Jour 5 : Les Gilets jaunes s'invitent à la Cop

07-12-2018 reporterre.net 8 min #149300

Tous les jours, notre envoyée spéciale vous raconte les coulisses, les anecdotes et les coups de théâtre de la COP24, qui se déroule en Pologne, du 2 au 14 décembre.

  • Katowice (Pologne), envoyée spéciale

 Jeudi 6 décembre : Les Gilets jaunes s'invitent à la COP

Au 5e jour de la COP, la question des Gilets jaunes s'est invitée à Katowice, où le « cas français » divise. Tandis que certains y lisent la nécessité à mieux communiquer autour des politiques climatiques, d'autres, comme les travailleurs polonais du charbon, s'en saisissent pour défendre le maintien des énergies fossiles.

La journée a commencé par une rencontre aussi inattendue que fortunée. Alors que je préparais le programme de la journée dans cette salle de presse reculée, je suis tombée nez à nez avec le président polonais de la COP, Michal Kurtyka. J'ai donc tenté ma chance. En français, puisque le jeune (45 ans) et sémillant vice-ministre de l'Environnement a fait ses études en France, sur les bancs de Polytechnique. Je lui ai demandé ce qu'il pensait de la crise française des Gilets jaunes et s'il ne craignait pas qu'un tel événement n'écorne les ambitions de certains États. En dépit d'une attachée de presse qui le tirait sans cesse par la manche pour l'encourager à partir, il a tenu bon et m'a gentiment répondu que cette question n'avait pas d'incidence sur la COP, puisqu'il s'agissait d'un « problème national ». National, national, mais ça a tout de même un lien direct avec le message de la « transition juste » qu'il porte depuis dimanche, non ? C'est vrai, a-t-il reconnu, et d'ailleurs, « l'exemple de la Pologne montre qu'on peut mener une politique en accord avec sa population, même si c'est une politique difficile ». C'est à ce moment-là que je lui ai rappelé que la Pologne, avec une électricité produite à 80 % grâce au charbon, n'était pas véritablement engagée dans ce qu'on pouvait qualifier de transition énergétique.

Le président polonais de la COP, Michal Kurtyka.

« N'oubliez pas le point de départ », m'a-t-il répondu, justifiant la situation actuelle par « la folie des grandeurs des communistes ». « Notre mix est hérité de décisions qui étaient planifiées à Moscou. » La Pologne a donc misé sur le seul charbon, « alors que tous ses voisins avaient la diversité des mix : Lituanie, Tchéquie, Slovaquie, Ukraine... Tous avaient des centrales nucléaires, sauf la Pologne ». Cette dernière étant dotée d'« une surcapacité d'usines de production d'électricité relativement neuves fonctionnant au charbon, il faut un petit peu de temps pour engager un changement ».

La crise française est un argument idéal pour justifier le malaise social et discréditer tout effort de transition énergétique, présentée comme inéquitable

D'ailleurs, s'est-il défendu, la source qui sera la plus développée dans le mix polonais dans les années à venir sera le photovoltaïque. Un mégawatt sur quatre de la puissance installée en 2035 viendra du photovoltaïque ». Cependant, la Pologne a autorisé il y a peu la construction d'une nouvelle centrale à charbon.

Le gouvernement fait écho à la société polonaise. On a appris jeudi que le syndicat polonais Solidarnosc (Solidarité), qui avait mené la révolte contre le régime communiste dans les années 1980, s'alliait avec un sulfureux lobby étasunien, le Heartland Institute, climatosceptique patenté et l'un des plus vigoureux défenseurs de l'industrie des énergies fossiles. Dans un communiqué, les deux nouveaux partenaires ont exprimé « leur scepticisme face aux allégations » selon lesquelles « le monde est au bord d'une catastrophe climatique ». Pour eux, aucun « consensus scientifique » n'existe sur les causes du changement climatique et ils « croient que les leaders mondiaux devraient plutôt concentrer leurs efforts sur l'accès abordable et facile à l'énergie afin d'améliorer les conditions de vie partout dans le monde ».

Pour un syndicat comme Solidarnosc, la crise française est un argument idéal pour justifier le malaise social et discréditer tout effort de transition énergétique, présentée comme inéquitable.

D'où l'objet de la conférence de presse organisée par plusieurs ONG à la mi-journée : « Comment mettre en œuvre une politique climatique en accord avec l'impératif de justice sociale ? » Pour les intervenants, la crise des Gilets jaunes en France prouve qu'un instrument de politique climatique mal conçu peut entraver une action pourtant urgente et nécessaire.

« La notion de justice sociale est présente dans l'accord de Paris », a relevé Pierre Cannet, de WWF France. Le défi à présent pour le gouvernement est « de mettre en œuvre la transition de la manière la plus juste possible ». Pour lui, il serait faux « de dire que les Français sont contre la transition, ce n'est pas comme en Pologne. Il est clair qu'en France, il y a une mobilisation pour le climat ».

Pierre Cannet, de WWF France.

L'État doit montrer aux contribuables que cette taxe a servi à financer des solutions tangibles qui améliorent leur vie au quotidien

C'est ce que semble démontrer l'exemple canadien. En effet, bien avant la France, il y a onze ans, l'État de Colombie-Britannique a lancé sa propre taxe carbone. Sans jamais créer d'émeutes. Pourquoi une telle réussite ? C'est ce qu'a brillamment analysé Tzeporah Berman, conseillère auprès du gouvernement de Colombie-Britannique.

Cette taxe, qui couvrait 70 % des émissions, a été mise en place en juillet 2008. Son principe était très simple, a-t-elle détaillé : « Elle s'appliquait à toutes les énergies fossiles utilisées pour la cuisine, l'électricité ou les transports et tolérait très peu d'exceptions. » Fixée à 10 dollars la tonne en 2012, elle a ensuite augmenté de 5 dollars par an pour atteindre 30 dollars la tonne en 2012. Résultat : « De 2008 à 2012, la consommation d'énergies fossiles a diminué de 17 % alors que durant la même période, le reste du Canada a vu ses émissions grimper de 1 %. » Dans le même temps, l'économie de la Colombie-Britannique a connu une croissance de 16 % et affiché le taux de chômage le plus bas du pays.

Tzeporah Berman, conseillère auprès du gouvernement de Colombie-Britannique.

Le Canada a bien compris l'intérêt d'une telle taxe puisqu'il vient d'annoncer qu'il allait étendre ce dispositif à tout le pays l'an prochain. « Une augmentation continue des prix est nécessaire pour réduire les émissions », a plaidé Tzeporah Berman, à condition, a-t-elle alerté, de compenser les revenus des plus vulnérables. Chez elle, le gouvernement a en effet « créé un système qui rend cet argent aux gens sous forme de réductions d'impôts. Pendant les trois premières années, 1,8 milliard de dollars canadiens [1,2 milliard d'euros] ont ainsi été redistribués en fonction des usages et des besoins », aux plus défavorisés.

Pour la chercheuse canadienne, la communication est essentielle. L'État doit montrer aux contribuables que cette taxe a servi à financer des solutions tangibles qui améliorent leur vie au quotidien : de nouveaux projets de transport, des aides à l'achat de véhicules électriques et à la rénovation des logements. « Cela a créé une meilleure acceptation. Ainsi on a probablement évité de graves conflits, estime-t-elle. Les sondages indiquent que 70 % des personnes interrogées en Colombie-Britannique aiment notre taxe. » Elle leur donne « un sentiment d'utilité et de fierté ». Un exemple qui devrait peut-être inspirer le gouvernement français.

Un couloir de la COP.

Pour finir, et alors que depuis quelques jours pleuvent les rapports angoissants sur la hausse des émissions, reparties plus fort que jamais en 2018, ou sur la pollution qui tue chaque année 7 millions d'êtres humains, je vous laisse sur cette petite phrase entendue au détour d'une énième conférence sur la transition. Elle émane d'un responsable onusien du nom de Martin Frick :

Le changement arrive très lentement, insupportablement trop lentement, à tel point qu'à un moment, on est prêt à désespérer que ce changement puisse jamais avoir lieu. Mais c'est exactement à ce moment-là que vous n'êtes plus qu'à quelques millimètres d'aboutir. J'ai eu le privilège d'être à Berlin Est en août 1989, je parlais avec des gens persuadés de ne pas assister à un changement de régime de leur vivant. Deux mois plus tard, c'était fini. »

 Mercredi 5 décembre : « Si seulement on pouvait couvrir la crise climatique comme un match de football »

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