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La mère de Sarkozy

Témoignage de la société d'en-bas
L'enfer qui attend les pauvres

Je fais des sites web et ça n'est pas toujours facile de le faire savoir assez pour obtenir rapidement un emploi. Parfois on nous répond « mais il n'y a marqué nulle part que c'est vous qui l'avez fait ». Ou encore « la compétence ne fait tout, monsieur ». Dans ce métier nouveau les employeurs n'y connaissent rien, tout simplement, et ne se fient qu'aux diplômes. Il faut aussi dire que la main d'oeuvre gratuite est abondante, que toute l'année ils font tourner une armée de stagiaires dont le seul salaire sera un CV qu'ils pensent ensuite présenter à ces mêmes entreprises. Et ils y croient vraiment. Alors qu'on ne leur fait faire rien de ce qu'ils ont le potentiel de faire.

Donc pendant certaines périodes c'est le RMI qui assure la subsistance, de façon à ne pas non plus se jeter sous un métro, surtout pour les indépendants, qui sont plus dans le corps des artisans. Comme je dis souvent, je serais menuisier, ce serait la même chose que des logiciels : il faut des outils des clients et du savoir-faire.

Le système social tel qu'il est aujourd'hui est un héritage des luttes politiques accumulées pendant des décennies contre l'injustice sociale sur le plan matériel, faisant que même si on n'a plus de travail, on peut quand même passer ce cap sans pour autant immédiatement se pendre ; ce qui arrive souvent.
Et souvent les gens préfèrent largement cela à une « réinsertion ».

Et ça fonctionne parce qu'après à force de travail ça fini toujours par déboucher sur d'autres périodes, où là c'est le contraire, on a plus une seconde à soi. Comme s'ils s'étaient entendus pour tous arriver en même temps.

Là où ce témoignage est amusant et aussi effroyablement terrifiant, est de voir à quoi j'aurais échappé de justesse en restant une seconde de plus au RMI (après un an consécutif avec 1,60 euros par jour).

Le RMI est accompagné d'un « contrat d'insertion » où le pauvre promet contractuellement de faire des démarches pour retrouver un emploi. Bien que ceci soit accepté bon gré car de toutes façons c'est ce qui se passe, c'est imposé de force et avec sur ton très méfiant.
L'assistante sociale est ajoutée à l'ANPE pour faire un suivi du pauvre et s'assurer que la dimension psychologique soit prise en compte.

Psychologique, enfin ça s'appelle comme ça depuis peu, depuis que c'est la mode de se prendre pour un bon psychologue, parce que la fonction est née avant cette mode, et qu'au début la fonction de « l'assistante sociale » ne se définissait pas de cette manière aussi péremptoire, mais enfin il fallait aussi pouvoir tenir compte d'autre paramètres que les seules valeurs monétaires.

Alors après plusieurs générations d'assistantes sociales je suis tombé sur la mère de toutes, et même je dirais la mère de sarkozy, dont je suis bien obligé maintenant, de témoigner de quelques bribes de conversation que la rencontre entre un pauvre et la mère de Sarkozy peut occasionner.

Je vais la voir pour la formalité qui consiste à renouveler mon contrat d'insertion, dont dépend(rait) le RMI, qui lui est vital.

Quelles sont vos démarches pour trouver un emploi ?
A part les annonces de l'ANPE qui ne sont pas inintéressantes, je suis inscrit sur quelques sites d'emploi, et je consulte régulièrement les annonces quand elles ne tombent pas directement dans ma boîte aux lettre. Je peux compter sur des contacts occasionnellement, ou d'anciens clients qui sont très satisfaits et qui reviennent, et enfin je passe le reste de mon temps à améliorer ma compétence dans mon domaine.
Ah d'accord, vous vivez dans le loisir, moi aussi j'aimerais bien être à votre place, être payée « pour me cultiver ». Si vous voulez vraiment un travail, nous on peut vous en trouver un tout de suite ! Ça va pas du tout ça ! C'est pas comme ça que ça marche Monsieur !

Puis elle m'explique, sur un ton envolé, ou plutôt me demande si je connais le fait qu'il y ait une loi, moi qui « fais un journal sur l'actu », qui a été votée contre l'exclusion afin de permettre leur réinsertion.
Elle dit « Vous savez que vous tombez sous le coup de la loi de la lutte contre l'exclusion quand même ».

S'en suit un début de conversation, qui tourne court, quand je réponds « à quel moment commence-t-on à dire qu'il y a « exclusion » comme vous dites, si l'employeur refuse même de lire votre CV ? »
Car bien sûr elle répond en postillonnant « Mais c'est vous qui êtes la cause de votre propre exclusion et vous ne vous en rendez même pas compte ! »

Puis vient le moment où, dans l'élan, je présente une facture EDF de 75 euros, que je ne peux régler à ce moment, pour faire une demande, précisant que ce n'est qu'une demande, pour avoir une aide à ce niveau-là, étant donné qu'EDF ils rigolent pas, et que sans électricité, plus d'ordi, et plus d'annonces.

Alors ça les vieux ça les déracine haineusement d'entendre cela. Dans leur fort intérieur ils crient, ils hurlent « mais moi j'te mettrai tout ça à dormir sur de la pierre froide en hiver moi !! Faut qu'ils se fassent les couilles ces jeunes PD de parisiens ».

Là-dessus elle me demande : « mais à qui comptez-vous demander qu'on paye votre facture EDF ? »
je réponds « Bah je sais pas, c'est à vous que je dois le demander, non ? Je sais qu'ensuite, c'est ... » (et là j'oublie les initiales du CCAS)
Et donc elle me fait bien comprendre que je ne suis qu'un cafard accroché à l'état, qui ne connaît même pas le fonctionnement des aides dont il profite.

Puis Madame Sarkozy brandit son index métalliquement tendu vers la facture EDF qu'elle avance jusque devant mes yeux, en s'exclamant « Mais monsieur vous êtes conscient que c'est l'argent de l'Etat, ça !! »
Je m'abstiens de lui expliquer que l'argent doit bien servir à quelque chose, et que la survie des gens n'est pas parmi les moindres. (mais rassurez-vous je regrette de ne pas l'avoir fait).

Je lui rappelle que le but du rendez-vous était surtout la signature du contrat d'insertion, et je l'entend me répondre, successivement, trois réponses : « On va en signer un de trois mois pour voir où ça nous mène ». Puis « écoutez, je ne sais pas quoi vous dire, moi je suis obligée de faire mon travail » - ça cette phrase, « faire mon travail », « je ne fais que mon travail », elle l'a redite plusieurs fois. Et enfin, ça s'est terminé comme ça « Ecoutez, revenez prendre rendez-vous dans un mois, on verra à ce moment-là, et rassurez-vous, vous continuerez à percevoir votre RMI ».

Mais surtout, je n'y avais pas prêté plus attention, mais dans nos conversations au début je n'étais pas méfiant, je croyais que c'était juste une assistante sociale et pas la mère de Sarkozy, sinon j'aurais adapté mon discours il me semble, je parlais de ces choses annexes à la recherche d'un emploi, qui tiennent de la vie quotidienne. Ça avait commencé par « Et vous allez au cinéma, vous sortez au restaurant parfois ? » ce à quoi j'ai bien entendu répondu : « vous rigolez ? »

Et c'est parti de là, d'une façon typiquement féminine mais aussi, je suis obligé d'en témoigner, typiquement sournoise, par bribes de questions sans rapport entre elles et dispersées dans la conversation, elle se forge une idée du pauvre qui est malheureux de ne pas pouvoir aller au cinéma et au restaurant.

Et c'est ceci qui dégénère ensuite, quand elle me dit « c'est incroyable, on sent une fêlure en vous, ça se sent tout de suite ! » Et là je suis bien obligé d'admettre (comme tout le monde je croyais) qu'on en a tous, et que c'est bien pour ça qu'on est des humains, capables de les surpasser.

Et là elle me répond « Bah non justement, tout ça est refoulé en vous, on le voit tout de suite ! Êtes-vous suivi ? »
Et là je demande pardon, car je suis étonné de ce vocabulaire, « vous voulez dire suivi par un psy ? » et encore une autre fois je lui réponds : « Vous rigolez ! ».

Et c'est là que, le mois d'après je reprends rendez-vous, non sans avoir dû nettoyé mon âme de la pression morale que cette épée de Damoclès exerçait sur moi, à savoir, deux perspectives, soit un travail « aux fers » soit l'asile et les médicaments neuroleptiques.

Rien à foutre de savoir si tu as des compétences, des projets, une vie de prévue, etc...
Ton destin, c'est de dormir sur la pierre froide en hiver, et d'oublier tous tes petits rêves.

Entre temps je trouve des jobs et je m'éclate comme un ouf grâce à mes nouvelles compétences acquises pendant cette période de non-emploi.

Là-dessus je manque littéralement de me souvenir de l'existence de Madame Sarkozy, enfin j'appelle je jour-même pour m'excuser, puis les suivant, mais jamais personne ne répond chez eux, passé 15 heures.
Et c'est ainsi qu'arrive le courrier officiel dont je vais retranscrire quelques lignes, afin que vous, le Monde, soyez témoin de l'enfer qui attend les pauvres :

-- Circonscription de la Vie Sociale

Vous avez pris rendez-vous le ... et vous n'êtes pas venu.

Je voulais vous proposer, en amont du renouvellement du contrat d'insertion, de prendre contact avec l'association ARPEIJE afin de vous inscrire dans un cursus de pré-insertion organisé pour les bénéficiaires du RMI et de l'API afin de les aider à faire un point sur leur situation sociale et globale et les orienter soit vers l'insertion ou d'autres organismes (santé...).

Dès que vous serez en mesure de me donner votre réponse quant à votre adhésion, ou non, à cette structure, je vous remercie de reprendre contact avec moi dans les meilleurs délais.

Je vous confirme qu'à ce jour, vous êtes maintenant dans le dispositif RMI et que vous pouvez bénéficier de toutes les possibilités offertes dans ce cadre.

- Oui enfin à part que parfois, mais seulement parfois mais c'est suffisant, au lieu de vous tirer vers le haut on a comme une tendance à vous enfoncer.

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ps. Au fait la facture EDF je l'ai payée finalement.