Jour 4 : « Si seulement on pouvait couvrir la crise climatique comme un match de football » »

06-12-2018 reporterre.net 8 min #149234

Tous les jours, notre envoyée spéciale vous raconte les coulisses, les anecdotes et les coups de théâtre de la COP24, qui se déroule en Pologne, du 2 au 14 décembre.

  • Katowice (Pologne), envoyée spéciale

 Mercredi 5 décembre : « Si seulement on pouvait couvrir la crise climatique comme un match de football »

Au quatrième jour de la COP, la jeune Suédoise Greta Thunberg a continué son marathon médiatique, attirant à chaque apparition de nombreux fans. Une bouffée de colère et de vérité, alors que dans les salles obscures de la conférence, les délégations continuaient à négocier à petit pas.

Quatre jours déjà que la COP s'est ouverte, et le programme est toujours aussi fourni. Alors que vous pourriez imaginer que, pour un tel événement, les journalistes disposent d'un emploi du temps bien calé depuis des lustres, la réalité est tout autre. Car dans une COP, le programme définitif de la journée n'est finalisé que... la nuit d'avant. J'ai bien dit la nuit, et pas le soir, hein... C'est-à-dire, lectrices, lecteurs, que la veille à minuit, je ne sais toujours pas exactement quel événement, plénière, briefing ou conférence de presse je serai à même de suivre pour vous le lendemain. Tout cela ne peut se caler qu'au lever : apparaissent alors, dans des applications ou des sites tous moins intuitifs les uns que les autres, des dizaines d'événements sous des intitulés extrêmement sibyllins.

La journée se passe donc ensuite entre promesses tenues, espoirs déçus et toute une ribambelles de rencontres inopinées qui font tout le sel d'une telle conférence. Pour cette quatrième journée, j'ai finalement décidé de faire l'impasse sur les plénières rébarbatives pour privilégier des rencontres avec quelques personnes particulièrement inspirantes.

Ça a commencé par une passionnante conférence de l'organisation londonienne Carbon Tracker qui en quelques diapos assorties de jolies formules s'est attelée à atomiser « cinq mythes sur la transition énergétique ». Son objectif : rabattre le caquet des « marchands de doute », hommes politiques ou représentants de l'industrie pétrolière, qui depuis une trentaine d'années déploient des arguments fallacieux pour discréditer les alternatives au gaz, au pétrole et au charbon, à l'image des cigarettiers qui durant 50 ans ont milité pour défendre la prétendue innocuité du tabac.

Parmi ces mythes, Kingsmill Bond a démonté celui consistant à dire que les énergies fossiles ne sont pas substituables et que les énergies renouvelables sont aujourd'hui « trop marginales pour compter ». Pour l'analyste britannique, ce n'est pas un argument valide. « Regardez », a-t-il dit en montrant un graphique illustrant la disparition des chevaux comme moyen de transport au début du XIXe siècle, « le pic survient toujours avant la chute ». Ainsi, en 1910, date à laquelle la population chevaline était à son acmée, personne n'aurait jamais osé parier sur les premières automobiles. Dix ans plus tard, les chevaux étaient déjà deux fois moins nombreux. Quant à ceux qui proclament inlassablement que la fabrication des éoliennes consomme une énergie folle, ils oublient de dire « qu'en trois mois de fonctionnement, une éolienne a payé l'énergie qui a été nécessaire pour la construire ».

Le climatologue belge Jean-Pascal van Ypersele et l'analyste de Carbon Tracker Kingsmill Bond.

« Et puis, a terminé l'analyste, il y a ce fameux mythe selon lequel interdire l'extraction des énergies fossiles serait une injustice faite aux pays pauvres dont ce serait le seul moyen d'améliorer leurs conditions de vie. C'est faux de dire qu'on aide les pauvres en les aidant à construire une technologie qui est en train de mourir, alors qu'il est moins cher pour eux d'investir dans les renouvelable que de construire une centrale à charbon. »

Grève du vendredi

Mais la plus belle surprise, mercredi, a été une autre rencontre : celle de la jeune Suédoise Greta Thunberg, qui s'est fait connaître cet automne par ses « grèves du vendredi » (#FridayStrike) où, plutôt que d'aller en cours, elle a décidé de faire un sit-in devant le Parlement jusqu'à ce que le gouvernement prenne des mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre suédoises et se mette en conformité avec l'Accord de Paris. Alors que certains de mes confrères la boycottent, se disant blasés de la voir intervenir tous les jours dans différents événements de la COP, je me suis tout de même laissée tenter. Et j'ai bien fait : ce fut le moment le plus fort que j'ai vécu de ces quatre jours et, je dois bien vous l'avouer, de ces derniers mois.

Quand vous la voyez pour la première fois avec ses longues tresses châtain, vous ne lui donnez pas ses 15 ans, mais deux ou trois de moins peut-être. Elle paraît si jeune, si frêle aussi. Et puis elle commence à parler, avec son regard pénétrant, son visage sérieux et son front souvent plissé ; vous êtes alors bluffé par sa détermination et sa maturité.

C'est à l'âge de huit ans qu'elle a commencé à prendre conscience de la réalité du changement climatique, me raconte son père, Svante Thunberg, qui a fait le voyage avec elle de Suède jusqu'à Katowice en voiture électrique (quatre jours de trajet aller-retour...). Elle s'est mise à lire sur le sujet, à rencontrer des scientifiques, et « elle nous a forcés à changer », sa femme et lui. « En Suède, nous vivons dans un pays où nous avons une grosse empreinte carbone. Même si l'on devient végétarien et qu'on ne prend plus l'avion - comme ils le font désormais - on consomme encore trop de CO2. » Après l'été, leur fille leur a parlé de son projet de faire la grève de l'école tous les vendredis, et d'organiser un sit-in devant le Parlement. « On lui a dit non, bien sûr, car c'était risqué. Elle nous a répondu qu'elle le ferait quand même. Alors on a suivi. »

« Le premier jour, raconte Greta, il faisait très froid, il pleuvait, j'étais seule. Et puis le deuxième jour, des gens ont commencé à me rejoindre. » Au point que depuis, elle est devenue une icône pour des enfants ou des adolescents du monde entier, comme en Australie où le mouvement a fait tâche d'huile dans les établissements scolaires, au point d'agacer sérieusement le gouvernement. Il y a quelques jours, la Suédoise était même à Londres pour soutenir le mouvement citoyen Extinction Rebellion.

Le mieux est peut-être de l'écouter parler. Florilège :

La première chose que j'ai apprise avec tout ça, c'est qu'on n'est jamais trop petit pour faire la différence. J'ai rencontré des politiciens, des journalistes : cela m'a étonnée, ils n'ont aucune idée de qu'est le changement climatique ou de ce qu'est par exemple l'effet d'albedo. »

« Le travail des hommes politiques n'est pas de sauver le monde, mais d'engranger des votes et on n'obtient pas des votes en disant la vérité sur le climat. »

« Nous les jeunes, nous devons nous mettre en colère. Nous devons réaliser que c'est notre avenir qui est en jeu. »

« Nous devrions nous éduquer nous-mêmes et engager des changements au niveau individuel : arrêter de prendre l'avion, devenir végétarien, en tant que journaliste, écrire à propos de cette crise climatique. Si seulement on pouvait couvrir la crise climatique comme un match de football... »

Nils Agger, d'Exctinction Rebellion, interviewé par Vincent Vierzat, de Partager c'est sympa.

D'autres citoyens engagés ont attiré mon attention mercredi : les représentants du mouvement d'action non-violente Extinction Rebellion qui le 17 novembre est parvenu à bloquer le centre-ville de Londres durant pas moins de cinq heures. Contrairement à un mouvement comme Alternatiba en France, « nous, on ne cherche pas tant à proposer des alternatives qu'à défendre un meilleur processus démocratique. C'est un moment de changement politique », me raconte Nils Agger. « Lentement mais sûrement, le mouvement s'ouvre à d'autres, beaucoup de jeunes dans la vingtaine, qui ont 19-22 ans se mobilisent, ils y mettent énormément de passion, mais on voit aussi monter à bord des grands-parents. Et progressivement la communauté des musulmans, celle des Noirs ou encore des femmes. »

En dépit des centrales à charbon fumant au loin dans le ciel de Pologne ou du moratoire français sur les taxes sur l'essence, mercredi à Katowice, on se prenait à croire que le changement était possible, et l'action à nos portes...

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