Jour 6 : Alerte à la climatisation

08-12-2018 reporterre.net 8 min #149345

Tous les jours, notre envoyée spéciale vous raconte les coulisses, les anecdotes et les coups de théâtre de la COP24, qui se déroule en Pologne, du 2 au 14 décembre.

  • Katowice (Pologne), envoyée spéciale

 Vendredi 7 décembre : Alerte à la climatisation

Des petits mots d'amour au pavillon indonésien.

Au sixième jour de la COP, vendredi, les délégués des États continuaient à finaliser dans l'ombre le texte qu'ils présenteront samedi soir aux ministres pour les négociations les plus sensibles. Pendant ce temps-là, la conférence des parties continue à bruisser d'une cascade d'événements.

Mais où se cachent-ils ? Hier soir, comme tous les soirs depuis mon arrivée à Katowice, je n'ai pu m'empêcher de m'interroger : où disparaissent donc les milliers de délégués, membres d'ONG, volontaires ou journalistes du monde entier, une fois qu'ils ont remisé leurs stylos après leur si intense journée ? Certes, de nombreux négociateurs ne quittent les salles de réunion que tard dans la nuit, tandis que d'autres, épuisés, filent se requinquer dans leur chambre d'hôtel, mais tout de même, cela devrait être l'effervescence en ville, non ? Le mystère reste entier : toujours est-il qu'à 19 heures comme à 23, le centre-ville de Katowice reste aussi placide qu'un lac suisse.

Pour cette sixième journée de conférence climatique, je vous propose de déambuler sans but précis dans les couloirs de la COP et ses dizaines de préfabriqués, en repartant du matin. À 9 heures, force est de constater que les side events les dizaines d'événements organisés chaque jour en marge des négociations ont moins la cote, et ce d'autant moins quand ils optent pour des intitulés aussi cabalistiques que celui-ci : « Les +1, l'essence de devenir un acteur de la transformation ». Honnêtement, vous, vous seriez levés pour suivre ça ?

Une assistance plus que clairsemée vendredi à 9 heures sur un « side event » au nom incompréhensible.

J'ai continué ma route, croisant des personnes toutes plus cosmopolites les unes que les autres : un père Noël polonais, une danseuse balinaise, des Amérindiennes en costume traditionnel, des militaires polonais en uniforme, ou encore une manifestation improvisée au beau milieu d'un couloir, appelant à la fin du financement des énergies fossiles.

Manifestation dans un couloir de la COP contre le financement des énergies fossiles.

Dans ce magma d'événements, j'ai fini par me décider pour une conférence de presse sur la construction et la rénovation énergétique dans le bâtiment, un secteur bien moins largement couvert que celui des transports. Il représente pourtant près de 40 % des émissions totales de CO2. Une comparaison donnée vendredi matin lors de la conférence frappe les esprits : « Chaque semaine, une surface de plancher équivalente à la taille de Paris est construite dans le monde », engendrant souvent des infrastructures à fortes émissions qui nous accompagneront pendant des décennies. Selon Yves-Laurent Sapoval, conseiller à la Direction française du logement, 60 % du CO2 est émis dans la construction et 40 % lors du fonctionnement de l'habitation.

Un rapport de l'Alliance mondiale pour les bâtiments et la construction, réalisé en coopération avec l'Agence internationale de l'énergie et l'ONU Environnement, souligne un défi émergent : celui du refroidissement des bâtiments. Depuis quelques années, on observe en effet une forte hausse de la consommation en énergie des systèmes de climatisation (+ 25 % depuis 2010), et ce en raison de « l'amélioration des revenus dans les pays en développement et de la hausse des températures ». Sans mauvais jeu de mots, un chiffre fait froid dans le dos : on recense désormais 1,6 milliard de climatiseurs dans le monde. La question du logement et de la construction est donc cruciale si l'on veut limiter le réchauffement planétaire. Malheureusement, expliquent les experts, seule une centaine d'États, sur les 196 signataires de l'accord de Paris, ont fourni des engagements de réduction de leurs émissions carbonées les NDC contenant des mesures spécifiques visant à améliorer l'efficacité énergétique des bâtiments. Et dans cette centaine de NDC, seule une poignée « aborde la construction et le "carbone incorporé", lié à la fabrication de matériaux tels que l'acier et le ciment utilisé pour la construction ». Autrement dit, il y a encore du pain sur la planche pour réduire l'empreinte carbone de ce secteur crucial.

« C'est une grande plateforme pour nous : on a le droit à une émission télé quotidienne et gratuite »

Dans les locaux préfabriqués de la COP, tantôt glacés, tantôt surchauffés, où l'efficacité énergétique est un concept exotique, j'ai repris ma déambulation. Dans le secteur des pavillons nationaux, mon attention a été attirée par l'un d'entre eux. Alors que depuis six jours, je passais devant le stand bleu océan du World Wide Fund (WWF), j'ai soudain réalisé qu'il avait muté dans la nuit pour se transformer en un « US Climate Action Center », en d'autres termes le « Centre d'action climatique des États-Unis ». Pour rappeler qu'en dépit des déclarations de leur président, Donald Trump, ils sont toujours dans l'accord de Paris, des ressortissants étasuniens ont donc monté à Katowice leur boutique éphémère sous l'étendard « We Are Still In » (« Nous sommes toujours dans la partie ») : durant quatre jours devaient s'y succéder plusieurs dizaines de simples citoyens, représentants des États, des villes, des entreprises ou encore du secteur sanitaire ou culturel, pour faire part de leur détermination à agir et des efforts qu'ils mènent pour la transition.

Le pavillon du US Climate Action Center à la COP24.

Puisqu'on parle des États-Unis, voici une autre figure récurrente de cette COP : Stuart Scott. Chaque jour, à 15 heures, il apparaît, avec sa cravate et son pull rouges, sur les écrans de retransmission de la COP pour un side event généralement assez prisé des journalistes, tantôt avec la jeune Suédoise Greta Thunberg, tantôt avec les activistes londoniens d'Extinction Rebellion ou encore avec le scientifique britannique Peter Wadhams, expert de l'océan Arctique. Il y a un an, quelque 15.000 scientifiques du monde entier  lançaient leur « Alerte à l'humanité », pour avertir de l'urgence à agir contre le changement climatique. Quand il a eu vent de cette initiative, Stuart Scott a contacté les responsables de l'appel. « Je leur ai dit qu'ils passaient à côté de la principale partie prenante dans ce combat : les gens. Je leur ai alors proposé de créer une interface avec le public. Et ils ont accepté. » Depuis, sur son site ScientistsWarning.org, le sexagénaire relaie des informations sur le climat ou la politique environnementale étasunienne.

L'Étasunien Stuart Scott présentant un side event vendredi 7 décembre à la COP24.

Que pense-t-il de la COP ? « C'est une grande plateforme pour nous : on a le droit à une émission télé quotidienne et gratuite. » Et sinon ? « C'est juste une perte de temps, cette COP ». Avec son franc-parler et son discours écologiste très militant, il fait parfois peur aux scientifiques, qui aimeraient plus de retenue. Retenue ou pas, c'est lui qui a eu pris l'heureuse initiative d'inviter à la COP la jeune Suédoise Greta Thunberg, devenue depuis peu une icône de la jeunesse en colère. Quand Antonio Guterres a vu toutes les interviews d'elle à Katowice,  il a demandé à la rencontrer. « Et alors, face aux caméras du monde entier, se réjouit encore le talentueux trouble-fête, elle a gentiment donné une leçon aux États » sur leur intolérable défaillance face à l'urgence climatique.

La Spodek Arena au loin.

 reporterre.net

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