Mohammed bin Salman : un coup d'État serait la chose à faire

09-11-2018 lesakerfrancophone.fr 9 min #148075

Par John Kiriakou - Le 25 octobre 2018 - Source  Defend Demoracy Press

Le lendemain de la disparition du chroniqueur du Washington Post, Jamal Khashoggi, après s'est rendu au consulat saoudien à Istanbul, un ancien collègue de la CIA m'a appelé et posé deux questions. La première était rhétorique : « Est-ce l'opération la plus mal planifiée et la plus mal exécutée que tu as vue ? Certainement. Et « Combien penses-tu qu'il faudra de temps avant que cette chose fasse tomber [le prince héritier] Mohammed bin Salman ? » Ça n'arrivera probablement pas.

D'abord, laissez-moi écarter mes préjugés personnels. Je n'aime pas le gouvernement saoudien. Je ne le respecte pas. S'il ne tenait qu'à moi, j'enverrais les Saoudiens boire leur pétrole.

Ma première mission outremer, quand j'étais à la CIA, était l'Arabie saoudite pendant la première guerre du Golfe. Deux choses m'ont marqué ces 28 dernières années. J'avais supposé que les Saoudiens seraient amicaux et reconnaissants parce que nous étions allés là-bas pour protéger leur pays, et en effet nous l'avons fait. Au lieu de quoi, ils étaient froids, grossiers et méchants. Finalement, je me suis adressé à un des gardes. Je lui ai dit : « C'est quoi ton problème, avec cette attitude ? » Il a répondu : « Vous êtes un employé. Rien de plus. On vous a payé pour venir ici et protéger les champs de pétrole. N'attendez pas de remerciements. » Il avait raison. Ce n'est pas une relation mutuelle basée sur la confiance et l'affection. C'est des armes pour le pétrole et rien d'autre.

L'autre chose qui m'a frappé, c'était quand j'étais agent pour les droits de l'homme à Riyad. L'ambassadeur m'a demandé d'assister à une décapitation et de la documenter pour le rapport sur les droits de l'homme. Je suis allé à la mosquée de ce qu'on appelle la « place Chop Chop » [la place coupe-coupe, NdT] au centre de Riyad. Une foule nombreuse s'était déjà rassemblée. Si l'assistance s'aperçoit que vous êtes un étranger, elle vous pousse en avant parce que les gens veulent que vous voyiez comment la justice est rendue en Arabie saoudite. C'est ce qui m'est arrivé. La foule m'a poussé jusqu'au lieu de l'exécution.

Deux policiers ont fait sortir le condamné. Il avait été reconnu coupable de contrebande de drogue. Il titubait. Il avait visiblement été drogué. Les deux policiers saoudiens à ses côtés l'ont forcé à s'agenouiller et ont placé sa tête et son cou sur le billot. Un bourreau masqué est sorti de la mosquée avec une immense épée courbée et finement sculptée qui, ai-je appris plus tard, était un cadeau du prince héritier.

Sans ralentir le pas, il a traversé la zone surélevée où le condamné avait été placé, a levé son bras et a tranché. La tête est tombée dans un panier, le corps est tombé sur le côté et tout le monde s'est dispersé après avoir crié « Allahou Akbar ! ». C'était ignoble.

Mais revenons à Jamal Khashoggi. Apparemment, Khashoggi a été attiré au consulat saoudien à Istanbul dans le but exprès de l'assassiner. Résident d'Arlington, en Virginie, il était fiancé à une Turque et voulait enregistrer ses fiançailles auprès du gouvernement turc, comme la loi saoudienne l'exige. (La famille de Khashoggi est d'origine turque. Il n'avait donc pas de structure tribale bédouine en Arabie saoudite que Mohammed bin Salman doive se soucier d'apaiser une fois le meurtre accompli. À Washington, on a dit à Khashoggi que le formulaire devait être rempli à Istanbul. Il n'y est allé qu'à contrecœur, disant à sa fiancée que s'il n'était pas sorti du consulat après 20 minutes, elle devait appeler la police. Son corps n'a toujours pas été retrouvé.

Plusieurs choses dans cette affaire me fascinent, et l'histoire est beaucoup plus vaste que le seul Jamal Khashoggi. D'abord, dans les jours qui ont suivi sa disparition, les autorités turques ont commencé à parler de vidéo et d'audio, y compris d'enregistrements des assassins saoudiens en train de torturer Khashoggi, lui coupant les doigts, puis le coupant en morceaux alors qu'il était encore vivant. Un fonctionnaire du gouvernement turc a dit que la montre Apple de Khashoggi avait enregistré l'événement. C'était risible. Ce que nous avons vraiment vu, c'est l'aveu du gouvernement turc que le consulat saoudien à Istanbul est raccordé pour l'audio et la vidéo. Les Turcs ont dû avoir une très bonne raison de révéler ce qu'on appelle « sources et méthodes » dans le monde de l'espionnage.

Bien sûr, tous les pays espionnent tous les autres pays. Mais pourquoi faire échouer une opération majeure de collecte de renseignements pour un journaliste mort ? C'est parce que, de nouveau, l'affaire est plus importante que le seul Jamal Khashoggi.

Deuxièmement, Mohammed bin Salman a dû appeler Jared Kushner, le gendre du président, pour lui demander pourquoi quelqu'un se souciait du meurtre. Pourquoi les membres du Congrès, habituellement amicaux, faisaient-ils des déclarations et utilisaient-ils des mots comme « sanctions » et « crime » ? C'était un mystère. Comme je l'ai dit, Kashoggi n'avait aucun soutien tribal en Arabie saoudite et il n'était pas citoyen des États-Unis, alors pourquoi devrait-on se soucier de lui ? Je ne sais pas ce que Kushner a répondu, mais le fait que Mohammed bin Salman n'ait pas compris de lui-même qu'on ne peut pas enlever, assassiner et démembrer des journalistes est stupéfiant. Il ne lui est apparemment jamais venu à l'esprit que Khashoggi était titulaire d'une carte verte américaine et qu'il était chroniqueur pour le Washington Post.

Troisièmement, il y a la question de savoir pourquoi les Turcs se sont tant investis dans l'enquête. Le président Recep Tayyip Erdogan a prononcé un discours retransmis à l'échelle nationale par la télévision condamnant l'assassinat, il a chargé le service national de renseignement turc de mener l'enquête, il a invité le FBI à l'aider et il a forcé le gouvernement saoudien à autoriser les Turcs d'accéder au consulat saoudien et au domicile du consul (il avait déjà fui en Arabie saoudite) pour chercher des preuves.

La raison à tout cela est probablement géostratégique. Les Turcs détestent les Saoudiens, leurs rivaux pour la domination régionale. Les Turcs se sont rangés du côté des Qataris dans leur lutte en cours contre les Saoudiens. Et les Turcs sont dans le camp adverse dans la guerre en Syrie, où les Saoudiens soutiennent ce que certains de mes anciens collègues de la CIA appellent « l'aile modérée » d'al-Qaïda. Erdogan considère le meurtre de Khashoggi comme une occasion en or pour faire descendre les Saoudiens d'un cran ou deux, gagner des faveurs des États-Unis et rétablir sa propre réputation dans la presse internationale après une rafle contre des journalistes suite à une tentative de coup d'État contre lui en 2016. C'est une situation où les Turcs ne perdent rien.

Rien de tout cela, cependant, ne résout aucun des problèmes causés jusqu'ici par Mohammed bin Salman. Le prince héritier n'a qu'une trentaine d'années, le roi ne restera probablement plus très longtemps sur la scène et Mohammed bin Salman a déjà arrêté ou exilé pratiquement tout membre de sa famille qui pourrait constituer une menace pour son autorité. Il a lancé une guerre génocidaire au Yémen, dont les Nations unies disent qu'elle pourrait faire mourir de faim jusqu'à  14 million de personnes, il a soutenu et financé les extrémistes islamiques en Syrie et il a travaillé à renverser la famille royale du Qatar. Mohammed bin Salman doit partir, tout simplement.

Je ne suis pas en train de prôner une tentative d'assassinat contre le prince héritier. Mais je préconise un coup d'État contre lui. C'est un des moments dans l'histoire où une action préventive peut peut-être sauver des millions de vie. Il y a eu déferlement d'événements parfait, qui nous ont amenés au point où c'est effectivement possible. Si vous pouviez remonter le temps, avant les génocides, est-ce que vous arrêteriez Hitler ? Mao ? Pol Pot ? Pinochet ? Moi oui.

La directrice de la CIA, Gina Haspel, s'est rendue en Turquie plus tôt cette semaine, apparemment pour discuter de l'affaire Khashoggi avec les Turcs. J'ai été déçu de ce que j'ai lu sur ce voyage. Si la CIA pensait qu'il était temps pour Mohammed bin Salman de s'en aller, je serais plutôt allé à Riyad pour faire la demande. Cela peut encore arriver. Si cela n'arrive pas, Mohammed bin Salman survivra, des millions de Yéménites mourront de faim, la Syrie restera un cas désespéré et nous oublierons bientôt le nom de Jamal Khashoggi. Il y a une occasion historique, ici. Espérons qu'on ne la laissera pas passer.

John Kiriakou est un ancien agent antiterroriste de la CIA et un ancien enquêteur principal de la Commission sénatoriale des relations étrangères. Il est devenu le sixième lanceur d'alerte inculpé par l'administration Obama en vertu de la Loi sur l'espionnage, une loi destinée à punir les espions. Il a passé 23 mois en prison pour avoir tenté de s'opposer au programme de torture de l'administration Bush.

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker francophone

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