Les Usa contre Mbs : pourquoi tant de haine ?

16-12-2018 entelekheia.fr 18 min #149697

Beaucoup de très, très gros intérêts occidentaux veulent voir partir le prince héritier saoudien MBS, que chacun dans le peuple s'accorde à traiter de criminel, principalement à cause de sa guerre contre le Yémen ; une guerre, ou plutôt un massacre qui paradoxalement, n'avait pas l'air de déranger grand-monde parmi nos « élites », toutes à leur enthousiasme sur leurs ventes d'armes à ce royaume pétrolifère à qui toutes les atrocités semblaient permises - jusqu'à ce qu'abruptement, elles s'indignent en chœur de l'assassinat d'un vague collaborateur du Washington Post, Jamal Khashoggi. De sorte qu'on peut à bon droit se poser la question des raisons réelles de ce soudain déchaînement contre lui.

A rapprocher de l'article  « Du rififi chez les néolibéraux : la vraie raison de l'hallali contre MBS ».

Par Darius Shahtahmasebi
Paru sur  RT America sous le titre The real reason Western media & CIA turned against Saudi MBS

Des forces dirigées par des éléments de la CIA et des acteurs puissants des grands médias s'alignent contre le prince héritier d'Arabie Saoudite. Mais qu'est-ce qui se cache réellement derrière cette détérioration des relations, et quelles sont ses implications ?

Après l'assassinat brutal du chroniqueur du Washington Post Jamal Khashoggi, les médias occidentaux et diverses entités, dont la CIA, semblent avoir tourné le dos au prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS). En réponse au scandale, le Guardian a publié une vidéo que sa peu méritoire célébrité, Owen Jones, a  sous-titrée « L'Arabie Saoudite est l'une des plus grandes menaces sur Terre. Il est temps d'arrêter de soutenir son régime répugnant. »

Le Guardian n'était pas le seul à le condamner. « Il est grand temps de mettre fin à l'impunité saoudienne », a écrit Hana Al-Khamri sur Al-Jazeera. « Il est temps pour l'Arabie Saoudite de dire la vérité sur Jamal Khashoggi «, a déclaré pour sa part le comité de rédaction du Washington Post. Politico a titré : « La tragédie de Jamal Khashoggi ».

Même d'obscurs think tanks comme le Council on Foreign Relations ( CFR) et l' Atlantic Council ont publié des articles critiques sur l'Arabie Saoudite à la suite de la mort de Khashoggi.

Un certain nombre d'entreprises ont commencé à  se retirer de l'argent saoudien après la mort du journaliste, y compris les principaux représentants de médias du monde comme le New York Times, le rédacteur en chef du journal The Economist Zanny Minton Beddoes, Arianna Huffington (Huffington Post), CNN, CNBC, le Financial Times, Bloomberg, le PDG de Google Cloud, pour n'en nommer que quelques-uns.

La CIA a conclu que MBS avait personnellement ordonné la mort de Khashoggi, et l'a, semble-t-il, généreusement  claironné. Antonio Guterres, secrétaire général de l'ONU, a également pris le temps  d'exprimer sa préoccupation à la suite de la confirmation de ce meurtre par l'Arabie saoudite.

Au moment du scandale, l'ancien directeur de la CIA John Brennan a  déclaré sur MSNBC que la mort de Khashoggi signerait la chute de MBS. De plus, le Sénat américain vient de voter en faveur de la fin de l'implication américaine dans la guerre de l'Arabie Saoudite au Yémen (ce n'est qu'une  victoire symbolique, mais c'est un sujet pour un autre article), dans ce qui était clairement un coup porté  personnellement à MBS.

La seule personne qui semblait continuer à maintenir l'ancien indéfectible soutien américain à l'Arabie Saoudite, donc à MBS, même après toutes les preuves publiques contre lui, était le  président américain lui-même. Après des années de bombardement du Yémen, de parrainage de  groupes terroristes au Moyen-Orient, en Asie, dans le  Pacifique et au-delà, pourquoi une opposition aux dirigeants de l'Arabie Saoudite n'émerge-t-elle qu'aujourd'hui ? N'oublions pas que les médias occidentaux ont passé des années à investir dans une campagne de relations publiques destinée à dépeindre MBS en  « réformateur ».

Susan Rice, ancienne conseillère à la sécurité nationale sous le second mandat de Barack Obama, a écrit un article dans le New York Times, dans lequel elle qualifiait MBS de « partenaire sur lequel on ne peut pas compter ». Rice y conclut que MBS n'est pas et ne peut plus être considéré comme un partenaire fiable des États-Unis et de ses alliés. Mais pourquoi cela ? Est-ce parce que MBS est responsable de certaines des pires violations des droits de l'homme dans son propre royaume ainsi qu'au Yémen ? Est-ce à cause du soutien de MBS à des groupes comme Daech et Al-Qaïda ? Non, selon Susan Rice, nous ne devons pas « rompre notre relation importante avec le royaume, mais nous devons préciser que nous ne pouvons pas continuer comme si de rien n'était tant que le prince Mohammed continuera à exercer un pouvoir illimité ».

On observera que la dernière partie de l'article de Rice reflète presque le mot pour mot la position de l'ancien directeur de la CIA Brennan, qui a déclaré cela sur MSNBC :

« Il est très important pour nous de maintenir nos relations avec l'Arabie Saoudite. Et si c'est Mohammed ben Salmane qui est le cancer ici, eh bien, nous devons être en mesure de trouver des moyens d'éliminer le cancer et d'aller de l'avant avec cette relation cruciale pour la stabilité régionale et nos intérêts nationaux. »

En réalité, c'est probablement le problème qu'ont les médias occidentaux et les conseillers gouvernementaux avec MBS. Outre le fait qu'il aurait joué un rôle majeur dans l'assassinat brutal d'un journaliste de leur monde (l'Arabie Saoudite aurait torturé et  tué un autre journaliste peu de temps après Khashoggi, mais les médias occidentaux sont restés étrangement silencieux sur ce deuxième meurtre), MBS n'est pas critiqué pour son incroyable mépris envers les droits de l'homme. En fait, à en croire Rice, si les États-Unis devaient punir MBS, il se « comporterait probablement de manière encore plus irresponsable pour démontrer son indépendance et se venger de ses anciens partenaires occidentaux. »

Voyez-vous, le problème avec MBS n'est pas que ce soit un criminel de guerre et un meurtrier de masse, mais qu'il soit trop « indépendant » au goût des États-Unis.

La semaine dernière, l'Arabie Saoudite et les autres grands producteurs de pétrole se sont rencontrés à Vienne lors de la dernière grande réunion de l'année de l'OPEP. Comme le  note Foreign Policy, l'Arabie Saoudite reste le plus grand producteur de pétrole au sein de l'OPEP, mais elle doit faire face aux États-Unis et à la Russie qui « pompent du pétrole à des niveaux record ». Ensemble, les trois pays sont les principaux producteurs de pétrole du monde, ce qui signifie que toute décision coordonnée prise entre ces trois pays peut avoir des répercussions mondiales.

Cependant, il semble que l'une de ces trois nations finira par tirer la plus courte paille si les deux autres forment une alliance étroite. Comme l'explique Foreign Policy,

« Mais à Vienne, l'Arabie Saoudite a plus en tête que de simplement stabiliser les prix du pétrole. Reconnaissant qu'elle ne peut plus façonner le marché mondial du pétrole par elle-même, mais qu'elle a besoin de la coopération de la Russie, l'Arabie Saoudite espère officialiser un accord provisoire entre l'OPEP et Moscou qui a débuté en 2016, à une époque où le pétrole bon marché représentait également une menace pour les régimes dépendants du pétrole. Cet accord informel expire à la fin de l'année, mais les Saoudiens voudraient rendre permanente la participation de la Russie au cartel. »

Les responsables russes signalent depuis un certain temps déjà leur intention de formaliser cet accord. Compte tenu de l'hystérie qui règne dans les médias occidentaux au sujet de tout ce qui est russe, il n'est pas exagéré de dire que ce genre de nouvelle n'est pas très bien accueilli par les dirigeants.

Plus tôt cette année, la Russie et l'Arabie Saoudite ont  annoncé qu'elles « institutionnaliseraient » l'accord bilatéral de deux ans visant à coordonner les objectifs de production de pétrole afin de maintenir un levier sur le marché mondial.

Alors que le président américain Trump a soutenu et  défendu MBS bec et ongles pendant cette « crise », la vérité est que les États-Unis ont eux-mêmes créé le problème. Il n'y a pas si longtemps, Trump a  déclaré avoir dit au roi saoudien Salmane que son royaume ne tiendrait pas deux semaines sans le soutien américain.

L'Arabie Saoudite est en train d'apprendre, et assez rapidement, qu'en fin de compte, il peut être payant de ne pas avoir tous ses œufs dans le même panier de superpuissances géopolitiques.

L'Arabie Saoudite s'intéresse de plus en plus à Moscou depuis la  visite historique du roi Salmane à Moscou, en octobre 2017. Si Trump s'est ouvertement vanté de ses contrats d'armement record avec les Saoudiens, la vérité est que ses 110 milliards de dollars d'accords sur les armes  ne sont apparemment que des lettres d'intérêt ou d'intention, mais pas des véritables contrats. L'accord formel sur les armes entre les États-Unis et les Saoudiens n'a pas encore été conclu, et pendant ce temps, l'Arabie Saoudite négocie l'achat du système de défense aérienne S-400 avec la Russie - Comme le note le Washington Post, malgré  les demandes répétées des États-Unis à l'Arabie Saoudite pour qu'elle renonce aux armes de la Russie.

La menace économique qu'une Arabie Saoudite « indépendante » sous la direction de MBS représente pour Washington est plus importante qu'il n'y paraît et pourrait même créer un effet domino.  Selon CNN, la Russie et l'Arabie Saoudite « se livrent une lutte acharnée pour la première place de fournisseur de la Chine, un importateur majeur d'énergie doté d'un appétit insatiable pour le brut ».

 L'arrivée du pétro-yuan chinois représente un casse-tête majeur pour Washington et son contrôle sur l'Arabie Saoudite.  Selon Carl Weinberg, économiste en chef et directeur général de High-Frequency Economics, la Chine « contraindra » l'Arabie Saoudite à vendre du pétrole en yuans chinois au lieu de dollars américains. Il faut garder à l'esprit que la Chine a maintenant dépassé les États-Unis en tant que « premier importateur de pétrole de la planète ». Ces attaques directes contre le dollar américain auront d'énormes implications sur son statut actuel de réserve mondiale.

Si l'Arabie Saoudite grimpe à bord du pétro-yuan chinois, le reste de l'OPEP finira par suivre, et les États-Unis n'auront peut-être pas d'autre choix que de déclarer que tous ces pays ont un soudain, et urgent besoin de  « liberté » et de « démocratie ».

Une fois bien compris que les médias américains et la CIA ne s'élèvent pas contre MBS pour sa longue liste de violations des droits de l'homme, la question devient : pourquoi - pourquoi ont-ils décidé maintenant, et de cette manière, de se fixer sur MBS et de le montrer exactement tel qu'il est.

De toute évidence, le mobile de ces postures médiatique outrées est un peu plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord.

Tout simplement, évincer MBS et le remplacer par un prince héritier à l'échine plus souple envers l'impérialisme américain pourrait faire obstacle aux relations de l'Arabie Saoudite avec les adversaires de Washington, la Russie et la Chine.

Darius Shahtahmasebi est un analyste juridique et politique néo-zélandais spécialisé en droit humanitaire et en droit des immigrés et réfugiés.

Traduction et note d'introduction Entelekheia

 entelekheia.fr

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