas responsable, même s'il lui revient d'y trouver une issue. « Ce qui s'est passé en France lorsque j'ai été élu a été au fond une réaction de nos concitoyens face à un mal-être démocratique », a développé le chef de l'Etat.

Avant d'ajouter : « Penser que nous étions en train de tout régler parce qu'on faisait la réforme du travail, de la SNCF et autre est une forme de naïveté. Le mal-être est bien plus profond, dans nos démocraties, il s'appelle Brexit, élection de l'un ou l'autre, situation italienne, montée de l'AfD ». Pour le président, ce qui se passe en France n'est donc pas propre au pays, ni à son gouvernement : « Partout dans nos démocraties, la tension des peuples qui monte est une insatisfaction sociale, économique, morale et démocratique. » C'est cela « la raison de l'histoire ». Emmanuel Macron affirme qu'il tirerait « des conséquences profondes » du grand débat, censé résoudre la crise née de la contestation des « gilets jaunes », et que cela ne se traduira pas seulement par des « mesures techniques ». Acceptons-en l'augure !

Souvenons-nous que Jupiter-Pinocchio rappelle régulièrement, à l'occasion de ses déplacements à l'étranger, qu'il ne commente jamais l'actualité intérieure ! Dont acte en termes de logique et de cohérence... C'est dans ce contexte peu favorable à Paris et au Caire que les deux chefs de l'État ont tenté de donner un contenu encore plus concret à une relation bilatérale prometteuse, surtout dans le domaine commercial.

UNE RELATION BILATÉRALE FLORISSANTE

Pour asseoir sa position stratégique et commerciale en Égypte, le président de la République, comme nombre de ses prédécesseurs de l'ancien monde, s'assoit sur ses principes et ses (fausses) valeurs.

Le renforcement d'un partenariat stratégique et commercial : un classique du genre

Le déplacement d'Emmanuel Macron nous est présenté comme destiné à renforcer le partenariat stratégique (concept passablement galvaudé tant ils sont nombreux et souvent sans réelle substance concrète) entre l'Égypte et la France7. On procède à un tour d'horizon traditionnel de la situation internationale et plus particulièrement dans la zone Proche et Moyen-Orient. On y évoque la question de l'imbroglio libyen (un grand succès de la diplomatie macronienne avec ses élections de décembre dernier qui ont fait pschitt) et la lutte contre le terrorisme (la tarte à la crème qui est plutôt du ressort des services de renseignement)8. Mais, Emmanuel Macron n'oublie pas son grand échec, à savoir le dossier syrien. Que nous dit-il d'extraordinaire ? Une « normalisation ou banalisation » de la situation en Syrie, où le régime de Bachar al Assad ne donne « aucune indication » de vouloir engager une discussion en vue d'une transition politique, serait « irresponsable ». On ne sait qui est le plus irresponsable des deux. Pour ce qui est de la Syrie, la France est confrontée à deux défis immédiats : le retrait de ses troupes dans le plus grand désordre et avec un allié américain méprisant9 ainsi que le retour des djihadistes français sur notre sol. Il est vrai que, dans ces périodes de doute, Emmanuel Macron est agacé par l'administration. Il faut bien trouver des boucs émissaires. Mais il négocie la vente de navires de guerre à l'Arabie saoudite qui pourraient être utilisés dans le conflit au Yémen ?10

Il est vrai que la diplomatie de l'incantation et de l'anathème permanent isole durablement la France dans la région. Qui plus est lorsque nous (Jean-Yves le Chouchen) critiquons le programme balistique iranien (qui ne viole aucun traité pour la bonne raison qu'il n'en existe pas !) et que Téhéran nous accuse de déstabiliser le Moyen-Orient avec nos ventes d'armes à l'Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis11. C'est ce que l'on appelle un retour à l'envoyeur.

Ce déplacement fournit également l'occasion de concrétiser une trentaine de contrats industriels entre les deux pays. Selon l'Élysée, le montant total des opérations devrait atteindre plusieurs centaines de millions, voire un milliard d'euros. Cette visite présidentielle de deux jours, axée sur la sécurité internationale et la culture. Pairs est le premier fournisseur d'armes de l'Égypte (6 milliards d'euros d'armements vendus depuis 2015). Elle doit permettre de resserrer des liens économiques entre la France et ce pays de 100 millions d'habitants. Un marché de première importance, troisième d'Afrique derrière le Nigeria et l'Éthiopie. La France n'est pour l'instant que le onzième fournisseur de l'Égypte, un rang que l'exécutif veut s'efforcer d'améliorer, en associant de nombreuses entreprises au voyage présidentiel. Ainsi le chef de l'État sera-t-il accompagné d'une cinquantaine de chefs d'entreprises de tailles diverses. Sont attendus en particulier les dirigeants de Dassault, de Naval Group, d'Airbus Helicopters, d'Engie, de la SNCF, de Vinci, de Veolia ou encore de la RATP. Plusieurs grands chantiers devraient échoir à des groupes français. Parmi eux figurent en bonne place l'extension et l'entretien du métro du Caire, la création d'un parc éolien dans le cadre du développement des énergies renouvelables. Par ailleurs, de nouveaux accords devraient être conclus dans les secteurs de l'agriculture, de l'agroalimentaire ou encore du génie civil. Des représentants de start-up et de PME feront aussi partie de la délégation. De son côté, l'Agence française du développement (AFD), bras séculier du gouvernement pour l'aide au développement, accompagnera dans le cadre d'une nouvelle convention des projets à hauteur d'un milliard d'euros, principalement dans le domaine de l'innovation.

La dimension touristique et culturelle n'était pas absente de ce programme d'une visite chargée (trois jours). En visitant le temple d'Abou Simbel, le président a ainsi voulu célébrer le 50e anniversaire du sauvetage des deux temples du site.

Le silence radio assourdissant sur les droits de l'homme : un autre classique du genre

La visite à l'Élysée du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi en octobre 2017 avait laissé un souvenir impérissable aux défenseurs des droits de l'homme. Interrogé sur le bilan « catastrophique » de l'Égypte en la matière, tant contre les Frères musulmans que contre les militants libéraux, son hôte, Emmanuel Macron, avait déclaré ne pas vouloir « donner de leçons » à son homologue égyptien. « De la même façon que je n'accepte qu'aucun autre dirigeant ne me donne de leçons sur la manière de gouverner mon pays (...), je crois à la souveraineté des États », avait notamment souligné le président français.

Bis repetita placent (les choses répétées plaisent, Aphorisme imaginé d'après un vers de l'Art poétique d'Horace, 365). Le moins que l'on puisse dire est que, cette fois-ci encore, Emmanuel Macron n'a pas souhaité mettre son hôte dans l'embarras sur cette question sensible et ô combien controversée dès que l'on quitte l'Occident qu'est celle de la défense des droits de l'homme (Jupiter évoque les « droits humains », ce qui fait plus tendance et dans le vent de la modernité et de l'Histoire). Il est vrai que lorsque l'on se présente en quémandeur sur le plan commercial, on se fait discret sur les sujets qui fâchent. L'éternelle contradiction entre diplomatie des valeurs (la France patrie des droits de l'homme) et diplomatie économique (la France du savoir-faire, y compris et surtout dans le domaine militaire avec nos Rafales). Les médias relaient l'appel des ONG « de cesser de vendre des armes à ce pays tant qu'il ne met pas fin aux violations des droits humains ». Certains sont très critiques sur le sujet, à l'image de Libération qui titre : « Répression en Égypte : comment Al-Sissi achète le silence français », une tribune de D. Christopoulos, président de la FIDH et M. Salembour, président de la Ligue des Droits de l'Homme, pour qui les ventes d'armes « ont des conséquences directes sur la détérioration de la situation des droits humains en Égypte, à défaut d'avoir éradiqué le terrorisme dans la région ». Le site mediapart titre : « Au Caire, Macron évoque les droits humains mais maintient les ventes d'armes »12. Le moins que l'on puisse dire est que le président égyptien est constant dans sa conception des droits de l'homme. En effet, dès le départ de Jupiter-Mars-Pinocchio, quatre défenseurs des droits humains égyptiens font l'objet d'une plainte pour « offense à l'État égyptien », « atteinte à la sûreté de l'État » et « menace à la sécurité nationale et aux intérêts du pays »13. Bravo Manu !

Le sujet est compliqué mais les présidents successifs français possèdent un art consommé d'armer le piège dans lequel ils se prennent les pieds sur la question des droits de l'homme. Cela se nomme indignation sélective. Même si comparaison n'est pas raison, le chef de l'État rejette la légitimité du président vénézuélien Maduro tout en ménageant l'Égyptien Sissi. Il se murmure (rumeur invérifiable au demeurant) que certains Français, y compris des diplomates (rumeur aussi invérifiable) auraient quelques états d'âme sur le sujet de la protection (?) des droits de l'homme dans le pays14. Pour apaiser les bonnes âmes, les communicants du Prince nous expliquent que le sujet a été abordé entre quatre yeux à l'abri des regards indiscrets (un grand classique du genre que l'on nous ressort à chaque occasion)15.

Avec l'Italie et à la faveur de la crise des « gilets jaunes », il se voit retourner à la figure les critiques qu'il avait formulées. On se souvient que le ministre de l'Intérieur et le vice-Premier ministre italiens avaient accusé la France « d'appauvrir l'Afrique » et souhaité au peuple français de se libérer d'un « très mauvais président ». Depuis le Caire, Emmanuel Macron joue les grands seigneurs en soulignant qu'il ne répliquerait pas aux critiques de Luigi Di Maio et Matteo Salvini sur la France. « Je ne vais pas répondre. La seule chose qu'ils attendent, c'est ça (...) Bon courage et bonne agitation. Tout ça n'a aucun intérêt », a-t-il déclaré lors d'une rencontre avec la presse dès le premier jour de sa visite en Égypte. « Le peuple italien est notre ami et mérite des dirigeants à la hauteur de son histoire », a-t-il ajouté. Initiative louable mais légèrement tardive après les saillies à répétition de sa ministre en charge des affaires européennes, Nathalie Loiselle (en écriture inclusive) ! Rappelons qu'après sa visite en Égypte, le président français fait escale à Chypre pour participer le 29 janvier 2019 au sommet des pays du sud de l'Union européenne, le Med7, où il rencontre le chef du gouvernement italien Giuseppe Conte. Ce dernier a récemment souligné « l'amitié historique » franco-italienne.

UNE SALUTAIRE PRISE DE HAUTEUR

Chassez le naturel, il revient au galop. L'heure des mea culpa est bel et bien terminée. Alors que le grand débat est lancé et que le gouvernement a adopté un plan de relance du pouvoir d'achat pour 10 milliards d'euros, Emmanuel Macron souhaite désormais prendre de la hauteur. Après l'affaire Benalla, les démissions de Nicolas Hulot puis de Gérard Collomb et enfin la crise des « gilets jaunes », le président veut s'extraire de cette séquence calamiteuse, nous dit-on dans les milieux toujours bien (mal ?) informés. Maintenant qu'il esquisse une remontée dans les sondages, après des mois de chute, le président ne va pas rappeler qu'il lui « est arrivé de blesser certains par [ses] propos », comme il l'avait regretté le 10 décembre 2019, lors de son allocution télévisée, en référence à ses petites phrases sur « le pognon de dingue » ou « les Gaulois réfractaires ». Ou encore qu'il n'a « pas réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants », pour reprendre les propos qu'il avait tenus sur TF1 le 16 novembre 2018, à la veille de l'acte I. L'homme arrogant se fait plus humble, du moins en apparence. « Je prends très au sérieux ce moment que nous vivons. Je ne sais pas aujourd'hui ce qu'il donnera. Ce que je sais c'est que j'en tirerai des conséquences profondes », a déclaré le chef de l'État au cours d'une rencontre avec la presse, au premier jour de son voyage en Égypte. Il veut se faire plus économe des petites phrases. Attendons de voir si Jupiter a réellement changé !

« Un bon diplomate doit avoir l'instinct du métier, paraître ouvert en restant impénétrable, réservé sous un masque de franchise, adroit tout en demeurant simple et même naïf à l'occasion » (Talleyrand). Tel n'est pas le portrait du diplomate Macron que nous pouvons dresser à l'issue de sa visite officielle en Égypte. Après cette visite en Égypte, notre voyageur se rend à Chypre pour participer au sommet MED7 des pays du sud de l'Union européenne. Avant cette visite, s'est-il concerté avec la chancelière allemande, Angela Merkel ou/et avec l'Ersatz de ministre des Affaires étrangères de l'Europe, la transparente et l'évanescente, Federica Mogherini ? La réponse est dans la question parce que ni le couple franco-allemand, ni l'Union européenne n'existent en dehors de mots creux. La réponse de plus en plus fragmentée et dysfonctionnelle aux problèmes qu'affronte le monde rend d'autant plus nécessaire un multilatéralisme efficace, déclarait le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, au Forum économique mondial à Davos, en Suisse. Nous sommes bien loin des déclarations enflammées d'Emmanuel Macron devant l'assemblée générale de l'ONU.

Cette visite en Égypte constitue peut-être un moment privilégié pour que le chef de l'État prenne hauteur et recul par rapport aux derniers développements de la situation en France. Thème qu'il a largement évoqué avec les médias en marge de ce déplacement. Nous avons appris, avec le plus vif d'intérêt, que notre président jupitérien ne marche plus sur l'eau tel Moïse mais « marchait désormais sur la glace » il patinait)16. C'est l'état de glace17. La Bible est à réécrire pour les habitants du nouveau monde. Ainsi, peuvent être résumées les aventures de Pinocchio au pays des pharaons !

Guillaume Berlat
4 février 2019


1 Hélène Sallon, Le constat sans appel des défenseurs des droits humains, Le Monde, 27-28 janvier 2019, p. 2.
2 J.-F. J., Avec le « nouveau » Sissi, pas question d'être anti-Caire !, Le Canard enchainé, 30 janvier 2019, p. 1.
3  ohchr.org
4 Marie Bourreau/Marc Semo, Maduro rejette l'ultimatum européen exigeant des élections, Le Monde, 29 janvier 2019, p. 3.
5 François Hume-Ferkatadji/Olivia Macadré, Égypte : la guerre controversée contre le terrorisme,  www.mediapart.fr, 27 janvier 2019.
6 Hélène Sallon, En Égypte, Sissi tenté par les pleins pouvoirs, Le Monde, 27-28 janvier 2019, p. 2.
7 Renaud Girard, Au Caire, Macron loue le partenariat avec l'Égypte, Le Figaro, 30 janvier 2019, p. 8.
8 Renaud Girard, Visite de Macron à l'allié stratégique égyptien, Le Figaro, 28 janvier 2019, p. 8.
9 Claude Angeli, Donald Trump n'a aucun respect pour ses alliés, Le Canard enchaîné, 30 janvier 2019, p. 3.
10 Thomas Clerget/Eva Thiébaud, En plein conflit au Yémen, La France cherche à vendre des navires de guerre au Yémen,  www.mediapart.fr, 31 janvier 2019.
11 Georges Malbrunot, Téhéran accuse la France de déstabiliser le Moyen-Orient avec ses ventes d'armes, Le Figaro, 29 janvier 2019, p. 11.
12 Rachida El Azzouzi, Au Caire, Macron évoque les droits humains mais maintient les ventes d'armes,  www.mediapart.fr, 29 janvier 2019.
13 Rachida El Azzouzi, Le régime de Sissi s'attaque aux activistes égyptiens qui ont rencontré Macron,  www.mediapart.fr, 1er février 2019.
14 François Hume-Ferkatadji/Olivia Macadré, Au Caire, le malaise des diplomates français,  www.mediapart.fr, 27 janvier 2019.
15 Virginie Malingre/Hélène Sallon, Macron et Sissi s'opposent sur les droits de l'homme, Le Monde, 30 janvier 2019, p. 4.
16 Olivier Faye/Virginie Malingre, Face à la crise sociale, Emmanuel Macron « marche sur la glace », Le Monde, 29 janvier 2019, p. 9.
17 Erik Emptaz, État de glace, Le Canard enchaîné, 30 janvier 2019, p. 1.

Source :  Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 04-02-2019

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