Castelnau par Castelnau

11-11-2018 dedefensa.org 8 min #148111

L'avocat qui tient site ouvert sous le nom de VuduDroit.com, Régis de Castelnau, qu'on a déjà cité sur ce site, prend la plume pour rappeler à nos mémoires la stature de son arrière-grand'père que tout désignait pour être parmi les "grands maréchaux" de la Grande Guerre, et qui ne le fut pas à cause de sa foi. Régis de Castelnau fait, à cette occasion, le procès du président Macron en même temps que celui du maréchal Pétain, auquel il oppose son aïeul, surtout dans son parcours d'après la Grande Guerre.

(La polémique est rude et, surtout, couvre un vaste territoire parcouru par le plus complet désordre où l'on rencontre tous les sujets... Il est vrai que Régis de Castelnau n'a sans aucun doute pas tort, dans son texte, de juger "sidérant" le propos de Macron plaidant pour une armée européenne à cause de la présence de la Russie "sur nos frontières". Il aurait pu ajouter pour en rajouter dans la sidération que c'est aussi pour nous "protéger" de quelque chose de menaçant, - outre de la Chine également citée, - venue des USA... « Very insulting », a tweeté The-Donald au début de son escapade parisienne : mais il semble qu'il parlait plus gros-sous que trahison, impliquant qu'il est "insultant" de vouloir faire une armée européenne quand ion participe si peu aux frais de fonctionnement de la superbe OTAN. D'ailleurs, deux ou trois heures plus tard, ou un peu plus qui sait, il serrait Macron dans ses bras et l'instituait "grand ami à la vision très proche" de la sienne.)

Quelques-uns des actes de commandement du général de Castelnau pendant la Grande Guerre sont rappelées par son arrière-petit-fils, mais pas celui qu'il a posé à Verdun, dans une séquence où le Premier ministre Briand s'opposa à Joffre qui se désintéressait de l'attaque allemande contre Verdun. Dans cette occurrence, Castelnau fut le "complice" de Briand et joua le rôle central dans l'organisation des premiers jours cruciaux à Verdun, avant de laisser à Pétain, nommé pour cette tâche par Joffre, le commandement de la bataille.

Dans Les Âmes de Verdun, PhG rappelle cet épisode essentiel où la décision fut prise et appliquée de "tenir" à Verdun, face aux Allemands dont l'effort initial semblait devoir tout emporter. Avant la citation du passage sur la séquence, nous rappelons cette appréciation du professeur Cochet, au Colloque de Verdun du 90èmeanniversaire de la bataille, en février 2006, pour préciser que c'est d'abord le soldat français qui décida de "tenir" et que Briand-Castelnau comprirent qu'il y avait là une volonté collective qu'il était vital et sacré de prendre en compte : « Force est de constater que l'organisation française est loin d'être prise à contre-pied mais que, si le discernement de Castelnau n'y est pas étranger, le premier rempart de Verdun est bien le courage des hommes qui s'y battent... »

Extrait des Âmes...

« Les Français, eux, reviennent de loin. S'ils ont pris des précautions, ils n'ont rien préparé qui montrerait qu'ils prévoient un affrontement majeur. Les renseignements sur les concentrations des six corps d'armée de la VèmeArmée du Kronprinz ne les ont alertés que modérément. Joffre ne croit pas à une attaque ou bien il ne s'y intéresse pas parce qu'il pense selon une stratégie générale qui privilégie les armées en campagne et qui ramène l'attention vers le centre de gravité de la guerre ; dans cette affaire de Verdun à laquelle il doit s'intéresser pour obéir aux événements, il aura son attitude habituelle de passivité avant d'épouser le parti qui s'impose. Lorsque l'offensive allemande, essentiellement conçue autour de l'usage massif de l'artillerie, s'abat sur les lignes françaises, certains décomptent (les chiffres varient mais le rapport est bon) que l'artillerie française est à un contre dix et l'approvisionnement en obus à un contre cent (6 400 obus contre 600 000). La situation est très grave. La bureaucratie militaire professe qu'"il ne faut pas avoir la superstition du terrain", c'est-à-dire qu'on peut retraiter. Cette attitude se heurte à une vigoureuse et solennelle réaction du Premier ministre, Aristide Briand, venu secouer Joffre à son Grand Quartier Général de Chantilly, si loin de Verdun, et proclamant : "Toute perte du territoire national est insoutenable !". Les rapports sont tendus dans la haute direction française. Joffre a des relations exécrables avec son ministre de la Guerre, le général Gallieni, dont on débat déjà pour savoir s'il n'est pas le véritable vainqueur de la Marne, plutôt que Joffre lui-même. Les étiquettes politiques valsent dans la confusion. Le radical-socialiste et franc-maçon Briand a imposé au 'général républicain', Joffre, de prendre comme adjoint le général de Castelnau, qui aime à ricaner en répétant le surnom de 'capucin botté' dont Clemenceau l'a affublé comme d'une dénonciation également sarcastique de sa foi de catholique fervent.

» Castelnau déboule à Verdun le 25 février, sur le front qui craque de partout ; il désavoue Langle de Cary qui avait ordonné d'évacuer la rive droite de Verdun, d'ailleurs selon une analyse tactique parfaitement acceptable ; il conserve Herr en attendant mieux, c'est-à-dire en se substituant à lui pendant les deux jours où il se trouve à Verdun ; il répète partout l'ordre qui tient en une phrase courte, abrupte, sans réplique : il faut tenir. Castelnau a parfaitement accepté la dimension politique, voire étrangement mystique de la décision de Briand et de la direction politique française, ainsi résumée et transcrite en langage militaire par cette remarque du général Bernède [lors du séminaire de Verdun du 2006] : "Ainsi, le terrain étant d'emblée sacralisé, le commandement ne dispose plus d'aucune possibilité de manœuvre et tenirsera son unique mot d'ordre !" Le sens de l'État de Castelnau, c'est-à-dire le respect de la consigne de Briand, mais aussi ses convictions profondes donnent à ses ordres le poids d'une mission sacrée. Pendant deux jours, il court partout pour redresser les énergies défaillantes par quatre jours d'une bataille terrible, depuis le 21 février à sept heures du matin, et il écrit en lettres de feu la philosophie de la bataille. Joffre a nommé Pétain et sa IIèmeArmée pour remplacer Herr et prendre en main la bataille. Pétain sera sur place le 25 au soir, traînant une double pneumonie, et il y trouve déjà tracée la voie simple qu'il va parcourir avec une extrême alacrité pendant le temps de son commandement. Pendant deux jours cruciaux, Castelnau sera Pétain avant Pétain, avant de regagner le GQG et la compagnie d'un Joffre boudeur. »

Ci-dessous le texte de Régis de Castelnau,  du 9 novembre, qui se place évidemment directement dans la ligne de la polémique soulevée par Macron parlant ou ne parlant pas c'est selon, du maréchal Pétain ou de Philippe Pétain c'est selon. On peut ainsi constater que le "devoir de mémoire" se trouve aujourd'hui automatiquement transmuté en "devoir de polémique" et "polémique mémorielle" d'une grande violence, laquelle violence exprime aux côtés et avec les courants sociétaux l'extrême instabilité de l'ensemble du Système. La médiocre psychologie des dirigeants et leur vaste inculture accompagnent avec zèle l'effondrement du Système qui prend ainsi la voie originale des matières sociétales et culturelles (comme le notait précisément  Orlov). Les querelles françaises sur la Grande Guerre et autour de Pétain renvoient, dans la forme de la polémique, aux divers avatars sur la Deuxième Guerre mondiale et le rôle de la Russie, ou bien aux vagues d'attaques contre les monuments historiques aux USA au nom d'un révisionnisme radical, et ainsi de suite.

Cette "voie originale" de l'effondrement n'est d'ailleurs pas que dérisoire, si elle est très souvent et avec empressement traitée d'une façon dérisoire par des esprits qui sont une bonne mesure de la dérision de cette époque de la  tragédie-bouffe. La crise de l'effondrement se réalise mieux, ici et maintenant, dans la dévastation et la déstructuration de la culture et des mœurs que dans l'économie, la géostratégie ou la ferraille technologique. Quant à la politique, c'est le nom que l'on donne à ce qui importe pour le destin d'une civilisation, - ici et maintenant, il s'agit du culturel et du sociétal.

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