Venezuela : le gambit de l'aide humanitaire américaine échoue

08-02-2019 entelekheia.fr 13 min #151927

Par B.
Paru sur  Moon of Alabama sous le titre Venezuela - U.S. Aid Gambit Fails - War Plans Lack Support

Un jour après la tentative de coup d'État américaine au Venezuela, le  programme des États-Unis était déjà assez évident :

L'opposition vénézuélienne utilisera probablement l'argent « gelé » [des fonds vénézuéliens illégalement bloqués par la Banque d'Angleterre, NdT] pour acheter des armes et créer une armée de mercenaires pour mener une guerre « civile » contre le gouvernement et ses partisans. Comme en Syrie, les forces spéciales américaines ou certains 'sous-traitants' de la CIA seront prêts à aider. La route d'approvisionnement pour une guerre de ce type passerait très probablement par la Colombie. Si, comme en 2011 en Syrie, une guerre sur le terrain est prévue, elle commencera probablement dans les villes proches de cette frontière.

Les États-Unis se servent du prétexte d'un « acheminement d'aide humanitaire » de la Colombie au Venezuela pour saper le gouvernement et établir une ligne d'approvisionnement pour d'autres opérations. Il s'agit d'une nouvelle tentative pour  amener les militaires du côté des putschistes :

Si les camions arrivent à passer, l'opposition pourra se présenter comme une réponse aux souffrances chroniques du Venezuela, tandis que Maduro semblera avoir perdu le contrôle des frontières du pays. Cela pourrait accélérer les défections du parti au pouvoir et de l'armée.

Dimitris Pantoulas, politologue à Caracas, a qualifié le plan d'aide de l'opposition de « pari à gros enjeux ».

« Il porte à 99 % sur l'armée et à 1 % sur les aspects humanitaires, a-t-il dit. « L'opposition teste la loyauté des militaires en augmentant le coût de leur soutien à Maduro. Ils sont avec Maduro ou pas ? Vont-ils rejeter l'aide ? Si la réponse est non, les heures de Maduro sont comptées. »

Un éditorial du New York Times par un ancien ministre des Affaires étrangères de droite du Mexique, Jorge G. Castañeda,  détaille le potentiel d'escalade :

Selon M. Guaidó et d'autres sources, 20 millions de dollars de médicaments et de vivres américains seront livrés cette semaine juste à l'extérieur du territoire vénézuélien, à Cúcuta (Colombie), au Brésil et sur une île des Caraïbes - Aruba ou Curaçao - près des côtes du Venezuela.

Les militaires et troupes vénézuéliens exilés transporteront ensuite ces fournitures au Venezuela, où, si tout va bien, les troupes de l'armée loyale à M. Maduro n'arrêteront pas leur passage ni ne tireront sur eux. S'ils le font, les gouvernements brésilien et colombien pourraient être prêts à soutenir les soldats anti-Maduro. La menace d'une fusillade avec leurs voisins pourrait bien n'être que l'incitation dont les militaires vénézuéliens ont besoin pour abandonner M. Maduro, rendant ainsi inutile tout combat inutile.

Il est peu probable que cette stratégie d'escalade fonctionne, à moins qu'il n'y ait d'autres provocations. Le gouvernement vénézuélien a bloqué le pont frontalier entre Cúcuta en Colombie et San Cristobal au Venezuela. Ses militaires sont prêts à interdire toute violation de la frontière du pays.

Les États-Unis ont réagi au blocage de la route par un tweet moralisateur :

Secrétaire Pompeo @SecPompeo - 16:55 utc - 6 fév 2019

Le peuple vénézuélien a désespérément besoin d'aide humanitaire. Les États-Unis et d'autres pays essaient d'aider, mais l'armée vénézuélienne, sous les ordres de Maduro, bloque l'aide des camions et navires-citernes. Le régime Maduro doit LAISSER L'AIDE PARVENIR AU PEUPLE AFFAMÉ. #EstamosUnidosVE

Le gouvernement américain, qui aide activement à affamer le peuple yéménite pour le soumettre, s'inquiète du Venezuela où personne n'est mort de faim jusqu'à présent ? Même la dame ci-dessous en sourirait.

Sur son t-shirt : « Maduro nous tue en nous affamant »

L'armée vénézuélienne n'a donné aucun signe d'intérêt envers ces manigances. L'aide soumise à conditions sera rejetée.

Le gouvernement vénézuélien ne rejette pas les aides qui arrivent sans ingérence politique. L'année dernière, il a  accepté une aide modeste de l'ONU qui consistait principalement en fournitures médicales dont le Venezuela avait été privé en raison des sanctions américaines. L'ONU a affirmé qu'environ 12 % des Vénézuéliens sont sous-alimentés. Mais de telles affirmations sont faites depuis des années alors que les rapports issus du Venezuela  (vidéo)n'ont confirmé qu'une rareté de certains produits spécifiques. Il n'y a pas de famine au Venezuela qui nécessiterait une intervention immédiate.

La Croix-Rouge internationale, l'organisation d'aide de l'Église catholique Caritas et les  Nations Unies ont rejeté les demandes des États-Unis de participation à la fourniture de l'aide actuellement prévue, car elle est de toute évidence politisée :

« L'action humanitaire doit être indépendante d'objectifs politiques, militaires ou autres », a déclaré mercredi à New York le porte-parole de l'ONU, Stéphane Dujarric.

« Ce qui est important, c'est que l'aide humanitaire soit dépolitisée et que seuls les besoins de la population déterminent quand et comment l'aide humanitaire est utilisée », a ajouté Dujarric.

Rejeter des aides pour des raisons politiques n'est pas inhabituel. Lorsque l'ouragan Katrina avait causé d'énormes dégâts le long de la côte du golfe du Mexique, en 2005, un certain nombre de pays avaient offert des aides humanitaires et techniques. Le président américain Bush avait accepté l'aide de certains pays, mais en  avait rejeté d'autres :

Une offre d'aide du président vénézuélien, Hugo Chávez, qui comprenait deux unités hospitalières mobiles, 120 experts en sauvetage et premiers secours et 50 tonnes de nourriture, avait été rejetée, selon le célèbre militant des droits civils Jesse Jackson.

M. Jackson a déclaré que l'offre du dirigeant vénézuélien, qu'il avait rencontré, comprenait 10 stations d'épuration d'eau, 18 générateurs électriques et 20 tonnes d'eau en bouteille.

L'intention des États-Unis d'établir une ligne d'approvisionnement « d'aide humanitaire » au Venezuela a un objectif secondaire. Cette aide serait une couverture idéale pour un approvisionnement en armes. Dans les années 1980, les vols désignés « aide humanitaire » pour le Nicaragua  étaient remplis d'armes. Ces vols étaient organisés par Elliot Abrams, qui est maintenant l'envoyé spécial de Trump pour le Venezuela.

Alors que les camions en provenance de Colombie sont bloqués à la frontière, d'autres « aides humanitaires » en provenance des États-Unis sont  arrivées dans le pays.

Des officiels vénézuéliens ont accusé les États-Unis d'avoir envoyé une cache de fusils de grande puissance à bord d'un vol de fret commercial en provenance de Miami, à destination des opposants du président Nicolás Maduro.

Des membres de la Garde nationale bolivarienne [GNB] et du Service national intégré des douanes et de l'administration fiscale [Seniat] ont fait cette découverte un jour après l'arrivée de l'avion à l'aéroport international Arturo Michelena de Valencia.

Les inspecteurs ont trouvé 19 fusils mitrailleurs, 118 chargeurs et 90 radios sans fil en enquêtant sur le vol qui, selon leurs dires, était arrivé dimanche après-midi. La fouille de lundi a également permis d'obtenir quatre porte-fusils, trois lunettes de visée et six iPhones.

 Les photos montrent un équipement suffisant pour une escouade d'infanterie. Quinze fusils d'assaut AR-15 (5.56), une arme automatique d'escouade (7.62) avec chargeur à tambour, et un fusil pour sniper Colt 7.62, ainsi que des accessoires. N'y manquent que des munitions.

Lorsqu'un chargement d'armes de ce type est saisi, il y a de fortes chances pour qu'il y en ait d'autres. Mais pour mener une guerre contre le gouvernement, il ne suffit pas de fournir des armes. Les États-Unis devront établir une route d'approvisionnement pour des munitions lourdes et encombrantes. C'est à cette étape que les convois « d'aide humanitaire » entrent en jeu.

A moins qu'une grande partie de l'armée vénézuélienne ne change de camp, toute tentative de renversement du gouvernement vénézuélien par la force est vouée à l'échec. Les États-Unis pourraient se rabattre sur leur puissance militaire pour détruire l'armée vénézuélienne. Mais le Sénat américain  se dispute déjà au sujet de l'envoi potentiel de forces américaines au Venezuela. Les démocrates le rejettent fermement.

Une résolution du Sénat visant à soutenir le leader de l'opposition vénézuélienne Juan Guaido, qui devait obtenir un soutien unanime, a été torpillée par un désaccord sur l'emploi éventuel de la force militaire, selon des assistants et des sénateurs travaillant sur cette question.

« Je pense qu'il est important que le Sénat s'exprime sur la démocratie au Venezuela, qu'il appuie le président par intérim Guaido et qu'il appuie l'aide humanitaire. Mais je pense aussi qu'il devrait être très clair sur le fait que le soutien ne s'étendra pas à une intervention militaire », a déclaré le sénateur démocrate Bob Menendez à NBC News.

Il est peu probable que Trump ordonne une intervention militaire sans l'appui des deux partis.

L'insertion clandestine d'une force mercenaire de « guérilla » au Venezuela est certainement possible. Des voies d'approvisionnement mineures peuvent être établies par des moyens secrets. Mais, comme le démontre l'exemple de la guerre contre la Syrie, de tels plans ne peuvent être couronnés de succès que si le peuple accueille favorablement la force antigouvernementale.

Sous le gouvernement actuel, la plupart des Vénézuéliens sont mieux lotis que sous les gouvernements d'avant Chavez. D'énormes progrès ont été réalisés sous Chavez et Maduro. Les gens ne l'oublieront pas, même si la situation économique devient plus difficile. Ils savent  qui tire les ficelles derrière Guaido, le type choisi au hasard qui revendique maintenant la présidence. Ils savent bien qu'il est peu probable que ces super-riches souhaitent améliorer leur sort.

Les politiciens américains commettent les mêmes erreurs à l'égard du Venezuela que lors des guerres de changement de régime en Irak et en Syrie. Ils croient que tous les gens sont aussi corrompus et nihilistes qu'eux. Ils croient que les peuples ne se battront pas pour leurs croyances et leur mode de vie. Encore cette fois, ils auront tort.

Traduction Entelekheia
Photo :  armes saisies par la douane vénézuélienne.

 entelekheia.fr

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