« l'Humanité » en redressement judiciaire : quatre histoires pour relire un siècle d'archives communistes

07-02-2019 tlaxcala-int.org 12 min #151857

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Ce jeudi 7 février, le tribunal a placé en redressement judiciaire "L'Humanité", qui a lancé une nouvelle souscription pour éviter la faillite. L'occasion de revisiter 115 ans d'existence du journal fondé par Jean Jaurès en 1904 à travers quatre épisodes dans l'histoire de la gauche.

Un spectateur de la Fête de l'Humanité à la Courneuve, en 1977• Crédits : Francois Le Diascorn/Gamma-Rapho - Gett

Savez-vous quel journal a hissé, le premier, le terme "sans-papiers"  en tête de rubrique (en "têtière", dans le jargon journalistique) ? L'Humanité, rejoint très vite par La Croix qui fera de même. Ce rubriquage remonte au mois d'août 1996, alors que la grève de la faim des sans-papiers réfugiés à Saint-Bernard, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, s'intensifiait.

Le quotidien communiste n'invente pas le terme "sans-papiers", qui naît d'abord sans le tiret et apparaît notamment le 13 décembre 1975 dans Libération. Mais L'Humanité, par cette têtière et par une couverture de longue haleine depuis trente ans, est un des médias qui redouble d'assiduité pour suivre les mobilisations pour les étrangers en situation irrégulière. Comme il couvre les mobilisations ouvrières et la relégation sociale depuis maintenant 115 ans et ses débuts en 1904, sous la houlette de Jean Jaurès.

Plus d'un siècle après sa naissance, le quotidien souffre d'une sous-capitalisation, et vient de lancer  une nouvelle souscription pour renflouer ses caisses, même si "L'Huma"  revendique d'avoir gagné 8% d'abonnés en 2018. Ce jeudi 7 février 2019, le tribunal vient de placer en redressement judiciaire avec prolongation d'activité le quotidien qui s'était déclaré en cessation de paiement fin janvier. C'est l'occasion de relire un siècle de luttes sociales et d'histoire de la gauche française en ouvrant les cartons d'archives de L'Humanité.

1. "L'Humanité" aux côtés des luttes ouvrières : les sardinières de Douarnenez en 1924

Le journal a vingt ans lorsque la grève tonne du côté de Douarnenez. Même à l'échelle de la Bretagne et malgré la renommée de son kouign-aman, ce chef-lieu de canton du Sud-Finistère est une ville de second plan pour la presse nationale : à peine plus de 12 000 habitants au recensement de 1921. Mais c'est un gros port de pêche, une place forte de la sardine, même. A Douarnenez, les classes populaires sont aussi ouvrières, salariées des conserveries. Les familles s'entassent dans ce qu'on appelle alors des "casernes ouvrières", où l'odeur de la marée et de l'huile de conserve n'attend pas au seuil du foyer.

Aux sardineries Chancerelle de Douarnenez, des "Penn Sardin" mettent en boîte le poisson dans les années 1920.• Crédits : Wikicommons

Aux conserveries, les conditions de travail sont rugueuses et façonnent les rapports de forces politiques locaux : même sur ces terres bigotes, on vote rouge depuis qu'on a cessé d'envoyer à la mairie un patron des conserveries. En 1921, Douarnenez élira ainsi un maire communiste quelques mois à peine après le Congrès de Tours (fin 1920, date de la scission formelle entre socialistes de la SFIO et communistes de la SFIC). C'est seulement la deuxième fois en France que le parti communiste se hisse à la tête d'une municipalité et, au siège de L'Humanité, le port bigouden a sa petite notoriété.

Trois ans plus tard, quand les Penn Sardin se mettent en grève, le quotidien communiste répond présent. Les ouvrières douarnenistes doivent ce nom de "Penn Sardin" à la coiffe qui cache leurs cheveux à l'usine, censée représentée une tête de sardine ("penn" signifie "tête" en breton). Aux sardineries, une majorité de femmes étêtent, ébouillantent ou sertissent le poisson, car quand la mer n'est pas trop mauvaise, les hommes sont plutôt pêcheurs en mer, quitte à pousser jusqu'à l'île d'Yeu. Mais le secteur est en crise et, pour survivre par mauvaise saison, il arrive qu'on doive expédier en Amérique des kilomètres de dentelle brodée maison.

Grévistes des conserveries de sardine marchant sur le port de Douarnenez pendant la vague de grèves de 1924-1925• Crédits : Wikicommons

Ce 21 novembre 1924, elles sont 1 600 commises d'usines à débrayer dans les vingt-et une conserveries du port, bientôt rejointes par 500 hommes grévistes. Dans les jours qui suivent, c'est tout le secteur qui se soulève. La revendication de celles qui s'appellent "les émeutières" est d'abord salariale, alors qu'elles touchent tout juste 80 centimes de l'heure, et rien du tout lorsqu'il s'agit d'attendre le poisson des heures durant. Aux conserveries, on dit que les huit heures légales arrachées au législateur en 1919 ou l'interdiction du travail de nuit pour les femmes tiennent plutôt du vœu pieux.

Pendant un mois et demi, les Penn Sardin marchent chaque matin sur les quais du port. Parfois, on garde la messe de neuf heures mais on a rendez-vous pour la lutte des classes.  Daniel Le Flanchec, le maire communiste qui vient d'être élu le 7 octobre 1924 (et qui mourra déporté à Buchenwald) les soutient ? Le voilà bientôt destitué par le préfet, et la grève des sardinières prend une étoffe nationale : L'Humanité a dépêché en pays bigouden  Daniel Renoult, un journaliste que Jaurès avait fait venir auprès de lui à la rédaction en 1908. C'est lui qui couvre la grève, mais  Charles Tillon, responsable cégétiste en Bretagne n'est pas en reste pour relayer auprès du parti communiste ce nouveau conflit bigouden.

Distribution de vivres à la mairie de Douarnenez pendant une grève en 1903• Crédits : Wikicommons

Vingt ans plus tôt, les ouvrières de la mer avaient déjà débrayé : c'était la crise de la sardine, et on disait localement que cette Bretagne-là avait "une faim noire". Les sardinières avaient obtenu après plusieurs mois de grève d'être payées à l'heure et plus aux mille sardines. Fin 1924, quand les 2 100 grévistes récidivent, des responsables syndicaux et politiques débarquent de toute la France pour irriguer la lutte, et L'Humanité est aussi une grammaire commune.

Le 4 décembre 1924, un meeting sous les halles du port s'achève dans ce que le journaliste de L'Humanité décrit comme "une charge sauvage" dans l'édition du lendemain,  5 décembre 1924 : "Le sang ouvrier a coulé à Douarnenez". A la Une, l'article n'est qu'un petit écho, en bas à gauche, mais un entrefilet en appelle à la solidarité nationale pour renflouer la caisse de grève des sardinières - "Il faut les aider" :

On veut tourner ce mouvement calme jusqu'ici en mouvement d'émeute. Les travailleurs qui crèvent de faim avec leurs salaires de famine sauront déjouer ces grossières manoeuvres et poursuivront la lutte jusqu'à complète satisfaction. Travailleurs, adressez les fonds à Boville, secrétaire de la Fédération de l'alimentation, 33 rue de la Grange-aux-belles, Paris.

Un mois plus tard, alors que le mouvement s'organise, le patronat a fait venir depuis Paris de ces briseurs de grève dont on loue les services par officine interposée. Une fois "les jaunes" installés à l'hôtel, c'est l'escalade le 2 janvier 1925 quand ils tentent d'abattre l'édile communiste de Douarnenez. On a tiré sur le maire, la foule l'apprend et c'est l'émeute. Le Flanchec, seulement blessé à la gorge, n'y passera pas en fin de compte, mais en tout, cinq hommes sont touchés, dont trois marins, et  le 3 janvier 1925, L'Humanité fait ses gros titres sur la sardine rouge : "A Douarnenez, première flaque de sang fasciste", sur six colonnes. Et, juste en-dessous : "Le patronat de Douarnenez fait assassiner les grévistes". Dans la foulée, les sardinières ont gain de cause, les patrons cèdent après cinquante jours de grève : ce sera 1 franc de l'heure.

Jusqu'en 1951, la ville de la sardine restera communiste, avant de basculer à droite. En 1971, Michel Mazéas, un enseignant PCF, raflera de nouveau la mairie, pour s'y maintenir jusqu'en 1995, consolidant l'image de "Douarnenez-la-rouge". Depuis 2017, c'est François Cadic, un antiquaire Les Républicains, qui dirige la ville où l'on ne compte plus que trois conserveries. Mais de cette grande grève historique de 1924, reste un chant : Le Chant des sardinières. Près d'un siècle plus tard, des chorales l'entonnent encore en mémoire de cette terre catholique rougie de la colère de ses ouvrières :

Entends-tu monter le chant des sardinières ?
Elles chantent comme tu dirais une prière
Pour ne pas voir ta misère
Entends-tu enfler le chant des sardinières ?
Elles chantent comme tu dirais une prière
Pour calmer des larmes amères
Entends-tu gronder le chant des sardinières ?
Elles chantent comme tu dirais une prière
Pour étouffer ta colère
Entends-tu crier le chant des sardinières ?
Elles chantent mais ce n'est plus une prière
Elles se sont mises en grève hier
Entends-tu hurler le chant des sardinières ?
Elles chantent mais ce n'est plus une prière
C'est la marche des émeutières
Entends-tu le silence des sardinières ?
Leur silence pendant la prière
Du sang a rougi leur terre

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Courtesy of  France-Culture
Source:  franceculture.fr
Publication date of original article: 07/02/2019

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