Qatar : un sage peut faire pousser un palmier dans le désert, dit le proverbe

13-10-2018 entelekheia.fr 10 min #146970

Par Victor Mikhin
Paru sur  New Eastern Outlook sous le titre Qatar: a Wise Man Can Grow a Palm Tree Amidst the Desert (proverb)

Pris dans une nuée de sanctions injustes de la part de certains États arabes dirigés par l'Arabie Saoudite, le petit émirat du Qatar, sous le règne de son émir Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, parvient non seulement à surmonter toutes les difficultés, mais aussi à connaître de nouveaux succès. Prenons l'exemple de la dernière visite de l'émir en Allemagne et de ses négociations fructueuses avec les dirigeants allemands.

Il est bien connu que toute politique, si elle veut réussir, doit principalement être déterminée par des facteurs économiques. L'émir du Qatar connaît bien cette vérité et dans les conditions du blocus actuel, il n'est pas venu en Allemagne les mains vides. La visite officielle de l'émir a été programmée à l'occasion de l'ouverture du Qatar-Germany Business and Investment Forum (le forum d'investissements Qatar-Allemagne) qui s'est tenu le 7 septembre dernier. Le forum a eu lieu à un moment où les investissements qataris en Allemagne dépassaient déjà 25 milliards d'euros dans des secteurs vitaux tels que l'industrie automobile, les technologies de l'information, les services bancaires, etc.

Comme l'a rapporté le journal  Gulf Times, cet événement économique incarne la proximité des relations entre le Qatar et l'Allemagne, qui se fondent sur une confiance mutuelle et une vision commune. L'événement est également considéré comme la pierre angulaire de la coopération de l'Allemagne avec le monde arabe. La coopération entre le Qatar et l'Allemagne comprend des partenariats dans divers domaines tels que la science, l'éducation, la formation technique, la recherche, le développement, les nouvelles technologies renouvelables et autres. Ces dernières années, les relations commerciales entre Doha et Berlin se sont considérablement développées. Actuellement, plus de 300 entreprises allemandes opèrent sur le marché du Qatar. L'augmentation des échanges commerciaux entre les deux pays a fait de l'Allemagne l'un des partenaires commerciaux les plus importants de la région du Golfe persique.

Les investissements du Qatar dans l'économie allemande devraient atteindre 10 milliards d'euros sur une période de 5 ans, comme l'a déclaré l'émir du Qatar, Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani lors de l'ouverture du Qatar-German Investment Forum à Berlin. Il a rappelé que les relations entre les deux pays ont commencé il y a plus de 60 ans et se sont transformées en un partenariat stratégique. « L'Allemagne est une destination importante pour les investissements qataris, qui s'élèvent à près de 25 milliards d'euros », a déclaré l'émir. « En témoignage de notre confiance dans la force de l'économie allemande, je déclare l'intention de l'État du Qatar d'investir 10 milliards d'euros dans l'économie allemande au cours des cinq prochaines années. » Il a précisé que le Qatar investissait dans des secteurs de l'économie allemande tels que la production automobile, les technologies de l'information et les banques, et a noté que malgré les sanctions saoudiennes, plus de 300 entreprises allemandes opèrent actuellement au Qatar. Beaucoup de ces entreprises sont déjà impliquées dans des projets visant à développer l'infrastructure de l'émirat. Par exemple, Siemens joue un rôle actif dans l'expansion du réseau de transport d'électricité du pays, et Qatar Rail a bénéficié des services fiables fournis par l'opérateur ferroviaire allemand Deutsche Bahn International.

La chancelière allemande Merkel a toutes les raisons d'être satisfaite de la visite de l'émir du Qatar. Selon une annonce récente, Qatar Petroleum négocie avec Uniper et RWE un projet de coopération pour la construction du premier terminal de regazéification de gaz naturel liquéfié (GNL) en Allemagne. Il est clair que la diversification des approvisionnements énergétiques est très importante pour un pays comme l'Allemagne, qui a de gros besoins en gaz naturel, y compris de gaz russe provenant du gazoduc Nord Stream et d'autres sources. Il ne peut pas y avoir de concurrence entre le Qatar et la Russie à cet égard, ce qui est logique : il est extrêmement difficile pour le GNL de concurrencer le gaz bon marché acheminé par le gazoduc. La concurrence probable entre le gaz qatari et le GNL en provenance des États-Unis pourrait en revanche devenir assez rude.

Il y a un autre exemple. Alors que les entreprises chinoises ont cessé d'acheter du GNL aux États-Unis en raison de leur guerre commerciale, l'entreprise d'État Qatargas a annoncé un nouveau contrat pour d'exportation de gaz liquéfié vers la Chine. Au cours des 22 prochaines années, PetroChina International Company Limited, une antenne de la société d'État PetroChina, achètera 3,4 millions de tonnes (4,7 milliards de mètres cubes) de gaz qatari par an. Qatargas rapporte que la première cargaison a été livrée en septembre. Le GNL est livré à quatre terminaux en Chine. La livraison de gaz liquéfié est assurée par la flotte de Qatargas, composée de 70 transporteurs de gaz. Le Qatar possède actuellement le plus grand nombre de transporteurs de gaz, et se déclare prêt à exporter du GNL qatari dans le monde entier.

Selon Bloomberg, le contrat avec le Qatar pourrait être le premier signe d'une diminution des livraisons de GNL américain en Asie. Les lecteurs se souviendront peut-être qu'en août, les entreprises chinoises avaient cessé d'acheter du gaz liquéfié aux États-Unis, dans un contexte de menaces de Pékin d'introduire des droits de douane de 25 % sur le GNL américain. Des achats supplémentaires de GNL au Qatar aideront donc la Chine à se protéger contre une hausse des prix sur le marché international. Soit dit en passant, les sociétés américaines ont également des intérêts commerciaux dans l'exportation de gaz qatari. PetroChina recevra des volumes supplémentaires de gaz provenant du projet Qatargas 2, qui est une co-entreprise de la société d'État qatarie avec les sociétés américaine Exxon Mobil et française Total. De cette façon, les géants américains et français du pétrole protégeront les intérêts du petit Qatar.

Le Qatar continue de financer un certain nombre de projets dans les pays arabes. Récemment, un accord a été signé sur la gestion de Port Suakin (Soudan) sur la côte de la mer Rouge. L'agence de presse qatarie rapporte que l'émirat investira 4 milliards de dollars dans sa reconstruction. La signature a eu lieu lors de la visite du Ministre des transports et des communications du Qatar Jassim ben Saif Al Sulaiti à Khartoum. Le projet devrait être achevé d'ici à 2020, le Soudan et le Qatar se partageant respectivement 51 % et 49 % de la gestion du projet. « Cette mesure redonnerait au port de Suakin son rôle économique historique de pont vers l'Afrique et de plate-forme économique vitale », a déclaré le ministre soudanais des communications. Selon le ministre des transports du Qatar, le Soudan possède une infrastructure portuaire développée et le port de Suakin revêt une importance stratégique particulière. Il peut devenir une importante destination d'exportation pour les pays voisins du Soudan.

Selon l'adage bien connu « ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier », les dirigeants qataris établissent également des relations amicales avec la Russie par le biais d'investissements financiers. Le consortium de la Qatar Investment Authority (QIA) et du négociant suisse Glencore a finalisé la vente de 14,16% des actions Rosneft à la structure de la QIA en septembre dernier. À la suite de la transaction, le consortium a été dissous et la participation directe de QIA dans Rosneft s'élève aujourd'hui à 18,93 %. Par ailleurs, Rosneft est l'un des principaux géants pétroliers en Russie, et l'année dernière, il s'est classé troisième des entreprises russes en termes de revenus. Qui douterait aujourd'hui de l'influence du Qatar sur l'industrie pétrolière et, d'une certaine manière, même sur les marchés russes, qui dépendent largement du pétrole ? Cette politique, qui permet au petit Qatar d'attirer des amis en y investissant ses fonds disponibles, n'est-elle pas astucieuse ?

L'un des résultats notables de la politique qatarie est le fait que l'Organisation mondiale du tourisme des Nations Unies (OMT) a qualifié le Qatar de pays le plus ouvert du Proche-Orient et le 8e pays le plus ouvert du monde en termes de facilitation des visas. En août 2017, le Qatar a simplifié l'obtention de visas pour les citoyens de 80 pays, dont la Russie. Le visa est désormais délivré gratuitement à l'aéroport, à l'entrée dans le pays.

Si l'on analyse la situation actuelle au Qatar et les mesures prises avec succès par l'Émirat, on peut dire qu'il est parvenu à sortir de la crise des sanctions et qu'il continue de renforcer sa position mondiale.

Traduction Entelekheia
Photo Pixabay

Note d'Entelekheia : L'Allemagne joue donc de concert avec le Qatar, qui investit au Soudan, qui s'est lui-même  officiellement inscrit dans la méga-entreprise chinoise de la nouvelle Route de la soie l'année dernière. Pour leur part, les relations diplomatiques directes entre la Chine et le Qatar  se sont considérablement réchauffées ces derniers temps, avec des coopérations commerciales accrues et une étroite collaboration militaire contre le terrorisme (et probablement aussi une protection chinoise du minuscule émirat contre ses puissants voisins alliés des USA, dont au premier chef l'Arabie Saoudite).

Traduction : l'Allemagne utilise le Qatar comme mandataire pour se rapprocher de la Russie et surtout de la Chine, et entrer par la bande dans le méga-projet Belt and Road - à savoir le projet chinois de connectivité et de développement économique sur trois continents, l'Europe, l'Asie et l'Afrique, à travers la nouvelle Route de la soie - sans froisser les susceptibilités des USA, qui sont vent debout contre la volonté de Pékin de bâtir cet immense nouveau marché. Et pendant ce temps, au lieu de comprendre le sens du vent et d'emboîter le pas aux Allemands, la France reste les bras ballants, hypnotisée par son insignifiant charabia hexagonal sur les « start-ups » de son « nouveau monde » et sa seule réalité politico-économique, les ventes à l'encan de ses privatisations... ou comment rater le train de l'histoire.

 entelekheia.fr

 Ajouter un commentaire