L'asphyxie de la démocratie. Par Christopher R. Browning

09-11-2018 les-crises.fr 23 min #148059

Source :  The New York Review of Books, Christopher R. Browning, 25-10-2018

Culture club / Getty images
Le président allemand Paul von Hindenburg et le chancelier Adolf Hitler en route pour un rassemblement de la jeunesse au Lustgarten, Berlin, mai 1933

En tant qu'historien spécialiste de l'Holocauste, de l'Allemagne nazie et de l'Europe à l'époque des guerres mondiales, on m'a demandé à plusieurs reprises à quel point la situation aux États-Unis ressemblait à l'entre-deux-guerres et à la montée du fascisme en Europe. Je voudrais noter plusieurs similitudes troublantes et une différence importante mais tout aussi troublante.

Dans les années 1920, les États-Unis ont poursuivi l'isolationnisme en matière de politique étrangère et ont rejeté la participation à des organisations internationales telles que la Société des Nations. America First était l'Amérique seule, à l'exception d'accords financiers tels que les Plans Dawes et Young visant à garantir que nos anciens alliés « parasites » puissent rembourser leurs emprunts de guerre. Parallèlement, les droits de douane élevés ont paralysé le commerce international, rendant le remboursement de ces prêts particulièrement difficile. Le pays a assisté à une augmentation des disparités de revenus et à une concentration de la richesse au sommet, et le Congrès et les tribunaux ont renoncé à toute réglementation visant à protéger contre les calamités auto-infligées de la libre entreprise. Le gouvernement a également adopté une politique d'immigration fortement restrictive visant à préserver l'hégémonie des protestants blancs anglo-saxons contre un afflux d'immigrants catholiques et juifs. (Diverses mesures d'interdiction de l'immigration asiatique avaient déjà été mises en œuvre entre 1882 et 1917). Ces politiques ont empêché le pays de réagir de manière constructive à la Grande Dépression ou à la montée du fascisme, à la menace croissante pour la paix et à la crise des réfugiés des années 1930.

Aujourd'hui, le président Trump semble déterminé à faire sortir les États-Unis du dispositif d'accords et d'organisations diplomatiques, militaires et économiques qui a préservé la paix, la stabilité et la prospérité depuis 1945. Sa préférence pour les relations bilatérales, conçues comme rivalités à somme nulle dans lesquelles il domine et « gagne », recoupe la préférence idéologique de Steve Bannon et le prétendu droit alternatif pour l'affirmation de soi sans entrave d'États-nations autonomes et xénophobes, bref le système international antérieur à 1914. Cette « anarchie internationale » a été à l'origine de la Première Guerre mondiale, de la révolution bolchevique, de la Grande Dépression, des dictatures fascistes, de la Seconde Guerre mondiale et de l'Holocauste, c'est-à-dire le genre de catastrophes que le système international de l'après-Seconde Guerre mondiale a remarquablement évitées.

En menaçant ses alliés et ses adversaires de guerres commerciales, Trump justifie une augmentation des tarifs douaniers à l'égard de nos alliés sous le prétexte spécieux que des pays comme le Canada menacent notre sécurité nationale. Il combine son mépris constant de nos alliés démocratiques avec une admiration ouverte pour ceux qui sont autoritaires. Sa confiance naïve et narcissique dans ses propres pouvoirs de diplomatie personnelle et sa foi en une poignée de main avec des personnes comme Vladimir Poutine et Kim Jong-un ne vont pas sans rappeler l'infortuné Neville Chamberlain (un homme à tout autre égard bien différent de Trump). Heureusement, les États-Unis font tellement partie intégrante de l'ordre international qu'ils ont mis en place après 1945, et le parti Républicain et les entreprises qui le soutiennent s'inquiètent tellement sur la question du libre-échange, que Trump n'a pas encore achevé son programme de retrait, bien qu'il ait quand même fait de avancées étonnantes dans sa démarche dans un laps de temps très court.

Un deuxième aspect de l'entre-deux-guerres, qui présente trop de similitudes avec notre situation actuelle, est le déclin de la République de Weimar. Paul von Hindenburg, élu président de l'Allemagne en 1925, fut doté par la Constitution de Weimar de divers pouvoirs spéciaux pour défendre la démocratie allemande en cas de péril grave. Au lieu de la défendre, Hindenburg devint son fossoyeur, il utilisa ces pouvoirs d'abord pour détruire les normes démocratiques, puis pour s'allier aux nazis pour remplacer le gouvernement parlementaire par un régime autoritaire. Hindenburg commença à utiliser ses pouvoirs spéciaux en 1930, nommant une série de chanceliers qui gouvernaient par décret plutôt que par majorité parlementaire, laquelle était devenue de plus en plus difficile à obtenir en raison de la Grande Dépression et de l'hyper-polarisation de la politique allemande.

Finalement, la base de soutien toujours plus réduite du conservatisme traditionnel rendant impossible la mise en œuvre de leur révision autoritaire de la Constitution, Hindenburg et la vieille droite s'accordèrent avec Hitler et le nommèrent chancelier. Les conservateurs, qui, en définitive, s'imaginaient pourvoir contrôler Hitler tout en profitant du soutien populaire dont ce dernier bénéficiait, furent d'abord satisfaits de la réalisation de leur plan : l'intensification du réarmement, l'interdiction du parti communiste, puis dans un premier temps la suspension de la liberté d'expression, puis de celle de la presse, des rassemblements et enfin du gouvernement parlementaire lui-même, la purge de la fonction publique et l'abolition des syndicats indépendants. Il va sans dire que les Nazis allèrent bien au delà des objectifs qu'ils partageaient avec leurs alliés conservateurs, lesquels étaient incapables d'entraver leurs actions de quelque manière que ce fût.

S'il existe aux États-Unis une personne que les historiens identifieront rétrospectivement comme le fossoyeur de la démocratie américaine, il s'agit de Mitch McConnell. Il s'est évertué à favoriser l'hyper-polarisation de la politique américaine afin de paralyser le fonctionnement de la présidence d'Obama. Tout comme le blocage du parlement de la République de Weimar, le blocage du congrès aux États-Unis a amoindri le respect pour les normes démocratiques, permettant à McConnell de les piétiner davantage. Ce cercle vicieux se trouve très clairement illustré dans l'anéantissement des précédents traditionnels en matière de sélection des juges. Le blocage systématique des nominations lors du premier mandat d'Obama a poussé les Démocrates à abandonner l'obstruction à toutes les nominations à l'exception de celles de la Cour Suprême. Puis, le blocage sans précédent par McConnell de la nomination de Merrick Garland à la Cour suprême, l'amena à son tour à supprimer l'obstruction à la nomination à la Cour suprême afin de compléter le « vol » du siège d'Antonin Scalia et de confirmer Neil Gorsuch.. L'extrême politisation du processus de nomination des juges est mise à jour une fois de plus dans les audiences actuelles de Kavanaugh.

On peut prédire que, désormais, plus aucun juge ne pourra être nommé lorsque la présidence et le Sénat ne seront pas entre les mains d'un même parti. McConnell et notre Congrès méprisé et amoindri ont permis que le système judiciaire soit, à son tour, de plus en plus méprisé et amoindri, et que l'équilibre constitutionnel des pouvoirs entre les trois branches qui composent l'État se trouve en danger.

Qu'importe les réserves secrètes que McConnell et d'autres dirigeants Républicains traditionnels peuvent avoir à l'égard du caractère de Trump, de son style de gouvernement, et de ses éventuelles activités criminelles, ils se sont réjouis des fruits de leur alliance avec Trump et sa base : les réductions d'impôt énormes pour les riches, les déréglementations financières et environnementales, la nomination de deux juges conservateurs (jusqu'à présent) à la Cour suprême ainsi qu'une série d'autres nominations de conservateurs à la justice et une réduction significative la couverture santé soutenue par le gouvernement (ils n'ont cependant pas obtenu la supression totale du Obama care qu'ils espéraient). Comme les alliés conservateurs d'Hitler, McConnell et les Républicains se sont vantés des premiers retours sur leur investissement dans Trump. L'humiliation de Trump à Helsinki face à Poutine, combinée à la séparation honteuse de familles au mépris total des lois américaines relatives au droit d'asile (sans parler des principes humanitaires de base et de la revendication constante du Grand Old Party - les républicains - d'être le défenseur des « valeurs familiales »), et plus récemment, la mise en cause de Trump, par Michael Cohen, pour des violations des lois de financement de campagne, n'ont pas ébranlé la fidélité de la vieille garde des Républicains. Il est donc peu vraisemblable qu'un rapport du conseiller spécial Robert Mueller, même explosif et incriminant, rompe cette alliance.

Cependant les répercussions possibles du rapport Mueller laissent entrevoir une autre ressemblance étrange avec la période de l'entre deux guerres - les divisions toxiques de la politique intérieure aboutirent à une inversion totale des orientations politiques précédentes. Mussolini et Hitler arrivèrent au pouvoir en grande partie parce que les alliances entre fascistes et conservateurs de la droite faisaient face à la division et la confusion de la gauche. Les partis catholiques (Popolari en Italie et Zentrum en Allemagne), les libéraux modérés, les sociaux-démocrates et les communistes ne coopérèrent pas de manière efficace pour défendre la démocratie. En Allemagne cette situation atteignit un extrême absurde lorsque les communistes, considérant les nazis comme un défi passager, se concentrèrent sur les sociaux démocrates - surnommés « fascistes rouges » - pensant que ces derniers constituaient la vraie menace au triomphe du communisme sur le long terme.

En 1936, les forces démocratiques françaises et espagnoles avaient appris la douloureuse leçon de ne pas s'unir contre la menace fasciste, Staline lui-même revint sur sa politique malheureuse et ordonna aux communistes de se joindre aux démocrates dans les alliances électorales du Front populaire. En France, la perspective d'une victoire du Front populaire et d'un gouvernement dirigé par - horreur de toutes les horreurs - un socialiste, et juif de surcroît, Léon Blum, conduisit beaucoup de monde à droite à proclamer « plutôt Hitler que le Front Populaire ». Mieux valait la victoire de Français émules du dictateur nazi et traditionnel ennemi d'outre-Rhin, que la préservation de la démocratie et de la souveraineté de la France sous la direction d'un socialiste juif. La victoire du Front populaire en 1936 sauva temporairement la démocratie française mais mena en 1940 à la défaite d'une France démoralisée et divisée, et fut suivie par le régime de Vichy, qui collabora avec l'Allemagne nazie tout en poursuivant sa propre révolution nationale autoritariste.

Lorsque Trump et ses partisans ont dû faire face à l'enquête Mueller sur l'ingérence russe dans les élections américaines et la collusion de certains des membres de leur équipe de campagne, ils ont présenté une première ligne de défense double - un, il n'y a pas eu de « collusion » et deux, l'accusation d'ingérence russe est un « canular ». La deuxième ligne de défense était double également : « La collusion n'est pas un crime » et l'ingérence russe, aujourd'hui prouvée, n'a eu aucun effet. Je pense que si le rapport Mueller concluait que la collusion avec les Russes lors de la campagne de Trump répond effectivement aux critères de la définition légale d'une association de malfaiteurs, et que l'étendue considérable de l'ingérence russe rend improbable l'affirmation qu'elle n'a eu aucun effet, de nombreux Républicains se rabattraient, soit implicitement ou explicitement, sur une troisième ligne de défense, à savoir « Plutôt Poutine que Hillary ». Il semble que tout est bon pour justifier la diabolisation d'Hillary Clinton ; l'idée que la présidence d'un Trump redevable à Poutine est préférable au cauchemar d'une victoire d'Hillary signalera le revirement final des Républicains vers un antilibéralisme intérieur et la soumission à un régime étranger autoritaire.

De telles ressemblances, autant réelles qu'envisageables, ne doivent pas occulter une différence majeure entre le déclin démocratique dans l'entre deux guerres et la situation actuelle. En 1935 dans son roman It can't happen here [Impossible ici, NdT], Sinclair Lewis dépeint une prise de pouvoir aux États-Unis par des sortes de nazis, dans laquelle les forces paramilitaires du président populiste nouvellement élu prennent le pouvoir en arrêtant les membres du Congrès et en installant une dictature, avec des commissaires locaux tout puissants, des camps de concentration, des tribunaux sommaires et une censure sévère ainsi que l'incarcération des opposants politiques qui ne réussissent pas à s'enfuir en traversant la frontière canadienne. La mise en avant de l'exemple nazi était compréhensible alors, et comme je l'ai fait remarquer, de nombreux aspects du déclin démocratique de la période de l'entre deux guerres se rapprochent étrangement des tendances actuelles. Toutefois la dictature nazie, la guerre et le génocide qui ont suivi l'effondrement de la démocratie sous la République de Weimar ne s'avèrent pas très utiles pour comprendre la direction dans laquelle nous allons aujourd'hui.

Les mouvements fascistes de l'époque se flattaient d'être ouvertement antidémocratiques et ceux qui arrivèrent au pouvoir en Italie et en Allemagne se vantèrent de la nature totalitaire de leur régime. La révélation la plus originale de la vague actuelle d'autoritarismes est que la construction d'une dictature explicitement antidémocratique, qui aspire au totalitarisme, est inutile pour détenir le pouvoir. La meilleure façon de nommer ce nouvel autoritarisme est sans doute la « démocratie illibérale ». Recep Tayyip Erdogan en Turquie, Poutine en Russie, Rodrigo Duterte aux Philippines, et Viktor Orbán en Hongrie ont tous découvert qu'ils peuvent laisser les partis d'opposition exister et tenir des élections pour obtenir un semblant de légitimité démocratique, alors qu'en réalité les élections ne remettent guère en question leur pouvoir. Les opposants vraiment dangereux sont neutralisés et éliminés d'une manière ou d'une autre.

Il en est de même du contrôle de la presse et des autre médias, qui est inutile car le flux d'informations est tellement pollué par un déluge d'informations biaisées, voire fausses, que les faits et la vérité n'ont plus d'importance dans le façonnage de l'opinion publique. Les pouvoirs judiciaires autrefois indépendants sont démantelés par des purges sélectives et la nomination de personnes loyales et redevables. Le capitalisme de copinage ouvre la voie d'une symbiose de corruption et d'enrichissement personnel entre les dirigeants politiques et le monde des affaires. Un nationalisme xénophobe (et souvent clairement un nationalisme blanc anti-immigrants) ainsi qu'une priorité donnée à la sécurité, au détriment des droits de la personne, sont essentiels à ces régimes afin de s'assurer le soutien populaire de leurs bases et de stigmatiser leurs ennemis.

Trump a fait preuve d'une admiration sans faille pour ces dirigeants autoritaires et d'une forte attirance pour les préceptes de la démocratie illibérale. D'autres avaient cependant ouvert la voie à bien des égards. Les Républicains disposent dès le départ d'un avantage systémique dans l'élection des sénateurs et autres représentants car les électeurs du Parti démocrate sont fortement concentrés dans les grands États et les grandes villes. D'après mes calculs, chaque sénateur Démocrate représente 3,65 millions de personnes et chaque Républicain environ 2,51 millions. Autrement dit, les cinquante sénateurs des vingt-cinq États les moins peuplés - vingt-neufs d'entre-eux sont Républicains - représentent à peine plus de 16 % de la population américaine, tandis que trente-quatre sénateurs Républicains - suffisamment pour bloquer une procédure de destitution - représentent des États qui rassemblent un total de 21 % de la population américaine. On estime, qu'entre le charcutage électoral et les électeurs découragés de voter, qui renforcent encore l'avantage systémique Républicain, il faudrait que les Démocrates gagnent de 7 à 11 points (un écart rare, réservé aux « raz-de-marée » électoraux) aux élections de 2018 pour obtenir une majorité, même minime, à la Chambre des représentants.

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Des partisans de Trump lors d'un rassemblement à Charleston, en Virginie occidentale, août 2018

En nombre de voix, quatre des cinq élections présidentielles du XXIème siècle ont été remportées par les Démocrates. Cependant, le poids donné aux petits États, bien souvent Républicains, est tel que deux de ces quatre élections (en 2000 et en 2016) ont abouti à des présidents Républicains. Vu le travail de sape des dispositions centrales de la Loi sur le droit de vote par la Cour suprême (Shelby County v. Holder), son refus de reprendre les cas flagrants actuels de manipulation des élections (Gill v. Whitford pour le Wisconsin ; Benisek v. Lamone pour le Maryland), et son approbation récente de la loi de l'Ohio, qui permet à cet État de purger ses listes électorales (Husted v. Randolph Institute), il faut craindre que la Cour n'ouvre à l'avenir une porte vers des pratiques encore plus flagrantes de redécoupage des circonscriptions et de tactiques de découragement des électeurs.

Le flux sans précédent d'argent « sale » dans des campagnes très disputées a faussé le processus électoral encore davantage. En particulier, en décidant que les entreprises étaient assimilables à des personnes, et que l'argent était une liberté d'expression (Affaire Citizens United contre la FEC), la Cour suprême a grandement accru la capacité des grandes sociétés et d'individus fortunés à influencer la politique américaine. Il devient de plus en plus clair que les Démocrates peuvent encore gagner les élections au niveau des États où ils sont traditionnellement majoritaires, mais qu'ils comptent de moins en moins dans les élections pour la présidence ou le Congrès. Les défaillances personnelles de Trump et sa tactique consistant à s'appuyer sur une base étroite - tout en revigorant les démocrates et en se mettant à dos les indépendants - pourraient précisément déboucher sur ce raz-de-marée électoral exceptionnel qui permettrait le contrôle du Congrès sur l'exécutif et la victoire dans un nombre de circonscriptions suffisant pour inverser les tendances actuelles de manipulation des circonscriptions et des listes électorales. Les élections de 2018 et 2020 seront cruciales pour évaluer le degré de détérioration du système électoral.

Le déclin à long terme des mouvements syndicaux est un autre élément dont Trump a bénéficié. Afin de consolider sa dictature, Hitler avait aboli les syndicats indépendants du jour au lendemain. Trump n'est pas confronté à ce problème. Au cours des trente premières années qui ont suivi l'après-guerre, les employés et leur encadrement ont partagé de fait la richesse croissante qui résultait de l'augmentation de la productivité. Depuis les années 70 ce contrat social s'est effondré, les adhésions syndicales et l'influence des syndicats ont diminué, les salaires ont stagné et les inégalités de patrimoine se sont fortement accentuées. Le triomphe du gouverneur Scott Walker sur les syndicats du secteur public dans le Wisconsin et la décision récente de la Cour suprême qui annule les cotisations syndicales obligatoires dans le secteur public (Janus v. AFSCME), accélèrent tout simplement un processus engagé de longue date. Cette montée en puissance de l'influence des grandes sociétés, appuyées par des légions de lobbyistes bien financés, au moment même de la perte de puissance des syndicats, n'est qu'un autre signe de la tendance antilibérale.

Outre l'érosion de l'indépendance de la juridiction en charge du contrôle du pouvoir exécutif, la neutralisation d'une presse libre et la régression constante des droits fondamentaux de la personne sont d'autres caractéristiques de la démocratie illibérale. Sur ces questions, souvent présentées comme les gardes-fous de la démocratie contre les atteintes autoritaristes, l'administration Trump a gagné ou semble sur le point d'obtenir des victoires considérables en faveur de l'antilibéralisme. Dès sa nomination au poste de chancelier, Hitler a créé un nouveau ministère de l'Éducation du peuple et de la Propagande qu'il a placé sous la direction de Joseph Goebbels, lequel resta l'un de ses plus proches conseillers politiques.

Sous la présidence de Trump, ces fonctions ont effectivement été privatisées sous la forme de la chaîne Fox News et de son commentateur politique Sean Hannity. Fox « trompette » fidèlement les « faits alternatifs » de la version des événements de Trump, et Trump, à son tour, s'inspire fréquemment pour ses tweets et ses déclarations fantasques de son contrôle quotidien des commentateurs de Fox et de ses appels téléphoniques tard le soir avec Hannity. Il en résulte une « bulle Trump », habitée par sa base, et inconnue des téléspectateurs de PBS, CNN, et MSNBC et des lecteurs du Washington Post et du New York Times. Ce média libre très critique ne garantit non seulement aucun contrôle efficace sur la capacité de Trump à mentir sans relâche sans être politiquement pénalisé, mais au contraire, il produit un ennemi de plus autour duquel Trump mobilise les griefs et les rancœurs de sa base. Une presse libre n'a pas besoin d'être réprimée lorsqu'on peut la rendre inutile et même l'exploiter à des fins politiques.

La toute première loi décrétée par Hitler en vertu de la loi organique de 1933 (qui mettait un terme aux pouvoirs législatifs du Reichstag) autorisait l'État à congédier les fonctionnaires soupçonnés de ne pas être politiquement fiables et de ne pas être d'ascendance aryenne. L'inégalité devant la loi et la discrimination juridique étaient au cœur du régime nazi depuis le début. De la même manière, elles s'immiscaient dans les choix personnels des gens en matière de sexualité et de reproduction. La persécution de l'homosexualité masculine s'intensifia considérablement, conduisant à la mort de quelques 10 000 homosexuels et à l'incarcération ou même la castration de plusieurs milliers d'autres. Entre 300 000 et 400 000 Allemands jugés porteurs d'anomalies héréditaires furent stérilisés de force ; environ 150 000 Allemands handicapés mentaux et physiques, qui ne " méritaient pas de vivre " furent assassinés. Les Allemands capables de produire des enfants répondant aux critères raciaux se virent refusés l'accès à la contraception et à l'avortement et récompensés pour avoir des familles nombreuses ; Les employées étrangères qui tombaient enceinte étaient forcées d'avorter pour empêcher la naissance d'un enfant non désiré et la perte de journées de travail.

On ne trouve rien d'aussi horrible, dans le programme antilibéral, mais une réduction des nombreux droits et protections dont les Américains bénéficient aujourd'hui est probable. L'égalité en matière de mariage survivra probablement, étant donné le changement considérable de l'opinion américaine sur cette question. En revanche le droit des entreprises ou des personnes de discriminer les homosexuels sera vraisemblablement largement protégé en tant que « conviction religieuse sincère ». La discrimination positive, cible préférée du Président de la Cour suprême, John Robert, disparaîtra probablement derrière le slogan de ce dernier : pour mettre fin à la discrimination raciale, il faut mettre fin à toutes les discriminations raciales. Le droit de la femme à l'avortement disparaîtra probablement dans les États à majorité républicaine, soit par l'annulation pure et simple de l'arrêt Roe c. Wade [NdT : Jugement historique rendu par la Cour suprême en 1973, qui légalise l'avortement], soit plus probablement par des décisions de justice plus spécifiques, qui ne trouvent pas de « fardeau excessif » dans les restrictions draconiennes qui, en pratique, rendent l'avortement inaccessible. La protection de l'égalité du droit de vote risque d'être compromise dans les États républicains par des lois insidieusement conçues pour écarter des électeurs ou par un redécoupage abusif des circonscriptions électorales dès que la Cour suprême indiquera clairement qu'elle n'interviendra pas pour limiter de telles mesures.

Le volet national de la démocratie illibérale de Trump est considérablement en deçà des dictatures totalitaires illustrées par Mussolini et Hitler. Mais ceci n'est qu'une maigre consolation pour ceux qui espèrent et croient en une trajectoire de l'Histoire qui tendrait inévitablement vers plus d'émancipation, d'égalité et de liberté. De la même manière, la politique étrangère de Trump, qui n'imite pas les objectifs hitlériens de guerres de conquête et de génocide, n'est elle aussi qu'une maigre consolation car les perspectives de paix et de stabilité n'en restent pas moins menacées. L'escalade des guerres commerciales pourraient facilement engager le déclin de l'économie mondiale et l'administration Trump a fixé des seuils de règlement pacifique avec l'Iran et la Corée du Nord, qui semblent être largement hors de portée.

Il est possible que Trump se livre à de grandes envolées rhétoriques excessives comme moyen de persuasion et se rabatte ensuite sur des positions plus modérées dans les deux cas. Mais il est aussi possible qu'une dynamique conflictuelle se mette en place, que les marges de concessions disparaissent et que, prisonnier de sa propre rhétorique, il plonge le pays dans des conflits économiques ou militaires. D'un point de vue historique, de telles confrontations ou escalades de situations conflictuelles ont souvent échappé au contrôle de dirigeants plus talentueux que Trump.

Peu importe comment et quand se terminera la présidence de Trump, le spectre de l'antilibéralisme continuera de hanter la politique américaine. Le système judiciaire extrêmement politisé, dans lequel les arrêts de la Cour suprême seront considérés par beaucoup d'une légitimité douteuse et les nominations futures de juges seront fortement contestées, restera en place. Il sera difficile de régler les problèmes de division raciale, de conflit culturel et de polarisation politique encouragés et exacerbés par Trump. Le charcutage électoral, la suppression d'électeurs et les dépenses de campagne débridées continueront d'entraîner le pays vers des élections faussées non représentatives et non démocratiques. Il sera extrêmement difficile de freiner les disparités grandissantes en matière de revenus et encore plus de les inverser.

Enfin, dans les quelques décennies qui suivront la présidence de Trump, on ne pourra pas échapper aux effets d'une catastrophe écologique due au changement climatique causé par l'homme - changement climatique que Trump à la fois dément et contribue tellement à accélérer. La désertification de l'intérieur des continents, l'inondation des zones côtières peuplées et l'augmentation de la fréquence et de l'intensité des phénomènes météorologiques extrêmes, avec les pénuries d'eau douce et de nourriture qui en découlent, déclencheront à la fois des exodes de populations et des conflits autour des ressources rares, qui éclipsent le sort actuel de l'Afrique centrale et de la Syrie. Aucun mur ne sera jamais suffisamment haut pour protéger les États-Unis de ces événements. Trump n'est pas Hitler et le trumpisme n'est pas le nazisme, mais peu importe la manière dont se terminera la présidence de Trump, c'est une histoire qui a peu de chance d'avoir une fin heureuse.

Source :  The New York Review of Books, Christopher R. Browning, 25-10-2018

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