L'élection au Brésil du leader d'extrême-droite Bolsonaro est une « opportunité de profits », selon des dirigeants d'entreprises américaines

19-11-2018 les-crises.fr 19 min #148475

Source :  The Intercept, Zaid Jilani & Lee Fang, 25-10-2018

Jair Bolsonaro se prépare à voter aux élections générales à Rio de Janeiro, Brésil, le 7 octobre 2018. Photo : Mauro Pimentel/AFP/Getty Images

Les marchés financiers semblent préférer faire l'impasse sur les pulsions autoritaires et les discours guerriers du candidat brésilien Jair Bolsonaro, espérant qu'il mènera une politique économique résolument pro-business.

Lors d'une téléconférence enthousiaste entre investisseurs jeudi dernier, Timothy Hassinger, le PDG de Lindsay Corp, fabricant de matériel agricole basé au Nebraska,  a qualifié cet homme politique d'extrême droite de « vu comme un farouche partisan de l'agriculture » et qualifié sa victoire électorale probable de « chance à saisir ».

Bolsonaro a surpris les analystes politiques avec  un score de 46% au premier tour de l'élection et devrait facilement battre Fernando Haddad, candidat du Parti des travailleurs, lors du second tour du scrutin le 28 octobre.

Nombre de défenseurs des droits de l'homme s'alarment que M. Bolsonaro ait applaudi à plusieurs reprises la dictature militaire brésilienne [de 1964 à 1985, NdT], et que son programme appelle à durcir la répression du crime et des conflits sociaux, avec  le retour de la peine capitale et des entraves aux enquêtes sur des agents ayant tué dans le cadre de leurs fonctions.

Mais la finance mondiale se réjouit de ses excellents résultats, encouragée par le choix de Paulo Guedes comme principal conseiller économique.  Banquier libéral, formé à l'Université de Chicago, Guedes serait  responsable des finances, de la planification, du commerce et autres politiques nationales. Le bilan économique de Bolsonaro en qualité de parlementaire est modeste, et il a été critiqué pour son inculture économique, mais son choix de Guedes a été perçu comme un signal de son adhésion au consensus néolibéral encouragé au Brésil par les investisseurs.

Guedes  a promis de vendre le patrimoine de l'État, de supprimer le système public de retraite, de réviser le code des impôts, et de déréglementer l'économie. Un autre conseiller de Bolsonaro, Nabhan Garcia,  a déclaré à Reuters que l'administration réduirait les contraventions infligées aux agriculteurs qui violent les lois de protection de l'environnement dans des régions sensibles comme l'Amazonie.

L'an dernier,  The Intercept a couvert un meeting de campagne à Deerfield Beach, en Floride, au cours duquel Bolsonaro a déclaré à la foule : « La presse dit que je ne comprends pas l'économie. Pour autant que je sache, Ronald Reagan non plus, or il a été l'un des meilleurs présidents des États-Unis. »

En septembre, lorsque Haddad progressait dans les sondages, la devise brésilienne, le real,  a chuté à son plus bas niveau depuis plusieurs années, mais depuis, elle  a rebondi de plus de 12 % par rapport au dollar américain.

Quand Bolsonaro est devenu favori, les investisseurs ont immédiatement réagi. CNBC a noté que « l'indice [boursier] de référence brésilien Bovespa a gagné 4,6% » le lundi qui a suivi les élections, tandis que « le fonds d'investissement iShares MSCI Brazil a enregistré une hausse de 6,7%, son meilleur gain journalier depuis le 19 mai 2017, où il a gagné 6,75% ».

Un certain nombre d'analystes du secteur financier ont expliqué sur les ondes combien les investisseurs de Wall Street étaient enthousiasmés à l'idée d'une administration Bolsonaro pilotée par Guedes.

Julia Leite, une journaliste de Bloomberg News [un groupe de médias états-uniens, NdT] qui couvre le Brésil,  a donné son point de vue au magasine Bloomberg Markets [magasine de presse écrite appartenant à Bloomberg News et spécialisé dans l'actualité de la finance mondiale, NdT] le 8 octobre. « Les marchés réagissent très bien », a-t-elle dit. « Les marchés ont une nette préférence pour Bolsonaro, dont le conseiller économique, très libéral, veut tout privatiser, avec un État réduit au minimum.... Donc, pour les marchés, c'est vraiment clair. Ils veulent Bolsonaro. »

Leite a noté qu'après les résultats du premier tour des élections, Bolsonaro a fait un Facebook Live mettant en vedette non pas son candidat à la vice-présidence Hamilton Mourão, mais Guedes. « Hier soir, Bolsonaro, n'a pas tenu une conférence de presse, mais a organisé un Facebook Live aux côtés non pas de son vice-président, mais de son conseiller économique », a-t-elle noté.

« Fascinant symbole, c'est formidable », a répondu David Westin, présentateur économique chez Bloomberg.

L'économiste de Jair Bolsonaro, Paulo Guedes, s'adresse aux médias à Rio de Janeiro, Brésil, le 21 août 2018. Photo : Daniel Ramalho/AFP/Getty Images

Le comité de rédaction du Wall Street Journal  a fait l'éloge de Bolsonaro, y voyant celui qui allait assainir le « marécage brésilien » et minimisant sa rhétorique agressive et anti-démocratique. Lors d'un rassemblement dimanche à São Paulo,  il a déclaré qu'il « rayerait de la carte ces bandits rouges », en référence à ses opposants politiques. Lors  d'un rassemblement antérieur, il avait dit : « Ici, tirons sur le petralhada (terme injurieux désignant les électeurs du Parti des travailleurs) ».

Emy Shayo, la directrice de JPMorgan Chase & Co. pour l'Amérique latine,  a déclaré à Bloomberg Markets le 8 octobre que les marchés financiers voyaient d'un bon oeil certains aspects d'un éventuel gouvernement Bolsonaro. « Ce que nous savons, c'est qu'il a nommé un gourou de l'économie libérale qui plaît plus aux marchés, à partir des informations dont ils disposent, que son opposant. Les marchés se sont donc ralliés à Bolsonaro, ce qui fait que nous observons des hausses de la bourse et de la devise [brésilienne] », a-t-elle dit.

Shayo a également abordé la question de la législature fédérale brésilienne, qui s'est encore droitisée à la suite des élections. « Ce à quoi nous avons assisté, en termes de composition du Congrès, c'est à un score important pour le parti de Bolsonaro, qui était quasiment absent du parlement, et qui compte désormais un nombre non négligeable de représentants, une bonne cinquantaine. Et je m'attends aussi à ce que bon nombre des partis qui occupent le centre de l'échiquier politique rejoignent Bolsonaro pour contribuer à l'élaboration de ce programme urgent de réformes dont le Brésil a besoin », a-t-elle dit.

La directrice de JPMorgan Chase a également confié ses espoirs pour le premier mandat de Bolsonaro, s'il est effectivement élu. Elle a souligné sa volonté de sabrer dans les programmes de sécurité sociale.

« Nous sommes d'avis qu'à ce stade, ce sont ses actes qui détermineront s'il gagnera ou non cette élection », a-t-elle dit. « Ceci étant dit, nous avons besoin d'éclaircissements sur ses propositions économiques, en particulier en ce qui concerne la réforme de la sécurité sociale, et sur les dispositions du parlement à voter en faveur de ce programme ».

Bloomberg Markets a ensuite demandé si ce programme, clairement de droite, serait compromis dans l'hypothèse d'un Congrès partagé.

« Cela ne m'inquiète pas trop. Certes, dans un premier temps, le Congrès sera divisé, mais il aura tendance à se rassembler autour d'un président élu pour son premier mandat. Cela fait huit ans que nous n'avons pas vu cela au Brésil. Donc au moins au début, Bolsonaro devrait bénéficier d'un soutien suffisant, largement suffisant. Nous avons vu l'opposition recueillir environ 30% des voix. C'est important. Mais il pourra, je pense, je l'espère du moins, disposer d'une marge de manœuvre pour réformer, ce qui est urgent pour le Brésil. »

Mais tout le monde n'est pas sur la même longueur d'onde. Certains économistes brésiliens mettent en doute l'engagement de Bolsonaro en faveur de la vision néolibérale que Guedes représente, sur la base de ses propres déclarations. Au début du mois,  dans un entretien accordé à TV Bandeirantes [réseau de télévision privé brésilien, NdT], le candidat a contredit ses conseillers économiques et s'est prononcé contre la privatisation de la compagnie d'électricité publique Eletrobras et des activités principales de la compagnie pétrolière Petrobras. « Imaginez que vous avez un poulailler sous votre maison et que vous en vivez. Quand on privatise, on n'a pas la garantie de manger un œuf dur ». Il a ajouté : « La Chine n'achète pas au Brésil, elle achète le Brésil. Vous allez laisser le Brésil entre les mains des Chinois ? » Le lendemain à midi,  l'action Eletrobras a chuté de 14%.

« Les marchés peuvent penser ce qu'ils veulent. Mais pendant 30 ans, nous avons eu une attitude étatiste. Cela ne va pas changer du jour au lendemain », a déclaré  l'économiste Sergio Vale au journal conservateur Estado de São Paulo.

Le journal  The Economist a qualifié Bolsonaro de « dernière des menaces pour l'Amérique latine », ajoutant qu'il « ferait un président désastreux », en invoquant ses craintes pour les droits humains.

Dans l'émission économique Squawk Box, sur CNBC [réseau télévisé américain payant spécialisé sur les questions économiques et financières, NdT], des commentateurs  ont fait valoir que les critiques sont trop focalisées sur les menaces, très explicites de la part de Bolsonaro, de restaurer une dictature militaire au Brésil ; les observateurs devraient plutôt considérer son programme économique comme un véritable indicateur de liberté.

« Vous allez lire beaucoup de choses sur la menace que représente cet individu pour la démocratie », a déclaré Michelle Caruso-Cabrera, une collaboratrice de CNBC. « Mais ce qui m'étonne, c'est que les gens s'inquiètent beaucoup du manque de liberté politique et du retour à une dictature politique au Brésil, mais ils ne veulent pas reconnaître qu'il y a une dictature économique au Brésil depuis des décennies. »

Les autres invités ont convenu que la candidature de Bolsonaro représentait la « liberté économique ». Plus tôt ce mois-ci, la société d'investissement brésilienne XP Investimentos  a interrogé 187 investisseurs institutionnels qui, en moyenne, ont classé Bolsonaro comme le plus libéral économiquement des quatre principaux candidats.

L'animateur de CNBC Joe Kernan a demandé s'il serait juste de classer l'adversaire de Bolsonaro, Fernando Haddad, aussi « à gauche » que le sénateur indépendant du Vermont Bernie Sanders. Caruso-Cabrera en a convenu, notant que tous deux sont favorables à une caisse d'assurance maladie unique et publique. « Tout à fait », a-t-elle dit.

D'après les sondages,  le problème le plus souvent cité est le manque d'accès à des soins de santé qui soient publics et de qualité satisfaisante. Soixante-dix pour cent des Brésiliens sont  contre la privatisation [du système de santé], selon un sondage de l'institut de recherche Datafolha de décembre dernier. En début d'année, un sondage sur le financement public a révélé que seulement 14% de la population appuyait la réforme de la sécurité sociale. L'opinion publique a contraint le président Michel Temer et le Congrès à reporter à après les élections de nombreuses mesures impopulaires. Ils devraient les reprendre au cours de  la session parlementaire de transition, mais Temer a déclaré dimanche à ses alliés  qu'il ne pensait pas possible de réformer la sécurité sociale avec le Congrès actuel. Les tentatives précédentes avaient fait descendre les travailleurs dans la rue lors de  manifestations de masse.

« Une fois de plus, le marché sous-estime grossièrement les risques à venir », a déclaré Paulo Leme, l'ancien président de Goldman Sachs pour le Brésil,  dans une interview accordée au journal Estado de São Paulo. « Le marché commet une nouvelle erreur en sous-estimant la difficulté à gouverner », a-t-il poursuivi, ajoutant qu'il estimait que Bolsonaro et Haddad étaient tous deux « épouvantables ».

Photo du haut : Jair Bolsonaro, candidat à la présidence brésilienne du Parti social libéral [PSL, de droite, NdT], s'apprête à déposer son bulletin de vote aux élections générales le 7 octobre 2018 à Rio de Janeiro, au Brésil.

Source :  The Intercept, Zaid Jilani & Lee Fang, 25-10-2018

Traduit par les lecteurs du site  les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

 les-crises.fr

 Ajouter un commentaire