Le régime saoudien survit mais entre dans une période de remous

07-11-2018 entelekheia.fr 8 min #147951

Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur  Strategic Culture Foundation sous le titre Saudi Regime Survives but Enters the Time of Troubles

Dans une sensationnelle révélation qui citait des « sources de renseignements «, l'ancien ministre australien des Affaires étrangères Alexander Downer a  écrit dimanche dans l'Autralian Financial Review que le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, assassiné le 2 octobre en Turquie, était loin d'être « un libéral au cœur tendre », mais que c'était un agent du renseignement expérimenté et un partisan des Frères musulmans qui œuvrait à un changement de régime dans son pays.

Downer a écrit, « Pour ajouter à la complexité de l'histoire, les Frères musulmans sont soutenus par le président turc Recep Tayyip Erdogan et les Qataris... Jamal Khashoggi - un ancien agent des renseignements saoudien, un homme proche des Frères musulmans et un opposant juré de MBS (Prince héritier saoudien) - était en train de créer un centre pour promouvoir l'idéologie des FM, qu'il allait installer en Turquie avec de l'argent qatari. Les Saoudiens voulaient l'arrêter. En septembre, ils lui ont offert 9 millions de dollars pour retourner en Arabie saoudite et y vivre en toute tranquillité. Ils voulaient le mettre hors jeu. Khashoggi a refusé et le reste, vous le savez. Les Saoudiens l'ont tué. »

Ce qui était jusqu'à présent du domaine de la déduction s'avère maintenant un fait réel. La révélation de Downer change complètement le récit de la mort de Khashoggi. Il est inévitable qu'elle ait des conséquences importantes.

En supposant que les « sources de renseignement » de Downer soient australiennes, il faut tenir compte du fait que l'Australie est membre de l'alliance du renseignement dénommée Five Eyes (les 5 yeux), avec les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande. Les agences de l'alliance Five Eyes sont obligées de partager par défaut tous leurs renseignements, y compris les renseignements bruts (et même les techniques liées à l'acquisition de ces renseignements).

Il est donc hors de question que les renseignements sur le projet de changement de régime des Frères musulmans en Arabie saoudite impliquant Khashoggi, la Turquie et le Qatar n'aient pas été également disponibles pour la CIA et le MI6. L'Arabie saoudite est un allié clé des États-Unis et pourtant, nous devrions croire que la CIA et le MI6 s'étaient simplement assis sur des renseignements aussi sensibles ?

Une proposition séduisante se fait donc jour : Est-ce que la CIA et le MI6 soutenaient secrètement le projet de changement de régime de Khashoggi en Arabie Saoudite ?

En effet, il est évident que les commentateurs de certains médias américains dont on sait qu'ils ont des liens étroits avec le renseignement américain [par exemple le Washington Post, NdT], sont devenus hystériques dès le soir du 2 octobre, lorsqu'il est devenu clair que Khashoggi, qui s'était rendu plus tôt dans la journée au consulat saoudien à Istanbul, n'en était pas ressorti.

L'hystérie suscitée par l'incident dès le premier jour, et perpértuée de façon aussi soutenue au fil des jours, n'a pas de précédent. Le prince saoudien Turki al-Faisal - fils d'un ancien roi et cousin du prince héritier, ancien chef des services de renseignements saoudiens et ambassadeur aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ainsi que proche associé de Khashoggi - a récemment demandé avec indignation pourquoi il y avait eu une telle cacophonie.

Turki  a dit, sur un ton de sarcasme mordant, que « certains devraient balayer devant leur porte avant de pointer les autres du doigt. Des pays qui ont torturé et incarcéré des innocents » et « lancé une guerre qui a tué des milliers de personnes... sur la base d'informations fabriquées de toutes pièces, devraient faire preuve d'humilité à l'égard des autres », a-t-il dit en claire référence à la politique antiterroriste américaine et à l'invasion de l'Irak.

En fin de compte, l'explosion de colère, voire la fureur de « l'État profond » des USA à la suite de la mort de Khashoggi ne peuvent être comprises que grâce aux renseignements fournis par Downer, à savoir que Khashoggi était un « atout » inestimable des services de renseignement américains et que les Saoudiens l'ont simplement éliminé.

Cela étant, si « l'État profond » soutenait Khashoggi, le président Donald Trump ne le savait pas ou était délibérément tenu dans l'ignorance. Le fait est que Trump semble être encore aujourd'hui isolé dans son refus de punir le régime saoudien pour le meurtre de Khashoggi.

Trump est ouvertement évasif, bien que le président turc Erdogan ait même écrit une tribune d'opinion dans le Washington Post le week-end dernier, alléguant que les dirigeants saoudiens « aux plus hauts niveaux » étaient impliqués dans le meurtre de Khashoggi.

Bien sûr, ce n'est pas la première fois dans l'histoire politique américaine que « l'État profond » aurait agi dans le dos d'un président. Mais Trump est différent de Dwight Eisenhower ou de John Kennedy. Et il croit fermement que rien ne doit être fait pour déstabiliser l'Arabie Saoudite.

Dans ces circonstances, les renseignements fournis par Downer seront très utiles à Trump s'il veut se libérer de la pression de « l'État profond » qui a tenté de lui forcer la main contre le régime saoudien.

Si l'on ajoute à cela le fait que l'AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) s'est également ingéré dans l'affaire Khashoggi en s'opposant à toute action américaine contre le prince héritier Mohammed ben Salmane, un ami d'Israël, les chances penchent fortement en faveur de la politique de Trump de ne voir le mal nulle part à propos du régime saoudien.

Toutefois, les services de renseignement américains sont en train de se remettre de l'humiliation infligée par le régime saoudien et il est peu probable qu'ils battent en retraite. Il y a fort à parier qu'ils feront la guerre par d'autres moyens - jusqu'à ce que la démocratie des FM l'emporte en Arabie saoudite.

Bruce Riedel, un expert du Moyen-Orient à la Brookings Institution qui a travaillé pendant trois décennies à la CIA, a  déclaré au magazine New Yorker la semaine dernière : « Il n'y a pas d'issue politique (à l'affaire Khashoggi), sauf par la violence. » C'est une remarque inquiétante de la part d'un ancien agent de renseignements qui connaît l'Arabie saoudite comme sa poche.

L'article du New Yorker de Dexter Filkins, lauréat du Prix Pulitzer et journaliste qui compte une longue expérience dans le reportage sur les points chauds du Moyen-Orient, conclut : « Même si, et surtout si MBS s'accroche à sa position, il semble probable que la famille royale saoudienne, et plus généralement l'Arabie saoudite, entre dans une période de forts remous. »

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l'Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d'Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Entelekheia

 entelekheia.fr

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