La campagne de dénigrement de Corbyn et Assange sur Twitter. Par Mark Curtis

07-02-2019 les-crises.fr 19 min #151853

Source :  Consortium News, Mark Curtis, 14-01-2019

14 janvier 2019

L'historien et analyste britannique Mark Curtis a passé en revue les comptes Twitter de journalistes dont les noms sont associés à Integrity Initiative, une organisation britannique dont le but est de combattre la propagande et la désinformation en Europe.

 La levée du secret sur la politique étrangère britannique

L'organisation Integrity Initiative, financée par le Royaume-Uni et administrée par l'Institute of Statecraft [Institut de la gouvernance, organisme indépendant qui travaille au renouvellement des pratiques étatiques, à l'amélioration de la gouvernance et au renforcement de la sécurité de l'État, NdT], est ostensiblement un programme de lutte contre la désinformation, qui dénonce le traitement de l'information par les Russes. Cependant, on a appris que le profil Twitter d'Integrity Initiative, ainsi que certaines personnes liées aux activités de cette organisation, ont aussi posté des messages  attaquant le chef de file du parti travailliste, Jeremy Corbyn. De par la présence de nombreux membres du personnel militaire et de celui des services secrets britanniques au sein de ce programme, cette information - documentée dans  un important rapport publié par des universitaires du Groupe de travail sur les médias et la propagande en Syrie - prend une signification toute particulière.

Dans les documents publiés en ligne, les noms de plusieurs journalistes ont été cités comme étant associés à Integrity Initiative, soit pour avoir collaboré à des groupes de programmes, soit pour avoir été invités à un événement organisé par Integrity Initiative (pour plus de détails sur ce point, voir  paragraphe 7-1 de cette note d'information,  la section Royaume-Uni pour un pays donné ainsi que la liste des journalistes invités à intervenir lors de la conférence Integrity Initiative en novembre 2018 à Londres)

Corbyn, attaqué par Twitter (Global Justice)

Les profils de onze de ces individus ont été examinés afin d'évaluer dans quelle mesure leurs tweets ont injustement associé Corbyn à la Russie. Les résultats permettent de faire deux constats :

  • d'abord, la diffamation à l'égard de Corbyn concernant la Russie est plus importante que ce qui avait été révélé jusqu'à présent ;

  • ensuite, parmi ces individus, nombreux sont ceux qui s'en sont pris également à une autre cible - Julian Assange - en tentant, là aussi, de l'accuser à tort d'avoir des liens avec le Kremlin.

Un bon nombre de ces onze personnes sont associés au Times et au Guardian au Royaume-Uni et à l'Atlantic Council aux États-Unis. Toutefois, cet examen ne montre pas si ces tweets sont lié à Integrity Initiative (voir plus bas).

Établir le lien entre Corbyn et la Russie

Dans un tweet, Integrity Initiative a déclaré : « Nous ne sommes pas anti-russes et nous ne visons pas M. Corbyn ». Cependant ce tweet avait été précédé de plusieurs autres :

  • « Empoisonnement des Skripal : il est temps pour la gauche pro-Corbyn d'affronter son "problème Poutine." »

  • « Un Britannique, soutien présumé de Corbyn, compte voter pour Poutine. »

  • « Pour reprendre l'expression apocryphe attribuée à Lénine, M. Corbyn a été un "idiot utile". Son attitude anti-occidentale viscérale a aidé la cause du Kremlin aussi sûrement que s'il avait secrètement colporté les rumeurs de couloirs du parlement contre de l'argent" ». Ce tweet est une citation issue d'un article d'Edward Lucas pour le Times,  « Le soutien écœurant de Corbyn à l'empire soviétique ».

Voici des exemples de tweets des onze profils examinés :

Edward Lucas, chroniqueur au Times, a publié un article sur le site de Integrity Initiative, pour lequel, il n'a reçu, selon ses dires, ni salaire ni aucun autre type de compensation (Cf.  paragraphe 7.1.3 de cette note d'information). Sur Twitter, il a accusé Corbyn d'avoir « un certain aveuglement à l'égard de la ploutocratie de Poutine et de l'impérialisme du Kremlin ».

@jeremycorbyn pour son aveuglement à l'égard de la ploutocratie de Poutine.">Honte à @jeremycorbyn<

Lucas a aussi tweeté :

  • « Pourquoi Corbyn ne voit-il pas que la Russie est impérialiste et que les Ukrainiens sont les victimes ? » et « Il n'y a pas que Corbyn. Voici que la gauchiste suédoise @AsaLinderborg nous explique que la vrai menace pour la paix c'est l'OTAN et non Poutine » - ce dernier tweet s'accompagnant d'un lien URL vers l'article de Lindeborg dans un journal suédois.

  • « @SWagenknecht, membre de l'extrême gauche allemande, partisan de l'ex-RDA et du mur, félicite Corbyn pour sa victoire » (suite à son élection à la tête du parti travailliste)

  • « Encore d'excellents articles sur l'admiration de Corbyn pour les ploutocrates, pourvu qu'ils soient Russes. »

Dans un autre tweet, il qualifie de « formidable »  un article sur Corbyn « qui fait le jeu de la Russie au sujet de l'affaire Skripal. »

De son côté, Deborah Haynes, précédemment rédactrice en chef (secteur défense) au Times, et aujourd'hui aux affaires étrangères chez Sky News, a tweeté :

@jeremycorbyn joue la fermeté, très prompt à exiger du Royaume-Uni la fin des ventes d'armes à l'Arabie saoudite, suite à la mort de #Khashoggi - contraste frappant avec la mollesse de sa réaction à l'égard de la Russie sur l'attaque contre les #Skripal.

Haynes a fait sur Corbyn le commentaire suivant : « [il] fait preuve d'une naïveté confondante et d'une incapacité totale à comprendre cette attaque commanditée par la Russie contre le Royaume-Uni. Consternant. Il est incroyable ! »

Elle a aussi tweeté : « Il est incroyable que @jeremycorbyn tente de marquer des points de politique partisane à la suite de la déclaration extrêmement importante de @theresa_may sur l'attaque de la Russie contre les Skripal. »

La chroniqueuse du Washington Post, Anne Applebaum, a tweeté que Corbyn était « l'idiot utile » de la Russie, « l'écho fidèle de la propagande russe » et que, »ô surprise, la Russie s'engage aux côtés de Corbyn contre Cameron. »

Ci-dessous, un autre tweet de Ann Applebaum.

[Jeremy Corbyn n'est pas anti-guerre, il est anti-occident.]

David Clark, ancien conseiller auprès de Robin Cook, député travailliste décédé, a tweeté que Corbyn faisait « l'apologie » de Poutine. Suit un autre de ses tweets :

[Corbyn et de nombreuses personnes comme lui partagent cet article de foi: tout ce qui ne va pas dans le monde est de la faute de l'occident capitaliste. En conséquence, personne d'autre ne peut être tenu pour responsable de quoi que ce soit.]

Anders Aslund, membre du Conseil atlantique aux États-Unis a tweeté en parlant de Corbyn : « Communiste un jour, communiste toujours. »

Ben Nimmo, son collègue au Conseil atlantique, a envoyé les trois tweets suivants à propos de la candidature de Corbyn au poste de chef du parti travailliste en août 2015 :

  • « Gros-titre, en une phrase: Pourquoi la Russie aime Corbyn. »

  • « La Russie est certainement derrière la candidature de Corbyn »

[Comment [l'@RT_com] de #Poutine soutient Jeremy Corbyn - mon article dans le Dailybeast  goo.gl]

Natalie Nougayrede, chroniqueuse au Guardian et membre de son comité de rédaction, a, quant à elle, tweeté ceci :

[Vu la nature inquiétante du régime de M. Poutine, le temps des ambiguïtés est révolu. - Éditorial du Guardian sur la réaction honteuse de #Corbyn et compagnie concernant le comportement de la #Russie et l'usage qu'elle fait des armes chimiques]

Elle a également retweeté un article de  Nick Cohen, qui titrait  « Jeremy Corbyn n'est pas anti-guerre. Il est tout simplement anti-occident. »

Carole Cadwalladr, Nick Cohen et James Ball, trois journalistes associés au Guardian et à l'Observer, ont été invités à s'exprimer lors d'une conférence d'Integrity Initiative à Londres en novembre dernier.

Cadwalladr a tweeté que « les travaillistes ont un problème avec la Russie », que Seamus Milne, le conseiller de Corbyn est « pro-Poutine » et que « le soutien de Milne à Poutine a fait de lui un outil de la propagande russe ». Ainsi, l'un des tweets de Cadwalladr soulignait :

  • « Voilà que le principal conseiller de Corbyn, Seamus Milne, vient expliquer sur RT [Russia Today, chaîne de télévision officielle Russe, NdT] que c'est l'agression de l'OTAN qui est à l'origine de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. »

Dans un autre tweet, Cadwalladr a déclaré :

@IoWBobSeely dans cette analyse, d'une profondeur étonnante, du profil de Seamus Milne - conseiller en chef de @jeremycorbyn">« Il a, volontairement ou pas, travaillé pour la politique du Kremlin ». Citation extraordinaire du député et expert en activités russes @IoWBobSeely<

Nick Cohen a tweeté : « le parti travailliste est dirigé par des fans de Poutine » et « Qu'est-ce qui est pire ? Farage, Corbyn et les trolls de twitter détournent l'attention des assassinats politiques de la Russie parce qu'ils sont convaincus que Poutine est innocent, ou parce qu'ils sont moralement corrompus ? ». Il a également retweeté un article de l'Observer où il prétendait que les chefs de file travaillistes ont encouragé « le soutien à l'impérialisme russe » et que la politique de Corbyn a donné à la Russie un « laissez-passer » pour la Syrie.

Voici un autre de ses tweets :

[Voici le problème politique qui se pose : les conservateurs ne veulent pas enquêter sur la relation entre la Russie et le Brexit parce qu'ils craignent que cela ne sape le résultat du référendum, et les travaillistes parce qu'ils sont dirigés par des fans de Poutine]

Pour sa part, James Ball a tweeté un lien vers son propre article du New Stateman où il explique que Corbyn « fait le jeu des Russes concernant l'affaire Skripal » et où il l'accuse d'avoir « reçu de l'argent de Russia Today. »

Le lien entre Assange et le Kremlin

Un grand nombre des personnes citées plus haut ont aussi tweeté de fausses affirmations sur Julian Assange et la Russie.

Un article diffamatoire du Guardian sur l'avocat Adam Waldman rendant visite au fondateur de Wikileaks a été retweeté par le compte twitter d'Integrity Initiative lui-même

[Le Lobbyiste américain des oligarques russes a rendu visite à Julian Assange à neuf reprises l'an dernier]

Et sur ce même compte twitter on trouve ceci : « Si vous êtes encore convaincu qu'Assange est une sorte de héros, vous ne méritez que de la pitié. »

Anders Aslund, lui, a tweeté qu'Assange « représente certains organismes russes », que « Wikileaks, Assange et Snowden ne sont ni plus ni moins que des opérations spéciales russes très réussies » et « des agents du Kremlin » et qu'« Assange collabore avec Russia Today en tant que présentateur d'une émission. Il serait étrange qu'il ne soit pas un agent à part entière. »

Cadwalladr a aussi cherché explicitement à associer Assange au Kremlin. Elle a tweeté qu'« Assange et Milne... sont tous deux des agents de la propagande du Kremlin », qu'Assange est un « ami particulier » des services de renseignement russes et que Wikileaks est « de mèche avec... le Kremlin. »

De plus, Cadwalladr a tweeté à de nombreuses reprises qu'« Assange communiquait directement avec les renseignements russes en 2016 » et que « Wikileaks avait sollicité l'aide de ces mêmes renseignements pour déstabiliser la campagne présidentielle américaine ». Cadwalladr affirme ici que Wikileaks avait sciemment collaboré avec eux en divulgant les documents sur le parti démocrate en 2016. En fait il n'existe aucune information ou preuve sur ce point, alors que parallèlement en 2016 de nombreux media étaient en contact avec Guccifer 2.0 et DCLeaks et publiaient les informations de ces deux sites - sites que Cadwalladr ne prend pas pour cible dans ses attaques.

Nick Cohen est lui aussi l'auteur de nombreux propos diffamatoires à l'égard d'Assange, le qualifiant invariablement de « laquais à la solde des Russes », d'« agent de Poutine », de « pro-Poutine », de « lèche-bottes », expliquant qu'il « travaille pour la machine de propagande russe » sachant que « Wikileaks croit tout ce que Poutine lui dit de croire. »

David Leask, reporter en chef au Herald (un quotidien écossais), a qualifié Assange de « fondé de pouvoir du Kremlin », tandis qu'Ann Applebaum tweetait : « Wikileaks est une couverture pour les services secrets russes » tout en ajoutant un lien vers un article portant le même titre. Edward Lucas a retweeté son article du Times, dans lequel il suggérait qu'Assange et Wikileaks faisaient partie du « camp des adorateurs du Kremlin » et David Clark a tweeté qu'« Assange est le complice actif d'autocrates tels que Poutine. »

Des informations à approfondir

Il faut noter quelques points clefs au sujet de cette analyse.

D'abord, certains des tweets, qui ne sont d'ailleurs pas tous reproduits ici, sur Corbyn et Assange, ne se veulent pas malveillants, bien qu'ils soient selon moi généralement injustifiés. D'autres, en revanche, vont plus loin, en insinuant que Corbyn et Assange sont en réalité des agents qui travaillent pour le compte de la Russie et qu'ils contribuent à développer, volontairement et sciemment, les objectifs de cette dernière, tout en n'étant guère plus que des « instruments » - sans pour autant fournir de preuves (ce qui est compréhensible vu qu'il n'y en a pas). On trouve aussi parfois la question de l'association de Corbyn avec d'anciens communistes. Tous ces aspects sont retenus pour jeter le discrédit.

Ensuite, le fait que ces tweets aient un lien avec Integrity Initiative n'est ni reconnu ni prouvé. On sait peu de choses sur le fonctionnement interne de cette organisation. Il est possible que certaines personnes aient été choisies comme collaborateurs par Integrity Initiative précisément à cause des critiques qu'elles avaient formulées par le passé à l'encontre de la Russie, ou de leur empressement à vouloir accuser des personnalités telles que Corbyn de collusion avec cette dernière. Bien que je ne suggère pas qu'il y ait forcément une corrélation entre ce que ces personnes publient sur Twitter et leur rôle au sein d'Integrity Initiative, le dénigrement de Corbyn et d'Assange semble être, parmi ces gens, une sorte de dénominateur commun.

Enfin, et c'est un point tout aussi important, nous n'avons pas fait ici une analyse détaillée de toutes les publications de ces personnes; nous nous sommes limités à leur tweets. Ce n'est pas non plus une analyse détaillée des fausses accusations de liens avec la Russie, portées par des personnes associées au travail d'Integrity Initiative ; plusieurs autres journalistes et personnalités cités dans les documents concernés ne sont pas étudiés ici. Donc, encore une fois, il conviendrait de faire des recherches plus approfondies.

Mark Curtis est historien, spécialiste en politique étrangère britannique et en développement international, et auteur de six ouvrages, dont le dernier en date est une réédition de « Secret Affairs : Britain's Collusion with Radical Islam » [« Secrets d'état : la collusion entre la Grande-Bretagne et l'islam radical », livre non traduit en français, NdT]

Source :  Consortium News, Mark Curtis, 14-01-2019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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