Chili : Démocratie bourgeoise, droit et criminalité

02-12-2018 reseauinternational.net 11 min #149035

par Máximo Constanzo

Qui sont les criminels ? Pour le système, les criminels sont ceux qui enfreignent la loi.

Une signification possible serait :

« Les criminels sont des personnes qui commettent des crimes, c’est-à-dire qui accomplissent des actes contraires à ce qui est établi par la loi et par le droit« .

Mais qu’est-ce que la loi et le droit ? Une question fondamentale pour définir le délinquant. Pour certains juristes :

« La loi est une règle dictée par une autorité publique qui ordonne tout, interdit ou autorise, et à laquelle tous doivent obéir« , et « la règle de droit est un modèle d’ordre pour le pays, qui est régi par un système de lois écrites et d’institutions organisées autour d’une constitution« .

On appelle État de Droit, ce qui impliquerait, selon le système, que nous sommes tous égaux devant la loi. Une loi qui serait neutre, impartiale, ce qui implique aussi que les structures qui défendent et imposent ces lois, l’État lui-même, seraient également neutres et impartiales et assureraient le « bien commun ».

Marche des étudiants contre la réforme de l’éducation et la corruption

C’est fantastique de penser que nous avons tous les mêmes droits et que nous sommes égaux en droit. C’est une illusion, de penser qu’au Chili, vous ou moi sommes égaux en droit à Luksic, Angelinni, Matte, Bachelet, Piñera ou à quiconque appartient à l’élite du pouvoir.

Le système éduque (discipline) la population pour que les lois et les institutions qui les représentent soient respectées, cela s’appelle l’éducation « civique », et si ces lois ne sont pas respectées, le système utilise la violence, pour forcer ce respect ou cette subordination. Pour l’usage de la violence, l’Etat se réserve le monopole des armes et l’usage « légitime » de la violence. L’équation correspond parfaitement, le système discipline par l’éducation et les règles, et si quelqu’un ne l’aime pas et ne s’y conforme pas, il utilise la force « légitime ».

Il y a un usage correct de la violence et un usage incorrect de la violence. Ce qui différencie la « bonne » violence de la « mauvaise » violence… c’est la loi.

Cette histoire fantastique doit avoir deux conditions de base pour fonctionner dans la vie réelle, pour qu’elle devienne « matérielle » : la confiance et la peur de la population. Confiance en la loi, parce qu’elle est juste et que nous croyons ceux qui la mettent en œuvre et, d’autre part, la peur, car sinon, je serai puni.

Le fondement du système, de la démocratie, dans le cas du Chili, est la démocratie bourgeoise, pour maintenir la neutralité de la loi et de l’État, dans un prétendu accord social imaginaire, qui a donné naissance à la loi principale de tous, la Constitution et avec elle l’ensemble du corps juridique du pays. Mais au Chili, la Constitution de 1980 a été imposée par Pinochet et Jaime Guzmán sur les corps de milliers de Chiliens, torturés et assassinés, et les changements qui ont été apportés à la démocratie bourgeoise sont ceux qui permettent ce même processus légal plein de sang et de pillage.

Mais encore une fois, on nous dit que c’est le délinquant qui enfreint la loi, et non celui qui a créé ce processus.

Comme si cela ne suffisait pas, le système concentre les médias sur les pauvres contrevenants à la loi. Il y a une construction sociale à partir des médias, avec l’appui des « sciences sociales » pour faire croire à une bonne partie de la population que les pauvres sont des criminels.

Pour ne citer que quelques cas récents, si la loi est enfreinte par Sebastián Piñera dans l’affaire Banco de Talca ; ou le fils de l’ancien sénateur Carlos Larraín dans un accident de la circulation ; ou Sebastián Dávalos fils de l’ancienne présidente Bachelet dans le cas « Caval » (Banco de Chile) ; ou le sénateur de la République Iván Moreira pour les bulletins de vote truqués ; ou les généraux de l’armée pour fraude fiscale dans le cas du tourisme militaire ; ou les cadres du CMPC pour la Collusion du papier hygiénique ; ou le cas « La Polar » ; ou le cas « Cascadas » (Soquimich) ; ou la « Colusión de Pollos » (Cencosud) ; etc… La presse chilienne et le bon sens ne considèrent pas les responsables comme des criminels.

C’est parce que ?

Parce qu’il existe une invention médiatique, un imaginaire créé par l’élite du pouvoir, pour associer le crime au « monde souterrain ».

Le jour où le Pape François a visité le pénitencier pour femmes de San Joaquin, son aumônière, Nelly León (59 ans), qui travaille depuis 19 ans à l’accompagnement des personnes privées de liberté, a dit l’une des phrases qui ont le plus marqué sa visite dans notre pays et qui ont même été applaudies à l’étranger :

« Cher Pape François, nous sommes un peu plus de 400 femmes, mais aujourd’hui ces femmes représentent ici avec vous près de 50 000 hommes et femmes pauvres et vulnérables privés de liberté. Je dis pauvre, Saint-Père, parce que malheureusement, au Chili, la pauvreté est emprisonnée« .

Dans une interview avec un site web, elle dit aussi :

« Ils sont de Puente Alto, La Pintana, La Victoria, La Legua. Ce sont les gens qui sont emprisonnés et ils représentent les chaînes de la pauvreté que nous avons au Chili. En prison, ce sont les plus pauvres parmi les pauvres. Par contre, les riches ne sont pas emprisonnés parce qu’ils peuvent se payer des avocats, payer une caution et conclure des accords monétaires pour purger leur peine sous surveillance et non derrière les barreaux, comme les hommes d’affaires de La Polar, par exemple« .

Ces exemples et bien d’autres encore montrent et démontrent que nous ne sommes pas égaux devant la loi, pour des raisons très simples et brutales : la loi est faite par les puissants à leur manière, elle favorise ceux qui dirigent le pays, ceux qui ont le pouvoir, principalement le pouvoir économique et, d’autre part, la loi peut être adaptée à ceux qui ont les moyens de l’acheter.

Le système a un grand allié pour ses mensonges, les médias, qui sont entre les mains monopolistiques des principaux groupes économiques du pays.

Alejandra Mohor, chercheuse au Centre d’études sur la sécurité citoyenne de l’Université du Chili, affirme que la couverture médiatique des questions liées à la criminalité a créé un grand sentiment d’insécurité parmi les citoyens et influence également la stigmatisation de certains secteurs de la société, ce qui, pour les universitaires, malgré un taux de criminalité moins élevé que dans les autres pays de la région, est directement lié aux informations fournies par les médias.

Alejandra Mohor réfléchit également à la présentation télévisée de divers acteurs sociaux, qui stigmatise généralement les classes sociales inférieures en les associant toujours à l’occurrence du crime, ce qui, selon l’expert, a fait perdre aux gens de l’empathie pour les autres citoyens, et l’intention d’aider les autres, quand un événement survient, qui mérite de s’associer même sans se connaître.

Le temps est venu pour nous de définir à partir du monde populaire, et aussi du monde anticapitaliste, ce qu’est un crime pour nous, que cette définition ne devrait pas répondre aux paramètres de la loi bourgeoise actuelle, que cette définition doit être en fonction de ce qui à un moment donné deviendra la loi, la loi des travailleurs, du peuple. Mais cette future loi peut aujourd’hui devenir une norme sociale, de ce que nous sommes prêts à endosser et de ce que nous ne sommes pas prêts à endosser. Ce que nous pensons être juste et ce que nous pensons ne pas l’être. Apporter le devoir d’être, à l’aujourd’hui, aux coutumes quotidiennes. Comme dans la pratique, les communautés de peuples d’origine, ou de multiples espaces sociaux en résistance au système, ont leurs propres codes et façons de comprendre la vie.

Alors il est clair que la délinquance pour nous n’est pas celle qui enfreint les lois, toutes celles qui sont imposées par le sang et le feu comme celles d’aujourd’hui. Pour nous, les délinquants, sont ceux qui volent, abusent ou blessent le peuple, les gens ordinaires. En d’autres termes, la majorité des hommes d’affaires, des banquiers, des propriétaires des AFP et d’Isapres, ceux qui s’entendent pour rendre le coût de la vie plus élevé, ceux qui font le trafic de la vie et de la dignité des personnes, la caste politique presque entière; doivent être considérés comme des délinquants, les corrompus, les narcotrafiquants, les usuriers, la quasi-totalité de la police et des miliciens qui maltraitent les gens et sont de connivence avec les vraies mafias de toutes sortes, celles qui font du mal à la terre mère, celles qui abusent des faibles et bien d’autres qui prétendent être des gens bien. La délinquance inclut aussi ceux qui, dans le village même, volent ou maltraitent leurs voisins ou leur classe, avec lesquels ils doivent avoir des règles sociales claires et solides.

La délinquance doit être punie et le moyen d’y parvenir est la justice populaire, une justice qui doit être pensée par les mêmes communautés, populations, lieux de travail ou lieux de coexistence. Une justice qui doit être humaniste, mais ferme et radicale.

Pour ce faire, il faut qu’il y ait un pouvoir populaire et un pouvoir ouvrier. Un nouvel ordre social, un ordre avec une justice sociale, où la base sociale doit placer les nouvelles règles du jeu pour tous.

Pourquoi ne pas penser aux juges élus par le peuple, aux policiers communaux, à un nouveau mode de vie et à une nouvelle sociabilité qui fait passer « l’ordre et la justice » avant un mode de vie, le présent, qui ne favorise que quelques-uns, les cupides, corrompus et inhumains.

Nous devons construire, en déconstruisant.

Face à la « dictature » du capital, la « dictature » des travailleurs et du peuple est nécessaire.

Source :  Chile: Democracia burguesa, la ley y la delincuencia

traduit par Pascal, revu par Martha pour  Réseau International

 reseauinternational.net

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