La grande affaire des émotions

11-10-2018 reseauinternational.net 10 min #146866

par Fernando Buen Abad

Bien qu’aujourd’hui l’agressivité publicitaire insiste pour nous vendre son utilisation de « l’apprentissage approfondi » comme la nouvelle Bible de la vente, elle est un mécanisme de contrôle aussi vieux que la lutte des classes. Aujourd’hui, ce mécanisme est annoncé comme le miracle des capteurs numériques qui, par exemple, enregistrent les mouvements musculaires du visage pour détecter les « émotions » qu’il interprète avec des algorithmes, une histoire qui traverse les fondements les plus méconnus du renseignement militaire, de tout temps, de l’espionnage industriel et du règne du clergé.

Et bien sûr, les émotions humaines offrent aussi des filons commerciaux très juteux parce que l’une des peurs de la bourgeoisie – par excellence – est de ne pas être capable de contrôler ce que les gens pensent et ressentent.

La bêtise de ceux qui tentent d’obtenir des conclusions linéaires d’un phénomène aussi complet et diversifié que le spectre émotionnel dans les cultures les plus diverses mérite une indication particulière. Dans tous les cas, c’est le péché originel-répétitif, jusqu’à la nausée, dans l’activité des annonceurs poussés à tout homogénéiser pour donner lieu à une uniformité quantitative de la marchandise. En d’autres termes, c’est la logique du vendeur qui a besoin de nombreux acheteurs épris de la même marchandise, pour le profit, au-delà de la Culture et des individus.

Pour vendre (très cher) leur logique publicitaire, ils ont fait toutes sortes d’expériences et toutes sortes de jongleries technologiques. Il s’agit de vendre leur « grand pouvoir cognitif » et leurs compétences marketing pour nous imposer quelque chose avec « l’argument » qu’ils peuvent savoir ce que « la clientèle » pense et ressent. Et sans négliger leur cynisme d’espionnage (implicite et explicite) ils font aussi de leur offre une marchandise qui est en fait un délit auquel s’ajoute le détournement d’informations sans consultation et sans autorisation des personnes concernées. Les lois sont remarquables par leur absence parce que la seule loi valable est celle du marché.

Ils veulent nous faire croire, par exemple, que les expressions humaines ont une norme commune et des dénominateurs émotionnels lisibles à des endroits précis du visage. Ils veulent nous faire croire qu’un sourire a la même charge émotionnelle sans expliquer où l’on peut le situer dans le spectre de toutes les inégalités économiques, sociales, culturelles et historiques. Ils devraient expliquer leur « échantillon », le cadre théorique, leurs fondements et leurs objectifs ou intérêts de fins et de principes. Et ils doivent le faire à la vue de tous, car les informations sur le comportement des « acheteurs » ne leur appartiennent pas.

En particulier l’intérêt des annonceurs pour les émotions a pour limite le pouvoir d’achat. Peu importe ce que ressentent ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter. Peu importe aussi celui qui n’a pas la capacité de décider du budget familial. Quoi qu’on en dise. Cela laisse à l’univers des intérêts pour les émotions de marché une marge réduite de la population mondiale et avec un rejet de genre enclin au machisme. Le capitalisme même.

Ce n’est pas la même « big data » que « l’apprentissage approfondi » et on ne les confond pas avec d’autres « ensemble de données » dans l’inventaire postmoderne du grand livre du commerce. Chacun est subjugué par la diversité des intérêts qui conduisent au contrôle des masses au service de leur esclavage heureux, créatif, rentable et héréditaire. Par « sæcula sæculorum ».

Il n’y a donc aucune raison de les croire et il n’y a aucune raison de déchirer ses vêtements en croyant que nous sommes dans une Apocalypse à cause de la domination médiatique de la « dernière génération ». Des millions de personnes se confessent encore dans les églises et des millions vont en psychanalyse, des marchés émotionnels comme beaucoup d’autres.

Il ne s’agit pas ici de nier à tout prix les manipulations accomplies par le « big data » et tous les substituts avec leur technologie spectaculaire, ni de cacher leurs ventes ou leur « prestige ». Il s’agit de clarifier de quel côté de la lutte de classe elle opère pour ne pas arriver à l’incompréhension qu’il s’agit d’une contribution noble et « neutre ».

Ainsi, certains vendent la « big data » ou « l’apprentissage approfondi » comme des vérités révélées pour séduire les désirs de domination comportementale, idéologique et émotionnelle. Le vieux rêve de toute dictature. Ils vendent l’idée qu’ils savent tout et que cette connaissance est une clé maîtresse avec laquelle, même alors, les masses peuvent être dominées linéairement. Et ils ont fait toutes sortes d’expériences. Fondamentalement commerciales.

Quelque chose de semblable à ce qui a été et est la compilation historique de l’information appelée « confessionnal ». Quelque chose de similaire aux méthodes d’espionnage quartier par quartier, taxi par taxi…. La classe dirigeante a su s’approprier et contrôler l’information dans toutes ses échelles qualitatives et quantitatives alors que les peuples ont été soumis à toutes sortes de chantage, de peur et d’extorsion pour qu’elle fournisse des « données » sur ce qu’ils sont, font, sentent, désirent, rêvent. De la confession à la psychanalyse.

Mais le discours technologique dans sa phase numérique en intoxique beaucoup et les transforme en clients d’illusions en masse. Ils font passer pour des connaissances « avancées » des vieilles manies dont la principale conquête est la facilité de déplacer des informations en masse très rapidement. Mais cela ne les rend pas irréfutables. Aussi séduisante que puisse paraître une « étude » qui aurait enregistré des mouvements musculaires sur le visage de 4 millions de personnes, le caractère quantitatif ne suffit pas pour en tirer de véritables conclusions. Moins si l’herméneutique est infectée par la logique de la marchandise et sa valeur ajoutée. Beaucoup de miroirs en verre ne sont pas la réalité, même s’ils brillent aux yeux des commerçants.

L’univers émotionnel de l’être humain a été sollicité pour toutes sortes de formes de contrôle. Le modèle de domination récurrente a été l’induction de la peur dans des variétés insondables et les succès rapportent des résultats inégaux et combinés. Peur du visible et de l’invisible, peur du souterrain, du terrestre et de l’extraterrestre. La peur de la mer, du ciel et des déserts. La peur du microcosme et du macrocosme. La peur de soi et la peur de tous les êtres humains. La peur dans toutes ses présentations et ses dosages. Peur du passé, du présent ou du futur. La peur, même au cas où. Peur de la classe ouvrière consciente et organisée.

Et bien sûr, les émotions humaines offrent aussi des filons commerciaux très juteux parce que l’une des peurs de la bourgeoisie – par excellence – est de ne pouvoir contrôler ce que les gens pensent et sentent. C’est pourquoi il y a une prolifération d’inventions technologiques pour les vendre. C’est pourquoi les nouveaux mythes de « l’ultra-puissance » de la cybernétique se sont répandus dans la phase où elle nous est présentée comme la nouvelle arme dotée des ultra-capteurs permettant de savoir, matin, après-midi et soir, où nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous aimons ou non. Cela inclut les smartphones, les ordinateurs de nouvelle génération, les smart TV et les caméras de surveillance.

Pour que ce mythe mercantile fonctionne pleinement dans la publicité, et pour que beaucoup d’argent soit récupéré, il a fallu légitimer l’espionnage de fait. « Big Brother », caméras de surveillance, agences de renseignement… et toutes sortes d’interférences dans nos vies pour en arriver à une nouvelle dépendance basée sur l’espionnage de tout le monde alors que nous sommes espionnés sur une grande partie des réseaux sociaux. Il est nécessaire d’exproprier intégralement toute cette stratégie de collecte et offensive à l’information ; de désamorcer ses mythes de marché et de produire une révolution éthique (comme le propose Adolfo Sánchez Vázquez) et à la vue de tous de réélaborer ses contributions et de servir d’outil pour mieux nous connaître dans l’égalité des chances et surtout de conditions.

La prochaine fois que vous remplirez un formulaire d’emploi, d’école ou de banque. La prochaine fois que vous répondrez à des sondages téléphoniques courts ou longs… la prochaine fois que vous mettrez « j’aime » ou l’émoticône sourire, « ils vous surveilleront » pour faire des affaires avec toutes les informations que vous fournirez. Cela ne veut pas dire qu’ils contrôlent déjà toute l’espèce humaine. De grandes révolutions sont en cours.

Source :  El gran negocio de las emociones

traduit par Pascal, revu par Martha pour  Réseau International

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