Ce moment źáspoutniká╗ de la Chine qui affole l'administration Trump

04-11-2018 reseauinternational.net 11 min #147831

par Bertrand Hartemann

La Chine est devenue pour l’Amérique le même danger technologique que l’URSS de Youri Gagarine et du satellite Spoutnik. C’est tout à fait clair aux yeux des conseillers « faucons » de Donald Trump : le pays de Xi Jinping s’attaque désormais frontalement à la domination high-tech des États-Unis, par des moyens allant du dumping à l’espionnage industriel, en passant par les transferts technologiques forcés.

La structuration de l’espace mondial repose depuis le XVIIème siècle sur l’intensification des échanges commerciaux comme un outil de « domination » de l’Occident sur sa périphérie. Or l’hyper-mondialisation fragilise désormais cet ordre tutélaire. Les flux mondiaux assèchent le politique, appauvrissent la « valeur travail » et génèrent une instabilité systémique. Alors que l’Occident entre dans une ère de repli et de désenchantement, l’éveil de la Chine transforme la grammaire de l’espace mondial. La question des prochaines décennies sera de savoir comment la Chine et les États-Unis pourront échapper au piège d’une rivalité toujours plus conflictuelle.

Un capitalisme d’État au cœur de la mondialisation

Le succès de l’inclusion de la Chine dans la mondialisation tient paradoxalement au fait qu’elle ait manqué son intégration à la première révolution industrielle. En 1842, le Royaume-Uni bat militairement la Chine lors de la première guerre de l’opium. C’est le début d’un siècle de décomposition politique, vécu comme une humiliation. La farouche volonté de rattrapage des Chinois ne s’encombre dès lors d’aucune théorie politique, alliance ni vision universaliste. Refusant le logiciel libéral, l’État chinois ne s’est pas converti à l’économie de marché, au libre-échange ou à la dérégulation des marchés financiers. Au contraire, Pékin a fait du capitalisme d’État le moteur de sa compétitivité internationale.

L’État, via les conglomérats publics, maîtrise les principaux intrants de la politique économique comme le secteur bancaire, la sidérurgie, les télécommunications, les transports, le secteur de l’énergie ou l’exploitation minière. Les flux internationaux sont fortement encadrés à des fins de protection du marché intérieur. Deuxième pays d’accueil des investissements directs étrangers (IDE), la Chine bénéficie également de transferts technologiques massifs et forcés, sans recours contraignant à l’endettement extérieur.

Cependant, la trajectoire économique de la Chine, bien que déconcertante de rapidité, n’en est pas moins fragile. Sa croissance, intensive en investissements, souffre d’une érosion de la rentabilité du capital. Pour ne pas tomber dans le piège de la stagnation, elle doit sortir de son statut d’usine à bas coûts de l’Occident. Un second souffle est recherché via la consommation intérieure et la montée en gamme technologique.

Dans cette phase de transition, l’alignement des objectifs entre l’État et le marché se révèle d’une redoutable efficacité. Le colbertisme chinois impulse une vision de long terme, s’appuyant autant sur un marché intérieur protégé que sur une formidable capacité d’investissement. Plus de 45% des revenus sont épargnés en Chine, contre environ 18% aux États-Unis, conférant au pays une force de frappe financière sans égale (1). Dans ces conditions, les entreprises chinoises peuvent rapidement atteindre une taille critique leur permettant de se projeter à l’international. La Chine domine déjà le secteur des énergies renouvelables, du véhicule électrique ou encore de l’intelligence artificielle.

Les fragilités structurelles du modèle anglo-saxon

En navigant à contre-sens des déséquilibres structurels du modèle libéral, et en ne jouant pas le jeu de l’économie de marché, la Chine parvient désormais à capter une grande partie des bénéfices de la globalisation. Il faut dire que le capitalisme anglo-saxon porte en lui des facteurs de déséquilibre systémique. Le niveau attendu de rentabilité actionnariale déforme la répartition traditionnelle de la valeur ajoutée entre profit et salaires. La valeur travail est mise sous pression entraînant une contraction de la demande. Le déficit public et les taux d’intérêt servent dès lors de palliatifs, au risque d’une dépendance massive au crédit facile.

Les raisons de l’essor de la Chine se trouvent en grande partie dans les fragilités de l’économie américaine. Le déficit budgétaire abyssal et le niveau d’épargne insuffisant créent naturellement un appel d’air pour les importations chinoises. L’impact de cette montée en puissance doit être apprécié non seulement en termes de flux de commerce extérieur, mais également en matière de stock. A travers son excédent commercial, l’empire du milieu accumule toujours plus d’actifs sur le reste du monde. A l’inverse, les pays déficitaires, comme les États-Unis, s’enfoncent dans l’endettement.

Une coexistence pacifique incertaine

La Chine envisage son inclusion dans la mondialisation de manière volontariste, sans pour autant chercher à façonner le monde à son image. L’empire du milieu a une approche du statut de puissance plus pragmatique, plus instrumentale. Elle n’est pas considérée comme une fin en soi, mais plutôt comme un outil au service du développement intérieur. L’accession au pouvoir de Xi Jinping marque cependant un réveil des ambitions internationales. Loin de s’occidentaliser, la Chine présente ostensiblement son système comme une alternative aux idéaux démocratiques et universalistes de la philosophie des Lumières. Cette vision post-démocratique se nourrit des concepts confucianistes de loyauté et d’obéissance. L’efficacité économique est censée tenir lieu de légitimité politique. L’utopie d’une démocratie planétaire née avec la chute du mur de Berlin s’est définitivement évanouie (2). L’essor de la Chine et le réveil des populismes en Occident marquent désormais une rupture entre le capitalisme et la démocratie. La tentation nationaliste se fait de plus en plus forte.

La superpuissance américaine, celle qui couvre 40% des dépenses militaires du monde, bascule dangereusement dans la contestation et la peur de l’altérité. Le choc des civilisations, conceptualisé par Samuel Huntington, semble désormais s’appliquer à la rivalité entre la Chine et les États-Unis. Telle Athènes et Sparte pendant la guerre du Péloponnèse (431-404 avant J.-C.), les deux puissances risquent d’être entraînées dans un engrenage belliqueux sans l’avoir vraiment voulu. « Ce fut l’ascension d’Athènes et la peur que celle-ci instilla à Sparte qui rendirent la guerre inévitable », écrivit en son temps l’historien grec Thucydide. Le Royaume-Uni de la fin du XIXème siècle fut pris dans ce même engrenage face à la montée en puissance de l’Allemagne entraînant l’Europe dans deux guerres mondiales. Ce  « piège de Thucydide », conceptualisé par Gram Allison (2017), risque d’entraîner à leur tour les dirigeants américains et chinois dans une dangereuse escalade des tensions.

Le réveil du protectionnisme américain s’inscrit précisément dans une stratégie de confrontation. L’objectif premier est d’entraver la quête de rattrapage technologique de la Chine. Dévoilé en 2015, le plan « Fabriqué en Chine 2025 » entend développer des secteurs d’avenir comme la robotique, l’aéronautique, les véhicules électriques, les énergies renouvelables, l’intelligence artificielle ou les micro-processeurs. L’ambition est d’augmenter la part des composants chinois dans les produits technologiques à 40% d’ici 2020 et 70% en 2025. Aux yeux des conseillers « faucons » de Donald Trump, la Chine s’attaque désormais frontalement à la domination technologique des États-Unis, parfois par des moyens douteux : dumping, espionnage industriel, transferts technologiques forcés.

Le parallèle avec la guerre froide n’est pas hors de propos. En octobre 1957, l’Union Soviétique place en orbite autour de la Terre le satellite Spoutnik. Son célèbre « beep, beep » ouvre l’ère de la conquête spatiale. La puissance américaine est alors en état de sidération face à cette avancée de la recherche soviétique dont les capacités avaient largement été sous-estimées. En réaction le président Eisenhower crée une « Agence d’innovation de rupture » pour financer les technologies émergentes. La Darpa, « agence américaine pour les projets de recherche avancée de défense » est un grand précurseur de l’innovation. On lui doit notamment la création du réseau ARPANET qui est devenu l’internet actuel et du programme Transit en 1958, ancêtre du système GPS. Dès 1960, elle met au point les premiers drones. Parmi les projets actuels de la Darpa, on retrouve notamment la robotique et l’intelligence artificielle. L’agence s’appuie sur un écosystème qui mobilise des centres universitaires, des laboratoires et des entreprises innovantes.

La montée en puissance de la Chine constitue précisément un « moment Spoutnik ». Une puissance technologique majeure émerge seule capable, aujourd’hui, de rivaliser avec celle des États-Unis. La coexistence pacifique entre la puissance émergente et la puissance régnante n’a jamais été aussi incertaine.

Bertrand Hartemann

Directeur marketing basé à Pékin, spécialiste du management de l’innovation, Bertrand Hartemann se passionne pour les nouveaux modèles économiques induits par la disruption numérique. Diplômé de la Sorbonne et du CNAM en droit, finances et économie, il a plus de dix ans d’expérience professionnelle partagée entre la France et la Chine.

  1. Épargne brute en % du PIB – source Banque Mondiale.
  2. Francis Fukuyama, La fin de l’histoire, 1992.

Photo: La fusée chinoise « Longue Marche ». (Source :  CGTN)  

source: asialyst.com

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