La rénovation thermique, un formidable potentiel négligé par le gouvernement

06-12-2018 reporterre.net 14 min #149230

Rénover les passoires thermiques devrait être l'un des fers de lance de la lutte contre le réchauffement climatique. Mais face au labyrinthe administratif pour décrocher une subvention et le désintérêt du gouvernement, les choses avancent trop lentement.

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Six millions de tonnes de CO2. Voici ce que la France pourrait éviter de rejeter dans l'atmosphère si elle rénovait toutes les passoires thermiques [1] du pays, selon les chiffres de Cler,  le réseau pour la transition énergétique. Certains diront que c'est une broutille face aux 463 millions de tonnes de CO2 émises en 2016 par notre pays (+3,6 %). Mais à l'heure de la COP24 et face à l'extrême urgence climatique, il n'y a pas de petit profit. D'autant que les populations les plus touchées, celles qui vivent dans ces courants d'air, sont les plus précaires. Et donc les plus exposées aux méfaits du changement climatique.

Quelques chiffres permettent de mesurer l'ampleur du phénomène. L'an passé, 15 % des Français ont déclaré avoir eu froid, selon l'Ademe. Près 3,3 millions de ménages, soit 6,7 millions de personnes, sont en situation de précarité énergétique [2]. Selon le Secours catholique, le montant médian des impayés de factures d'énergie atteint aujourd'hui 789 euros. En dix ans, il a augmenté de 189 euros. Quant à l'électricité, son coût a flambé de 44 % sur la même période.

Au regard d'une telle inflation, on peut comprendre que les plus modestes renoncent bien souvent à allumer leur chauffage. « Certains se contentent de vivre dans une seule pièce. Les plus en difficultés n'ont même plus les moyens d'allumer la lumière et demeurent dans le noir, avec des lampes électriques » nous explique, Jacqueline Brahim, la première bénévole de l'association Éco-habitat. Ces gestes, devenus parfois des réflexes, ont des conséquences désastreuses sur la santé, sur le moral et sur l'estime de soi.

Le dédale administratif des subventions pour la rénovation thermique

Alain Rousselle en sait quelque chose. Après plusieurs accidents de la vie, cet homme aux longs cheveux gris, très bricoleur, s'est retrouvé avec sa femme Ana et leurs deux enfants dans l'incapacité de payer leurs factures. Impossible de remplir la cuve de fioul qui chauffait leur maison de Montreuil-sur-Brêche (Oise). Ils auraient dû débourser plus de 1.000 euros pour 1.000 litres de fioul, contre 721 euros douze mois auparavant. La facture n'avait pas été aussi élevée depuis 2012.

Résultat, leur intérieur se dégrade, l'humidité s'insinue partout et les radiateurs électriques d'appoint installés pour réchauffer tièdement l'atmosphère, plombent les comptes du ménage, qui vit avec 8.000 euros par an. « Un jour, alors qu'on n'avait pas du tout le moral, on est allés voir l'Adil [Agence nationale pour l'information sur le logement] pour essayer de trouver une solution. Car nos enfants sont asthmatiques, je ne veux pas qu'ils laissent leur santé. » L'Adil les a mis en contact avec Maxime André, le coordinateur technique d' Éco-Habitat, une association qui accompagne les plus précaires dans le labyrinthe administratif des subventions à l'amélioration thermique des logements. « Sans lui, on aurait abandonné depuis longtemps », assure Alain Rousselle. Trouver des fonds pour rénover sa maison relève en effet du parcours du combattant car pour un néophyte, il est très difficile de décrypter l'ensemble des dispositifs existants, en grande partie détaillés dans ce guide de 100 pages.

Alain Rouselle et Ana Ballesteros devant leur maison à Montreuil-sur-Brêche (Oise), qui sera rénovée d'ici quelques mois.

"Il existe de nombreux dispositifs intéressants, mais qui ne sont pas articulés correctement. Il faudrait réunir l'ensemble des partenaires autour d'une même table pour harmoniser le tout. Les gens ne devraient pas se poser la question de savoir qui fait quoi avec quel argent », explique Sandrine Buresi, coprésidente du Cler et directrice de  Gefosat, une association spécialisée dans le conseil en maîtrise de l'énergie et la lutte contre la précarité énergétique.

Le programme Habiter mieux de l'Anah (Agence nationale de l'habitat), le chèque énergie, les combles à un euro [3], les écoprêts...« Parfois, je découvre de nouvelles aides, que je ne connaissais pas », dit Maxime André, qui travaille pourtant dans le secteur depuis des années.

Au-delà du soutien administratif, il joue le rôle de négociateur avec les artisans du bâtiment. Leroy Merlin a par exemple accepté un paiement différé des matériaux du chantier de la famille Rousselle, grâce au climat de confiance instauré entre le directeur du magasin et l'association. « Pour un professionnel, ce n'est pas forcément sexy d'aller chez des gens qui sont pauvres. Il s'imagine qu'ils sont insolvables et ne conçoivent pas qu'ils puissent être des clients à part entière. On essaie de changer ces idées reçues », explique Franck Billeau, le directeur d'Éco-Habitat. Avoir un intermédiaire fiable évite aussi aux ménages modestes de se faire arnaquer par des margoulins qui  profitent de leur faiblesse.

Subir le froid sans se plaindre

Dans trois mois, Gilberte Lambert va souffler ses 87 bougies bien au chaud. Depuis qu'elle a rénové thermiquement sa maison, située à Marest-sur-Matz (Oise), cette fringante octogénaire n'est plus obligée de superposer les pulls en laine. « Avant je n'avais pas conscience que c'était mal isolé. Bien sûr j'avais froid, mais je ne connaissais rien d'autre. Je ne me plaignais pas. » C'est son amie, Jacqueline Brahim qui, effarée par ses factures d'électricité atteignant 3.000 euros, l'a poussé à se lancer. Au programme de cette rénovation : isolation, ventilation, électricité, fenêtres, radiateurs et menuiseries, pour un budget global de 19.561 euros, co-ouvert en majorité grâce aux diverses subventions. Gilberte Lambert n'a eu qu'à débourser 6.000 euros. Aujourd'hui, elle a divisé sa facture d'électricité par trois et tâche de convaincre son neveu de faire la même chose car « sa maison tombe en ruine, avec des courants d'air qui passent partout ». Le tout avec la complicité de Jacqueline Brahim, médiatrice indispensable pour convaincre le neveu réticent.

Pour rénover sa maison, Gilberte Lambert a bénéficié de l'aide du réseau Éco-habitat. Après les travaux, elle a divisé sa facture d'électricité par trois.

"Les gens n'osent pas se lancer dans des rénovations dont le montant moyen atteint 36.000 euros. Lorsqu'on dit à quelqu'un qui gagne 600 euros par mois qu'on peut l'aider à tout financer, il a l'impression de gagner au loto", s'exclame Franck Billeau. Ces travaux ne rendront pas ces familles modestes millionnaires, mais leur permettront de retrouver confiance en eux, de recevoir à nouveau leurs amis, leur famille, de ne plus avoir honte de leur logement. "Un ménage sur deux retrouve une formation ou un travail une fois que tout est terminé", assure Franck Billeau.

"Il faut un plan Marshall de la rénovation énergétique"

Ce travail d'accompagnement mené par de rares associations est totalement oublié des dispositifs de financements. Et le service public de la performance énergétique de l'habitat, imaginé dans la loi sur la Transition énergétique en 2015, est resté dans les limbes. "Ce boulot sur le terrain, ce bouche-à-oreille, ce temps d'écoute, c'est très chronophage et il n'y a aujourd'hui aucun budget pour cela", déplore Isolde Devalière, cheffe de projet précarité énergétique de l'Ademe (Agence de maîtrise de l'énergie). Pourtant, l'argent existe. En 2017, près de 14,3 milliards d'euros ont été investis dans la rénovation des logements, selon une étude de l'Institute for Climate Economics (I4CE), émanation de la Caisse des Dépôts et de l'Agence française de développement. Les pouvoirs publics ont contribué à hauteur de 4,2 milliards d'euros. Un chiffre qui reste en deçà du nécessaire, selon l'I4CE, qui estime le déficit d'investissement  entre 5 et 8 milliards par an.

Une partie de l'équipe d'Éco-Habitat, qui aide les ménages précaires à monter des dossiers pour rénover thermiquement leur maison. (De gauche à droite : Pierre Chevillotte le président de l'association, Sandrine Calibre, assistante de direction, Franck Billeau le directeur de l'association, Jacqueline Brahim, la première bénévole, Claire Gaudin, en service civique.)

Le constat est partagé par l'ensemble des acteurs associatifs : les financements ne sont pas à la hauteur des ambitions. Certains avaient pourtant nourri quelques espoirs à l'époque de la campagne électorale de 2017, quand le candidat Emmanuel Macron promettait la rénovation d'un million de logements mal isolés  au cours du quinquennat. Mais aujourd'hui, le compte n'y est pas. "Il nous faudrait un plan Marshall de la rénovation plutôt qu'une politique dispersée, ouverte aux conflits d'intérêts, qui ne se focalise pas assez sur les plus modestes", regrette Danyel Dubreuil, coordinateur de l'initiative Rénovons, une alliance entre associations et collectifs engagés  en faveur de l'efficacité énergétique. Les aides existantes sont aujourd'hui majoritairement destinées aux propriétaires. Un paradoxe lorsqu'on sait que la grande majorité des ménages précaires demeurent locataires. Et que rien n'interdit aujourd'hui la location d'une passoire thermique, en dépit de l'article 12 de la loi sur la Transition énergétique, qui prévoyait d'instaurer un niveau de performance énergétique minimal pour toute location. Mais le décret d'application "ne prévoit que des critères flous et de fait, inopérants" selon les associations qui ont porté l'affaire devant le conseil d'État. "Interdire ces appartements reviendrait à se fâcher avec les bailleurs privés, qui n'ont jamais très envie d'investir. Les pouvoirs publics craignent aussi que ces mesures fassent sortir du parc trop de logements. Alors qu'en réalité, cela permettrait aux gens de disposer d'armes légales pour obliger les propriétaires à faire des travaux", explique Manuel Domergue, directeur des études au sein de la fondation Abbé Pierre.

L'incurie du gouvernement

Nouvelle preuve du désintérêt du gouvernement envers les ménages modestes : la présentation de la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) le 27 novembre dernier. ( reporterre.net) "Rien n'a été dit !", s'exclame Bertrand Lapostolet, le directeur de  Solidarités nouvelles pour le logement (SNL). Son association, qui achète et rénove des passoires thermiques pour y loger des personnes en grande précarité, participe à des concertations sur ce sujet depuis le premier Grenelle, en 2009. "On sait ce qu'il faut faire et ne pas faire. Il faut maintenant agir. D'autant que l'État engrange plus de recettes sur le logement qu'il n'en dépense dans ce domaine. Il doit faire des investissements. Car si on ne s'occupe pas des ménages les plus précaires, la transition écologique ne marchera pas". Il rappelle que les passoires énergétiques nous coûtent chaque année 750 millions d'euros en dépense de santé. Leur disparition serait non seulement bénéfique pour nos émissions de gaz à effet de serre, pour nos finances publiques, mais surtout pour la dignité de dizaines de milliers de familles.

 reporterre.net

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