Les Etats-Unis et la Chine se dirigent vers une nouvelle guerre froide

09-10-2018 reseauinternational.net 10 min #146770

par Richard Javad Heydarian

Les échanges « coups pour coups » sur les fronts économique, politique et stratégique menacent de dégénérer en un véritable conflit entre les superpuissances.

Alors que les États-Unis pressent la Chine sur le plan économique en raison de l’escalade de la guerre commerciale, ils intensifient simultanément leurs efforts militaires pour contester les récents gains stratégiques de Pékin dans la mer de Chine méridionale contestée.

Les échanges punitifs sur les fronts économique et stratégique ont effectivement commencé ce que certains analystes considèrent aujourd’hui comme une nouvelle guerre froide opposant l’Amérique à la Chine, une lutte qui s’intensifie dangereusement vers un éventuel conflit armé en mer.

Le président américain Donald Trump a récemment intensifié sa guerre commerciale avec Pékin en imposant de nouveaux tarifs supplémentaires aux produits chinois, s’ajoutant aux 50 milliards de dollars US de mesures appliquées aux importations chinoises plus tôt cette année.

Le président américain a menacé d’imposer des droits de douane sur une autre tranche de 267 milliards de dollars américains d’importations chinoises si la puissance asiatique ne parvenait pas à répondre aux préoccupations persistantes concernant ce que l’administration de Trump considère comme les pratiques commerciales prédatrices et injustes de Pékin.

La Chine a réagi en appliquant des tarifs de rétorsion sur des importations américaines d’une valeur de 60 milliards de dollars américains, tout en suspendant indéfiniment les négociations commerciales pour régler le différend.

La Chine considère apparemment ses relations conflictuelles avec les Etats-Unis comme une lutte existentielle, la guerre commerciale en cours étant considérée comme faisant partie d’une stratégie d’endiguement plus large que Washington intensifie actuellement par des moyens militaires dans la mer de Chine du Sud.

Marins américains à bord du porte-avions USS Theodore Roosevelt dans la mer de Chine méridionale le 8 avril 2018

Dimanche, un navire militaire chinois a navigué près d’un destroyer américain menant une opération de liberté de navigation (FONOP) à proximité des récifs contestés de Gaven et Johnson dans la chaîne des îles Spratley.

L’US Navy a accusé la Chine de s’engager dans une « manœuvre dangereuse et non professionnelle« , s’approchant à 40 mètres de la proue de l’USS Decatur et causant presque une collision navale en haute mer. Un responsable américain a déclaré à Reuters que le destroyer avait parcouru 12 miles nautiques le long du récif.

En réponse, la Chine a accusé les Etats-Unis de violer leur « souveraineté et leur sécurité » et que le déploiement répété de navires militaires à proximité des îles qu’ils revendiquent sans autorisation était « gravement préjudiciable » aux liens militaires sino-américains.

Ces derniers mois, Pékin a militarisé plusieurs éléments qu’elle revendique dans le sud de la Chine, soulevant des inquiétudes quant à son intention d’imposer une Zone d’Identification de Défense Aérienne sur cette voie navigable cruciale.

Dans le ciel, les États-Unis ont contré les revendications expansives de la Chine en déployant récemment des bombardiers B-52 dans le cadre d’une « présence continue de bombardiers » dans la mer de Chine méridionale, une politique que la Chine a qualifiée de « provocatrice ».

Dans le même temps, Washington intensifie sa coopération en matière de défense avec ses partenaires régionaux dans la région, notamment le Japon, l’Australie et le Royaume-Uni. La Corée du Sud pourrait aussi entrer dans la mêlée.

À la mi-septembre, le destroyer sud-coréen Munmu le Grand a navigué près de territoires revendiqués par les Chinois en mer, soi-disant pour éviter un typhon. Pékin a émis une réprimande diplomatique, affirmant que la présence du navire dans ses mers territoriales violait la loi chinoise.

L’administration Trump a également autorisé une vente d’armes de 1,3 milliard de dollars américains à Taïwan, que la Chine considère comme une province renégate. L’augmentation de l’aide à Taipei en matière de défense est un défi direct aux tentatives croissantes de Pékin de « réunification » coercitive avec Taïwan.

Lors d’une visite à Manille la semaine dernière, l’amiral Philip Davidson, commandant du Commandement Indo-Pacifique des États-Unis, a signé avec les Philippines un nouvel accord de défense qui augmentera considérablement le nombre d’exercices militaires conjoints, notamment dans le domaine de la sécurité maritime, que les deux parties tiennent annuellement de 261 à 281.

Les autorités n’ont pas fourni de détails immédiats sur les 20 exercices supplémentaires, mais on s’attend à ce qu’elles se concentrent sur la lutte antiterroriste et les opérations de sécurité maritime.

« Nous l’avons fait année après année, mais il reste encore beaucoup à apprendre« , a déclaré le général Galvez, chef militaire philippin, en se félicitant de l’intensification de la coopération en matière de sécurité.

Le réchauffement des relations bilatérales en matière de défense prend de l’ampleur dans le contexte de la diplomatie chinoise du président philippin Rodrigo Duterte et de la critique sans relâche des États Unis et des alliés traditionnels de l’Occident.

Un drapeau philippin flotte alors que le porte-avions à propulsion nucléaire USS Ronald Reagan jette l’ancre au large de la baie de Manille, 26 juin 2018

Cela reflète l’influence durable de Washington aux Philippines, en particulier au sein du puissant establishment de la défense, qui est resté largement indépendant des préférences politiques du président philippin.

Plus probablement, la reprise tranquille de la coopération bilatérale en matière de défense reflète les préoccupations croissantes de Manille au sujet de la présence grandissante de Pékin dans les eaux réclamées par les Philippines dans la mer de Chine du Sud.

En revanche, les liens stratégiques sino-américains entrent dans une phase dangereuse de confrontation, alors que les canaux diplomatiques bilatéraux se fracturent et s’effilochent.

Jim Mattis

Une réunion prévue en octobre à Pékin entre le ministre américain de la défense, Jim Mattis, et son homologue chinois, le général Wei Fenghe, a été annulée en raison des tensions croissantes.

La Chine avait auparavant annulé une réunion entre son chef de la marine, le vice-amiral Shen Jinlong, et ses homologues américains à Newport, Rhode Island. Le ministre chinois de la Défense, Wei Fenghe, devait se rendre aux États-Unis dans le courant de l’année, mais il a suggéré la semaine dernière que cette visite pourrait être annulée.

Les tensions bilatérales s’intensifient au cœur de la politique américaine, Trump accusant la Chine de s’immiscer directement dans les prochaines élections de mi-mandat.

Au cours de sa présidence de la récente réunion du Conseil de Sécurité de l’ONU, M. Trump a accusé Pékin de « tenter de s’ingérer dans nos élections et nous n’allons pas laisser faire cela« .

Le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a catégoriquement nié les accusations de Trump, réitérant que la Chine « ne s’immiscera dans les affaires intérieures d’aucun pays » et « refuse d’accepter toute accusation injustifiée contre la Chine ».

Wang Yi

Dans un article d’opinion succinct paru dans le journal Register de Des Moines dans l’Iowa, Terry Branstad, l’ambassadeur des États-Unis en Chine, s’en est pris à Pékin pour avoir prétendument « doublé le nombre de… détracteurs [électeurs américains] en publiant de la propagande dans notre propre presse libre« .

Ses remarques critiques faisaient suite à un tollé provoqué par une publicité payée par le gouvernement chinois dans le même journal qui avertissait les agriculteurs de l’Iowa de l’impact des guerres commerciales entre les États-Unis et la Chine.

Washington a accusé la Chine de s’engager dans une campagne systématique visant à discréditer l’administration Trump dans des circonscriptions électorales clés, en particulier dans les communautés agricoles rurales qui souffrent de la baisse des exportations vers la Chine dans le contexte de la guerre commerciale actuelle.

Si rien n’est fait, l’escalade des tensions entre les deux superpuissances perturbera gravement les liens commerciaux régionaux tout en augmentant le risque de confrontation armée dans la mer de Chine méridionale et peut-être au-delà.

Source :  US, China thrusting towards a new Cold War

traduit par Pascal, revu par Martha pour  Réseau International

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