Gilets jaunes : le point de bascule ?

03-12-2018 histoireetsociete.wordpress.com 7 min #149081

Comme quoi on peut lire dans le Figaro des analyses qui ne manquent pas de pertinence. Dès le début du mouvement des gilets jaunes, j'ai pensé au vol des bois morts de Marx. Cet article qui décrit la manière dont les paysans allemands ne peuvent se passer malgré l'interdiction des seigneurs de ce droit coutumier est non seulement celui à travers lequel Marx inaugure sa relation à la politique, mais il renvoie à un phénomène beaucoup plus général qui concerne également la France, et qui selon certains historiens annonce la Révolution française. Ce qui m'a frappé dans l'attitude des gilets jaunes tels que j'ai pu les entendre c'est à la fois le fait qu'ils disaient ne rien avoir à faire avec les violences et le vandalisme surtout, mais qu'il n'y avait pas de condamnation, une espèce de fatalité devant ce qui s'annonçait et dont ils n'étaient que le signe avant coureur. Cela porte certes sur le mépris du politico-médiatique, sur l'arrogance présidentielle et au-delà sur la Constitution de la Ve République, mais sur la nécessité d'une totale mise à plat qui n'excluait pas la nécessité de la violence. Les communistes ont beaucoup de choses à dire d'abord avec la précision concrète d'un Fabien Roussel sur les mesures immédiates, la suppression de la taxe, le rétablissement de l'ISF et l'augmentation du SMIC à 200 euros. Mais leur apport peut être encore plus fondamental puisque il y a « point de bascule ». non seulement sur l'appropriation collective des moyens de production, sur les critères de gestion, sur les institutions européennes, sur les services publics, mais également ils pourraient plonger dans leurs propres racines, je pense à la constitution de l'an I qu'ils devraient connaître (note de Danielle Bleitrach)

Par Arnaud Benedetti

Mis à jour le 02/12/2018 à 16:27

Publié le 02/12/2018 à 16:23

FIGAROVOX/ANALYSE - Selon Arnaud Benedetti, les violences et les dégradations commises par les Gilets jaunes sont plus inquiétantes que de simples actes de vandalisme : elles témoignent d'une désaffiliation d'une partie des Français, sur qui l'autorité de l'État n'a plus prise.


Arnaud Benedetti est professeur associé à l'Université Paris-Sorbonne. Il vient de publier  Le coup de com' permanent (éd. du Cerf, 2017) dans lequel il détaille les stratégies de communication d'Emmanuel Macron.
La question se pose après un troisième samedi de mobilisation des gilets jaunes. Les scènes de violence urbaine dont Paris a été l'objet traduisent un phénomène qui va au-delà du seul vandalisme. Quelque chose de profond s'est noué dans les entrailles d'une société qui, à travers les Gilets jaunes, dit qu'elle n'accepte plus le destin politico-technocratique que d'aucuns, de très haut, veulent lui opposer. La potion est d'autant moins buvable que la manière dont on lui administre la cuiller est désormais jugée irrecevable, voire indisposante.

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Sous la Vème république, tout remonte au Président.

Le Président de la République, dont les marges de manœuvre sont réduites du fait même de la perte d'autonomie des politiques nationales, doit d'abord être un homme d'intuition et de tact, deux qualités qui à l'heure actuelle ont fait cruellement défaut à l'hôte de l'Élysée. La stratégie de celui-ci, posture tout à la fois d'inflexibilité sur les fondamentaux et de dénonciation de violences dont il espère à peine secrètement et un peu grossièrement qu'elles affaibliront le soutien de l'opinion aux Gilets jaunes, a mécaniquement conduit aux points de tensions dont le pays est aujourd'hui le théâtre.

Qu'il le veuille ou non, Emmanuel Macron est comptable de cette situation. Sous la Vème république, tout remonte au Président - le meilleur parfois, le pire le plus souvent. L'homme dont le mantra consiste à répéter et à faire répéter qu'il assume ne peut faire l'économie de sa propre responsabilité dans la dégradation impressionnante du climat du pays. Son style, mi-provoc', mi-péremptoire, sa com' bien plus maltraitante que pédagogique, son entourage un tantinet inexpérimenté et frisant une forme de mépris, ont dispersé autour du pouvoir un halo de suffisance fortement répulsive. Les gilets jaunes sont tout autant l'expression d'un rejet d'une politique que d'un comportement: la combinaison des deux est potentiellement révolutionnaire, en ce sens qu'elle mine jour après jour l'adhésion aux institutions. Par un enchaînement irrésistible des événements, le problème de la taxation des carburants s'est transformé... en problème Macron.

Un pouvoir qui n'impressionne plus est un souverain sans amarre.

C'est la singularité des événements exceptionnels que de déstabiliser les cadres d'action des autorités et de désosser les grilles de lecture des analystes. Question: sommes-nous dans ce moment irréductiblement exclusif? Sans doute est-il encore trop tôt pour le dire mais force est de constater que trois facteurs concourent à cette hypothèse: la violence, aussi insupportable soit-elle, n'a pas donné lieu à un affaiblissement du «giletisme», lequel reste pour l'instant assuré d'un fort soutien populaire ; le tempo du pouvoir est dépassé, débordé même par une dynamique événementielle qui lui impose son propre agenda ; le crédit institutionnel qui insuffle aux autorités leur légitimité est entamé, comme le démontre le refus quasi-absolu des Gilets jaunes de dialoguer avec le Premier ministre. Un pouvoir qui n'impressionne plus est un souverain sans amarre: c'est à ce début de démonétisation qu'est confrontée une majorité pour laquelle la force des institutions ne suffit plus dans ces heures imprévisibles à lester solidement le mandat.

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On imagine sans peine que les spin doctors du macronisme escompteront sur les clichés d'un Arc-de-triomphe scandaleusement couvert de tags pour inverser une mécanique qu'ils ne parviennent pas à maîtriser. On peut tout autant imaginer que les adversaires de la majorité insisteront sur le contraste d'un Président absent de Paris, G20 oblige, et les scènes d'émeutes de ce 1er décembre, pour souligner comme «l'insoutenable légèreté» voire l'insolente négligence de la tête de l'exécutif. Quoi qu'il en soit, entre les revendications parfois hétéroclites des «giletistes», les propos inappropriés, voire surjoués, donc mal joués, de nombre de ministres et cadres macronistes, les caractérisations inadaptées d'évènements que commentateurs et analystes ne parviennent pas à saisir, s'installe cette atmosphère d'anomie qui préside généralement aux grandes crises. Tout se met en place comme si peu à peu nous avancions dans un monde dont nous ne reconnaissons plus les repères. Si la réponse du pouvoir se réduisait à la grammaire du seul ordre public, la question sociale et en conséquence politique ne manquerait pas de resurgir, un cran toujours au-dessus, à la fenêtre de la République. Rien ne sert de vouloir, en vain, corneriser un sentiment populaire ; le Président serait bien inspiré non seulement de faire avec, mais de faire pour. L'autonomie des événements est telle qu'elle échappe à tout le monde ; c'est en ce sens peut-être qu'elle constitue un fait d'histoire... À ne pas tenir compte de cette intensité-là, c'est le «game over» qui guettera. Personne n'y a intérêt.

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