Les ultras marocains manifestent contre l'État dans les stades de football

13-10-2018 tlaxcala-int.org 7 min #146934

 Francisco Peregil

Des supporters radicaux de Tétouan et d'Agadir huent l'hymne national, brandissent des drapeaux espagnols et défendent l'émigration irrégulière

Les supporters du Raja Casablanca, lors d'un match dans leur stade, le 29 juillet dernier. Photo Jalalal Morchidi/Getty

Le club ultra Los Matadores, de l'équipe marocaine de football de première division Moghrib Athletic de Tétouan (MAT) a convoqué ses membres sur Facebook le vendredi 28 septembre pour protester contre "la politique d'oppression du Makhzen [Palais royal] contre son peuple". Ces fans de football - qui tirent leur surnom de l'époque où le club jouait en deuxième et première division espagnole avant l'indépendance du Maroc - manifestaient contre la mort de Hayat Belkacem, l'étudiante de 19 ans abattue trois jours auparavant par la Marine royale alors qu'elle tentait d'émigrer en Espagne en bateau à moteur depuis une plage près de Tétouan.

Dans un contexte où aucun parti politique, syndicat ou association civile n'a demandé la transparence sur la mort de Hayat, les ultras de Tétouan ont marché du centre de la ville au stade avec des t-shirts noirs en signe de deuil. La police les a dispersés et ils ont continué à crier : "Avec notre âme et notre sang nous vengerons Hayat", "le peuple veut savoir qui a tué Hayat", "vive l'Espagne", "le peuple veut renoncer à sa nationalité". Une fois dans le stade, les radicaux ont sifflé l'hymne national marocain, une affaire grave dans un pays où le respect des symboles patriotiques est enseigné dès l'école.

Les caméras qui retransmettaient le match n'ont pas réussi à faire taire et à cacher ce sacrilège. Et à la fin du match, que l'équipe locale a perdu par 1-4, des ultras ont renversé des poubelles et endommagé des véhicules privés.

La police en a arrêté un nombre indéterminé. Et les appels à la vengeance pour la mort de Hayat ont été réduits au silence. Nul ne peut échapper au fait que les manifestations d'Al Hoceima ont fait plus de 400 détenus. Le groupe lui-même a écrit sur sa page Facebook sa condamnation "sévère" des actes "isolés" enregistrés dans la rue. Il a également critiqué les "détentions arbitraires" de certains de ses membres et a déclaré dans le même communiqué : "Le rôle des ultras prend fin au moment du coup de sifflet final de l'arbitre".

Cependant, le dimanche 30 septembre, à Agadir, à 853 kilomètres au sud de Tétouan, la fusée a continué sa course. Ce jour-là, la Hassania d'Agadir affrontait l'Olympique de Khouribga. Une fois de plus, une partie du public a chanté des chansons dans lesquelles il exprimait son désir de "perdre sa nationalité marocaine" et a de nouveau agité un drapeau espagnol.

Le mécontentement de certains groupes radicaux à l'égard de l'Etat couvait sous roche déjà depuis des semaines. Le 28 août, quelques jours après que le Palais Royal eut annoncé son intention de réintroduire le service militaire obligatoire, suspendu depuis 2006, les ultras d'un des meilleurs clubs du pays, le Raja Casablanca, ont boycotté l'hymne national en le couvrant avec des chants du club. Quelques jours auparavant, les ultras du KAC de Kenitra diffusaient des chansons disant qu'ils n'avaient pas l'intention de faire leur service militaire.

A l'arrière-plan de ces protestations des ultras se trouve le grand problème du Maroc et du Maghreb : le chômage des jeunes et le manque d'espoir pour l'avenir. C'est ce qui a conduit Najat à la patera et les ultras dans la rue. Un éditorial du quotidien Al Ittihad al Ichtiraki [Union socialiste] mettait en garde lundi : « C'est la première fois que le drapeau d'un pays étranger est hissé dans une manifestation marocaine à l'exception du drapeau palestinien. Au contraire, en général, les drapeaux d'autres pays qui apparaissent dans certaines manifestations finissent par être brûlés ou piétinés comme une expression de rejet du colonialisme ou de l'occupation (...). L'apologie d'un pays étranger et de la migration clandestine lors d'une manifestation n'ont rien d'ordinaire : chacun doit assumer ses responsabilités envers ce groupe de jeunes et d'adolescents qui souffrent de chômage et de marginalisation ! »

Le sociologue Abderrahim Bourkia, auteur du livre  Des ultras dans la ville, rappelle que, durant le printemps arabe, certains groupes d'ultras sont déjà passés des tribunes des stades aux revendications politiques. Et il souligne que le public du Raja a chanté des chansons en faveur du roi mais a critiqué certains gouvernements avec des versets comme celui-ci : « Nous n'avons que le roi Mohammed VI et les autres sont des voleurs qui nous méprisent ». Et il rappelle aussi une autre chanson : « Vous ne voulez pas qu'on étudie, vous ne voulez pas qu'on travaille et vous ne voulez pas qu'on soit conscients, vous voulez juste qu'on soit dociles et résignés, pour qu'il vous soit facile de nous dominer et nous gouverner ».

Malgré ces textes, Bourkia souligne qu'un facteur décisif parmi les ultras est qu'ils se considèrent comme "apolitiques". Younes El Jerrachi, journaliste sportif au quotidien Akhbar al Youm [Nouvelles du jour], souligne que les actes des ultras de Tétouan, qu'il condamne explicitement, ne sont qu'un moyen d'exprimer leurs sentiments face à la mort de la jeune Hayat. « Ils n'ont pas de conscience politique », conclut-il.

Pour sa part, l'entraîneur d'une équipe de la ligue marocaine, qui demande l'anonymat, a déclaré : « Les Ultras sont sans cervelle, des péquenauds, dérangés, mentalement incompétents. Je ne sais pas s'il y aura des philosophes parmi eux, mais je doute qu'ils aient une opinion politique formée. Un jour, ils peuvent dire une chose et le lendemain, ils peuvent dire le contraire ».

Ils est possible que les protestations des ultras s'évaporent rapidement. Mais avec les huées de l'hymne national et les appels à l'émigration, ils ont déjà créé un précédent difficile à imaginer il y a encore quelques années, avant le début des manifestations à Al Hoceima.

Courtesy of  Tlaxcala
Source:  elpais.com
Publication date of original article: 10/10/2018

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