Une célébration du meurtre et de la mort

20-11-2018 reseauinternational.net 6 min #148528

par Camillo Mac Bica

Le 10 novembre marque le 242ème anniversaire du Corps des Marines des États-Unis. C’est une période de célébration au cours de laquelle les Marines actuels et anciens saluent l’histoire et les traditions glorieuses de la branche militaire dans laquelle ils ont servi avec tant de fierté. Moi, cependant, je suis déchiré. En tant qu’ancien officier du Corps des Marines ayant servi pendant la guerre du Vietnam, j’avoue encore de temps en temps avoir été un Marine, peut-être aussi avec une certaine fierté.

Pourtant, j’ai réalisé que cet aveu va au-delà de la cérémonie que nous célébrons chaque année le 10 novembre. J’ai réalisé ce qu’être un Marine implique réellement, qu’en tant que jeune homme j’ai subi, peut-être enduré est mieux, une expérience profonde qui a changé ma vie, le Camp d’entraînement des Marines, où tout ce que j’ai été, tout ce que j’ai soutenu et tenu sacré, a été brutalement et méthodiquement détruit, laissant un vide que les valeurs telles que « vertus » et « capacités » correspondant au rôle que j’étais sur le point d’assumer allaient remplir.

On dit que le Corps des Marines construit des hommes (et des femmes), quoique d’une manière bien spécifique. Je me suis rendu compte qu’une grande partie de ce processus de conversion et de conditionnement physique, émotionnel, psychologique et éthique vise à créer des instruments efficaces de mort et de destruction, des machines à tuer qui obéiront sans hésitation ni question aux dirigeants politiques et militaires de notre nation.

J’ai réalisé que l’entraînement du Marine se concentre sur la construction d’une fraternité et d’une camaraderie intense avec les autres qui portent l’uniforme. Quiconque a fait l’expérience de la folie du champ de bataille comprend que lorsque la merde atteint le ventilateur, nous tuons et sacrifions non pas pour Dieu, le drapeau, le pays, ou même pour le Corps, mais pour l’homme ou la femme à nos côtés.

J’ai réalisé que moi et beaucoup d’autres qui revendiquent le titre de Marine ont vu notre altruisme, notre dévouement et notre patriotisme exploités ; on nous a demandé, mieux obligés, de faire des sacrifices pour combattre dans des guerres qui étaient (sont) mal conçues, inutiles, injustes et immorales. J’ai réalisé qu’en tant que Marine, je ne me battais pas pour la liberté – la nôtre ou, dans mon cas, celle des Vietnamiens – une revendication que nous entendons si souvent, et que j’étais un agresseur, un envahisseur et un occupant qui luttait pour le profit des entreprises et l’hégémonie nationale, placé dans une situation intenable de survie de tuer ou d’être tué.

Je me suis rendu compte qu’en vivant selon l’éthique des Marines, je suis devenu un meurtrier, une prise de conscience qui m’a causé (et à bien d’autres) une profonde culpabilité, honte et détresse morale. Pour beaucoup d’entre nous, le Trouble de Stress Post-Traumatique (TSPT) et les blessures morales ont rendu le rétablissement difficile, voire impossible, et le suicide, une alternative viable à la vie d’après-guerre.

Je sais peu de choses de la vie de Ian David Long, le dernier d’une pléthore de tueurs de masse dans ce pays. Ce que je sais, c’est qu’il était un produit de l’entraînement du Marine, imprégné des comportements et des valeurs d’un guerrier, renforcé par les horreurs du champ de bataille, pour finalement prendre la vie de douze étrangers, et ensuite mettre fin à la sienne. Quand vous formez des Marines, créez des tueurs, les envoyez à la guerre pour tuer et détruire, parfois ils ne peuvent pas tout laisser sur le champ de bataille. Ian David Long a été une autre victime de la guerre avec 12 innocents comme dommages collatéraux… quand la guerre revient à la maison.

Donc, cette année, le 10 novembre, je ne mangerai pas de gâteau d’anniversaire, et ne porterai pas de toast à la cérémonie. Je ne célébrerai pas non plus la mythologie. J’embrasserai plutôt la réalité de l’expérience ; je reconnaîtrai tout le processus comme une mascarade, une tromperie et comme un outil pour ceux qui profitent de nos efforts, de nos sacrifices, de notre sang et de nos vies. Enfin, je reconnaîtrai à nouveau mon identité de Marine et j’accepterai la responsabilité et la culpabilité de ce que j’ai fait et de ce que je suis devenu. Enfin, je m’exprimerai pour m’assurer que d’autres jeunes hommes et femmes ne soient pas induits en erreur en embrassant la mythologie et leurrés sur le « culte du marine ».

Source :  A Celebration of Killing and Dying

 Camillo « Mac » Bica, Ph.D., est auteur, activiste et professeur de philosophie à la School of Visual Arts de New York. Il se spécialise sur la philosophie sociale et politique et l’éthique, particulièrement en ce qui concerne la guerre. Mac est un ancien officier du Corps des Marines, vétéran du Vietnam, militant de longue date pour la paix et la justice sociale et coordinateur de Veterans For Peace Long Island.

traduit par Pascal, revu par Martha pour  Réseau International

 reseauinternational.net

 Ajouter un commentaire