Analyse: Brève et étrange tentative de coup d'État au Gabon

14-01-2019 aa.com.tr 8 min #150762

AA - Istanbul - Ibrahim Tigli

Lundi dernier, un groupe de soldats a initié une tentative de coup d'État au Gabon, pays riche en pétrole et situé en Afrique centrale.

Quelques soldats, dirigés par le lieutenant Kelly Ondo Obiang, ont fait irruption à la radio nationale d'État à 04h30 (heures locales), la semaine dernière, avant d'annoncer qu'ils se sont emparés du gouvernement pour remplacer Ali Bongo, chef d'État actuellement hospitalisé dans un établissement au Maroc.

Au Gabon, l'un des États les plus stables d'Afrique centrale, aucune tentative de coup d'État n'était survenu depuis 1964. La famille Bongo a gouverné le Gabon pendant 51 ans. Omar Bongo, père de l'actuel président, Ali Bongo, a gouverné le pays de 1967 jusqu'à sa mort en 2009.

Depuis cette date, c'est Ali Bongo qui occupe le poste de chef d'État. En 2016, Ali Bongo a remporté les élections avec une très petite marge et a été réélu président. Après l'annonce des résultats électoraux, son adversaire, qui est également son beau frère, Jean Ping, a prétendu que les résultats avaient été manipulés. Des événements ont alors éclaté dans la capitale gabonaise, Libreville, causant la mort de certains soldats.

Deux points ont suscité l'attention au sein de la déclaration lue par les putschistes. Le premier était l'affirmation selon laquelle Ali Bongo n'était plus en mesure de remplir son devoir, faute de problèmes de santé. L'autre était que l'équipe des putschistes avait vengé leurs amis décédés en 2016.

Ces deux situations donnent en réalité des indices relatifs à la cause du coup d'État ainsi qu'aux figures qui pourraient se trouver derrière lui. La tentative de coup d'État a été initié contre la famille Bongo qui a gouverné le pays pendant 51 ans et non pas contre l'actuel président Ali Bongo.

La tentative de coup d'État a eu lieu une semaine après le discours de nouvel an prononcé par Ali Bongo alors en repos au Maroc. Sur les images, Bongo, incapable de bouger sa main droite, paraissait fatigué. Absent à la gouvernance du pays depuis deux mois, Bongo semblait incapable de gouverner l'État.

- Qui pourrait se trouver derrière la tentative de coup d'État?

Il semblerait que les putschistes n'aient rien contre la famille Bongo et que certains des membres de la famille soit également ouverts à l'idée d'un putsch. Au sein de la famille, Ali Bongo a deux rivaux. Sa demi-soeur et son demi-frère. Il y a quatre ans, la demi-sœur, Pascaline Bongo, s'était adressée assez durement à son frère, prétendant que le gouvernement était corrompu. Depuis, elle était devenue l'un des plus importants partisans des partis d'opposition.

Bien que son demi frère, Frédéric Bongo, prenne activement part au sein de l'administration gouvernementale, ce dernier est aussi connu pour être une figure d'opposition. Lorsque le coup d'État a commencé, le nom du demi-frère a d'abord été formulé. Il a été suggéré que ce dernier figurait derrière le coup d'État. Mais Frédéric Bongo est un nom influent aussi bien dans le domaine militaire qu'au sein des services de renseignement. Or, il aurait été plus long de déjouer la tentative de coup d'État s'il l'avait effectivement soutenue. Par ailleurs, la déclaration formulée à l'issue du putsch avorté a montré que le frère Bongo figure parmi les personnes ayant déjoué la tentative.

La probabilité selon laquelle la tentative de coup d'État au Gabon aurait été perpétrée par des personnalités issues de la famille Bongo reste forte. Il semblerait que ces derniers aient tâter le terrain. Parce qu'il est évident qu'une poignée de soldats -moins de dix- échoueraient dans une quelconque tentative de putsch. Cela soulève la question de savoir qui a profité de ces soldats. Si le Gabon avait été un pays marqué par la tradition putschiste, à l'instar de la République Centrafricaine ou encore du Mali, cette tentative aurait pu être considéré comme la «quête d'aventure d'un groupe de soldats».

Alors que les soldats ont annoncé le coup d'État à travers un discours à la radio, vieille tradition putschiste, seuls trois soldats étaient visibles dans les images. Les sept autres soldats qui ont participé au coup d'État ne sont pas apparus.

Le discours de l'ancien ministre des Affaires étrangères, dirigeant actuel de l'opposition, est aussi assez étrange. Il reste difficile pour le moment de déterminer si les critiques formulées à l'égard des erreurs commises par l'actuelle administration [plutôt que la condamnation directe de la tentative] sont un soutien implicite à la tentative ou sont le résultat de son étonnement.

Il y a en réalité une situation extraordinaire non décelée par de nombreux commentateurs. La tentative de coup d'État s'est produite dans un environnement où le gouvernement n'était pas encore officiellement établi. Au Gabon, des élections législatives ont eu lieu entre les 6 et 27 octobre. Les résultats n'ont été annoncées que le 27 décembre. Le gouvernement devait être établi juste après les élections. Le parti démocrate du Gabon actuellement au pouvoir a remporté les élections, avec 98 sièges sur 143 au Parlement. Selon la Constitution, les législateurs élus devaient élire le Président du Conseil et les membres du Conseil. Le gouvernement non encore établi était gouverné par le Président du Sénat.

- Le Président de la Constitution, une figure importante

Si beaucoup de choses ont changé au Gabon au cours des trente dernières années, la Présidente de la Cour constitutionnelle, Marie-Madeleine Mborantsuo, n'a pas changé. Mborantsuo, en service depuis 1991, est connue pour avoir une grande influence. La famille Bongo a également maintenue sa présence par l'intermédiaire de Mborantsuo qui aurait établi le lien entre la France et l'administration gabonaise.

Enfin, la déclaration formulée par Mborantsuo à l'issue du coup d'État devrait être bien lue. Cette dernière a déclaré que «le Gabon a éludé une tentative de coup d'État et l'ordre constitutionnel sera maintenu». Immédiatement après cette déclaration, le gouvernement français a condamné cette tentative.

- Pourrait-il y avoir des puissances étrangères derrière le coup d'État?

Tout d'abord, il serait trop précoce d'affirmer, à ce niveau, la présence de puissances étrangères derrière le coup d'État. Toutefois, il est nécessaire de souligner quelques points.

Pourquoi Ali Bongo est-il allé au Maroc au lieu de la Grande-Bretagne après avoir été victime d'une attaque en Arabie saoudite? Sans aucun doute, son amitié avec le roi du Maroc peut constituer une partie importante de ce choix mais sa femme a expliqué que Ali Bongo serait transporté en Angleterre pour son traitement [affirmant qu'une maison avait été achetée là-bas]. La raison pour laquelle il a été immédiatement emmené au Maroc est inconnue. On ne pouvait s'attendre à un départ d'Ali Bongo [qui n'avait pas de bonnes relations avec la France depuis deux ans] vers la France. Il est évident que ce dernier est allé au Maroc plutôt qu'en Angleterre sous l'influence de la France. Son père, Omar Bongo, était aussi allé en Espagne plutôt qu'en France pour son traitement.

Des nouvelles selon lesquelles la tentative de coup d'État aurait été bloqué par les services de renseignement du Maroc ont pris place dans la presse gabonaise. Ce commentaire est également sans appui. Le Maroc est économiquement un pays influent au Gabon, mais leur service de renseignement n'est pas assez fort. La France est l'État le plus influent dans la majorité de l'Afrique en termes de service de renseignement et de sécurité.

Le coup d'État militaire de 1964 a été supprimé par le soutien de la France, et après ce coup d'État, la France a déployé des troupes dans une région près de la capitale. La présence militaire française dans cette région se poursuit et la seule base militaire étrangère au Gabon appartient aux français. Si le déploiement de troupes américaines par les États-Unis, deux jours avant la tentative de coup d'État, semble plus en rapport avec le Gabon, il se pourrait en fait que les États-Unis aient été informés de l'arrivée du putsch.

- Un nouveau processus commence au Gabon

Après la tentative de coup d'État, il semblerait difficile pour Ali Bongo de gouverner le pays. C'était d'ailleurs ici la volonté de ceux qui se trouvaient derrière le putsch raté. Un consensus avec le nouveau gouvernement est susceptible de surgir et de nouveaux noms émergeront. Ali Bongo, absent du pays pour des raisons de santé, pourrait déclarer son retrait de l'administration même s'il retournait dans son pays après une certaine période.

Au Gabon, les conditions et les relations seront rétablies. Il peut y avoir de nouveaux essais à l'initiative de la France.

En outre, il est nécessaire de voir ce que la France a gagné de ce coup d'État. La tentative de coup d'État perpétrée il a 54 ans avait offert à la France une base militaire. Quel pourrait être, pour la France, la conséquence de cette nouvelle tentative?

L'échec de la tentative de coup d'État au Gabon est une victoire pour l'Afrique et le Gabon. La tentative infructueuse au Gabon montre que la possibilité d'un coup d'État dans les pays africains est maintenant affaiblie et que les tentatives de coup d'État seront loin d'aboutir.

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